Ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France

C’est bientôt le début des grandes vacances pour la plupart d’entre nous. Si vous avez la chance de partir (loin) de chez vous, il est fort probable que vous vous retrouviez en face de francophones qui ne prononcent pas tout à fait certains mots de la même façon que vous… Ne vous étonnez pas donc si on vous regarde comme une bête curieuse quand vous ouvrirez la bouche !

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Dans ce nouveau billet, nous vous proposons une dizaine de cartes qui vous aideront si vous souhaitez adapter votre prononciation pour parler de la même façon que les locaux. NB : la Suisse et la Belgique ne sont pas représentées sur ces cartes (nous leur consacrerons un billet à part entière).

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles près d’une dizaine de milliers d’internautes ont pris part. Si vous voulez contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 10 minutes – faites entendre votre voix ! Plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables), cliquez ici.

Persil

Selon votre usage, le mot persil rime-t-il avec le mot cil ? En d’autres termes, prononcez-vous le mot persil en faisant entendre la consonne -l finale ? La plupart des dictionnaires de grande consultation (v. notamment le Petit Robert), ne signalent que la prononciation sans consonne finale (le TLFi est, comme d’habitude, plus sensible à la variation ; il signale les deux prononciations, sans les localiser).

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La carte ci-dessous montre pourtant que la prononciation du -l est majoritaire sur l’ensemble de l’Hexagone (voir les zones en fuchsia), la non-prononciation de cette consonne (zone en vert) ne s’étale que sur quelques département du centre de l’Hexagone :

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Figure 1. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot persil, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le saviez-vous ? Il existe un grand flottement dans la prononciation des consonnes finales de mots qui se terminent par la séquence -il. En France comme en Suisse, sourcil rime avec cil ; alors qu’en Belgique, on ne prononce pas la consonne finale de ce mot (v. la carte ici). Jusqu’au siècle dernier, il était courant de ne pas prononcer la consonne finale de mots comme nombril, baril, gril – habitude que l’on a conservée pour des mots comme outil ou fusil. Les Québécois sont de ce point de vue plus cohérents que les Européens. Outre-Atlantique, la non-prononciation du -l final dans les mots comme persil, sourcil, nombril ou baril est la règle !

Cent euros

Comme pour le mot vingt (du moins selon une majorité de francophones de France, v. figure 5 ci-dessous), on ne prononce pas la consonne finale du mot cent quand ledit mot est suivi d’une pause. Quand cent est suivi du mot euro, c’est une autre affaire.

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Dans l’une de nos enquêtes, nous avions posé la question suivante :

« Cette image présente un billet de 100 €. Comment prononcez-vous ces deux mots ensemble ? ». Trois possibilités étaient offertes aux participants (qui avaient le choix de sélectionner plusieurs réponses) :

  • cen_euros (sans liaison entre les deux mots) ;
  • cenT_euros (vous faites la liaison avec -t-) ;
  • cenZ_euros (vous faites la liaison avec -z-).

La carte ci-dessous indique l’aire des participants ayant revendiqué faire la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- :

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Figure 2. Aire de (non-)prononciation de la consonne de liaison -t- entre les mots cent et euros dans l’expression « cent euros », d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Les participants qui font la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- sont originaires de la partie septentrionale de l’Hexagone, à l’exclusion de la Bretagne et de l’Alsace-Lorraine. Est-ce que cela veut dire que les participants vivant dans la zone orangée parlent plus correctement que les autres ? Nous ne le pensons pas. Dans ce contexte, la liaison entre cent et euros n’est pas obligatoire : de fait, on n’enfreint aucune règle si on ne réalise pas la liaison entre cent et euros !

Encens

Les dictionnaires de référence signalent qu’on ne prononce pas le -s final du mot encens. La prononciation de cette consonne est pourtant répertoriée dans certains ouvrages plus spécialisés (v. TLFi). D’après notre carte, la prononciation du -s final du mot encens est plutôt caractéristique du français du Sud-Ouest :

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Figure 3. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot encens, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Dans un billet relatif aux régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (pour le consulter, c’est par ici), on vous parlait de déjà de la prononciation facultative du -s final dans le mot encens (et on vous disait que cette prononciation se retrouvait également en Suisse romande). Dans ce billet, on vous parlait aussi de la prononciation du -s final du mot moins, que l’on reprend ici sous une forme stylisée :

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Figure 4. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot moins, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Vingt

Dans les Vosges comme en Alsace et en Lorraine, le nom du nombre 20 ne rime jamais avec le mot qui désigne la boisson alcoolisée que l’on produit à partir de raisin fermenté, à savoir le vin. Dans le Nord-Est de la France (comme c’est le cas en Suisse romande et en Belgique, v. la carte ici), on fait entendre le -t final du mot vingt quand on le prononce devant une pause !

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Figure 5. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot vingt, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Ni le TLFi ni les dictionnaires de grande consultation ne signalent cette prononciation. On la retrouve toutefois dans le Wiktionnaire.

La prononciation de la consonne finale du mot vingt est un marqueur fort de l’identité des francophones du grand Est. On retrouve par exemple ce trait de prononciation mis en avant sur des articles destinés à promouvoir l’identité lorraine :

A gauche, carte postale « Diplôme du vrai Lorrain » (source) ; à droite, t-shirt « Je suis Lorrain, je dis pas vingt, je dis vinte » (source)

Passons à présent au timbre des voyelles. De nombreux francophones ne font pas la distinction, quand ils parlent, entre des mots comme brun et brin, saute et sotte ou piquet et piqué. En d’autres termes, les mots de chacune de ces paires riment : le timbre de leur voyelle est identique.

Brun se prononce différemment de brin

En français, de nombreux traités de prononciation signalent que le mot brin (qui désigne une pousse de graine) se prononce différemment du mot brun (qui désigne une couleur similaire au marron). Sur le plan articulatoire, la différence tient à la position des lèvres, essentiellement : la voyelle de brun est prononcée avec les lèvres plus étirées que la voyelle de brin.

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En 1941, André Martinet, alors prisonnier dans un camp en Allemagne, propose à ses codétenus de répondre à une série de questions quant à leurs habitudes de prononciation en français (45 questions, 409 répondants). Les résultats de cette enquête, qui seront publiés en 1945, livreront un témoignage sans équivalent jusqu’alors. La carte ci-dessous a été générée à partir de la question « Prononcez-vous de façon identique brun et brin ? », dont l’analyse détaillée figure aux pages 148-150 de l’ouvrage de Martinet :

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Figure 5. Pourcentage de participants à l’enquête d’A. Martinet ayant affirmé faire l’opposition, à l’oral, entre les mots brin et brun. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme on peut le voir, l’opposition entre les voyelles de brin et de brun était connue de bon nombre de francophones en 1940. Le foyer de disparition semble avoir été Paris et sa région (bien que les deux mots ne semblaient déjà plus s’opposer en Bretagne). Qu’en est-il, près de 80 ans plus tard ? On peut voir sur la carte ci-dessous, générée à partir des données de nos enquêtes, que la perte de l’opposition a largement conquis la partie septentrionale de la l’Hexagone, mais qu’elle s’est bien maintenue dans la partie méridionale :

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Figure 6. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de brun et de brin, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Saute se prononce différemment de sotte

Les ouvrages de référence vous diront que des mots comme saute et sotte se prononcent de façon différente. Le mot saute se prononce avec une voyelle fermée (comme dans les mots « dos » ou « beau »), alors que le mot sotte se prononce avec une syllabe ouverte (comme dans « dort » ou « porte »).

NB : la règle s’applique aussi aux paires de mots haute/hotte, paume/pomme, côte/cotte, môle/molle, etc.

Ces dictionnaires n’ont sûrement pas été écrits par des Méridionaux, car comme le montre la carte ci-dessous, il n’y a pas de différence, dans le français du Midi, entre des mots comme saute et sotte. Les deux sont prononcés avec un o ouvert (avec la voyelle du mot « dort ») :

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Figure 7. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de saute et de sotte, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Pour vérifier cette répartition, on a présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « rose » :


La carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 8. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot rose, [o] vs [ɔ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Piquet se prononce différemment de piqué

Les puristes recommandent une prononciation ouverte de la voyelle finale de mots comme piquet ou piquait (comme dans la voyelle du mot « mère »), une prononciation fermée de la voyelle finale d’un mot comme piqué (comme les voyelles du mot « été »). Aujourd’hui, la voyelle ouverte tend à disparaître au profit de la voyelle fermée, ce qui se traduit par une prononciation fermée des voyelles finales des mots piquet et piquait (mais aussi de mots comme poulet, lait, jouet, etc.). D’où des confusions orthographiques du type :

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Source : Bescherelle ta mère.

On a longtemps pensé que cette particularité de prononciation était typique du Midi de la France. La carte ci-dessous montre que l’absence de différence, sur le plan de la prononciation, entre des mots comme piquet et piqué, est en fait beaucoup plus étendue :

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Figure 9. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de piquet et de piqué, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme précédemment, nous avons souhaité vérifier cette répartition. A cette fin, nous avons présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « poulet » :


De nouveau, la carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 10. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot poulet, [e] vs [ɛ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le reste de la France se laissera-t-il conquérir par la perte de l’opposition entre é et è ? Seul l’avenir nous le dira… En attendant, on vous laisse vous divertir en lisant les commentaires sur ce forum, portant sur la prononciation du mot « lait »…

Le mot de la fin

Certains mots peuvent être prononcés de deux façons, et aucune des variantes en circulation n’est meilleure ou plus correcte que l’autre (contrairement ce que nous enseignent les dictionnaires et les ouvrages normatifs). Ces variantes font partie de la langue, et sont liées à l’identité des francophones : à vous d’en jouer pour essayer de vous fondre dans la masse, ou au contraire pour revendiquer votre origine régionale !

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Ils viennent d’entrer dans le dictionnaire !

Chaque année, les dictionnaires de grande consultation s’enrichissent de mots nouveaux (ce qu’on sait moins, c’est que de nombreux mots sont également supprimés…). Dans un précédent billet, on vous parlait du buzz généré sur les médias sociaux à la suite de l’entrée du mot dégun (ou degun) dans l’édition 2015 du Robert (buzz qui a connu un second souffle quand E. Macron, alors en pleine course pour la présidentielle, annonce lors d’un meeting à Marseille, qu’avec vous et à vos côtés, comme on dit ici, on craint dégun !).

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A Marseille, E. Macron ne craint dégun ! crédit photo : Claude Paris/AP/SIPA

Depuis le début des années 2000, DrDico, un linguiste (et camarade, on était dans la même promo à la fac de Grenoble !), passionné d’orthographe, s’intéresse à l’évolution des mots qui figurent entre les différentes éditions du Petit Larousse et du Petit Robert. Il répertorie sur une page web l’ensemble de ces changements (nouvelles entrées, nouvelles sorties, fusions/scissions d’articles, changements orthographiques, etc.). Il propose même un classement des mots nouveaux en fonction de leur origine géographique. Pour les éditions 2017, le dépouillement de DrDico pointait l’apparition deux mots expressions que l’on retrouve dans nos enquêtes.

Espanter

Absent du petit Robert, on ne retrouve le verbe espanter que dans l’édition 2017 du Petit Larousse, qui le localise dans le Midi de la France. La carte ci-dessous permet de préciser un peu plus finement l’aire de ce régionalisme :

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Figure 1. Pourcentage d’emploi du verbe espanter dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Dans le français que l’on parle en Gascogne et dans le Languedoc, le verbe espanter signifie « épater, stupéfier, étonner avec une grande intensité » (v. l’occitan espantà, de même sens).

NB : on peut espanter quelqu’un, s’espanter soi-même, voire être espanté

S’empierger

Le verbe empierger, qui signifie « se prendre les pieds dans quelque chose, avec pour conséquence une chute », est entré dans le petit Larousse dans l’édition 2017 (il n’est pas présent dans le Petit Robert). Comme indiqué, le mot est bien employé dans le Nord-Est de l’Hexagone :

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Figure 2. Pourcentage d’emploi du verbe s’empierger dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Le verbe s’empierger connaît de nombreux synonymes régionaux, que les dictionnaires de grande consultation ne répertorient pas. Dans la partie orientale du Midi, on s’embronche. En Suisse romande, on s’encouble. On retrouvera ces mots dans un prochain billet.

Le travail est encore en cours pour les éditions 2018 (les versions actualisées sont sorties le mois dernier). Nous avons contacté DrDico sur Twitter pour savoir où il en était dans son dépouillement. Il nous a indiqué avoir déjà repéré les mots débarouler et rouméguer.

Débarouler

Débarouler entre dans l’édition 2018 du Petit Larousse (dans le petit Robert, le mot figure depuis 2007). Considéré comme typique du parler de Lyon et de sa région (on vous en parlait déjà dans ce billet), le verbe signifie « tomber en roulant » : on débaroule des escaliers ou une piste de ski

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Figure 3. Pourcentage d’emploi du verbe débarouler dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée..

Le fait qu’il n’existe pas d’équivalent direct en français commun permet sans doute d’expliquer ce qu’on observe sur la carte ci-dessus, à savoir une dérégionalisation de son emploi. Le plus grand nombre d’utilisateurs ayant indiqué employer le mot débarouler est localisé dans le département du Rhône et alentours ; mais qu’ailleurs en France, le mot n’est pas inconnu, comme le laissent penser les couleurs plus pâle de mauve qui tachettent l’Hexagone.

Rouméguer

Dernier exemple : le verbe rouméguer. Absent du Petit Larousse, il fait une entrée remarquée dans l’édition 2018 du petit Robert, qui le considère comme un mot du Sud-Est, mais que les résultats de notre enquête donnent plutôt comme spécifique à la Gascogne et au Languedoc :

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Figure 4. Pourcentage d’emploi du verbe rouméguer dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Rouméguer quelqu’un, c’est le disputer, l’engueuler. On peut aussi rouméguer tout court. Twitter contient une mine d’exemples qui permettent de mieux comprendre dans quels contextes s’emploie ce verbe :

Ce billet vous a plu ?

N’hésitez pas à prendre part à l’une de nos enquêtes en répondant à une vingtaine de questions, dans lesquelles on vous demande si vous utilisez telle ou telle expression dans un certain contexte ; c’est rapide et marrant, gratuit et anonyme :-). Cliquez sur ce lien pour participer si vous venez d’Europe ; sur ce lien pour la version canadienne !

Ce que les Suisses, les Belges et les Québécois ne disent pas comme les Français : le cas du téléphone

Comment appelez-vous cet appareil qui tient dans la main et vous permet d’appeler de n’importe où, sans avoir besoin d’une ligne de téléphonie fixe ?

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C’est à cette question que près de 12.000 francophones originaires d’Europe, du Canada et des Antilles ont répondu dans le cadre des sondages « Le Français de nos Régions » (cliquez sur ce lien pour accéder aux sondages en cours). Les réponses obtenues nous permettent de confirmer en partie de ce que l’on savait déjà : l’objet n’a pas le même nom d’un pays à l’autre.

Portable, Natel ou GSM ?

Comme le montre la carte ci-dessous, où l’on a représenté les variantes majoritaires par département (FR), canton (CH) pu province (BE), c’est l’appellation Natel qui prédomine en Suisse romande, alors qu’en Belgique, c’est la forme GSM qui arrive en tête des sondages :

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Figure 1. Les dénominations du « téléphone mobile » en France, en Belgique et en Suisse, en fonction des réponses majoritaires des participants à l’enquête Euro-3.

Nota Bene

Il semblerait que la variante GSM soit également en usage au Grand Duché du Luxembourg. Faute d’un nombre de participants suffisant, nous n’avons pas pu inclure ce pays dans les résultats de ce billet.

En France métropolitaine, les participants ont donné en majorité la réponse (téléphone) portable, et ce peu importe leur département d’origine (pour une fois que tout le monde est d’accord, ça vaut le coup de le souligner !). On remarquera toutefois que les participants vivant dans les régions frontalières de la Belgique (départements des Ardennes, du Nord et du Pas-de-Calais) et de la Suisse (départements du Doubs et de la Haute-Savoie) connaissent (et utilisent) les variantes en usage de l’autre côté de la frontière. Beaucoup de répondants originaires de France nous ont signalé qu’ils s’adaptaient à la nationalité de leur interlocuteur, ou qu’ils appliquaient le « droit du sol » quand ils se rendaient de l’autre côté de la frontière – un bel exemple d’adaptation linguistique !

Le saviez-vous ?

Le mot Natel est un mot-valise formé à partir de la contraction de deux mots allemands, « national » et « Telefon » (si vous voulez savoir en quoi le « Natel » est différent du « portable » français, n’hésitez pas à lire cet article de Kantu, une bloggeuse romande expatriée en France, c’est très drôle !). Quant à GSM, il s’agit de l’acronyme de Global System for Mobile Communications. Source : BDLP.

Outre-Atlantique, la situation est bien différente. Au Québec et dans les autres provinces du Canada, c’est l’expression (téléphone) cellulaire (ou tout simplement cell) qui a été donnée par la majorité des participants :

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Figure 2. Les dénominations du « téléphone mobile » au Québec et dans les provinces voisines, en fonction des réponses majoritaires des participants à l’enquête Amérique du Nord.

Dans les Antilles en revanche, que ce soit en Haïti ou dans les îles des Petites Antilles (où le français, bien que langue officielle, est parlé en concurrence avec différentes variétés locales de créole), c’est la réponse (téléphone) portable qui a été plébiscitée par nos informateurs :

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Figure 3. Les dénominations du « téléphone mobile » dans le français des Antilles, en fonction des réponses majoritaires des participants à l’enquête Amérique-Antilles.

Quid du téléphone mobile ?

Les graphes ci-dessous donnent une idée de la répartition de chacun des types lexicaux pour chacune des aires à l’étude (soit, de droite à gauche : France, Suisse, Belgique, Canada, Haîti et Petites Antilles). Le graphe de gauche a été réalisé à partir des données tirées des enquêtes « Le français de nos régions » ; le graphe de droite à partir d’une recherche dans la base textuelle Varitext. Comme on peut le voir l’appellation « téléphone mobile » n’est pas utilisée par grand monde, dans un contexte comme dans l’autre :

Figure 3. Les dénominations du « téléphone mobile » en français d’Europe, du Canada et des Antilles d’après les résultats des enquêtes Le français de nos régions (à gauche) et une recherche dans la plateforme Varitext (avril 2017, à droite).

Globalement, si les données tirées de Varitext vont dans le même sens que les sondages effectués dans le cadre des enquêtes « Le français de nos régions », on peut toutefois remarquer que dans la presse helvétique, les journalistes répugnent à utiliser le mot Natel, et préfèrent parler de portable (est-ce que c’est parce que « ça sonne plus Français », ou parce que « Natel » est une marque déposée ?).

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En 1998, année de la libéralisation des télécommunications en Suisse, Swisscom (qui était jusque-là le seul opérateur téléphonique de la Confédération Helvétique) dépose la marque Natel sur le marché. Aujourd’hui, c’est la seule entreprise autorisée à utiliser le terme à des fins commerciales. Source : Wikipédia.

Les recommandations des commissions de terminologie

La Commission d’enrichissement de la langue française qui fait autorité en France, recommande d’utiliser les expressions ordiphone ou terminal de poche ; l’Office québécois de la langue française, qui fait autorité de l’autre côté de l’océan, recommande pour sa part l’usage de l’expression téléphone intelligent, voire des termes téléphone-ordinateur ou téléphone-assistant personnel (pour la France, voir ce lien ; pour le Québec, c’est par ici). Ces deux offices proposent de renoncer au mot smartphone, parce qu’il s’agit d’un anglicisme (il est en effet formé à partir des mots smart : « intelligent, malin » et phone : « téléphone »).

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Source

Dans nos enquêtes, la question relative au téléphone mobile comportait aussi les réponses « smartphone », « ordiphone » et « téléphone intelligent » (nous n’avons pas jugé nécessaire d’inclure la variante « terminal de poche » dans les réponses possibles). Ci-dessous, le graphe de gauche a été réalisé à partir des données tirées des enquêtes « Le français de nos régions » ; le graphe de droite à partir d’une recherche dans la base textuelle Varitext.

 Figure 4. Les dénominations du « téléphone mobile » en français d’Europe, du Canada et des Antilles d’après les résultats des enquêtes Le français de nos régions (à gauche) et une recherche dans la plateforme Varitext (avril 2017, à droite). NB : Ces trois variantes ne figuraient pas dans le questionnaire consacré au français des Antilles.

Comme on peut le voir, d’après nos enquêtes, en Europe, peu de participants suivent les recommandations des commissions de terminologie (moins de 10% de Français, de Belges et de Suisses ont coché la réponse « téléphone intelligent »). Nos cousins Canadiens sont quant à eux plus consciencieux, et n’hésitent pas à utiliser « téléphone intelligent » à la place du mot « smartphone ». Du côté de l’écrit, les tendances sont les mêmes, bien qu’en Suisse, le pourcentage d’utilisation de l’expression « téléphone intelligent » ait plus de succès que dans les autres pays et par rapport à nos enquêtes. Quant au mot-valise « ordiphone » (formé à partir des lexèmes « ordinateur » et « téléphone »), force est de constater qu’il n’est utilisé par personne (ou du moins par pas grand monde, même du côté des journalistes), que ce soit en Europe ou Outre-Atlantique.

Le saviez-vous ?

D’après la page Wikipédia consacrée au smartphone (consultée le 25 avril 2017), en Europe, « on utilise[rait] « smartphone » de manière tout à fait exceptionnelle (dans certains textes administratifs par exemple) ».

Personnellement, je n’ai jamais entendu quelqu’un s’exclamer qu’il s’était débarrassé de son vieux Nokia 3310 pour s’acheter un « terminal de poche » ou un « ordiphone », que ce soit en France, en Suisse ou en Belgique (LOL) !

Le mot de la fin

Dans le domaine de la terminologie de la téléphonie mobile, tout va très vite, et il est clair aujourd’hui, quand on parle de son « téléphone », qu’il s’agit d’un téléphone mobile (ou portable), et qu’on ne le précise même plus… Par ailleurs, beaucoup de gens se servent également du mot « Iphone », nom d’un appareil de la marque Apple, pour désigner un smartphone, quel qu’il soit. Dans un prochain sondage, on interrogera les dénominations du « SMS » (et ses variantes : « mini-message », « texto », ou tout simplement « message » (ou « mess' » ?). En attendant, on termine avec ce morceau, sorti à la fin des années 90, quand les téléphones mobiles commençaient à envahir nos vies…

Aidez la science !

Nous sommes systématiquement à la recherche de participants pour nos enquêtes, plus vous serez nombreux à y prendre part, plus nos cartes seront fiables. Vous êtes francophone originaire de France, de Suisse, de Belgique, d’Amérique du Nord ou des Antilles ? Alors cliquez sur ce lien, et laissez-vous guider !

Comment dit-on 80 en Belgique et en Suisse ?

Dans un précédent billet, on vous expliquait qu’il existe en français d’Europe deux formes pour les cardinaux 70 et 90, et que ces deux formes relèvent de deux façons de compter différentes : un système de numération utilisant la base de 10 (le système décimal, déjà employé en latin, dont relèvent les formes en -ante : soixante~60, septante~70, huitante/octante~80, nonante~90 etc.) et un système de numération utilisant la base de 20 (le système vigésimal, beaucoup plus répandu en ancien français qu’en français moderne, dont relèvent des tournures comme trois-vingts~60, trois-vingt-dix~70, quatre-vingts~80, quatre-vingt-dix~90, etc.).

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Dans ce billet, nous avions vu également qu’à l’heure actuelle, les formes septante et nonante n’étaient plus usitées que par les locuteurs du français de Belgique et de Suisse, alors qu’elles étaient encore bien vivantes il y a un siècle de cela dans les départements de France bordant l’Alsace, la Suisse, l’Italie et l’Espagne. Aujourd’hui, nous allons parler du cardinal 80, dont la singularité explique qu’on lui consacre tout un billet.

Le mythe d’octante

Selon une idée communément admise, en français de Belgique et en français de Suisse, c’est le terme octante que l’on utiliserait pour exprimer à l’oral ou à l’écrit le cardinal 80. Il s’agit d’un préjugé qui a la vie dure, colporté par des personnes n’ayant qu’une vague idée de ce que disent vraiment leurs voisins helvètes et wallons. Revue (non exhaustive) de quelques tweets :

Sans doute ces twittos s’imaginent-ils que puisque les Belges et les Suisses utilisent septante et nonante, ils utilisent forcément octante par analogie, car c’est plus « pratique » ou plus « logique » :

Ce serait toutefois aller un peu trop vite en besogne que de faire porter le chapeau aux twittos. Selon toutes vraisemblances, le préjugé auquel nous cherchons à tordre le cou trouve ses origines dans de nombreux dictionnaires de référence, comme le Trésor de la Langue Française ou l’une des nombreuses éditions du Petit Larousse :

OCTANTE, adj. numéral cardinal Vx, p. plaisant. ou région. (notamment Suisse romande, midi de la France, Canada français) [TLFi, consulté le 25.03.2017]

octante. adjectif numéral cardinal (ancien français uitante, avec l’influence du latin octoginta, de octo, huit). Quatre-vingts, en Suisse romande, en Belgique et au Canada [Larousse, consulté le 25.03.2017]

Certains travaux scientifiques spécialisés dans l’étude des régionalismes du français nous apprennent pourtant qu’en réalité, les faits sont bien différents :

Un certain nombre de sources affirment que le synonyme (et doublet) octante est encore employé en Suisse romande […]. Or, de nos jours, cette forme n’est plus du tout employée […] dans quelque canton que ce soit [Dictionnaire suisse romand, 1996², p. 458]

Dans le cadre de nos enquêtes sur Le français de nos régions, nous avons voulu vérifier empiriquement ce qu’il en était. Pour ce faire, nous avons proposé la question suivante « Comment prononcez-vous le chiffre 80 ? », et l’avons fait suivre de trois réponses possibles : « quatre-vingts », « huitante » et « octante ». Sur les 15.000 internautes ayant répondu à cette question, seuls 57 ont coché la réponse « octante ». Le pourcentage que cela représente est si bas qu’il n’a pas permis que l’on puisse réaliser une carte spécifique pour cet item. Nous avons toutefois signalé la localisation de ces répondants par des symboles de couleur mauve sur la carte ci-dessous :

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Figure 1. Attestations du mot « octante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Un petit détour dans l’Atlas Linguistique de France (ALF), publié à une époque où la plupart des ruraux parlaient encore le patois, nous indique qu’en dialecte, à la fin du 19e siècle, octante n’était utilisée par personne, ou du moins par pas grand monde. On ne compte en effet que 7 attestations de la forme, éparpillées sur l’ensemble de la France septentrionale. Les témoins utilisant une forme du système décimal employaient le type huitante (ou l’une de ses variantes otante, utante, oitante, etc.), et étaient tous établis à la périphérie du territoire galloroman :

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Figure 2. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 1113 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Pour mémoire, les formes septante (de même que nonante, v. notre précédent billet) occupaient un espace beaucoup plus étendu à la fin du 19e siècle, ce qui laisse penser que sur cette partie du territoire, le type vigésimal avait supplanté le type décimal depuis un bon moment. Comparer en effet la carte 2 ci-dessus avec la carte 3, qui montre la vitalité et la répartition du type lexical septante d’après l’ALF, ci-dessous :

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Figure 3. Les dénominations du cardinal « 70 » d’après la carte 1240 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Rappelons aussi que contrairement à ce que l’on peut lire sur certains ouvrages ou blogs de vulgarisation scientifique (comme celui-ci), la forme octante n’est pas plus ancienne que la forme huitante et ses variantes. La forme octante est une forme savante, qui après être restée assez discrète au Moyen-Âge, a connu une large diffusion aux 16e-17e siècles, pour retomber ensuite dans une relative désuétude. D’après les dictionnaires de l’époque, octante était essentiellement employé dans le domaine de l’arithmétique. Si le mot a survécu jusqu’à nous, il y a fort à parier que c’est parce qu’il était utilisé par les instituteurs pour faciliter l’apprentissage du calcul aux petits Français. À témoins les extraits suivants, tirés pour le premier des Instructions officielles de 1945, du journal La croix des 17-18 novembre 1979 pour le second :

Les noms des nombres présentent, comme l’on sait, des anomalies ; il peut être avantageux d’employer d’abord les noms qui seraient logiques […]. De même utiliser septante, octante et nonante au lieu de soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Des leçons complémentaires de vocabulaire feront ensuite correspondre à ces noms théoriques les noms de notre français courant [Source].

D’après la façon dont s’exprimaient les paroissiens, on savait instantanément ceux qui naguère avaient été à l’école publique et ceux qui avaient fréquenté l’école chrétienne. Ceux de «la laïque» comptaient: soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix; ceux de «l’école libre» comptaient: septante, octante, nonante [Source].

La vitalité de huitante 

Aujourd’hui, si personne n’utilise la forme octante, il n’en est pas de même pour la forme huitante, qui connaît une vitalité élevée en Suisse romande, comme le montre la carte ci-dessous :

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot « huitante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En fait, il serait plus correct de dire que la forme huitante est courante dans certaines parties de ce territoire uniquement. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais, les pourcentages d’informateur ayant déclaré utiliser la forme huitante se situent entre 77,4 et 82,4% (rappelons que dans ces cantons, huitante est également en usage à l’école et dans l’administration). Il n’est pas impossible de l’entendre ailleurs, mais c’est plus rare (les pourcentages atteignent 13,2% à Genève et 6,9% dans les cantons de l’arc Jurassien).

Saviez-vous que la forme huiptante existe également ?

Le mot huiptante, qui s’explique par alignement analogique sur septante, est attesté dans le parlé français de Jersey (une île anglo-normande) et même de l’autre côté de l’Atlantique, dans quelques villages de la Nouvelle-Ecosse !  Dans le reste du Canada francophone en revanche, on dit « quatre-vingts » (n’en déplaise à certains dictionnaires).

Dans les dialectes galloromans, on l’a vu plus haut (Figure 2), le type huitante et ses variantes étaient connus et employés essentiellement en Suisse romande, et sporadiquement dans la partie méridionale de la France. On en trouve notamment une attestation du type utante dans l’ouest de la Wallonie (à Malmédy, point 191 de l’ALF). Nous avons cherché à vérifier ce qu’il en était dans les enquêtes conduites (en vue de l’établissement de l’Atlas Linguistique de Wallonie) par J. Haust et ses successeurs. La consultation des carnets d’enquête, mis à notre disposition par Esther Baiwir, nous a permis de rendre compte du fait que le point de l’ALF n’était pas un artefact :

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Figure 5. Les dénominations du cardinal « 80 » dans les dialectes de Wallonie, d’après les enquêtes de J. Haust et successeurs (données inédites). Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir sur la carte 5, plusieurs témoins établis dans les provinces belges du Luxembourg et de Liège ont affirmé employer le type utante lorsqu’ils parlaient patois (accessoirement, on peut voir quelques attestations du type octante dans le reste du pays).

Sur ce point, la Belgique se différencie donc de la Suisse. Alors qu’en Suisse la forme décimale était répandue dans les dialectes et qu’elle s’est maintenue en français, en Belgique, la forme décimale n’était connue que dans certains dialectes de l’ouest, et ne s’est pas maintenue en français régional.

Le saviez-vous ?

On dit souvent qu’en raison de ses formes hybrides (soixante-dix) et vigésimales (quatre-vingts, quatre-vingt-dix), le système du français n’est pas « logique » quand on le compare aux autres langues (indo-)européennes, qui présentent des paradigmes plus réguliers.

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Cette assertion doit être nuancée. Saviez-vous p. ex. que dans certains dialectes d’Italie, on retrouve les traces d’un système vigésimal ? La carte ci-dessous a été générée à partir des données de l’Atlas linguistique et ethnographique de l’Italie et du sud de la Suisse (Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz ou AIS, publié de 1928 à 1940, à partir d’enquêtes effectuées entre 1919 et 1935).

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Figure 6. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 303 de l’AIS. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir, le système vigésimal n’est pas inconnu dans certains dialectes de l’Italie : il est attesté dans la région de Turin dans le Piémont (sans doute en raison de la proximité avec la France), dans les Abruzzes (milieu de la Botte) mais aussi dans de nombreux points à l’extrême sud du pays : en Calabre, en Sicile et dans les Pouilles ! D’après les notes de l’AIS, il semblerait que l’usage des cardinaux soit spécialisé pour parler de l’âge et le comptage du bétail.

Avez-vous remarqué ?

Au point 784 (commune de Benestare, le carré vert sur notre carte), les enquêteurs de l’AIS ont enregistré la forme peninda-trenta (« peninda » signifiant « cinquante » en grec). A la question « 90 », les enquêteurs ont même enregistré la réponse cientu menu deçi (« cent moins dix », qui traduit peut-être le chiffre romain « XC »).

En résumé…

En Belgique comme en France, 80 se dit quatre-vingts ; tandis qu’en Suisse, si tout le monde comprend quatre-vingts, on préfère dans certains cantons la forme concurrente huitante. Quant à octante, il s’agit d’une forme savante qui a connu son apogée aux 16e-17e siècles, mais qui n’a jamais vraiment réussi à s’imposer, et qui ne survit aujourd’hui que dans l’imaginaire linguistique de certains francophones…

Si ces questions vous turlupinent, vous pouvez consulter ce site, qui propose un inventaire des langues présentant un système vigésimal (v. aussi la page Wikipédia consacrée au système vigésimal). Pour aller plus loin, vous pouvez consulter cet ouvrage consacré aux numéraux dans les langues indo-européennes.

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Aidez-nous en participant à l’une de nos enquêtes sur les régionalismes du français (pour participer à la dernière enquête, c’est par ici et ça prend moins de 10 minutes), vous nous aiderez ainsi à améliorer la fiabilité de nos résultats et donc de nos cartes. Si vous voulez être tenus au courant des prochaines publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook !

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.