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Du blog à l’atlas! 

Retrouvez les cartes commentées dans l’Atlas du français de nos régions, paru le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (chez tous les bons libraires, sinon en ligne ici ou ) :

couverture

Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe?

Dans ce nouveau billet, je m’arrête sur une question qui touche à la prononciation du français, l’un de mes thèmes favoris, sans doute parce que j’ai toujours été intrigué par les spécificités de prononciation des gens qui ne venaient pas de la même région que moi. J’ai déjà parlé dans des billets antérieurs du timbre des voyelles intermédiaires (piquet se prononce-t-il différemment de piqué ; saute rime-t-il avec sotte?) ou encore de la prononciation de certaines consonnes finales (ici et ).

>> LIRE AUSSI: « Serai » ou « serais » ? C’est un peu trop facile de se moquer…

Je voudrais cette fois-ci écrire au sujet du statut phonologique de l’accent circonflexe.

De l’accent circonflexe

L’idée de rédiger ce billet m’est venue suite à la publication d’un fil Twitter que Laélia Véron a consacré à l’accent circonflexe.

Dans ce fil, elle rappelle que le diacritique est assez récent dans l’histoire du français, et qu’il a eu du mal à s’installer dans les usages, notamment en raison des réticences de l’Académie:

Elle souligne également que les règles qui régissent la distribution de l’accent circonflexe sont parfois si arbitraires et illogiques que l’utilisation de ce diacritique génère de l’insécurité linguistique chez de nombreux usagers de la langue. Un sujet qu’elle aborde, au détour d’autres questions pour lesquelles il est difficile de démêler ce qui relève du linguistique et du social, dans un ouvrage écrit à quatre mains avec Maria Candea, paru cette semaine aux @Ed_LaDecouverte: Le français est à nous. Petit manuel d’émancipation linguistique.

En français, l’accent circonflexe revêt de multiples fonctions, parmi lesquelles (je me permets de renvoyer le lecteur au fil de Laélia Véron pour les autres) celle de signaler, à l’écrit, que deux voyelles graphiquement identiques ne se prononcent pas de la même façon à l’oral.

Ainsi, c’est la présence d’un accent circonflexe qui exprime à l’écrit le fait que l’on mange des pâtes et non des pattes; que si l’on a envie de se faire un petit jeune, ce n’est pas la même chose que de se faire un petit jeûne; mais aussi que, à tout le moins pour l’œil, le mot reine se distingue du mot rêne; que mètre et maître désignent deux référents bien distincts, etc. (on remarquera toutefois que dans ces derniers exemples, la différence graphique va bien au-delà du simple accent circonflexe).

Comme le rappelle Laélia Véron, l’accent circonflexe a en partie perdu ce rôle aujourd’hui en français. Pas chez tout le monde, comme elle le précise à juste titre, mais en tout cas chez ceux qui ne distinguent pas, à l’oral, des paires de mots comme patte/pâte, jeune/jeûne, mettre/maître, etc.

Beaucoup d’internautes ne sont pas reconnus dans cette catégorie des francophones qui ont neutralisé la prononciation de l’accent circonflexe, et ont tenu à le rappeler. À témoins les commentaires laissés sous le fil Twitter qui a inspiré ce billet:

Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? Les données récoltées dans le cadre du projet Français de nos Régions permettent de proposer quelques cartes et graphiques pour apporter deux ou trois éléments de réponse à cette question.

Méthode

Depuis 2015, j’ai en mis en place avec différents collègues des sondages en ligne en vue de rendre compte de l’aréologie de certains phénomènes linguistiques dits « régionaux », qu’il s’agisse de mots (les dénominations de la serpillière, du crayon à papier, du pot d’eau, de la grand-mère, etc.), de tournures de phrases (le y savoyard, le passé dit « surcomposé », le « ça » vaudois) ou de prononciation.

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Grâce aux nombreuses enquêtes que nous avons faites, à chacune desquelles une dizaine de milliers d’internautes (plus ou moins) ont pris part, nous avons pu récolter des données pour créer des cartes permettant de visualiser qui sont les locuteurs d’Europe, et dans une moindre mesure, du Canada, qui font la différence entre des mots graphiquement proches que la présence d’un accent circonflexe permet d’opposer.

Les cartes et les graphes de ce billet ont été réalisés dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Je présente dans ce billet les résultats obtenus pour une petite dizaine de paires de mots.

Le type patte ~ pâte

Prononcez-vous différemment le mot pâte du mot patte? En d’autres termes, trouveriez-vous bizarre que l’on vous invite à manger des pattes, ou cela vous semble totalement normal?

La distinction, à l’oral, entre les mots patte et pâte est l’une des questions les plus débattues dans la communauté des chercheurs sur la prononciation du français (on en parlait dans cet article). Poser cette question revient en fait à se demander qui sont les locuteurs qui ont deux voyelles /A/ dans leur système phonologique (l’un antérieur, que l’on transcrit [a]; l’autre postérieur que l’on transcrit [ɑ]) et qui sont ceux qui n’ont qu’une seule voyelle /A/ (le [a] antérieur).

[a] ~ [ɑ]

Les choses se complexifient encore, car pour de nombreux francophones, la différence entre le <a> de patte et celui de pâte n’est pas une différence qui relève du timbre (la qualité) de la voyelle, mais de la quantité: patte serait prononcé avec une voyelle brève ([pat]), alors que pâte serait prononcé avec une voyelle longue ([pa:t]).

[a] ~ [a:]

Nous avons proposé des questions relatives à l’opposition entre patte et pâte dans plusieurs de nos enquêtes.

La première question a été posée dans le cadre d’une enquête diffusée entre 2015 et 2016. L’enquête était consacrée aux spécificités du système vocalique des francophones d’Europe. Les participants voyaient un écran présentant une phrase à trou: « Quand on va au restaurant italien, Jean commande souvent des [……] « , le tout accompagné d’un extrait sonore:

[pat] vs [pɑ:t]

Après avoir entendu le stimulus (il était possible de l’entendre autant de fois qu’ils le souhaitaient), ils devaient indiquer, en cochant une case, s’ils prononçaient le mot manquant plutôt comme le premier mot entendu (dans ce cas, avec un [a] bref et antérieur) ou plutôt comme le second mot entendu (dans ce cas avec [ɑ:] long et postérieur). Ils avaient également la possibilité de cocher les deux réponses, ou de signaler qu’ils n’entendaient pas la différence entres les deux mots de l’extrait sonore.

Nous avons exclu des analyses les participants ayant indiqué ne pas avoir entendu la différence entre les deux mots de l’extrait, ainsi que ceux qui ont répondu utiliser les deux prononciations. Sur la base des 8.046 réponses restantes, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de Belgique, de France et chaque district de Suisse le pourcentage de participants ayant indiqué utiliser la seconde variante. Nous avons ensuite reporté les résultats sur un fond de carte, et utilisé une technique d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire. La carte 1 ci-dessous a été générée à la suite de ce processus:


Carte 1. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « pâte » avec une voyelle plutôt ouverte, postérieure et allongée [pɑ:t], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir qu’en Belgique comme en Suisse, presque tous les participants de notre enquête prétendent prononcer le mot pâte plutôt avec un /ɑ:/ et non avec un /a/. Les francophones des régions du Grand Est de la France, qui s’agencent entre la Belgique et la Suisse, leur emboîtent le pas. Ailleurs en France, mis à part dans la partie septentrionale du territoire où l’on observe des teintes blanchâtres (indiquant des pourcentages intermédiaires), tout le monde ou presque prononce le mot pâte avec la même voyelle que celle que l’on entend couramment dans le mot patte.

Dans une enquête ultérieure, la question n’était pas accompagnée d’un extrait sonore, mais faisait partie d’une liste de paires de mots quasi-homonymes. Pour chacune de ces paires, on demandait aux internautes s’ils pensaient faire la différence, à l’oral, entre les deux items. Ici encore, les participants avaient la possibilité d’indiquer prononcer de l’une comme de l’autre façon.

Figure 1. Extrait du questionnaire de l’enquête Euro-8 (2018-2019).

Nous avons exclu les participants ayant coché les deux réponses, et avons pu générer, sur la base des 11.000 et quelque réponses restantes, cette nouvelle carte:


Carte 2. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « patte » et le mot « pâte », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

De façon rassurante, les résultats sont tout à fait comparables avec ceux de la carte 1. Cela veut donc dire que les résultats sont fiables, malgré le fait que l’échantillon ne soit pas le même, et que les questions n’aient pas été posées de la même façon.

Pour aller plus loin dans l’analyse des données, et répondre plus précisément à la question: « Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? », nous avons généré, sur la base des données de l’enquête n°8, deux autres cartes. Nous avons isolé pour l’une (carte 3a, à gauche ci-dessous) les participants âgés de plus de 50 ans, pour l’autre (carte 3b, à droite ci-dessous) les participants âgés de moins de 25 ans:

Cartes 3a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « patte » et le mot « pâte », en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

La comparaison des deux cartes révèle que l’on a affaire à ce que les spécialistes de l’histoire de la langue appellent un « changement linguistique en cours ». Dans la partie septentrionale centrale et occidentale de la France, on peut voir que les participants les plus jeunes sont beaucoup moins nombreux, par rapport à leurs aïeux, à faire rimer pâte avec patte. À l’inverse, les seniors de ces régions font encore assez bien la distinction entre ces deux mots quand ils parlent.

L’avenir nous dira si les régions du Grand Est de la France, de même que la Belgique et la Suisse romande, s’aligneront sur les autres francophones d’Europe, ou conserveront cette particularité de prononciation que consignent encore tous les dictionnaires du français.

Le type jeune ~ jeûne

L’accent circonflexe permet de résoudre une homonymie, à l’écrit, pour la paire jeune~jeûne, qui a donné lieu à nombreux memes en 2016, date à laquelle l’Éducation nationale décidait de faire appliquer officiellement une ancienne réforme de l’orthographe visant à supprimer certains accents circonflexes (v. illustration ci-dessus).

De nombreux internautes ont imaginé les possibles quiproquos que la suppression de cet accent aurait provoqué, voir cet article qui répertorie les plus drôles. Rappelons que cette suppression de l’accent circonflexe ne concernait que certaines lettres (les î et les û), et qu’il n’a jamais été question de supprimer le circonflexe quand il servait à distinguer deux potentiels homonymes! Pour en savoir plus sur le contenu de ces réformes, n’hésitez pas à parcourir cette page.

Dans un cas, le mot jeune, sans accent circonflexe, est soit un adjectif soit un nom, et désigne une personne qui n’est pas âgée; dans un autre cas, le mot jeûne, avec accent circonflexe, désigne un moment durant lequel on ne mange pas (le jeûne pascal, le jeûne du Ramadan, etc.)

source

À l’oral, cette différence de graphie s’accompagne d’une différence de timbre. D’après les dictionnaires de référence, jeune se prononce avec une voyelle ouverte ([œ] comme dans œuf), alors que jeûne se prononce avec une syllabe fermée, [ø] comme dans bleu) .

Dans l’une de nos enquêtes consacrée au système vocalique du français, nous avions proposé l’image ci-dessous, assortie de la phrase à trou suivante: « D’une personne qui n’est pas âgée, on dit qu’elle est [……] » et d’un stimulus sonore:

[ʒœn] ~ [ʒøn]

Après écoute de l’extrait, les internautes devaient indiquer s’ils prononçaient le mot jeûne plutôt comme le premier mot entendu (donc avec une voyelle ouverte, [œ]) ou comme le second mot entendu (donc avec une voyelle fermée, [ø]).

Comme précédemment, nous avons supprimé les réponses des participants ayant indiqué ne pas entendre la différence, et ceux qui ont indiqué prononcer les deux versions. Sur la base des 8.031 réponses restantes, nous avons ainsi pu réaliser la carte ci-dessous:


Carte 4. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « jeûne » avec une voyelle plutôt fermée [ʒøn], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

La carte diffère partiellement de la carte générée pour le mot pâte. On remarquera que les régions de l’est de l’Hexagone présentent des pourcentages toujours très élevés. Le reste de la partie septentrionale de l’Hexagone apparaît ici comme plus conservateur, alors que Wallonie ne se comporte pas différemment, cette fois-ci, du Midi de la France.

Par la suite, nous avons de nouveau intégré une question sur l’opposition jeune~jeûne dans une liste de paires contenant chacune des mots relativement proches sur le plan graphique et phonique:

Figure 2. Extrait du questionnaire de l’enquête Euro-9 (2019).

Dans cette liste, comme on peut le voir sur la Figure 2 ci-dessus, nous avions également glissé la paire veulent~veûle.

Le mot veulent est la forme que prend le verbe vouloir à la 3e pers. du pluriel au présent. Le mot veûle est un adjectif vieilli, qui désigne une personne molle et sans énergie. La graphie avec accent circonflexe n’est plus signalée dans les dictionnaires contemporains, mais elle existait naguère (v. article du TLFi).

L’enquête est encore en cours, mais le dépouillement des données (un peu plus de 6.000 réponses à ce jour) permet de réaliser des cartes relativement similaires à celles que nous avons obtenue ci-dessus:

Cartes 5a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « jeune » et le mot « jeûne » (à gauche); entre le mot « veulent » et le mot « veûle » (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 9ᵉ édition, 2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut parier que de nombreux internautes qui ont pris part à ce sondage ne connaissent pas le sens de veûle, et que c’est la présence du circonflexe qui a déclenché la réponse : « je ne prononce pas ‘veulent’ et ‘veûle’ de la même façon« . Sans cela, les réponses auraient sans doute été très différentes.

Sur le plan de la prononciation, le Robert signale que jeûne comme veule (c.-à-d. veûle) se prononcent avec une voyelle fermée, tout comme le Wiktionnaire (article veule | article jeûne). Le TLFi recense les deux prononciations pour veule; mais seulement la prononciation avec voyelle fermée pour jeûne.

Ici encore, la comparaison entre les données des seniors (> 50 ans, à gauche) et des juniors (< 25 ans, à droite) permet de mettre au jour les traces d’un changement linguistique en cours:

Cartes 6a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot jeûne avec une voyelle plutôt fermée [ʒøn], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ce changement est toutefois moins brusque que celui qui affecte la paire patte~pâte. Ici encore, l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de cette opposition, mais il y a de fortes chances pour qu’elle survive encore quelques décennies.

Le type mettre ~ maître

Dans l’enquête portant sur le système vocalique des variétés de français parlées en Europe figurait également une question relative à la prononciation du mot maître. La phrase à trou « Le propriétaire d’un chien, c’est son [……] » était accompagnée de l’image ci-dessous, et d’un extrait sonore présentant le mot d’abord avec une voyelle brève, [mɛtʁ]; ensuite avec une voyelle longue, [mɛ:tʁ]:

[mɛtʁ] ~ [mɛ:tʁ]

Après avoir écouté l’extrait, les participants devaient indiquer s’ils prononçaient le mot maître plutôt comme le premier enregistrement de l’extrait, ou plutôt comme le second.

Nous avons supprimé les participants ayant indiqué ne pas avoir entendu la différence entre les deux mots de l’extrait, ainsi que ceux qui ont répondu utiliser les deux prononciations. Sur la base des 7.616 réponses restantes, nous avons pu créer la carte ci-dessous:


Carte 7. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « maître » avec une voyelle longue [mɛ:tʁ], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Sur le plan de la distribution, pas de grande surprise ici encore, par rapport à ce que nous avons pu observer à partir de la carte de pâte (v. figure 1 ci-dessus). En Europe, les francophones qui prononcent le mot maître avec une voyelle longue sont grosso modo les mêmes que ceux qui prononcent pâte avec une voyelle longue.

De façon intéressante, il apparaît que l’âge des participants semble cette fois-ci n’avoir qu’un effet assez léger sur la prononciation du mot maître (avec ou sans une voyelle longue):

Cartes 8a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot maître avec une voyelle longue [mɛ:tʁ], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir qu’entre les deux cartes – l’une générée à partir des données de plus de 50 ans (à gauche), l’autre à partir des données des participants de moins de 25 ans (à droite) – il n’y a que d’infimes différences.

Le type mur ~ mûr

Dans la même enquête, nous avions également proposé une question relative à la prononciation du mot mûr. L’image ci-dessous s’accompagnait de la phrase à trou suivante: « Ce fruit est encore vert, il n’est pas [……]« :

[myʁ] ~ [my:ʁ]

Une fois soustraites les réponses des participants ayant affirmé ne pas entendre la différence entre les deux mots de l’extrait sonore, et ceux ayant indiqué alterner entre les deux prononciations, indifféremment, il ne reste plus que 6.300 réponses.

La carte que l’on peut générer à partir de ces données permet d’aboutir cette fois-ci à un résultat bien différent:

Carte 9. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « mûr » avec une voyelle longue ([my:ʁ]), d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir que la prononciation du mot mûr avec une voyelle longue ne subsiste plus aujourd’hui que dans l’actuelle région Bourgogne-Franche-Comté et dans l’est de la Wallonie. Ailleurs en France, elle survit çà et là dans la partie septentrionale uniquement ; en Suisse elle est à peine attestée.

L’examen des effets d’âge permet de rendre compte qu’il s’agit d’un changement linguistique en cours:

Cartes 10a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot maître avec une voyelle longue [my:ʁ], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir sur les figures 10 a et b que les participants âgés sont plus enclins que les plus jeunes à prononcer le mot mûr avec une voyelle longue. Il y a fort à parier, au vue de l’aréologie de la carte 10b, que la prononciation du mot mûr avec une voyelle longue est vouée à disparaître tout prochainement.

Il n’y aura donc bientôt plus de problème à confondre un « homme mûr« , et un « homme mur« , même dans les régions les plus conservatrices de la francophonie d’Europe:

Les types faites ~ fête

Nouveau changement de décor avec les cartes donnant à voir les résultats des réponses récoltées pour la paire faites ~ fête. La carte générée à partir des réponses de plus de 11.000 francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, permet de montrer que les francophones qui distinguent entre les deux mots de cette paire l’oral sont en Europe beaucoup moins nombreux que ceux qui font la part entre les paires patte~pâte ou mettre~maître et même mur~mûr.


Cartes 11. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « faites » et le mot « fête », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ici encore, les données permettent de faire ressortir d’intéressants effets d’âge sur la réponse. Nous les représentons cette fois-ci sous la forme de graphes de régression:

Figure 3. Probabilité de réponse positive à la question « Faites-vous la différence, à l’oral, entre « faites » et « fête », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition) en fonction de l’âge des participants (en abscisse) et le pays dans lequel ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse.

L’analyse fait ressortir un effet significatif du prédicteur âge sur la réponse « je prononce différemment les deux mots de cette paire », et ce peu importe le pays. En d’autres termes, les résultats indiquent que plus les internautes sont âgés, et plus ils ont tendance à déclarer faire la différence entre faites et fête. L’effet d’âge est toutefois plus important en Suisse qu’en France. C’est en Belgique qu’il est le moins impressionnant.

Qu’en est-il au Canada?

Dans les provinces de l’est du Canada et au Manitoba, où sont concentrés la majorité des francophones vivant en Amérique du Nord, des questions du même type ont été posées. Le diagramme en barres ci-dessous donne une visualisation synthétique des résultats:

Figure 4. Pourcentage de réponses négatives à la question « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire faites~fête? », « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire jeune~jeûne? » et « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire patte~pâte? », en fonction de la région de jeunesse des participants (de gauche à droite : Acadie, Manitoba, Ontario et Québec) d’après les enquêtes Français de nos régions (Canada, 3e édition).

Sur le graphe, on peut voir une très forte prédominance du rouge, ce qui indique que tout le monde, ou presque, fait une nette différence, quand il parle, entre les paires de mots faitesfête; jeune~jeûne et patte~pâte, et ce peu importe la région du Canada dont il est question.

>> LIRE AUSSI: Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Voilà qui confirme ce que déclarait ce twitto, et qui devrait lui faire plaisir!

Le mot de la fin et le rôle des dictionnaire de référence

Pour répondre à la question posée dans le titre de cet article, à savoir: « Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? », on peut dire que ça dépend des paires d’homonymes ou de quasi-homonymes qu’on considère. On a vu que chaque paire de mot avait sa propre géographie, il serait donc dangereux de conclure de façon trop rapide. On a vu qu’en Europe, c’était massivement dans les régions de l’est (sur un croissant qui va de la Wallonie à la Suisse romande, en englobant la Bourgogne, la Lorraine et la Franche-Comté) qu’on prononçait différemment les voyelles avec un accent circonflexes de celles qui n’en avaient pas, mais que cette aréologie changeait en fonction des paires de mot et de l’âge des participants. Au Canada, nous n’avons pu tester que trois paires de mots pour le moment, mais il semble que la prononciation de l’accent circonflexe y soit assez stable.

Les dictionnaires de référence ne rendent pas cet état de fait de façon homogène. Quand la présence d’un accent circonflexe s’accompagne d’une différence de timbre, les dictionnaires donnent des transcriptions différentes pour les deux mots de la paire. Quand il s’agit d’une distinction relevant de la quantité (voyelle brève ou longue), les dictionnaires transcrivent les deux mots de la même façon en API. Ainsi, on peut lire dans le Grand Robert de la langue française (pour ne prendre que celui-ci, le Larousse et le Wiktionnaire ne détonnent pas) que les mots de la paire patte/pâte ne se prononcent pas de la même façon (la voyelle du premier est antérieure, [pat]; celle du second postérieure, [pɑt]), même chose pour les mots jeune et jeûne (le premier avec une voyelle mi-ouverte [ʒœn]; le second avec une voyelle mi-fermée [ʒøn]. Le même dictionnaire indique en revanche que les mots reine et rêne se prononcent avec la même voyelle (une brève mi-ouverte, /ʁɛn/) tout comme les mots mètre et maître, /mɛtʁ/), et les autres paires que nous avons testées qui ne s’opposent que par la longueur.

Partant, on l’aura compris, il ne faut pas se fier aux dictionnaires de référence quand il s’agit de savoir comment se comportent les francophones, surtout quand il s’agit de faits de prononciation. Si les usages qui y sont circonscrits décrivent le français « de référence », celui que l’on parle dans l’Île-de-France, pourquoi continuer à proposer la transcription du mot pâte avec un [ɑ] postérieur, alors que les données des enquêtes signalent que plus personne, ou presque, ne fait la distinction entre pâte et patte dans cette région ? Dans la même veine, pourquoi ne pas indiquer quemaître se prononce avec une voyelle longue, alors qu’on signale la prononciation fermée de la voyelle du mot jeûne? Autant de questions auxquelles les lexicographes devront répondre s’ils veulent coller davantage à la réalité des usages.

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« Serai » ou « serais » ? C’est un peu trop facile de se moquer…

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Une photo d’une petite fille lors d’une manifestation « gilets jaunes » a créé la polémique sur le bon usage du français. Raquel Garrido/Twitter

Mathieu Avanzi, Sorbonne Université et Laelia Véron, Université d’Orléans

Le 16 mars dernier, l’ancienne porte-parole du parti la France Insoumise Raquel Garrido tweete la photo d’une petite fille arborant un gilet jaune sur lequel il est écrit « je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République ».

Le tweet est repris quelque temps plus tard par la maire adjointe du XIVe arrondissement de Paris, qui se moque explicitement de l’ignorance supposée de la fillette entre conditionnel et futur :

Le tweet générera un grand nombre de réactions, notamment suite à son partage par la chercheuse en langue française Laélia Véron (@LaeliaVe), co-autrice de ce texte, qui souligne la banalité de cette erreur, très courante en français.

Le conditionnel et le futur, des formes et des valeurs proches

D’une part, il n’est pas toujours facile de faire la différence entre le futur (je serai) et le conditionnel (je serais) du point de vue du sens, notamment dans ce contexte. En effet, selon le linguiste Gustave Guillaume, futur et conditionnel appartiennent tous deux à l’époque du futur, mais le conditionnel serait un « futur hypothétique ». Le conditionnel peut donc permettre d’évoquer un procès possible dans le futur.

Comme l’écrivent les spécialistes Martin Riegel, Jean‑Christophe Pellat et René Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, il est « apte à exprimer l’imaginaire. Il met en scène un monde possible, en suspendant le contradiction que lui oppose le monde réel ».

La petite fille au gilet jaune a-t-elle réellement commis une erreur ? Tout dépend de la manière dont on envisage le procès évoqué.

« Je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République » : futur à valeur quasi prédictive ? Conditionnel qui indique une éventualité possible ?

D’autre part, de nombreux locuteurs et locutrices ne font pas la distinction, à l’oral, entre la terminaison du futur (je serai) et celle du conditionnel (je serais), les uns utilisant une voyelle mi-fermée dans les deux cas (/e/, comme dans piqué ou prenez), les autres une voyelle mi-ouverte (/ɛ/), comme dans bête ou bel) dans les deux cas.

Bon nombre de twittos et twittas ont contesté ce second argument, en précisant que dans leur usage, la forme au futur, je serai, ne se prononce pas de la même façon que la forme au conditionnel, je serais.

Qui a raison ? Prononce-t-on de la même façon je serai et je serais, ou les deux versions riment-elles strictement à l’oral en français ? Avant de proposer une réponse sous forme de carte, il est nécessaire de jeter un œil à ce qu’en disaient naguère les manuels de référence du français.

Un peu d’histoire

Maurice Grammont était un linguiste et comparatiste français, parmi ses ouvrages connus figure notamment son Petit traité de versification française publié en 1922. Librairie dialogue

Depuis le XVIe siècle, et jusqu’à une époque plus ou moins récente, beaucoup de grammairiens et auteurs de traités de prononciation considéraient que pour un nombre très limité de substantifs (notamment geai, quai, gai), la finale -ai se prononçait avec une voyelle fermée, alors que les autres (balai, essai, vrai, etc.) se prononçaient avec une voyelle ouverte, comme c’est le cas des autres mots contenant le digramme –ai– dans leur terminaison (paix, parfait, dais, etc.).

Sur le plan grammatical, cette différence de prononciation permettait ainsi de faire la part entre les verbes dont la finale s’écrit -ai (toutes les formes conjuguées de première personne du futur – je serai, je prendrai, je jouerai ; comme celles de passé simple : je mangeai, je tournai, je coupai ; le présent du verbe avoir : j’ai) aux verbes dont la terminaison est de type –ais (conditionnel présent : je serais, je prendrais, je jouerais ; imparfait : je mangeais, je tournais, je coupais, etc.), les finales -ai étant prononcées/e/, les formes finissant en -ais étant prononcées/ɛ/.

Que reste-t-il de cette règle aujourd’hui ?

Les dictionnaires commerciaux signalent encore cette distinction pour les verbes dans leurs tableaux de conjugaison, et on sait qu’elle est encore connue des champions de l’orthographe et autres amateurs de dictée. Dans une enquête sociolinguistique (administrée en ligne entre 2017 et 2018 par les linguistes animant le blog Français de nos régions, visant à obtenir des données en vue d’évaluer la vitalité et l’aire d’extension d’un certain nombre de particularités potentiellement régionales du français, figurait la question suivante :

« À l’oral, faites-vous une différence entre les phrases : “je mangerai’ (futur) et « je mangerais” (conditionnel) ? »

Deux possibilités de réponses suivaient :

« Oui, je prononce “je mangerai” différemment de “je mangerais”. »

« Non, je prononce “je mangerai” de la même façon que “je mangerais”. »

Un panel de 8 524 internautes volontaires, ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France (5 645), en Belgique (1 233) ou en Suisse (1 589), ont répondu à cette question. Sur la base du code postal de la localité dans laquelle les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons pu comptabiliser, pour chaque arrondissement de Belgique et de France ainsi que chaque district de Suisse, le pourcentage de personnes ayant déclaré faire la différence, à l’oral, entre je mangerai et je mangerais.

Nous avons ensuite reporté ces points sur un fond de carte, fait varier la couleur en fonction du pourcentage obtenu (plus la couleur est froide, plus le pourcentage et bas, et inversement) et utilisé une technique d’interpolation en vue d’obtenir une surface lisse et continue du territoire :

Carte issue du travail des auteurs, Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition). Les points indiquent des arrondissements en France et en Belgique, des districts en Suisse.

Un système phonologique plus riche en Belgique, Franche‑Comté

Les résultats qui figurent sur la carte ci-dessus nous ont ainsi permis d’observer qu’en Europe, les francophones qui font la différence entre le futur je mangerai prononcé avec/e/et le conditionnel je mangerais/ɛ/à l’oral, pour la première personne du singulier, sont principalement localisés en Belgique, en Franche-Comté et dans la moitié septentrionale de la Suisse romande.

C’est en effet dans ces zones que les locuteurs du français ont gardé un système phonologique plus riche qu’ailleurs. Ainsi, c’est dans l’est de la francophonie d’Europe que l’on oppose encore majoritairement, à l’oral, des paires de mots comme pâte et patte ; ami et amie ; faite et fête ou encore sur et sûre.

Par ailleurs, l’existence de nombreuses taches de couleur intermédiaire dans l’hexagone laisse penser que les résultats sont parfois mitigés, donc que la variation dans ces zones n’est pas régionale.

Prendre des critères autres que géographiques

Compte tenu du fait que tous les participants de notre enquête présentent des profils socio-éducatifs relativement comparables (tout le monde ou presque a effectué des études supérieures), nous avons concentré notre attention sur l’axe « diagénérationnel », c’est-à-dire en observant l’âge des participantes et des participants.

Pour vérifier que la variation observée pouvait s’expliquer par les différences d’âge des internautes, nous avons conduit une analyse de régression logistique avec la réponse oui/non (« oui, je fais la différence » | « non, je ne fais pas la différence »), l’interaction entre l’âge des participants et leur pays d’origine. Nous avons également ajouté dans le tableau des données les réponses de participants canadiens (3 617 originaires des provinces francophones de l’est du pays) à une enquête du même genre, où une question comparable avait été posée à la même époque :

Probabilité de réponse positive à la question « Faites-vous la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel) », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition) et Canada (3ᵉ édition) en fonction de l’âge des participants (en abscisse) et le pays dans lequel ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse.

Les résultats présentés sur le graphe ci-dessus montrent que dans les provinces de l’est du Canada, le pourcentage de francophones faisant la distinction entre les formes de futur simple et de conditionnel est significativement supérieur au pourcentage de francophones faisant la différence en Europe, et que cette différence se retrouve entre la Belgique, la Suisse et la France, du moins en ce qui concerne les participants les plus jeunes du panel.

Plus on est âgé, plus on déclare faire la différence

De façon plus intéressante, le graphe montre que partout dans ces quatre régions de la francophonie, le fait de faire la différence est un phénomène clairement archaïsant : plus on est âgé, plus on déclare faire la différence, et inversement.

Il y a fort à parier que dans quelques décennies cette distinction disparaîtra, la Franche-Comté sera sans doute la première région touchée, et les autres territoires, tout au moins en Europe, emboîteront le pas.

L’amoindrissement de la distinction, à l’oral, de certaines formes écrites est loin de ne concerner que cet exemple. Ainsi, la différenciation des mots en ot (comme pot, sot, mot) des mots en eau (comme peau, seau, maux) est encore marquée à l’oral en Suisse, en Belgique, et dans certaines régions de l’Est de la France (les mots en –ot étant prononcés avec une voyelle ouverte/ɔ/comme dans porte ; les mots en –eau et –au avec une voyelle fermée/o/, comme dans beau), mais elle tend également à disparaître elle aussi. Cet écart grandissant entre l’oral et l’écrit pose la question du statut de l’orthographe, entre code phonographique (qui retranscrit des sons) et idéographique (qui représente des signifiés).

Une stigmatisation surtout sociale

Peut-on reprocher à une petite fille de CM2 de se tromper entre le conditionnel et le futur ? L’erreur, comme nous l’avons dit, est d’une part contestable (sur le plan sémantique) et peut s’expliquer d’un point de vue générationnel et géographique. Mais cette stigmatisation de la part d’une élue envers une petite fille représente sans doute bien autre chose qu’un attachement à l’orthographe (il suffit d’ailleurs regarder les tweets de Valérie Maupas pour voir qu’elle n’est pas Bernard Pivot). Elle témoigne d’une tendance, qui a plusieurs fois été soulignée dans cette chronique d’Arrêt sur Images ou encore cette réaction du journal 20 minutes, de stigmatisation sociale à tout prix de la parole de ces « jojos avec un gilet jaunes » comme le disait un certain Emmanuel Macron.

Mathieu Avanzi, Maître de conférences en linguistique francaise, Sorbonne Université et Laelia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique, Université d’Orléans

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Variations sur les dénominations de la ‘grand-mère’

à l’occasion de la fête des grands-mères en France ce dimanche 3 mars 2019, nous publions les résultats de questions posées dans différents sondages du projet Français de nos Régions, histoire de faire le point en cartes sur quelques dénominations régionales de la personne qui est la mère de votre père ou de votre mère.

Le saviez-vous? L’origine de la fête des grands-mères est commerciale. C’est à la marque le Café Grand’Mère que l’on doit la création de cet événement, dont la première édition remonte à 1987. Depuis, en France tout du moins, on a pris l’habitude de fêter les grands-mères chaque premier dimanche du mois de mars. L’événement est même mentionné dans certains calendriers français (source). Au Canada, on fête les grands-parents depuis 1995, le premier dimanche de septembre suivant la fête du travail.

Dans la suite de ce billet, nous ferons d’abord le point sur la situation en Europe, avant de donner un aperçu de ce qui se dit dans les provinces francophones du Canada.

Cartographie de la situation en Europe

Dans le cadre de la toute première enquête que nous avions lancée (c’était en mai 2015!), nous posions la question suivante aux internautes: « Comment appelez-vous la mère de votre mère? ». Les participants disposaient alors de 8 possibilités de réponses, classées par ordre alphabétique: grand-maman, grand-mère, mamama, mamée, mamet, mamette, mamie et mémé, plus une option « autre (précisez) ». Au total, nous avons obtenu près de 11.000 réponses à cette question, dont plus de 1.300 réponses « autre ».

Quel français régional parlez-vous? Les cartes de ce billet ont été réalisées à la suite du dépouillement des résultats d’enquêtes lancées sur le web depuis 2015. Vous pouvez participer vous-aussi! il suffit pour cela d’être connecté à Internet, et de disposer d’une dizaine de minutes devant vous. Votre participation est gratuite et anonyme! Cliquez ici pour accéder aux sondages en cours.

Un travail de cartographie préliminaire nous a amené à exclure de ces propositions les nombreuses mentions de dénominations étrangères (it. nonna; esp. abuel(it)a, ang. granny, suisse além. grossmuti, all./néer. oma, etc.), de même que les prénoms, les diminutifs et autres variantes plus ou moins souvent répétées (granma, mamou, bobonne, etc.), mais à conserver les formes mémère (245 mentions), bonne-maman (90 mentions) et amatxi (18 mentions).

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Nous avons également réuni dans une même catégorie les variantes mamée, mamet et mamette; de même que nous avons regroupé les dénominations standards grand-mère, mamie et mémé dans une seule et même catégorie.

Figure 1. Galerie de cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité de chacune des 7 grandes catégories de dénominations de la  »grand-mère »
dans la francophonie d’Europe, d’après l’enquête euro-1 (juin-septembre 2015).

Comme on peut le voir sur les cartes de la galerie ci-dessus, les variantes standard (à savoir grand-mère, mamie et mémé) sont connues de partout dans les régions de la francophonie d’Europe, mis à part peut-être en Suisse romande, où la variante grandmaman n’est pas concurrencée par celles du français de référence.

Survivances des parlers dialectaux : Le mot mamama (que l’on trouve aussi orthographié mamema) est empruntée aux dialectes alsaciens; les tours mamé et mamet constituent des emprunts récents à l’occitan mamé, de même que mamette (occ. mameto, mamet). Quant à la forme amatxi, sa graphie comme sa prononciation rappellent… le basque!

Afin de disposer d’une vue d’ensemble de la situation, nous avons fait figurer sur la carte ci-après les zones où les formes standard coexistent avec des variantes locales, à condition que la vitalité de ces variantes dépasse des pourcentages supérieurs à 15% pour chaque point du réseau. Nous avons ensuite obtenu, par interpolation, une surface lisse et continue du territoire.

Figure 2. Carte de synthèse donnant à voir l’aire d’extension de chacune des 7 grandes catégories de dénominations de la  »grand-mère » dans la francophonie d’Europe, d’après l’enquête euro-1 (juin-septembre 2015).

La carte ci-dessus permet ainsi d’avoir une vue globale de la répartition des types, mais ne tient pas compte de leur vitalité ni du fait que les variantes locales coexistent avec les variantes standard.

Pour aller un peu plus loin dans l’interprétation des données, plusieurs modèles de régressions logistiques (un pour chaque lexème cartographié) ont été réalisés. Pour ce faire nous avons, pour chaque modèle, conservé uniquement les réponses des participants établis dans les régions où la variante était utilisée. Faute de données suffisantes, nous n’avons pas pu tenir compte de la variante amatxi. Les résultats peuvent être visualisés sur la figure ci-dessous:

Figure 3. Probabilité (en ordonnées) de l’utilisation de l’une des cinq variantes régionales en fonction de l’âge des participants (en abscisses) pour 5 des variantes désignant la  »grand-mère », d’après l’enquête euro-1 (juin-septembre 2015).

On peut voir que l’usage de la variante mémère est clairement influencée par l’âge des participants, en plus de dépendre de la région: la ligne de régression montre que plus l’âge du participant augmente, plus il y a de chances qu’il utilise la variante mémère. L’analyse de régression ne montre en revanche aucun effet significatif pour les autres variantes, ce qui veut dire qu’en Belgique si bonne-maman est rare, il n’est pas vieillissant.

Cartographie de la situation au Canada

La carte ci-dessous a été réalisée à partir des données disponibles dans l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, publié dans les années 80.

L’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (ALEC) – Dans les années 1970, deux chercheurs dirigent une enquête de large envergure, destinée à documenter la variation du français dans les provinces de l’est du Canada. Les résultats de leur récolte seront publiés en 1980 sous la forme d’un ouvrage de 10 volumes, relativement méconnu du grand public, l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (abrégé en ALEC). Les personnes enquêtées étaient relativement âgées (nées en moyenne au début du 20e siècle) et établies pour la plupart dans des localités rurales: les données reflètent donc un état relativement archaïque de la langue que l’on parlait alors.

Elle permet de montrer qu’il y a une cinquantaine d’années, dans la bouche des locuteurs francophones canadiens d’un certain âge, c’est la forme mémère qui dominait largement sur l’ensemble du territoire (156 attestations), loin devant les types grand-maman (28 attestations), mamie, mémé et grandmère (22 attestations pour les trois formes mises ensemble). Rappelons que mémère, en France, est encore attesté en Normandie et dans le grand Est, comme on a pu le voir sur la carte ci-dessus; il s’agit donc probablement du maintien d’un usage autrefois plus largement répandu.

Figure 4. Le concept de  »grand-mère » dans l’ALEC. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Changement total de physionomie quelques décennies plus tard, à la lumière des données récoltées grâce à la première édition de l’enquête Comment ça se dit chez vous ? Le français de nos provinces. Sur les 4.000 réponses que nous avons traitées, il ressort que la forme grand-maman est clairement majoritaire à l’aube des années 2020: elle a été donnée par près de 3000 internautes, loin devant mamie (1241 attestations) et mémère (530 attestations). Les cartes du diaporama ci-après permettent de rendre compte de l’aire d’extension et de la vitalité de chacun de ces trois types:

Figure 4. Galerie de cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité de chacune des 3 grandes catégories de dénominations de la  »grand-mère »
au Canada francophone, d’après l’enquête canada-1 (octobre-décembre 2016).

La comparaison des cartes permet de montrer que la forme mémère est aujourd’hui sérieusement concurrencée par la forme grand-maman dans la province de Québec comme dans celle de l’Ontario, alors qu’elle survit assez bien au Nouveau-Brunswick, où grand-maman ne l’a pas supplantée. Quant à la forme mamie, elle ne semble pas être plus en usage dans un endroit qu’ailleurs.

En vue de prendre en compte à présent l’âge des participants sur la distribution des trois variables, nous avons conduit une analyse de régression linéaire multifactorielle (avec l’âge comme variable dépendante, l’interaction entre le type lexical et la région comme prédicteur) et créé le graphe ci-dessous (pour des raisons d’échantillon, les provinces du Manitoba et de la Nouvelle-Écosse ne sont pas représentées sur ce graphe).

Figure 5. Boîte à moustaches donnant à voir la répartition des âges des participants pour chacune des 3 grandes catégories de dénominations de la  »grand-mère » au Canada francophone, en fonction de leur province d’origine, d’après l’enquête canada-1 (octobre-décembre 2016).

Cela nous a permis de conclure que partout la forme mémère est archaïque (on peut voir sur le graphe que les participants qui l’emploient sont tous plus âgés que ceux qui ne l’emploient pas). On peut voir aussi que si mémère a cédé le pas à grandmaman au Québec et en Ontario, la situation semble être à nouveau en train de changer: les jeunes participants de notre enquête semblent avoir fourni plus massivement les formes en circulation en Europe que sont mémé et surtout mamie.

Conclusion

Le français qui est actuellement parlé dans les territoires francophones du Canada présente certaines spécificités qui trouvent leurs origines dans les variétés de français que parlaient les premiers colons qui ont peuplé ces terres (pour la plupart, ils étaient originaires de l’ouest de l’Hexagone, entre autres de Normandie). Loin de la capitale de la France, le français que l’on parle outre-Atlantique a connu un dynamisme et des évolutions qui lui sont propres. D’un point de vue historique, documenter ces spécificités nous permet en retour de disposer d’éléments qui nous permettent de comprendre un peu mieux l’histoire du français tout court.

‘yaourt’ ou ‘yoghourt’?

Ce mercredi 30 janvier 2019, je suis tombé, au tournant d’un couloir de métro de Paris, sur une double affiche publicitaire de Danone, mise en place à l’occasion du centenaire de la marque. Un journaliste du site La Réclame, un média spécialisé dans la communication, en a même fait une photo qu’il a placée dans un article estampillé « coup de cœur »:

La mise en page et la charte graphique « vintage » de l’ensemble rappelle les premières publicités de la fameuse marque, qui réédite pour fêter ses 100 ans certaines affiches issues de ses diverses campagnes du siècle dernier:

Ce qui est intéressant avec cette campagne de pub (et la consultation des affiches du milieu du siècle précédent, celle de gauche ci-dessus date de 1962, celle de droite de 1970), c’est qu’elle fait état d’un changement linguistique apparemment abouti. Il y a quelques décennies, à Paris, où siège Danone, la forme yoghourt était la forme utilisée pour l’affichage commercial, alors qu’aujourd’hui, d’après Danone, plus personne ne dirait yoghourt… À commencer par la marque, qui utilise la forme yaourt sur son site et sur ses produits:

Notons sur l’image de droite ci-dessus que c’est yogourt que l’on trouve écrit sur le vieux camion de livraison, en arrière-plan. L’usage de cette forme ancienne vise sans doute à rappeler le caractère authentique et ancien du produit.

Or, il faut toujours se méfier de ce genre de généralités, car en matière de variation langagière, certaines tournures ou expressions que l’on croit disparues sont en fait souvent encore en usage ici ou là dans la francophonie.

D’après les enquêtes ‘Français de nos régions’

Les données du projet Français de nos régions nous ont permis de faire état de la vitalité et de l’aire d’extension de la forme yoghourt dans la bouche des francophones d’Europe.

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Dans l’un de nos récents sondages, nous demandions aux internautes quelle(s) forme(s) linguistique(s) ils emploieraient, dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis, pour désigner l’objet représenté sur la photo ci-dessous. La question était accompagnée de quatre possibilités:

Figure 1. Copie d’écran de la question de l’enquête Euro-5 relative aux dénominations du yaourt/yoghourt.

Sur la base des réponses des 7.000 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France, en Belgique et/ou en Suisse, nous avons pu comptabiliser le nombre de réponses yoghourt (prononcé avec ou sans -t final), et réaliser la carte ci-dessous:

Figure 2. Pourcentages d’utilisation de yoghourt pour désigner le lait caillé par l’action de ferments lactiques, d’après les enquêtes Français de nos régions (5e édition).

Les résultats montrent qu’en France, de nos jours, la forme yoghourt est très largement minoritaire, ce qui va dans le sens de l’affiche de Danone.

Afin d’éviter de grandes distorsions (nous avons plusieurs centaines de répondants pour certaines villes, contre quelques-uns seulement pour les villages les plus isolés), nous avons regroupé les participants en fonction de leur arrondissement (France et Belgique) ou canton (Suisse) d’origine, et calculé le pourcentage de réponses pour chacun des points du réseau ainsi constitué, ce qui nous a permis d’exclure, en quelque sorte, les répondants qui ne se comportaient pas comme la majorité des autres à l’intérieur d’un espace géographique donné. Nous avons enfin utilisé une méthode d’interpolation (appelée krigeage) pour obtenir une représentation lisse et continue de la surface.

On peut voir qu’il existe toutefois quelques points de couleur moins froide parsemés à l’intérieur de l’Hexagone, ce qui signifie que le mot n’est pas encore tout à fait disparu des usages (une analyse de régression révèle d’ailleurs que l’âge des participants joue un rôle dans la distribution de ces points, mais l’effet reste très faible).

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En Suisse, à l’inverse, la variante yoghourt est la seule qui soit en usage: yaourt y est connu, mais il n’est pas utilisé par les Romands, que ce soit dans les conversations tout comme dans l’affichage commercial.

En Belgique, la situation est plus contrastée, puisque l’on observe une opposition assez nette entre les provinces de l’est et les provinces de l’ouest de la partie francophone du pays. Dans les provinces de l’est, plus conservatrices, la forme yoghourt se maintient plutôt bien. À l’ouest en revanche, yoghourt est minoritaire, supplanté par son concurrent en circulation dans l’Hexagone. Corrélat de ce qui semble être un changement en cours, la chaîne de supermarché belge Delhaize a opté pour la forme hexagonale yaourt:

Dans un billet précédent, nous faisions l’hypothèse que le maintien de la forme yoghourt en Suisse s’expliquait par l’affichage multilingue sur les produits de supermarché, les équivalents allemand et italien étant respectivement Joghurt et jogurt. La Belgique, pays multilingue, pratique également la traduction sur les produits. Or les équivalents Joghurt  pour l’allemand et yoghurt pour le néerlandais n’ont pas permis à la forme yoghourt de s’y maintenir. Les raisons de ces différences sont donc à chercher ailleurs…

D’après les bases de données textuelles Europresse

Pour compléter les données de notre enquête, nous avons cherché dans la base de données textuelles Europresse ce qu’il en était de la distribution du couple yaourt/yoghourt (et de leurs variantes phonético-graphiques).

Le saviez-vous ? Étymologiquement, les formes yaourt et yog(h)ourt résultent de l’adaptation du mot turc yoğurt. Dans de nombreuses langues (comme en anglais, en allemand, en italien, etc.), le graphème ‘ğ’ a été transcrit ‘g’ ou ‘gh’. En français (mais aussi en grec, notamment), cette lettre n’a pas été conservée dans la graphie (probablement parce qu’en turc, ‘ğ’ ne se prononce pas quand il est suivi d’une voyelle). De nos jours, les trois variantes graphiques sont acceptées par les dictionnaires (v. le Robert et le Petit Larousse), mais il en existe d’autres (v. l’article du TLFi).

Le corpus permet de faire des recherches dans un ensemble de différents journaux sur plusieurs décennies. Pour la France, nous avons pu remonter jusqu’à 1950.

Dans le corpus Europresse, la première attestation de yoghourt remonte à 1945, celle de yaourt remonte à 1947 – elles sont toutes deux isolées pour cette décennie.

Les pourcentages d’emploi de chacune des deux formes pour chaque décennie de 1950 à nos jours nous ont permis d’obtenir le graphique suivant:


Figure 3. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour chaque décennie allant de 1950 à 2019. La recherche a été limitée aux journaux de France uniquement.

On peut voir que dans la tranche 1950-1970, 10% des attestations sont de type yoghourt. Ce pourcentage tombe à 4% pour les périodes 1970-2000 et s’effondre à 1% à partir des années 2000.

Le corpus Europresse ne permet pas de remonter aussi loin dans le temps pour les autres territoires de la francophonie. Les données permettent toutefois d’avoir une idée de la répartition respective des deux types à une époque relativement récente. On peut ainsi voir qu’en Belgique – tout du moins dans la presse écrite – la forme yaourt est clairement dominante, comme c’est le cas dans les pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). En Suisse, la répartition entre les deux types est beaucoup plus équilibrée que ce que les résultats de notre enquête auraient pu laisser penser.

Ces résultats ne sont pas surprenants: on avait observé un décalage similaire entre nos données et celles de la presse en regard de la répartition Natel vs portable (pour désigner le téléphone mobile) dans un précédent article (v. Figure 3). Cela ne veut pas dire que nos données sont « fausses », mais que les codes de la presse ne sont pas les mêmes que ceux des conversations.

Alors qu’au Canada, comme on pouvait s’y attendre à la suite de la consultation de différentes sources (v. notamment le Grand Dictionnaire Terminologique Québécois), c’est la forme yoghourt (orthographiée le plus souvent yogourt et prononcée sans son [-t] final) qui arrive en tête des usages:


Figure 4. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour les journaux francophones des régions/pays suivants: Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), Belgique, Suisse et Canada.

D’après le moteur de recherche Google Books Ngram Viewer

Un internaute a réalisé une recherche dans le moteur de recherche de Google Book Ngram Viewer. Il a posté le résultat dans la zone des commentaires de ce billet. Nous reprenons le graphique qu’il a généré:

source

On peut ainsi voir que dans le corpus de livres français de Google, les formes yogourt (en rouge) et yoghurt (en orange) n’ont jamais vraiment été employées. On observe en revanche une concurrence intéressante entre yaourt (en bleu) et yoghourt (en vert). Plus précisément, il apparaît que les deux mots ont été employés de façon parallèle jusque dans les années 70, le type yoghourt dépassant même le type yaourt au fil des décennies. En 1969, changement de cap: yoghourt est abandonné, alors que yaourt continue à gagner du terrain.

Pour conclure

Ce billet a permis de documenter la vitalité de la forme yoghourt dans certaines variétés de français. Les données de notre récente enquête (2017/2018) ont permis de montrer que, contrairement à ce que laisse entendre la nouvelle campagne de pub Danone, le mot yoghourt n’a pas tout à fait (encore) disparu des usages en France, qu’il survit difficilement en Belgique et qu’il a encore de beaux jours en Suisse. Les données de la base Europresse nous ont permis de compléter le tableau pour le Maghreb (où domine largement la forme yaourt) et le Canada, où c’est la forme yogourt qui est la plus diffusée (certainement encouragée en cela par le parallélisme avec l’anglais yoghurt). Grâce à l’outil Google nGram, on a pu rendre compte du fait que l’abandon de yoghourt s’était fait au tournant des années 70, dans la littérature tout du moins.

Nous avons besoin de vous!

Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec ou des autres provinces francophones du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme.

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Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus. Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

Tourtières, pâtés à la viande et autres cipâtes…

Une question terminologique fait jaser dans les chaumières du Québec et des autres provinces canadiennes hébergeant des francophones: il s’agit du nom de deux spécialités culinaires qui sont particulièrement appréciées à l’époque des fêtes de fin d’année, mais dont le nom ne fait pas l’unanimité…

La première se présente sous la forme d’une tourte dont la garniture est composée de viande hachée (le plus souvent de porc, mais aussi parfois de bœuf ou de veau) assaisonnée de différentes épices et typiquement agrémentée de pommes de terre ou de chapelure. La photo ci-dessus donne une idée de ce à quoi ressemble ce mets.

Or, comme nous le confirme le Grand dictionnaire terminologique du gouvernement québécois, ce délice du temps des fêtes connaît deux dénominations: d’une part, tourtière; d’autre part, pâté à la viande:

Grand dictionnaire terminologique

Cependant, il se trouve que le terme de tourtière désigne également – mais dans certaines régions seulement – une autre spécialité gastronomique très appréciée pour affronter les rigueurs de l’hiver. Il s’agit, encore une fois selon le Grand dictionnaire terminologique, d’un «gros pâté cuit dans un plat large assez profond, à feu lent, constitué d’abaisses renfermant un mélange de cubes de viande, de pommes de terre, d’oignons et d’assaisonnements». Cette préparation ressemble à ceci:

Les appellations respectives de ces deux mets soulèvent les passions car d’une région à l’autre on n’arrive pas à se mettre d’accord. Sur les réseaux sociaux, les illustrations ci-dessous sont régulièrement partagées pendant la période des fêtes:

Le témoignage de notre collègue l’Insolente linguiste sur la question, que l’on peut écouter ci-dessous, est également très éclairant quant au côté polémique de ces dénominations, mais nous invite en outre à adopter une approche plus objective envers cet épique désaccord régional:

Pour essayer, à notre tour, de calmer le jeu, nous allons présenter dans ce billet la cartographie des dénominations respectives de chacun de ces deux plats, en commençant par la tourte à la viande hachée pour enchaîner avec celle du pâté aux cubes de viande. Il va sans dire que pour nous, chaque région a le droit d’employer les mots qui lui conviennent!

Méthode de cartographie

Les cartes de ce billet ont été construites à la suite de l’examen des réponses à une enquête en ligne, à laquelle plus de 4.000 francophones d’Amérique du Nord ont pris part.

Comment ça se dit chez vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blogue à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir des résultats d’enquêtes en ligne. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple: il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme, on participe depuis son ordinateur, sa tablette ou son téléphone. Vous êtes originaire du Canada francophone? Alors c’est par ici; vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique? Alors cliquez .

En pratique, il était demandé aux participants de répondre à une première série de questions visant à documenter minimalement leur profil sociologique (pays et code postal du pays où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, ainsi que leur âge, leur sexe, etc.). Ils devaient ensuite cocher, dans des listes à choix multiples, la ou les formes qu’ils utiliseraient préférentiellement pour désigner tel ou tel objet ou telle ou telle action décrite au moyen d’une image et d’un court énoncé contextualisant la chose.

>> LIRE AUSSILe français nord-américain – premiers résultats

Dans la 3e édition de notre enquête, deux questions relatives aux mets que l’on appelle tourtière, pâté à la viande, cipâte, cipaille, etc. étaient proposées aux internautes. Pour la tourte à la viande hachée par exemple, nous posions ainsi la question suivante: « La fameuse question qui déchaîne les passions: comment appelez-vous ce délicieux mets du temps des fêtes qui ressemble à une tarte mais dont la garniture est constituée de viande hachée? », que nous faisions suivre de quatre possibilités de réponses, à savoir « tourtière », « pâté à la viande », « meat pie » et « autre (précisez) », le tout accompagné d’une image similaire à celle que l’on trouve en tête de cet article.

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous avons utilisé différentes librairies du gratuiciel R, notamment les librairies raster et ggplot2 et téléchargé les fonds de carte du site GADM. Pour plus d’information sur la méthode d’enquête et la cartographie, vous pouvez lire cet article

Sur la base des codes postaux des localités où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons comptabilisé le nombre de répondants pour chacune des MRC ou des divisions administratives des provinces francophones de l’est du Canada. Nous avons ensuite calculé le nombre de fois où chacune des réponses avait été choisie, ce qui nous a permis d’obtenir, pour chaque variante de réponse, un pourcentage. Nous avons alors reporté sur un fond de carte les points représentant les centres de ces régions administratives, et fait varier la couleur en fonction du pourcentage (plus la couleur est froide, plus le pourcentage est bas), comme on peut le voir sur la Figure 1 ci-après:

Figure 1: dénominations respectives (tourtière en bleu, pâté à la viande en rouge) de la tourte à la viande hachée, d’après les enquêtes français de nos régions (5e édition), avant interpolation.

Nous avons enfin utilisé différentes méthodes d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire, et ajouté les noms de certaines localités pour faciliter le lecture de la carte, comme on peut le voir sur la Figure 2 ci-dessous.

Comment se répartissent géographiquement les deux appellations de la tourte à la viande hachée?

Voici la carte réunissant les deux appellations de la tourte à la viande hachée, à savoir d’une part pâté à la viande (en rouge) et d’autre part tourtière (en bleu):

Figure 2: dénominations respectives (tourtière en bleu, pâté à la viande en rouge) de la tourte à la viande hachée, d’après les enquêtes français de nos régions (5e édition), après interpolation.

On constate que tout l’ouest de la province de Québec (avec des pourcentages très élevés), ainsi que l’Ontario et le Madawaska (mais dans des proportions plus faibles) optent pour tourtière. Bien qu’on ne le voie pas sur la carte, le Manitoba a voté lui aussi très massivement pour tourtière, dans la continuation de l’aire occidentale. En revanche, à l’est d’une ligne passant plus ou moins par Trois-Rivières et Drummondville, c’est pâté à la viande qui domine largement, et ce jusqu’au Nouveau-Brunswick – à l’exception, déjà mentionnée, du Madawaska. Cette bi-partition entre l’ouest et l’est du Québec, régions centrées respectivement sur la Métropole et la Vieille capitale, n’est pas nouvelle…

LIRE AUSSI >> Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

C’est dans la grande région Charlevoix–Saguenay–Lac-Saint-Jean que les pourcentages les plus élevés ont été recensés, ce qui n’est évidemment pas un hasard parce que c’est justement là que le mot en question désigne l’autre mets dont nous avons parlé ci-dessus, à savoir le pâté aux cubes de viande…

Comment se répartissent géographiquement les appellations du pâté aux cubes de viande?

En ce qui concerne le pâté aux cubes de viande, il connaît de nombreuses appellations. Dans la région Charlevoix–Saguenay–Lac-Saint-Jean, comme nous venons de l’écrire, on parle de tourtière tout court pour se référer à ce mets, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous:

Figure 3: pourcentages d’utilisation de tourtière pour désigner le pâté aux cubes de viande, d’après les enquêtes français de nos régions (5e édition), après interpolation.

Toutefois, dans le reste du territoire, et en particulier dans l’ouest du Québec, il est nécessaire d’ajouter du Lac ou du Lac Saint-Jean au mot tourtière, sous peine de provoquer une confusion avec l’autre sens qu’affiche ce mot dans les régions en question:

Figure 4: pourcentages d’utilisation de tourtière du Lac Saint-Jean pour désigner le pâté aux cubes de viande, d’après les enquêtes français de nos régions (5e édition), après interpolation.

Ce ne sont toutefois pas les seules appellations disponibles! Sur une très grande étendue du territoire, en particulier dans l’est et en Abitibi, on trouve un autre type lexical, lequel se décline en deux variantes: a) d’une part, cipâte (aussi écrit six-pâtes); b) d’autre part, cipaille. Voici les aires d’extension respectives de ces deux variantes:

Figures 5 & 6: pourcentages d’utilisation de cipâte (à gauche) et de cipaille (à droite) pour désigner le pâté aux cubes de viande, d’après les enquêtes français de nos régions (5e édition), après interpolation.

Comme on peut le constater, l’appellation cipâte (ou six-pâtes) pour désigner ce référent est répandue d’un bout à l’autre du territoire (sauf bien sûr là où l’on dit tourtière!), et connaît des pics de fréquence en Gaspésie, au Madawaska ainsi qu’en Abitibi (sans oublier le Manitoba, malheureusement absent de la carte). Quant à cipaille, en revanche, il n’est vraiment bien connu que dans le Bas-du-Fleuve, de Rivière-du-Loup jusqu’à Matane.

Tourtière, pâté à la viande ou cipaille? Archives de radio Canada, 23 juin 1977

Cela est paradoxal, dans la mesure où cipaille est antérieur à cipâte car il représente à la base une adaptation de l’anglais sea-pie (selon les auteurs du Dictionnaire historique du français québécois, ouvrage dont les articles ont été informatisés dans la BDLP-Québec). Comme son nom l’indique, le sea-pie contenait à la base du poisson, mais il a été adapté au régime carné des habitants de l’arrière-pays; la forme cipâte/six-pâtes en représente ce que l’on appelle en lexicologie une adaptation par « étymologie populaire », sous prétexte que le mets comporterait six rangs de pâte (ce qui n’est pas nécessairement vrai!).

L’étymologie populaire est un procédé analogique par lequel le sujet parlant rattache spontanément et à tort un terme ou une expression dont la forme et le sens sont pour lui opaques à un autre terme ou expression mieux compris par lui, mais sans rapport [Wikipédia]

C’est cette forme refaite qui connaît aujourd’hui la plus grande extension géographique. Voici ce que la BDLP-Québec du TLFQ nous apprend sur ces appellations:

Le cipaille ou cipâte est un mets réputé de la cuisine québécoise. La manière la plus courante de le préparer consiste à verser un mélange de pommes de terre et de plusieurs sortes de viandes coupées en morceaux dans un récipient profond tapissé d’une abaisse de pâte épaisse, puis de recouvrir le tout d’une autre abaisse. On peut également disposer ce mélange en couches séparées chacune par une abaisse, ce qui explique qu’on ait obtenu, par étymologie populaire (d’après le mot pâte), la variante cipâte (parfois écrite six-pâtes, sous prétexte que le mets comporte six rangs de pâte). Traditionnellement fait à partir de viande de gibier et de boucherie, le cipaille ou cipâte peut être préparé aussi avec du poisson ou des fruits de mer (notamment dans les régions où la pêche est importante). Ce mets, jadis très populaire dans les chantiers forestiers, est aujourd’hui associé à la saison de la chasse ainsi qu’aux repas copieux du temps des fêtes.

Comme rien n’est simple, cette source nous apprend également que dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, la variante cipâte/six-pâtes existe aussi mais désigne en fait… une «grande tarte dont la garniture (aux fruits) est répartie entre plusieurs abaisses de pâte»!

Mais… d’où vient l’appellation tourtière?

Si pâté à la viande est une désignation transparente qui ne requiert pas d’explications, il n’en va pas de même avec tourtière.

LIRE AUSSI >> La tourtière de la discorde

Ce mot est en fait un dérivé de tourte (au sens de « tarte ») et désignait à la base le moule servant à faire des tourtes (voir par exemple le Trésor de la langue française informatisé). Par un transfert sémantique appelé «métonymie», le mot en Nouvelle-France en est venu à désigner, non pas le contenant, mais bien son contenu!

Attention! Il ne s’agit pas du tout d’un dérivé formé sur un hypothétique tourt(r)e au sens de « tourterelle », étymologie populaire très répandue (comme on peut le constater dans la vidéo de Radio-Canada, ci-dessus) mais sans aucun fondement historique! Il n’y a absolument aucun texte ancien attestant de la présence de chair de tourt(r)e dans la recette de la tourtière.

Autrefois, le mot pouvait se prononcer tourquiére, comme on peut le voir dans l’exemple suivant, tiré du fichier lexical en ligne du Trésor de la langue française au Québec:

[…] i faisaient des tourquiéres d’habitant dans les chaudrons […] i mettaient de la pâte tout le tour du chaudron pis i emplissaient ça de viande, pis des pataques. (Archives de folklore, 7 décembre 1961, collection Pierre Perrault, L’Isle-aux-Coudres, informateur masculin âgé de 67 ans).

Cette forme graphique illustre à la fois la palatalisation de [t] devant [j] et la fermeture de [ɛ] en [e] devant /r/, deux traits caractéristiques de l’ancienne prononciation laurentienne.

Le français de nos provinces

Suite au succès de nos premières enquêtes, nous avons lancé une 5e enquête (pour l’Europe, cliquez ici pour accéder à la 8e édition). Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur ce lien, laissez-vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

Et pour être tenu au courant de nos publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook! Des questions, des remarques? N’hésitez pas à laisser un commentaire sous ce billet ou nous envoyer un courriel!

Taisez ce ‘-s’ que je ne saurais entendre – retour sur la prononciation de certaines consonnes finales en français

Comment prononcez-vous le mot persil? Avec ou sans son -l? Et le mot sourcil? Quid du mot détritus? En faites-vous sentir l’-s final? Posez la question autour de vous: vous risquez d’être surpris par les réponses que vous recevrez. Les résultats seront sans doute encore plus spectaculaires avec les mots ananasanis ou almanach, qui peuvent tous être prononcés avec ou sans leur consonne finale. On en a souvent parlé sur ce blog: la prononciation de certaines consonnes finales fait l’objet d’une variation insoupçonnée en français, que l’on aborde le problème sous l’angle géographique ou sous l’angle historique. Nous le montrerons une fois encore dans ce nouveau billet, qui traite de la prononciation des mots qui contiennent un -s final.

Dans des billets précédents…

Dans l’un des premiers billets que nous consacrions aux variantes de prononciation du français, on présentait une carte montrant que l’-s final du mot moins était surtout audible dans le sud-ouest de la France, et dans une moindre mesure dans le sud-est de ce pays, la Corse faisant toutefois bande à part:

Figure 1. Prononciation du mot « moins », d’après les enquêtes français de nos régions (2e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Dans un autre billet, on avait vu que la prononciation de l’-s final des mots anis et ananas variait non seulement en fonction de l’origine des locuteurs, mais aussi en fonction de leur âge, les plus jeunes ayant tendance à ne pas faire sonner la consonne de ces deux mots:

Figure 2. Prononciation du mot « anis », d’après les enquêtes français de nos régions (3e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

On avait aussi parlé, tout récemment encore, des mots détritus et cassis, dont la prononciation manifeste la même variation que les mots anis et ananas, c’est-à-dire que la (non-)réalisation à l’oral de la consonne est conditionnée par l’âge des locuteurs et leur origine régionale. Dans ce nouveau billet, nous avons mis à profit les résultats de la septième édition de notre enquête pour cartographier la variation qui affecte la prononciation de l’-s final dans quatre mots: rébus, thermos, pancréas et ours.

Méthode de cartographie

Les cartes de ce billet ont été construites à la suite de l’examen des réponses
à une enquête en ligne, à laquelle plus de 8.000 internautes ont pris part.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir des résultats d’enquêtes en ligne. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme, on participe depuis son ordinateur, sa tablette ou son smartphone. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique? Alors cliquez ici; Vous êtes originaire du Canada francophone? Alors c’est par .

En pratique, il était demandé aux participants de répondre à une première série de questions visant à documenter minimalement leur profil sociologique (pays et code postal du pays où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, ainsi que leur âge, leur sexe, etc.). Ils devaient ensuite cocher, dans des listes à choix multiple, la ou les formes qu’ils utiliseraient préférentiellement pour désigner tel ou tel objet ou telle ou telle action décrite au moyen d’une image et d’un court énoncé contextualisant la chose.

>> LIRE AUSSI: La France divisée: « pot », « cruche », « broc » ou « carafe »?

L’enquête contenait, outre des questions sur le vocabulaire, des questions relatives à la prononciation, notamment à la prononciation des consonnes finales. Nous reproduisons ci-dessous la question telle qu’elle apparaissait dans l’enquête:

Figure 3. Extrait du questionnaire français de nos régions (7e édition), où apparaissent les questions relatives à la prononciation de certaines consonnes finales.

Nous avons exclu les participants ayant coché les deux choix de réponses (« je prononce les deux, indifféremment »), ainsi que les internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en dehors de la Belgique (Wallonie+Bruxelles), de la France métropolitaine et de la Suisse romande. Nous avons ensuite comptabilisé pour cinq mots de la liste (rébusthermospancréas(un) ours et (des) ours) le nombre de réponses positives (« je prononce la consonne finale ») ou le nombre de réponses négatives (« je ne prononce pas la consonne finale »), que nous avons mis en rapport avec le nombre de total de participants par arrondissement en France et en Belgique, ou de district en Suisse.

Figure 4. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), avant interpolation (à gauche) et après interpolation (à droite). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Nous avons alors reporté sur une carte chacun des points représentant la localisation de la capitale d’un arrondissement de France, de Belgique, ou d’un district en Suisse. Nous avons ensuite fait varier sa couleur en fonction du pourcentage de réponses obtenues.

Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des bibliothèques raster, scales et ggplot2, notamment. Les fonds de carte proviennent en partie du site GADM, et les palettes de couleur ont été choisies sur le site colorbrewer

Nous avons enfin appliqué la technique du krigeage pour remplir, par interpolation, l’espace laissé vide entre ces points, et obtenir ainsi une surface lisse et continue du territoire. Sur nos cartes, les échelles de couleur vont de 0% (aucun participant) à 100% (tous les participants).

Rébu(s)

Un rébus est un jeu qui s’apparente à une charade. L’utilisateur doit déchiffrer un message (un mot, une phrase) dont les syllabes peuvent être devinées à partir de l’interprétation d’une succession d’images. La page Wikipédia consacrée à ce jeu donne l’exemple ci-dessous, où la première image montre une raie, la seconde un bus (soit la combinaison raie+bus = rébus).

La page signale que ce rébus « pèche pour des raisons phonétiques ». Raie se prononçant avec un /ɛ/ ouvert en français de référence, le résultat ne correspond pas tout à fait à la prononciation fermée du ‹é› (soit /e/), que signale l’accent aigu sur le début du mot. D’après mon usage (je suis originaire de Savoie), le problème ne vient pas seulement de la première syllabe, mais de la seconde. Pour moi, comme pour 84% des internautes ayant pris part à la 7e édition de notre sondage, le mot rébus se prononce sans -s final. En d’autres termes – et c’est ce que montre la carte 4 publiée juste au-dessus – la prononciation du mot rébus sans consonne finale est clairement dominante à l’intérieur de la francophonie d’Europe. Quant à la prononciation avec -s final, force est de constater qu’elle n’est pas régionale.

Ces faits sont surprenants, dans la mesure où ils sont contradictoires avec ce que préconisent les dictionnaires de grande consultation à l’instar du Robert ou du Larousse. Dans ces ouvrages, tous les deux consultés dans leur version en ligne (le 22 décembre 2018), seule la prononciation avec -s final audible est proposée. Maurice Grammont (cité par le TLFi) signalait en son temps la prononciation sans -s, aujourd’hui la plus répandue, comme « méridionale ». Le Wiktionnaire (page consultée le 22 décembre 2018) indique quant à lui la prononciation sans -s final, mais ne fait même pas état de la prononciation avec -s final. 

Une analyse de régression logistique, avec la variable « prononciation de la consonne finale » (oui/non) et l’âge comme prédicteur, indique en revanche que la prononciation de la consonne finale est statiquement sensible à la variation diagénérationnelle.

Figure 5. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

Comme on peut le voir en faisant glisser la barre verticale sur le montage ci-dessus, la prononciation avec -s final est clairement plus répandue chez les participants de notre panel qui sont âgés de 50 ans et plus; elle est, à l’inverse, nettement moins courante chez les participants de notre panel dont l’âge est inférieur ou égal à 25 ans. 

Thermo(s)

Second vocable de la série, le mot thermos, dont le genre (masculin ou féminin) hésite lui aussi quand on observe les usagers de la langue (v. à ce sujet l’excellente chronique de Michel Francard). Un(e) thermos, c’est un récipient dont on se sert pour garder du liquide au chaud.

Le saviez-vous? Le mot thermos, du grec ancien θερμός (« chaud »), est passé dans le langage courant par antonomase: il s’agit en effet à l’origine d’un nom de marque!

Sur le plan de la prononciation, le Robert, comme le TLFi, le Larousse et le Wiktionnaire (tous consultés le 22 décembre 2018), signalent que le mot se prononce avec un -s final audible. Cette fois-ci, ce que reportent ces dictionnaires coïncide avec l’usage majoritaire des francophones d’Europe.

Figure 6. Prononciation du mot « thermos », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

On observe en effet sur la Figure 6 ci-dessus que la grande majorité des internautes de notre panel prononcent le mot avec un -s final. Quant à la prononciation sans -s final, si elle peut être entendue à l’intérieur des frontières de l’Hexagone, elle y reste clairement minoritaire. En Belgique, c’est pourtant cette prononciation qui est la plus répandue.

Pancréa(s)

Le mot pancréas est un emprunt au grec ancien πάγκρεας. Dans cette langue, comme dans de nombreuses autres qui lui ont emprunté, l’-s final est audible (gr. /paŋɡɾɛas/; ang. /pæŋkɹɪəs/; it. pankreas, esp. /pan.kɾe.as/, etc.). Les dictionnaires de grande consultation (à savoir le Larousse, le Robert, le TLFi et le Wiktionnaire, tous consultés le 22 décembre 2018), indiquent que c’est aussi le cas en français: pancréas se prononce /pɑ̃kʀeas/, c.-à-d. avec un -s audible.

Figure 7. Prononciation du mot « pancréas », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Les données de notre enquête montrent que dans les faits, les choses ne sont pas si simples, et qu’il existe une véritable variation dans l’espace. Comme on peut le voir sur la figure 7 ci-dessus, la prononciation étymologique (avec -s final audible) est la plus répandue dans une majorité de la partie septentrionale de la France, de même qu’en Belgique et en Suisse. Dans l’actuelle région des Hauts-de-France, de même qu’en Alsace, en Bretagne et dans la plupart des régions du Midi, c’est la prononciation sans -s final que l’on a le plus de chances d’entendre.

Un our(s), des our(s)

Dernier élément de la série, le couple (un) ours / (des) ours. D’après les sources consultées par les auteurs de l’entrée ours du TLFi, la prononciation sans -s était naguère fort répandue jusqu’au 18e s., période à laquelle la prononciation avec -s audible aurait été rétablie. Toujours d’après ce qu’on peut lire dans le TLFi, il semblerait que ce changement ne se soit pas fait du jour au lendemain, la prononciation sans -s ayant encore été tolérée par de nombreux auteurs au 20e s.

Dans la grande majorité des parlers galloromans, l’-s final était prononcé dans les équivalents locaux du mot français ours, à part dans quelques localités du domaine francoprovençal (v. ALF 960).

Les dictionnaires Larousse et Robert ne signalent aujourd’hui plus que la prononciation avec -s final. Diverses sources affirment toutefois que le nombre du nom aurait joué à une certaine époque sur la prononciation. Voici notamment ce qu’on peut lire dans la Grande Grammaire Larousse du Français contemporain publiée en 1972 (§258, 4.):

Certains substantifs opposent dans la prononciation le singulier et le pluriel, sans les opposer dans l’orthographe par une autre marque que l’-s du pluriel. Ce sont surtout les noms œuf, bœuf et os [prononcés œf, bœf et ɔs] , qui marquent le pluriel par une chute de la consonne et une fermeture de la voyelle: œufs, bœufs et os [prononcés ø, bø et o]. REMARQUE – Certaines personnes ont la coquetterie de ne pas prononcer la consonne finale de cerf, ours employés au pluriel.

Dans la même veine, rappelons par ailleurs que le Wiktionnaire, indique que la prononciation du substantif pluriel (des ours) sans -s peut être encore entendue au Canada (l’Observatoire québécois de la langue française considère pourtant cette prononciation comme vieillie). Nos données permettent de vérifier la validité empirique d’une telle règle, du moins pour la francophonie d’Europe. Le graphe de gauche ci-dessous indique le pourcentage de réponses que chaque variante (avec ou sans consonne finale prononcée) a reçu: on peut voir que la prononciation vieillie est clairement minoritaire (environ 10% des répondants, au pluriel comme au singulier).

Quant au graphe de droite, il permet de montrer les résultats d’une analyse de régression logistique, avec la réponse oui/non comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur. On peut voir que dans un cas (singulier) comme dans l’autre (pluriel), la probabilité d’avoir une prononciation sans -s final, bien qu’elle demeure très faible, varie significativement selon l’âge des participants. Plus le participant est âgé, plus il sera enclin à ne pas prononcer l’-s final, que ce soit au singulier ou au pluriel.

Pour aller plus loin…

Si vous voulez en savoir plus sur la prononciation des consonnes finales, n’hésitez pas à jeter un œil à cet excellent article d’André Thibault sur le sort des consonnes finales en français à travers l’exemple du mot moins. Sinon n’oubliez pas de vous abonner à notre page Facebook pour être tenu au courant de l’actualité sur le français régional, et être averti de nos nouvelles publications! Sinon on a aussi un compte Instagram et on aime bien échanger sur Twitter!

Survivances des parlers provençaux en français, épisode 2 : le mot ‘dégun’

Voici le deuxième épisode de notre série dédiée aux survivances des parlers provençaux (les variétés ancestrales de la langue d’oc au moyen desquelles communiquaient naguère les habitants du sud-est de la France) en français. Il est consacré au mot dégun.

Du provençal…

Dans les dialectes galloromans, le pronom indéfini signifiant « personne », au sens de « aucun être humain », que l’on trouve en position de sujet dans des phrases comme « personne ne me croit », « personne n’est venu », ou d’objet dans des phrases comme « y a personne », « on (ne) craint personne », était exprimé dans la majorité des régions de la moitié sud du territoire par des aboutissants de la locution latine NEC UNUS (qui signifie, mot à mot, « pas un »). Les lois de l’évolution phonétique ont fait que ladite locution a abouti à des formes différentes dans la bouche des générations de locuteurs qui se sont succédé sur le territoire de l’actuelle francophonie d’Europe au fil des siècles.

LIRE AUSSI >> Survivances des parlers provençaux en français, épisode 1: le mot escoube/escubo

À la fin du XIXe s., juste avant que le déclin de l’usage des langues régionales ne s’accélère dramatiquement, les aboutissants de NEC UNUS pouvaient être classés en deux catégories principales: les types qui se rattachent à nion /ɲɔ̃/ et les types qui se rattachent à dégun /deɡœ̃/. Les types ningun, nugun, ligun, diu, qui constituent également des aboutissants de NEC UNUS, sont plus dispersés et peu nombreux, comme on peut le voir sur la fig. 1 ci-dessous (v. FEW, 7, 81a-b pour la liste exhaustive des formes attestées dans les dialectes galloromans). 


Figure 1. Typisation des formes obtenues pour traduire le français personne dans les dialectes galloromans du sud de la France et d’Italie (les témoins devaient traduire la phrase « personne ne me croit »; seules les formes correspondant à l’indéfini sont reportées sur la carte), d’après ALF 1655. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Dans quelques régions (le Gard, les Pyrénées Atlantiques et les alentours), ce sont des formes continuant le latin RES (> fr. rien) qu’Edmont a enregistrées lors de son tour de la Gallo-Romania.

La récolte des matériaux pour la confection de l’Atlas Linguistique de la France (ALF) ayant duré plusieurs années (quatre ans environ), le questionnaire initial mis au point par J. Gilliéron a évolué. D’après Brun-Trigaud et al. (2005: 26), il comptait initialement 1400 questions, et aurait contenu près de 2000 questions à la fin de l’enquête. Ceci explique qu’il manque, pour 326 cartes de l’atlas (la carte 1655 fait partie de ce lot), des données pour la partie septentrionale du territoire (à quoi s’ajoutent 1421 cartes complètes, et 173 où ne figure que le quart sud-est de l’Hexagone). 

On ne le voit pas sur la carte ci-dessus, mais les correspondants du français personne étaient répandus dans la plupart des régions de la partie septentrionale du territoire, à part sur le flanc oriental où les aboutissants de NEC UNUS recouvraient une bonne partie de l’aire francoprovençale (v. ALLy 1241, ALJA 1646) et remontaient, en occupant presque en totalité la Franche-Comté (ALFC 1290), jusqu’à la Bourgogne (ALB 1749) au moins.

Figure 2. Photo d’une fiche des carnets d’enquête de l’Atlas Linguistique de Wallonie (inédit). La fiche présente la phrase française traduite dans le parler de Longvilly: « il n’y a personne » ; le témoin a donné deux formes concurrentes pour l’indéfini : nŭk et nŏ.

Même constat pour une bonne partie de la Wallonie, où les correspondants du français personne coexistent avec les correspondants du français nul (nouk, noule et autres variantes, v. notre fig. 2 ci-dessus, ainsi que Dictionnaire liégeois, p. 430) que consignent les carnets des enquêtes réalisées en vue de la confection de l’Atlas Linguistique de Wallonie que nous avons pu consulter (merci au passage à Esther Baiwir d’avoir mis ces données à notre disposition ; nous tâcherons d’en fournir une cartographie analytique dans un prochain billet).

…au français de Marseille

Dans la seconde édition de notre enquête Quel français régional parlez-vous? (septembre 2015), on proposait aux internautes d’indiquer s’ils employaient, dans le cadre d’une conversation entre amis ou en famille notamment, le mot dégun. Le mot était présenté dans une liste, simplement glosé et sans contexte particulier, avec d’autres tours régionaux d’extension et d’origine variable (v. fig. 3):

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Figure 3. Extrait du questionnaire Euro-2, où apparaît la question visant à tester l’usage déclaré de l’indéfini dégun en français.

En nous basant sur les réponses des 8.000 francophones qui ont pris part à notre sondage, nous avons pu réaliser la carte (fig. 4) ci-dessous :


Figure 4. Pourcentage de francophones ayant déclaré utiliser le mot dégun lorsqu’ils s’exprimaient en français, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2e édition), après interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. 

Sur le continent, on peut voir que c’est essentiellement à l’intérieur de l’actuelle région Provence-Alpes-Côte d’Azur que le mot dégun est utilisé. Les nuances de rosé et de blanc laissent penser que si l’usage de cette forme déborde des frontière de cette zone, c’est dans des proportions qui restent moins significatives. 

En consultant la Banque de données de la langue corse (Banca di dati di a lingua corsa), on peut voir que dans les parlers corses, NEC UNUS a abouti à des formes qui n’ont pas connu le même destin que dans les parlers d’oc (ces derniers ayant connu le passage de /k/ à /g/ et la dissimilation de la consonne initiale /n/ > /d/) : on y relève en effet les variantes nisunu, nissunu, nesunu, nessunu, nisciunu, nisgiunu, qui rappellent l’italien standard nessuno.

La carte indique également qu’en Corse, l’usage du régionalisme est assez répandu, ce qui n’est guère surprenant, car le français régional de l’Île-de-Beauté est fortement influencé par celui de la région à laquelle elle est directement connectée. Compte tenu du fait que dégun est phonétiquement différent des formes corses locales qui permettent de traduire le français personne (v. encadré ci-dessus), toute influence de l’adstrat corse sur le français régional est évidemment à exclure ici. 

Un peu d’histoire

D’un point de vue historique, il semblerait que l’utilisation de la forme dégun en français soit un phénomène assez récent, comme le soulignent les auteurs du Dictionnaire des Régionalismes de France:

Noté fugitivement au 16e dans le français de Montauban (deugun, 1526, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle), le mot est plus tard absent des recueils méridionaux de cacologies et il manque encore dans Le français de Marseille. Etude de français régional (1931). On en inférera que le transfert du provençal au français, surtout cristallisé dans le tour (il) y a dégun, ne remonte qu’à une date récente. Limité d’ailleurs au code oral […], il s’agit d’un patoisisme consciemment employé pour « forcer le ton régional » […] et promu, plus récemment encore, stéréotype identitaire d’une certaine Marseille populaire.

Dégun figure en tout cas dans l’ensemble des recueils de régionalismes du sud-est que nous avions sous la main quand nous avons rédigé ce billet (tous publiés après les années 1980).

Dégun et le folklore marseillais

Pour toute personne étrangère à la ville de Marseille (et à la Provence), le mot dégun, compte tenu de sa position dans la phrase, peut être compris comme un nom propre, et donc comme référant à un être humain. Les locaux l’ayant bien compris, profitaient sur cette erreur d’interprétation pour jouer des tours aux touristes en visite dans la cité phocéenne.  

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L’Académie de Marseille, à laquelle appartiennent les auteurs du Dictionnaire du marseillais (et notamment le sociolinguiste Médéric Gasquet-Cyrus, v. photo ci-dessus), rapportent ainsi à l’entrée dégun l’anecdote suivante, tirée d’un roman de G. Foveau (à lire avec l’accent, en faisant bien sonner tous les ‘e’ muets): 

Hier, je monte à la gare Saint-Charles pour récupérer Xavier, un copain de Paris qui vient pour la première fois de sa vie à Marseille. Je le charge dans la bagnole et je tire jusque chez Fred au cours Julien. […]. Personne. Je redescends et je dis à Xavier : Y a dégun. Je démarre et je fonce au bar de la plaine […]. Je rentre. Personne. Je rentre dans la tire et Xavier me demande : | – Alors, qui y a? | – Y a dégun | – Il a fait vite. Il est en moto? | L’éclat de rire reprend de plus belle. À s’en taper les cuisses, non?  

Aujourd’hui ce genre de blague aurait peu de chance de fonctionner, car la connaissance du mot dégun s’est largement répandue hors de ses frontières d’origine. 

La diffusion de dégun

D’après le site géoado, c’est en 2005 que José Anigo, alors directeur sportif de l’Olympique de Marseille, propose de faire inscrire sur un grand panneau « À Marseille, on craint dégun! ». Il demande ensuite à ce que ce panneau soit placé au bout du tunnel emprunté par les joueurs pour accéder au stade Vélodrome.

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La même année, le mot dégun est utilisé dans le cadre d’une collaboration entre le club de foot et Adidas, qui reprend l’expression pour sa campagne publicitaire (v. photo ci-dessous). « On craint dégun » devient ainsi « officiellement » le slogan de l’OM.

Il n’en fallait pas plus pour que l’équipe de lexicographes du Robert décide de faire enfin entrer la forme dans son édition 2017 (NB: il était entré dans le Larousse en 2015, d’après les relevés de DrDico sur son site dédié aux évolutions des dictionnaires), se retrouvant ainsi à l’origine d’un buzz sur les réseaux sociaux.

Quelques mois plus tard, le samedi 1er avril 2017, Emmanuel Macron, alors en pleine campagne pour la présidentielle, avait bien compris que pour être encore plus proche de ses potentiels électeurs, il fallait parler comme eux.   

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De fait, en plein meeting dans la ville phocéenne, il affirme haut et fort devant la foule réunie pour venir l’entendre, qu' »avec vous, à vos côtés, aujourd’hui et comme on dit ici, on craint dégun! ». 

Si, comme on peut l’entendre sur la vidéo ci-dessus, le public est séduit, la twittosphère l’est un peu moins.

Le business de dégun

Aujourd’hui, le mot dégun s’affiche partout: stickerscoques de smartophonevêtements, mugs, etc. Il existe même une série de bières qui s’appelle « craint dégun »

Les régionalismes comme derniers remparts identitaires

À l’heure de la mondialisation et de l’internationalisation, il ne reste plus grand-chose qui permette de distinguer, sur le plan identitaire et culturel, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Longtemps, les dialectes locaux ont joué ce rôle. Ils ont hélas aujourd’hui quasiment disparu. 

Michel Feltin, rédacteur en chef à l’Express et auteur de l’infolettre « Sur le bout des langues« , rappelle à ce sujet le rôle de l’école dans la disparition des patois. Pendant des décennies, et jusque dans les années 1960, les écoliers qui parlaient le patois à l’école recevaient un symbole (un bâton, une figurine, un sabot) dont ils ne pouvaient se débarrasser que s’ils dénonçaient un camarade s’exprimant dans sa langue locale. Le dernier propriétaire du symbole recevait une punition à la fin de la journée (l’intégralité du texte est disponible ici).

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Dans ce contexte, les régionalismes linguistiques apparaissent en quelque sorte comme les derniers remparts (avec les équipes de foot) pour que les gens puissent affirmer leur identité régionale, et rappeler qu’ils sont bretons, marseillais, savoyards ou poitevins avant d’être français. 

Les régionalismes vous passionnent?

Si les régionalismes vous plaisent autant qu’à nous, n’hésitez pas à participer à notre enquête, ça nous aidera à confectionner les prochaines cartes, et mieux comprendre ce qui différencie et/ou rapproche, sur le plan linguistique, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Pour être tenu au courant de nos prochaines publications, vous pouvez aussi vous abonner à notre page Facebook ou nous suivre sur Twitter! Retrouvez également nos cartes sur notre compte Instagram.

Qui sont les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas?

Le blog français de nos régions est consacré à la variation du français, en particulier aux spécificités locales qui touchent à la prononciation, au vocabulaire et à la grammaire de cette langue. Il a pour but de documenter des faits linguistiques dont l’extension est restreinte géographiquement, et d’en expliquer les raisons d’êtres historiques. La présentation des phénomènes se fait essentiellement sous forme de cartes thématiques, générées à la suite d’enquêtes en ligne, auxquelles des milliers d’internautes ont pris part depuis le lancement du premier sondage, c’était en mai 2015….

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Dans la huitième édition de notre sondage principal à destination des francophones d’Europe (les questions sont différentes si vous êtes originaires d’Amérique du Nord), nous avons glissé un certain nombre de questions qui n’ont pas grand-chose à voir directement avec la langue française et les régionalismes qui en font la richesse. Ces questions sont pourtant intéressantes car elles permettent de cartographier, pour la première fois, l’aire de phénomènes culturels dont les frontières géographiques demeurent encore floues.

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Représentation de Saint-Nicolas [source]
En ce début de mois de décembre, synonyme de fêtes, nous publions dans ce billet les résultats de la question relative à la célébration de la Saint-Nicolas.

La Saint-Nicolas en Europe

La Saint-Nicolas est une fête chrétienne, qui est célébrée le 6 décembre de l’an, à part dans la tradition orthodoxe où c’est le 19 décembre que l’on fête Nicolas de Myre. D’après la page Wikipédia consacrée à cet événement, la tradition ne jouit pas de la même vivacité d’une région de l’Europe à l’autre:

On fête la Saint-Nicolas notamment aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg, en France (Grand Est, Hauts-de-France, Bourgogne-Franche-Comté), en Allemagne, en Russie, en Autriche, en Italie (Frioul, Trentin-Haut-Adige et Province de Belluno), en Croatie, en Slovénie, en Hongrie, en Pologne, en République tchèque, en Lituanie, en Roumanie, en Bulgarie, au Royaume-Uni, en Ukraine en Slovaquie, en Serbie, en Grèce, à Chypre et dans certains cantons suisses [source]

Dans notre enquête, nous avons laissé de côté les autres éléments associés à cet événement qui peuvent varier régionalement, à l’instar du moyen de locomotion de Saint-Nicolas (dans certaines régions Saint-Nicolas se déplace sur un âne magique, dans d’autres il arrive sur un bateau tiré par un cheval); des représentations du père fouettard qui l’accompagne; des présents que le personnage est en charge d’apporter aux enfants, voire même des pâtisseries que l’on confectionne pour l’occasion (pâtisserie que l’on nomme communément « bonhomme de Saint-Nicolas », mais dont il existe de nombreuses variantes). Enfin, notre enquête ne portant que sur les régions de France, de Belgique et de Suisse où l’on parle le français, nous ne disposons pas non plus de données pour les pays environnants comme l’Italie, où l’aire géographique de la célébration de ce saint semble ne pas être s’étendre au-delà des provinces du Nord-Ouest du pays.

Méthode de cartographie

Au total, nous avons recueilli les réponses de 5.142 internautes (l’enquête étant encore en cours, vous pouvez faire évoluer les résultats en participant vous aussi, pour cela cliquez ici). Sur la base du pays et du code postal où les internautes ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de France, de Belgique et de district en Suisse romande le pourcentage d’internautes ayant répondu positivement à la question « Le 6 décembre de l’an, c’est la Saint-Nicolas. Faites-vous quelque chose de spécial (distribution de cadeaux ou friandises aux enfants, p.ex.) pour célébrer cet événement? ».

Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Nous avons ensuite représenté sur un fond de carte vierge les points de chacun de ces arrondissements ou districts sur la base de leur coordonnées (longitudes/latitudes), et fait varier leur couleur en fonction de la valeur des pourcentages (plus la couleur est froide, plus le pourcentage de participants ayant indiqué célébrer la Saint-Nicolas est bas; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants ayant déclaré fêter l’événement est important). Nous avons alors obtenu la représentation graphique ci-dessous:

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Fig. 1: Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (8e édition), avant interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est élevé.

Nous avons ensuite utilisé la méthode du krigeage pour colorier la surface de la carte, de sorte à obtenir une représentation lisse et continue:

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Fig. 2: Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (8e édition), après interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est élevé.

Si les données de notre enquête valident en partie la description disponible sur Wikipédia, elle permet de délimiter, avec une précision jamais atteinte jusque-là, l’aire d’extension de cette coutume, de même que sa vitalité à travers les régions francophones. On peut ainsi voir que les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas sont tous établis sur un croissant dont les pointes vont de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais à la Suisse romande. De ce croissant sont exclus la ville-canton de Genève, de même que les départements du Jura, la Côte d’Or, la Haute-Marne, l’Aube et de l’île-de-France.

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Saint-Nicolas au Delhaize [chaîne de supermarché belge] de Bohan [source]
Sur le plan de la vitalité, on peut voir que la fête est nettement moins célébrée dans la région des Hauts-de-France, alors qu’en Alsace, en Lorraine et en Wallonie, la Saint-Nicolas est célébrée par tous. En Belgique, la Saint-Nicolas est une véritable institution: dans certaines familles, l’événement jouit d’une plus grande importance que Noël (v. à ce sujet les anecdotes rapportées ici). En Lorraine (de Nancy à Metz) comme à Fribourg en Suisse romande, la Saint-Nicolas est célébrée le premier weekend de décembre, à grand coups de spectacles, de défilés et de feux d’artifice. A Strasbourg, le célèbre marché de noël fût longtemps appelé le marché de la Saint-Nicolas.

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La « bus » ou le « bosse » ? Une autre rivalité Québec-Montréal…

Lorsqu’on déménage de Québec à Montréal ou de Montréal à Québec, on ne peut s’empêcher de remarquer l’existence d’un certain nombre de particularités qui distinguent le français parlé dans ces deux villes.

Lire aussi >> Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Les habitants respectifs de la « Métropole » (Montréal) et de la « Vieille Capitale » (Québec) ne manquent d’ailleurs pas de se taquiner les uns les autres sur ces usages qui les caractérisent.

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir d’enquêtes auxquelles près de 4.000 francophones originaires des provinces de l’est du Canada ont pris part. Pour en savoir plus sur la méthode de recueil, les participants et les techniques de cartographie, vous pouvez lire cet article. Pour participer à l’édition de notre 4e sondage, cliquez ici.

L’un des plus saillants de ces traits est constitué par le genre et la prononciation du petit mot utilisé dans la langue courante pour désigner le moyen de transport en commun urbain appelé autobus dans sa version longue, mais réduit au monosyllabe bus dans l’usage familier. En effet, dans l’ensemble des communautés francophones de l’est du Canada, on trouve autant le masculin que le féminin – donc, « le » ou « la » bus; mais en outre, certains prononceront bus à la française, et d’autres bosse, adaptation québécoise de la prononciation anglaise du mot (de même que fun est prononcé fonne, et fuckphoque!). Si l’on croise ces deux alternances, on obtient quatre formes possibles, que nous allons commenter ci-dessous: 1) la bus; 2) le bosse; 3) le bus; 4) la bosse.

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« La bus »

Dans cette première forme, la prononciation française est bien préservée, mais le genre du mot s’éloigne de la norme du français écrit: en effet, plutôt que d’être au masculin, il se retrouve au féminin. Cela s’explique par le fait que la forme complète du mot, autobus, commence par une voyelle; or, en français québécois, plusieurs mots à initiale vocalique ont une très forte tendance à être traités comme étant de genre féminin, indépendamment de ce qu’en disent les dictionnaires (on entendra donc une grosse avion, une tite érable, on a eu une belle été, etc.). Cette situation est favorisée par le fait que l’élision de l’article (le et la devenant tous les deux l’) ne permet plus de savoir quel est le genre originel du mot. Une fois réduite à bus, la forme garde son article féminin même devant le monosyllabe à initiale consonantique qu’elle est devenue.

On peut voir sur la carte ci-dessous que cet emploi est typique de l’est du Québec. Il est surtout attesté à Québec même et dans toutes ses zones d’influence: la Beauce, une partie des Cantons de l’Est, la Côte-du-Sud et le Bas-du-Fleuve, le Saguenay et la Côte-Nord. En revanche, il est totalement absent de la zone d’influence de Montréal, de l’Abitibi, de l’Ontario, de la plus grande partie de la Gaspésie ainsi que du Nouveau-Brunswick.

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Figure 1. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «la bus».

« Le bosse »

Il existe un autre emploi qui concurrence très fortement celui que nous venons de voir: il s’agit de « le bosse », qui d’une part est de genre masculin et d’autre part affiche une voyelle différente. Il s’agit dans ce cas-ci d’une influence de l’anglais. En effet, la prononciation de la voyelle du mot anglais bus est rendue en français québécois par un [ò] ouvert (alors qu’en France les mots anglais comportant cette voyelle sont adaptés en [œ], comme dans fun prononcé feune). Quant au genre, on sait que les mots anglais ne connaissent pas d’alternance masculin-féminin; toutefois, on observe que la majorité d’entre eux deviennent masculins en français. Ce n’est donc pas surprenant de retrouver cette situation ici.

En opposition frontale à Québec et à ses zones d’influence, « le bosse » est répandu, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, dans la grande région montréalaise, une partie de l’Abitibi, le nord ontarien et le nord du Nouveau-Brunswick. Il est totalement inusité dans la zone où l’on dit « la bus ».

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Figure 2. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «le bosse».

« Le bus »

« Le bus », forme standard diffusée par l’école, les ouvrages de référence et les offices gouvernementaux d’aménagement linguistique, connaît en fait l’extension géographique la plus large, même si son pourcentage de pénétration n’atteint presque nulle part les 100%. Comme les participants pouvaient cocher plusieurs réponses, il est fort possible que les locuteurs ayant donné « la bus » ou « le bosse » comme première réponse aient aussi coché « le bus », car il est normal de moduler son usage selon les circonstances et d’opter pour la variante standard dans les contextes d’emploi qui l’exigent.

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Figure 3. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «le bus».

« La bosse »

Il s’agit de la zone la plus minoritaire, mais elle est très compacte: dans le sud-est du Nouveau-Brunswick (autour de Moncton) ainsi que dans la région de la Baie-Sainte-Marie (en Nouvelle-Écosse), on a d’une part la prononciation adaptée de l’anglais et d’autre part le genre féminin.

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Figure 4. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «la bosse».

Ce n’est pas le seul mot qui soit dans cette situation: on a aussi relevé le type « la fonne » (pour ce qui serait au Québec « le fonne ») chez certains écrivains acadiens:

— Ça c’est une idée ! Ça serait d’la fun une petite soirée de Deux-Cents [nom d’un jeu de cartes]. (France Daigle, Petites difficultés d’existence, Boréal, 2002, p. 25)

Et le Manitoba dans tout cela ?

Il n’est malheureusement pas possible d’inclure le Manitoba sur les cartes, centrées sur l’est du Canada, mais nous tenons à rendre hommage aux nombreux internautes franco-manitobains qui participent à nos enquêtes. On peut voir ci-dessous un graphique représentant les pourcentages respectifs d’emploi des différentes variantes dans cette province:

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Figure 5. Pourcentages d’usage des quatre variantes chez les répondants franco-manitobains.

On constate que la variante standard, « le bus », est la plus fréquente, atteignant environ 60% de répondants. Cette dernière est donc non seulement la plus répandue (géographiquement) dans l’Est, mais aussi au Manitoba. Parmi les variantes non-standard, c’est toutefois clairement le type « le bosse » qui domine, ayant été retenu par environ un tiers des répondants. Le Manitoba, de ce point de vue, participe à la même aire que l’ouest québécois et l’Ontario. Les deux autres variantes y sont presque inconnues: l’influence de Québec n’a pas réussi à conquérir l’Ouest!

« L’autobus »

Pour terminer, il importe quand même de rappeler que la forme pleine, autobus, jouit d’une fréquence elle aussi très élevée au Québec, beaucoup plus qu’en Europe (c’est du moins ce que l’on peut lire sur la question dans le Grand Dictionnaire Terminologique du gouvernement québécois). C’est donc celle pour laquelle il faut opter si l’on veut éviter de révéler son origine géographique, à tout le moins au Canada !

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête. Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez-vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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La France divisée: « pot », « cruche », « broc » ou « carafe »?

couverture

Il y a tout pile un an, l’Atlas du Français de nos Régions (éditions Armand Colin) était disponible dans toutes les bonnes librairies. Pour fêter cet anniversaire, j’ai eu envie de rédiger un billet que les internautes réclamaient depuis longtemps, qui porte sur les dénominations du récipient, en verre, en métal ou en terre cuite, que l’on utilise pour servir de l’eau à table.

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Dans l’une des précédentes éditions du sondage « Quel français régional parlez-vous? » (la 7e de la série principale), j’avais introduit la question suivante: « En famille ou à la cantine de l’école, comment appelez-vous le récipient ayant pour fonction de servir de l’eau? »

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir de sondages. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

La question était accompagnée de l’image d’un pot en verre, et suivie de la liste de choix de réponses ci-après:

  • un broc
  • un broc d’eau [prononcé: brodo]
  • un broc d’eau [prononcé: broKdo]
  • un broc à eau
  • une carafe
  • une cruche
  • un pichet
  • un pot (d’eau)
  • autre (précisez) :

Sur la base des codes postaux des localités dans lesquelles les participants au sondage (plus de 8.000) ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons comptabilisé, pour chaque arrondissement de France et de Belgique, de même que pour chaque district de Suisse romande, le pourcentage de chacune des réponses possibles. Nous avons ensuite utilisé des méthodes d’interpolation spatiale pour obtenir une surface lisse et continue du territoire.

Lire aussi >> Variations sur les dénominations du kebab

Quelques définitions

Les résultats nous ont pour ainsi dire surpris: on ne s’attendait pas à observer des aires d’emploi si compactes et si bien délimitées, compte tenu du fait que les mots proposés appartiennent tous au français « commun ». Dans le TLFi, aucune des variantes en présence n’est marquée comme « régionale ».

Les linguistes appellent régionalismes de fréquence ces expressions qui appartiennent au français commun (c.-à-d. que tout le monde connaît, et que tous les dictionnaires mentionnent sans marque diatopique), mais dont la fréquence d’emploi est plus élevée dans certaines régions.

Les définitions qu’on en trouve sont, cela dit, toutes assez proches: un pichet est un « récipient de petite taille, de terre ou de métal, de forme galbée avec un collet étroit où s’attache une anse, utilisé pour servir une boisson »; à l’entrée broc, la définition change à peine: « récipient à anse, de taille variable, le plus souvent en métal, avec un bec évasé, utilisé pour la boisson ou pour transporter des liquides ». La définition de cruche n’est guère différente non plus: « vase à large panse, à anse et à bec, destiné à contenir des liquides ». Si le récipient a un col étroit et ne possède pas d’anse, on l’appelle carafe: « bouteille en verre ou en cristal à base large et col étroit que l’on remplit d’eau, de vin ou de liqueurs ». Enfin, le mot pot est le plus sous-spécifié de tous les termes en présence: « récipient à usage domestique, de forme, de matière et de capacité variables, servant à contenir diverses substances, très souvent des liquides et des ingrédients plus ou moins solides ».

pichet

Dans notre sondage, les internautes utilisant le mot pichet sont clairement majoritaires (cette réponse a été cochée plus de 3.300 fois). Sur le plan géographique, ils s’agit de participants surtout originaires de la moitié ouest de la France, bien que le mot soit également employé dans le Nord-Pas-de-Calais.

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Fig. 1: Vitalité et aire d’extension du mot pichet d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

La répartition que l’on observe sur notre carte est cohérente avec l’étymologie du mot, que l’on trouve utilisé originellement dans les dialectes de Normandie, du Centre et de l’Ouest de la France (FEW).

cruche

À l’opposé, on observe sur un petit quart nord-est, qui englobe la Belgique, de même que dans le département de la Seine-Maritime, une majorité de participants ayant indiqué employer le mot cruche pour désigner ce récipient.

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Fig. 2: Vitalité et aire d’extension du mot cruche d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

L’étymologie germanique du mot cruche, déjà attesté en ancien français (TLFi), ne nous aide pas vraiment à comprendre les raisons d’être d’une telle aire.

broc, broc d’eau, broc à eau

Sur cette troisième carte, nous avons regroupé les variantes impliquant le mot broc, à savoir broc, broc à eau et broc d’eau (prononcé [brodo]).

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Fig. 3: Vitalité et aire d’extension des variantes broc, broc à eau et broc d’eau (prononcé [brodo])  d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

On peut voir que l’aire de broc est coincée, dans la partie septentrionale de la France, entre l’aire de pichet et celle de cruche. Elle forme comme une espèce de tache d’huile autour de l’Île-de-France, remontant jusqu’à la Somme et redescendant jusqu’au Puy-de-Dôme en passant par le Cher. Pour filer la métaphore, on pourrait même dire qu’une goutte s’est échappée de cette tache dans le Var.

pot d’eau vs pot à eau

Les deux cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’aire d’extension des variantes pot et pot d’eau à gauche, et pot à eau (prononcé [potâo]) à droite. La forme pot à eau ne figurait pas dans les choix de réponses, mais elle a été suggérée tellement de fois dans la case « autre: précisez » qu’il nous a été permis d’en donner une représentation sous forme de carte:

Fig. 4: Vitalité et aire d’extension des variantes pot et pot-d’eau à gauche, et du tour pot-à-eau (prononcé [potâo]) à droite, d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

On peut voir que les variantes pot et pot d’eau sont surtout employées dans une région dont le cœur est Lyon, et dont les frontières recoupent, à quelques kilomètres près, l’aire dialectale du francoprovençal (ce qui ne veut pas dire pour autant que le mot vienne de cette famille de parlers).

Lire aussi >> Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux

Quant à la forme pot à eau, c’est dans une région moins large, autour des villes de Privas (en Ardèche) et Valence (dans la Drôme), que l’on a le plus de chances de l’entendre.

carafe

Enfin, notre sixième carte rend compte de la vitalité de la forme carafe. On peut voir que le mot est connu partout (les zones vertes sont les zones où les pourcentages sont les plus faibles, mais ils ne sont jamais nuls).

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Fig. 5: Vitalité et aire d’extension du mot carafe d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

Si l’on y regarde de plus près, on devine aisément que c’est dans le sud de la Gascogne et dans les la partie la plus occidentale du Languedoc que le mot carafe cumule des pourcentages approchant les 100%, ce qui suggère que dans cette région, contrairement au reste du territoire, on n’utilise guère d’autres mots pour désigner le récipient de table qu’on utilise pour servir de l’eau.

Si on devait conclure

En guise de synthèse, nous avons réalisé la carte suivante:

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Fig. 6: Les principales dénominations du récipient destiné à contenir de l’eau à table d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition) en français. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

Cette dernière carte doit être interprétée avec prudence, et à la lumière de ce qui précède: on a vu que, presque partout, d’autres variantes étaient utilisées. De fait, la carte rend simplement compte des régions où l’on a observé les pourcentages les plus élevés pour chaque item proposé dans le questionnaire.

Les données dialectales de l’ALF récoltées par E. Edmont et éditées par J. Gilliéron ne permettent pas de documenter la situation dans les dialectes galloromans parlés vers la fin du XIXe s. Le questionnaire comprenait les mots « pot » (carte 1065) et « cruche » (carte 1526). Le sens exact du mot « pot » n’a pas été précisé dans l’enquête dialectale ; quant au mot « cruche », il est fortement polysémique, comme le révèlent les réponses des témoins (qui donnent des noms différents à l’objet selon qu’il soit en bois ou en terre, avec ou sans bec, avec une ou deux anses, etc.). Il aurait fallu que la question porte sur les dénominations du pot d’eau que l’on utilise à table pour que les données soient comparables.

Sur le plan diachronique, notre dernière carte laisse penser que certaines des aires aujourd’hui séparées ne l’ont pas toujours été. L’aire de cruche dans le département de la Seine-Maritime a dû être naguère connectée à celle du nord-ouest, comme l’aire de broc d’eau qui a du naguère être continue.

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