Quel français régional parlez-vous?

Le français de nos régions vous intéresse ? Vous avez 10 minutes devant vous, et vous voulez nous aider à mieux comprendre comment voyagent, survivent ou disparaissent les mots et les prononciations du français de nos régions ? Alors cliquez sur l’un des liens suivants, et amusez-vous bien !

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Vous êtes originaires d’Europe?

👉 NOUVEAU: Quel français régional parlez-vous? 8e édition (septembre 2018) 🇫🇷🇨🇭🇧🇪🇱🇺🇲🇨

Vous êtes originaires de Suisse romande ou de la région Rhône-Alpes?

👉 Le français des Alpes et du Jura? 4e édition (juillet 2018) 🇨🇭🇫🇷

Vous avez passé la plus grande partie de votre jeunesse en Amérique du Nord?

👉 Comment ça se dit chez vous ? 4e édition (mai 2018) 🇨🇦🇺🇸

Du blog à l’atlas! 

Retrouvez les cartes commentées dans l’Atlas du français de nos régions, paru le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (chez tous les bons libraires, sinon en ligne ici ou ) :

couverture

Plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz?

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La marque Aperol Spritz vient juste de lancer un sondage sur la prononciation du mot « Spritz » en français. Vous dites plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz ? En termes phonétiques, la question revient à savoir si vous prononcez le mot spritz avec une chuintante ([ʃ], que l’on transcrit |ch| en français), ou avec une sifflante ([s], son que l’on orthographie généralement avec |s| en français).

J’ai pu récupérer les données de leur site, et créer, à partir des réponses des internautes, la carte ci-dessous:

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Plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz? Source des données: àchacunsonapérol

Le sondage de la marque demande d’indiquer sa région (13 choix), et non son département ou sa ville d’origine, ce qui explique le manque de précision de la carte. En outre, il n’est pas possible de participer si l’on provient d’une région localisée en dehors de l’Hexagone.

Lire aussi >> Perrier tranche ou Perrier rondelle?

On peut voir que si partout domine la prononciation avec [s], dans la région Grand Est c’est la prononciation avec [ʃ] qui est clairement majoritaire.

Comment expliquer l’existence de deux prononciations différentes?

La prononciation avec [s] est attendue en français, la graphie |sp| se prononçant avec une sifflante (à témoin la prononciation des mots spéléologie, spécificité, spammer, steak, etc.). Il n’est pas étonnant toutefois que les Français qui parlent allemand, ou qui côtoient des germanophones (notamment en Alsace, en Lorraine et en Moselle) utilisent la prononciation avec chuintante lorsqu’ils commandent, à la terrasse d’un café ou ailleurs, un Aperol Spritz. Dans la langue de Goethe, à laquelle le mot Spritz a été emprunté, spritzen (« éclabousser ») se prononce avec une chuintante (des exemples peuvent être entendus sur Forvo).

Le saviez-vous? Le Spritz est originaire de Venise, mais ses origines seraient autrichiennes! À la fin du XVIIIe siècle, la ville de Venise est alors brièvement occupée par l’Autriche. Les soldats ayant trouvé les vins locaux trop forts, auraient demandé qu’on les « asperge » (qu’on les « spritze ») d’eau gazeuse. Après quelques décennies, la recette a changé (on arrose désormais avec du Prosecco de l’Apérol, qui consiste en une liqueur de plante, faiblement alcoolisée et légèrement amère), mais le nom est resté!

On ne dispose pas de données cartographiables pour les autres langues d’Europe où l’on consomme de l’Apérol Spritz; on sait toutefois que les deux variantes existent en italien (comme on peut l’entendre ici).

Bonus: spritzer en français

En français régional, le verbe all. spritzen a également été adapté. Dans la bouche des locuteurs de Metz et alentours, le verbe spritzer (prononcé ‘schpritzer’) est d’usage relativement courant, et signifie « éclabousser ».

Lire aussi >> Les régionalismes du Grand Est

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Vitalité et aire d’extension du verbe schpritzer au sens de « éclabousser » d’après les enquêtes Français de nos Régions (2e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

La carte ci-dessus, générée à partir des 11.000 réponses d’internautes originaires de France, de Belgique et de Suisse, montre bien qu’il s’agit d’un régionalisme connu en Moselle, en Lorraine et dans une moindre mesure en Alsace.

Quel français régional parlez-vous? Si les petites variations linguistiques de la vie de tous les jours vous passionnent autant qu’elles nous passionnent, n’hésitez pas à prendre part à notre dernier sondage sur les spécificités locales du français que l’on parle en Europe ou au Canada! Cliquez 👉 ici 👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭; cliquez 👉 👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱.

Variations sur les dénominations du kebab

Il y a quelques mois, une journaliste m’avait demandé si j’avais des données qui permettraient de rendre compte de la variation géographique des dénominations du sandwich à la viande grillée, que l’on appelle « kebab », « dürüm, « döner », « grec » ou encore « sh(a)warma ». Désolé, j’avais répondu par la négative, mais promis d’ajouter lors de la mise au point de la 7e édition de notre série d’enquêtes sur les spécificités locales du français de nos régions, la question suivante:

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source de l’image: Wikipédia

Les mots désignant le sandwich que l’on réalise avec la viande que l’on voit sur la photo
varient d’un bout à l’autre du territoire. Comment appelez-vous ce sandwich ?

– un döner
– un dürüm
– un grec
– un gyros
– un kebab
– un kebap
– un shawarma (shwarma, shawerma ou shoarma)
– autre (précisez):

Six mois plus tard, plus de 8.000 internautes francophones (8.229 pour être exact) avaient répondu au sondage. L’enquête clôturée, il a été possible d’analyser et de cartographier les résultats. Je les présente dans ce billet (PS: les formes kebap, shawarma et variantes et gyros n’ont pas fait l’objet d’un grand nombre de votes, et n’ont donc pas donné lieu à des cartes).

Quel français régional parlez-vous? 8e édition! Vous êtres francophones, connectés à Internet? Vous pouvez vous aussi participer à l’une de nos enquêtes et nous aider à mieux comprendre comment le français varie d’un bout à l’autre des territoires où il est parlé. Comment appelez-vous le bout d’une baguette de pain? Que dites-vous à quelqu’un quand il éternue? En été vous vous rafraîchissez plutôt avec un granité ou un granita?  Comment prononcez vous les mots jadis, juillet, août, épais, Catherine? Dites-le-nous en répondant à quelques questions de ce sondage en ligne (anonyme et accessible depuis n’importe quel support connecté); si vous êtes originaires d’Amérique du Nord, cliquez ici!

Méthode de cartographie

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous avons utilisé différentes librairies du gratuiciel R, notamment les librairies kknn, raster et ggplot2 et téléchargé les fonds de carte du site GADM. Sur la base des codes postaux des localités où les participants ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons d’abord calculé pour chaque réponse les pourcentages d’utilisateurs de chaque arrondissement de France et de Belgique, ou de district en Suisse. Nous avons ensuite utilisé différentes méthodes d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire, comme on peut le voir ci-dessous:

Fig. 1: Vitalité et aire d’extension du mot döner d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition), avant (à gauche) et après (à droite) interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Kebab

Notre première carte rend compte de la vitalité et l’aire d’extension de la variante kebab. À la lecture de cette carte, on comprend que partout en France et en Suisse romande, cette variante est connue et employée avec des pourcentages relativement élevés. Il n’y a guère qu’en Belgique où la forme n’est pas en usage (47% en moyenne, le maximum étant atteint pour l’arrondissement de Mouscron, 91%):

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Fig. 2: Vitalité et aire d’extension du mot kebab d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Dürüm

Si le mot kebab n’est pas (ou presque) employé en Belgique, c’est parce que les Wallons appellent dürüm le sandwich réalisé sur la base de la viande grillée, telle qu’on peut la voir sur l’image qui illustre l’en-tête de ce billet:

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Fig. 3: Vitalité et aire d’extension du mot dürüm d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Döner

La réponse döner montre qu’en Alsace (et un peu en Moselle), le mot kebab n’est pas la seule appellation existante. La forme kebab y est en effet employée en alternance avec la forme döner, une ellipse du syntagme döner kebab:

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Fig. 4: Vitalité et aire d’extension du mot döner d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Grec

Enfin, l’examen de la réponse grec permet de faire apparaître une aire dont le centre est Paris, mais qui s’étend plus ou moins fortement du nord-ouest au sud-ouest de l’Hexagone:

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Fig. 5: Vitalité et aire d’extension du mot grec (au sens de sandwich à la viande grillée) d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

 

De façon surprenante, les données révèlent un intéressant effet d’âge. Le montage ci-dessous, réalisé avec Juxtapose, permet d’apprécier les différences entre les réponses des participants les plus jeunes (moins de 25 ans, à gauche, N=3.627), et les réponses des participants plus âgés (50 ans et plus, à droite, N=1.243).

Fig. 6: Vitalité et aire d’extension du mot grec (au sens de sandwich à la viande grillée) d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition), en fonction des réponses des participants de moins de 25 ans (à gauche) et des participants de plus de 50 ans (à droite). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Chez les moins de 25 ans, la réponse grec est beaucoup plus répandue sur le territoire, alors que chez les plus de 50 ans elle ne s’entend guère en dehors de Paris. On peut donc faire l’hypothèse que l’utilisation du mot grec pour désigner un sandwich à la viande grillée est une innovation récente, née à Paris.

Carte de synthèse

La carte ci-dessous permet d’avoir une idée de l’aire d’extension relative de chacune des variantes en circulation à l’heure actuelle en français pour désigner le sandwich réalisé à partir de viande grillée à la broche. En pratique, pour la France, où partout domine la forme kebab, on a décidé de retenir en plus les variantes grec et döner pour les arrondissements où les pourcentages obtenus pour ces réponses étaient supérieurs à 20%. On a appliqué ensuite une méthode d’interpolation pour obtenir une surface lissée du territoire, similaire dans le principe à celle qui a été appliquée pour les cartes précédentes.

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Fig. 7: Les principales dénominations du sandwich à la viande grillée d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition) en français. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Un peu d’histoire et d’étymologie

Avant de terminer ce billet, il nous reste à mentionner d’où viennent les différentes dénominations en présence, et faire des hypothèses qui permettraient d’expliquer leur aire d’extension. Le mot kebab est un emprunt à l’arabe  کبابkabāb, qui signifie littéralement « viande grillée, grillade », et qui désigne dans les pays orientaux différents plats réalisés à partir de cette viande. En français, le mot kebab renvoie non seulement à la viande, mais aussi au sandwich et au restaurant où on le sert.

Quant au terme döner, c’est un raccourci de donner kebab, tournure turque que l’on peut traduire par « grillade tournante ». Il est à noter que le mot est particulièrement répandu en Allemagne, où la majorité des vendeurs de kebabs sont d’origine turque (l’inventeur serait d’ailleurs un immigré turc installé à Berlin!). Rien de surprenant qu’il soit utilisé dans les départements français adossés à l’Allemagne!

kebab
Döner berlinois (source)

Le mot dürüm est également un mot d’origine turque (il signifie « enroulade »), et désigne une préparation enroulée dans une galette turque. C’est donc une différence non pas linguistique qui oppose les Belges et les Français, mais une différence d’objet. En Belgique, le sandwich est préférentiellement réalisée à partir d’une galette, et non de pain.

3.Food
Dürüm bruxellois (source)

Enfin, en ce qui concerne l’utilisation de la variante grec (ou sandwich grec), il s’agirait selon Wikipédia d’une innovation parisienne, assez récente, ce qui est confirmé par nos données:

En région parisienne, le kebab est souvent appelé familièrement sandwich grec, voire grec. Cette appellation erronée — et pratiquement inconnue dans les autres régions de France — trouve son origine dans l’apparition, dans les années 1980, de vendeurs grecs de gyros (spécialité grecque très proche du kebab mais à base de pain pita), dans le 5e arrondissement de Paris (quartier latin, rue de la Huchette, rue Mouffetard), qui furent les premiers à commercialiser ce type de sandwichs à destination de la population à la fois étudiante et touristique propre à cet arrondissement. Par la suite, lorsque les kebabs germano-turcs proprement dit firent leur apparition dans toute la région parisienne dans les années 1990, majoritairement tenus par des Maghrébins, le terme grec subsista dans le langage courant, y compris parmi les restaurateurs eux-mêmes, qui n’hésitent pas à mentionner grec sur leurs menus.

Finalement, peu importe le nom que l’on donne à ce sandwich, l’important c’est qu’il soit bon!

Des dialectes au français régional: le cas du mot escubo/escoube

Avec ce billet, on initie une nouvelle série de publications courtes, centrées sur un mot (ou plutôt sur un type lexical) qui connaissait en galloroman (c.-à.-d. dans les dialectes romans de France, de Belgique et de Suisse, que parlaient quotidiennement certains de nos arrières-grands-parents, voire nos grands-parents et encore quelques-uns d’entre nous) une certaine aire d’extension, et qui a fait l’objet d’un emprunt de la part du français dans l’aire d’extension concernée. Ce billet est consacré au mot de français régional escoube, galloroman escoba, qui désigne ce qu’on appelle plus communément en français standard un « balai ».

Note sur la réalisation des cartes – Pour réaliser les cartes de ce billet, nous nous sommes servi de deux types de source. En ce qui concerne les données dialectales, nous avons puisé dans l’Atlas Linguistique de la France. En ce qui concerne les données sur le français régional, nous avons utilisé les tables générées à la suite d’un sondage linguistique auquel plus de 8.000 francophones ayant déclaré avoir passé leur jeunesse en France, en Suisse ou en Belgique ont pris part.

En français, le mot escoube est absent des dictionnaires de grande consultation: aucune trace dans le Robert ou le Larousse, ni même dans le TLFi ou le Wiktionnaire. On en trouve toutefois des traces dans quelques recueils de régionalismes, qui concernent surtout le français de la région de Marseille, v. notamment Ph. Blanchet (Le parler de Marseille et de Provence), M. Gasquet-Cyrus (Le marseillais pour les nuls) ou R. Bouvier (Le parler marseillais). La citation ci-dessous est tirée de l’ouvrage de ce dernier (p.72):

francisation du provençal escoubo, le balai: « Té, vai, passe-moi l’escoube, que je suis fatiguée ». Quand en français on lance un vigoureux : « Allez du balai! », le Marseillais dit bien : « de l’escoube, et va t’escoundre* [*te cacher] »

D’après les dictionnaires spécialisés (v. notamment le Dictionnaire des régionalismes de France de P. Rézeau ou le Dictionnaire du marseillais de l’Académie de Marseille), le mot est utilisé en français depuis au moins le 17e s., dans la Drôme, les Hautes-Alpes, la Provence, le Gard et l’Ardèche.

Le terme escoube est sporadiquement attesté en français du 15e au 17e s., mais toujours marqué diatopiquement comme un trait du sud […]. Il s’agit d’un emprunt au provençal […]. La rareté des attestions écrites donne à penser que le mot est de nos jours diaphasiquement marqué et qu’il appartient au registre familier. [Dictionnaire des régionalismes de France, p. 414]

Les résultats de notre enquête confirment en partie tout du moins, les remarques sur l’aire d’emploi du mot escoube en français. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, escoube est bien connu dans le sud-est, mais il est également sporadiquement attesté dans l’extrême sud-ouest de la France:

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Figure 1. Vitalité et aire d’emploi du mot escoube en français, d’après les enquêtes Français de nos Régions. Les traits épais délimitent la Belgique et la Suisse de la France. Les nombres désignent les pourcentages supérieurs à zéro obtenus pour chaque arrondissement de France.

Quant à sa vitalité, force est de constater qu’elle est relativement faible. C’est dans les arrondissements du Vigan (dans le Gard) et de Marseille (Bouches-du-Rhône) que les pourcentages les plus hauts sont atteints (60% et 53% des répondants, respectivement, ont déclaré connaître et utiliser le mot escoube pour désigner un balai). Ailleurs les pourcentages ne dépassent jamais les 30% (noter quand même des scores atteignant 24% dans les Alpes-de-Haute-Provence ou les Hautes-Alpes).

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Figure 2. Probabilité d’utilisation du mot escoube en français (en ordonnées, de 0=non à 1=oui), en fonction de l’âge des participants (en abscisses).

Par ailleurs, les données montrent également que le mot escoube est un mot vieillissant. Une analyse de régression effectuée sur l’ensemble des participants établis dans l’un des 11 départements où escoube est attesté (N=658), avec la réponse oui/non (=je déclare [ne pas] utiliser escoube) comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur, révèle un effet significatif de l’âge. Plus le locuteur est âgé, plus la probabilité qu’il connaisse et emploie le mot escoube est grande, et inversement.

Dans les dialectes galloromans, les correspondants du français régional escoube étaient répandus sur une aire relativement similaire à celle que l’on retrouve actuellement en français régional (v. les triangles bleus sur la Figure 3), bien que plus compacte à l’est et plus étendue à l’ouest.

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Les dénominations du « balai » dans les dialectes galloromans du début du 20e s., d’après l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente une localité enquêtée.

Noter l’existence, dans le domaine francoprovençal, de formes de la même famille. Dans le canton du Valais en Suisse et dans la région du Jura sur la frontière franco-suisse principalement, on trouve le type écouve (où l’on voit que es- est passé à é-, v. nos carrés bleus sur la carte) ; dans les départements de l’Isère, du Rhône et alentours, une forme sans e(s)- a pu être suffixée à certains endroits (on trouve les formes couve ou couvillon, voir nos cercles bleus).

En français moderne, le mot écouvillon, qui désigne une brosse dont on se sert pour nettoyer les biberons ou les bouteilles, voire une sorte de balai pour nettoyer les fours, est de la même famille.

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Différents modèles d’écouvillon (source: Wikipédia)

L’existence de ces formes francoprovençales, de même que l’existence de points isolés dans le centre de la France (en Corrèze, dans le Cantal et dans la Creuse), laissent penser que naguère, l’aire des mots de la même famille que escoube (qui dérivent tous d’un nom créé sur le latin SCOPARE) pour désigner un balai était beaucoup plus étendue. La concurrence des formes appartenant aux parlers voisins (à l’est, les types de la famille rameau ; au sud, les formes que l’on retrouve en castillan et sur le flanc nord, le français balai) semble leur avoir été fatale.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages mise en place en juin 2015. Le principe est assez simple: les internautes qui parlent français répondent à quelques questions illustrées concernant leur usage de mots ou d’expressions potentiellement régionales, en cliquant sur ce lien (procédure anonyme, gratuite, et réalisable depuis son ordinateur, son smartphone ou sa tablette – c’est assez marrant à faire, et ça prend une dizaine de minutes), et on se sert des réponses collectées pour réaliser des cartes donnant à voir la vitalité et l’aire d’extension de certains particularismes locaux du français (la carte de la chocolatine et autres gourmandises est ici, celle de crayons est par-là, pour savoir comment on prononce rose ou piquet dans tel ou tel coin de l’Hexagone, c’est par ici). Dans notre dernier sondage (le 8e de la série principale), on a étendu notre curiosité à des questions plus ethnologiques, comme celles concernant le jeu qui se joue avec les mains et qui oppose plusieurs joueurs (chifoumi, pierre/papier/ciseaux, feuille/marteau/ciseaux, etc.), la Saint-Nicolas, la joue que l’on tend en premier quand on fait la bise, etc. N’hésitez pas à participer!

Cartographier la malbouffe en France*

Le web regorge de données cartographiables qui n’ont rien à voir avec la dialectologie (branche de la linguistique qui étudie la façon dont les langues varient dans l’espace), domaine sur lequel portent mes recherches actuelles, et jusque-là les publications du présent blog.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages que j’ai mise en place avec des collègues linguistes en juin 2015. Le principe est assez simple: les internautes qui parlent français répondent à quelques questions illustrées concernant leur usage de mots ou d’expressions potentiellement régionales, en cliquant sur ce lien (procédure anonyme, gratuite, et réalisable depuis son ordinateur, son smartphone ou sa tablette – c’est assez marrant à faire, et ça prend une dizaine de minutes), et on se sert des réponses collectées pour réaliser des cartes donnant à voir la vitalité et l’aire d’extension de certains particularismes locaux du français (la carte de la chocolatine et autres gourmandises est ici, celle de crayons est par-là, pour savoir comment on prononce rose ou piquet dans tel ou tel coin de l’Hexagone, c’est par ici). Dans notre dernier sondage (le 8e de la série principale), on a étendu notre curiosité à des questions plus ethnologiques, comme celles concernant le jeu qui se joue avec les mains et qui oppose plusieurs joueurs (chifoumi, pierre/papier/ciseaux, feuille/marteau/ciseaux, etc.), la Saint-Nicolas, la joue que l’on tend en premier quand on fait la bise, etc. N’hésitez pas à participer!

Au début de l’été 2018, une carte représentant les distances entre les McDonald’s des Etats-Unis, publiée originalement par Stephen Von Worley il y a une dizaine d’années, a fait le buzz dans la section MapPorn du réseau social qui monte, Reddit.

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Visualisation des Etats-Unis d’Amérique en fonction de la distance mutuelle des McDonald’s qui s’y trouvent (source).
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Visualisation des McDonald’s de France en fonction de leurs distances mutuelles (source).

Après la première parution de la carte américaine, un géographe françaisGaël Lavenu en avait proposé une version pour l’Hexagone sur son blog Arcorama. Le tout avait été repris quelques années plus tard par BigBrowser.

Je dois avouer que j’ai trouvé la visualisation réalisée pour l’une et l’autre carte tellement chouette que j’ai eu envie de reproduire avec mes propres outils des cartes du même genre… J’ai donc cherché sur le net des données pour les McDo de France, et histoire d’apporter ma petite pierre à l’édifice, j’ai regardé ce que ça pouvait donner pour d’autres franchises de restauration rapide.

J’ai récupéré des données géolocalisées datant de 2017 pour les McDonalds de France sur le site ggpassion.com. En farfouillant et bidouillant un peu, j’ai réussi à compiler des tables pour d’autres grandes chaînes de restauration rapide en France. En ce qui concerne les restaurants Quick, j’ai converti ce document pdf; pour les cafés Starbucks, j’ai trouvé les données sur Kagle. Sinon, le site Au-Magasin.com répertorie un grand nombre de franchises: après quelques manipulations, j’ai pu extraire les adresses postales d’un certain nombre de chaînes, que j’ai géocodées automatiquement avec l’outil ezGeocode (pas sûr que mes fichiers soient tous complets cependant, n’hésitez pas à m’envoyer un mail ou à me faire part des erreurs éventuelles en commentaires à la fin de ce billet si vous avez des fichiers plus complets).

J’ai mis en ligne sur GitHub le script du code que j’ai écrit afin de réaliser mes cartes dans R. Pour l’essentiel, voilà comment j’ai procédé. Somme toute, rien de bien sorcier: j’ai simplement adapté la procédure proposée par Gaël Lavenu (une autre méthode a été postée sur le site StackOverflow à la suite de l’une de mes demandes). À partir d’un jeu de données géocodées, j’ai disposé sur une carte de la France métropolitaine (en prenant soin d’exclure la Corse, où la chaîne américaine McDonald’s ne s’est pas encore implantée) les points indiquant la localisation de chacun des restaurants, puis j’ai calculé la distance entre ces points à l’aide de la fonction distanceFromPoints de la librairie raster de R. J’ai ensuite appliqué une grille pixelisée sur la carte de la France, et colorié la grille en faisant varier l’intensité des couleurs en fonction de la distance entre les points. Pour que les contours de la carte soient plus nets, j’ai enfin exclus tous les pixels en dehors du territoire. Le résultat final a été plotté avec la librairie ggplot2.

La carte des McDonald’s de France

Le jeu de données que j’ai pu télécharger du site ggpassion.com a été mis à jour pour la dernière fois en mai 2017. Il contient les localisations de 1.248 restaurants McDonald’s, rien que pour l’Hexagone. Ces restaurants se répartissent de la façon suivante:

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Visualisation des McDonald’s de France en fonction de leurs distances mutuelles (source des données: ggpassion.com).

On peut voir que l’enseigne est bien présente sur l’ensemble du territoire, même si subsistent çà et là quelques zones où le géant américain n’a pas encore mis les pieds. Sans surprise, ces trous se situent dans des départements qui totalisent le plus petit nombre d’habitants au km². Dans la Creuse notamment, on ne trouve qu’un seul restaurant (il semblerait qu’un second ait ouvert depuis…). À l’inverse, on compte plus d’une dizaine de McDo dans les grandes métropoles, le maximum étant atteint à Paris, avec 66 restaurants très exactement, d’après le fichier de données que j’ai téléchargé sur ggpassion.com.

Le saviez-vous? Ce n’est pas à Paris qu’a ouvert le premier McDonald’s français, mais dans la ville de Strasbourg, et c’était en 1979 (il y a bientôt 40 ans, je n’étais même pas encore né)! Il a fallu attendre 1984 pour pouvoir déguster un Big Mac dans la capitale. À ce jour, McDonald’s compte plus de 1.380 restaurants dans l’Hexagone (c’est du moins ce que signale le site officiel du groupe), qui accueillent chaque jour près de 1,2 millions de clients. D’après les statistiques de Planetoscope, 13 clients poussent la porte d’un restaurant McDonald’s en moyenne chaque seconde, rien qu’en France!

La carte fait également ressortir certains tracés bien connus d’autoroutes, que l’on peut visualiser aisément sur la carte enrichie ci-dessous:

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Visualisation des McDonald’s de France (en fonction de leurs distances mutuelles, source des données: ggpassion.com) et des autoroutes de France (source des données: professionnels.ign.fr).

On peut voir une longue file de McDonald’s le long de l’A7 (qui relie Lyon à Marseille), de l’A9 (qui permet de rejoindre Narbonne depuis Orange) mais aussi de l’A8 (qui fait la jonction entre Aix-en-Provence et la Côte d’Azur). L’A13, qui permet aux Parisiens de s’échapper en Normandie le temps d’un weekend ou de vacances, n’a pas été oubliée non plus. Si vous avez du mal à vous rendre compte, n’hésitez pas à visualiser la complémentarité des deux cartes en faisant glisser la barre verticale:

Montage réalisé avec Juxtapose.

La carte des Subway de France

La chaîne Subway, spécialisée dans la vente de sandwiches « préparés sous vos yeux » (c’est le slogan de la franchise en France), est moins connue que sa consœur, car d’implantation plus récente sur le continent. En France, le premier Subway a ouvert ses portes en 2001 seulement (il se situe place de la Bastille, à Paris). Dix ans plus part, la chaîne comptait près de 100 enseignes, et prévoyait l’ouverture de 1.400 points de vente dans tout l’Hexagone d’ici l’année 2015. En 2015, elle ne comptait pourtant que 400 restaurants. Sur la base des données glanées sur au-magasin.fr et de quelques recherches manuelles, j’ai pu mettre au point un fichier contenant 448 lignes, et généré à partir de là la carte suivante:

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Visualisation des McDonald’s de France en fonction de leurs distances mutuelles (source des données: ggpassion.com).

Concrètement, on ne voit pas de différences fondamentales avec la stratégie d’implantation déployée par McDonald’s au cours de ces quatre dernières décennies. Le territoire est occupé de façon assez uniforme, bien qu’il existe des espaces vides là où la densité de population est la plus basse (impossible, on s’en doutait, de trouver un Subway dans la Creuse ou dans le Gers). Les grands centres urbains sont les mieux desservis, et on retrouve en filigrane certains tracés d’autoroutes (v. Figure 2).

La carte des Starbucks de France

Changement total de physionomie avec la carte des Starbucks, franchise spécialisée dans le café et apparue en France en 2004 (le premier salon à ouvrir ses portes dans l’Hexagone se situe à Paris, avenue de l’Opéra). En 2011, alors à la tête d’une soixantaine d’établissements, la firme tablait sur l’ouverture de 8 à 10 nouveaux salons de cafés par an. Objectif atteint pourrait-on dire, puisque sept ans plus tard, on compte un peu plus de 130 Starbucks en France (dont une soixantaine à Paris, soit autant que des McDo!):

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Visualisation des Starbucks de France en fonction de leurs distances mutuelles (source des données: kaggle.com).

Si vous n’habitez pas dans ou près d’une grande ville, il vous sera difficile de déguster un Frappuccino® ou un « tall latte soja avec café de saison », Starbucks ayant décidé de ne s’implanter pour le moment que dans les villes les plus grandes de France, même si la compagnie semble avoir laissé de côte des localités pourtant conséquentes (au grand dam de certains Rennois, qui peuvent toutefois se consoler dans des mini-Starbucks; les villes de Reims, Caen, Saint-Etienne ou Toulon ne sont toujours pas non plus dotées):

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Visualisation des Starbucks de France (en fonction de leurs distances mutuelles, source des données: kaggle.com) et visualisation des villes de plus de 100.000 habitants (source des données: Wikipédia).

Quant aux Starbucks localisés hors des grandes métropoles de l’Hexagone, ils se trouvent sans surprise dans des aéroports, des gares ou des centres commerciaux. Cannes, sans doute en raison du fait que des stars (notamment américaines?) y défilent chaque année au cours du festival, est l’une des plus petites villes de France à avoir son Starbucks:

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Visualisation des Starbucks de France (en fonction de leurs distances mutuelles, source des données: kaggle.com) et visualisation des villes de plus de 100.000 habitants (source des données: Wikipédia). J’ai utilisé la police Font Awesome pour placer les émojis sur la carte.

Le contraste entre la France et les Etats-Unis est assez saisissant. Dans le pays où est né le géant américain, il y a presque autant de McDonalds que de Starbucks. On compte en effet plus de 13.000 Starbucks dans le pays d’Oncle Sam, contre 14.146 McDonald’s:

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Visualisation des Starbucks des Etats-Unis en fonction de leurs distances mutuelles (source des données: kaggle.com).

Bonus : Quick, le faux-ami

Je ne pouvais pas terminer ce billet sans une rapide cartographie du concurrent direct de McDonald’s en France, juste derrière le géant américain dans le classement sur le marché de la restauration rapide en France, Quick, chaîne de restaurants qui n’a d’anglo-saxon que le nom (et le menu), la franchise étant… belge!

Pour la petite histoire, il faut savoir que la chaîne de restaurants Quick a été créée en 1970, et qu’elle fut le premier établissement de restauration rapide introduit en Europe. En France, Quick n’arrivera qu’en 1980 – et ce n’est pas à Paris, mais à Aix-en-Provence, sur le cours Mirabeau! Le restaurant en question fermera ses portes très bientôt, pour faire place à un Burger King – l’autre géant américain a en effet racheté la franchise en France pour y installer ses restaurants.

Au total, mon fichier de données comporte 336 lignes, pour autant de restaurants Quick. Rien de bien différent sur le plan de l’implémentation, de la stratégie déployée par McDonalds, suivie également par Subway:

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Visualisation des Quick de France en fonction de leurs distances mutuelles (source des données: quick.fr).

On retrouve une concentration de restaurants dans le Nord, le long de l’autoroute qui relie Lyon au Sud, et autour de Paris; et, à l’inverse, les zones sous-peuplées désertées par la gastronomie rapide.

Le mot de la fin

Prochainement, j’ai prévu de faire des cartes du même genre, pour rendre compte de l’aire d’extension de restaurants dont les appellations sont localement distribuées (les estaminets du Nord, les Winstubs d’Alsace, les carnotzets de Romandie). Il y aura aussi bientôt des billets sur les anciennes provinces de France, la Saint-Nicolas et les jeux d’enfants (chifoumi, la chasse au dahu) – dès que j’aurai récolté assez de données pour ce faire, n’hésitez donc pas à participer à mon dernier sondage!

*Ce billet n’est sponsorisé ni par McDonald’s, ni par aucune des franchises citées. Pour être au courant de mes dernières publications, n’hésitez pas à me suivre sur Facebook ou  Twitter!

Cinq objets qui n’ont pas le même nom en France, en Belgique et en Suisse

 

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Source de l’illustration: L’Humanosphère

A priori, d’un bout à l’autre de l’Europe, tous les locuteurs du français se comprennent sans trop de mal, car ils parlent la même langue. « Sans trop de mal » – sous-entendu « pas toujours parfaitement » – car, comme quiconque en a déjà fait l’expérience, en écoutant la radio ou en regardant la télévision, en voyageant hors de se région d’origine ou en discutant avec une personne établie dans un coin différent du sien, la langue française n’a ni les mêmes teintes ni les mêmes sonorités d’un bout à l’autre du territoire. Tout le monde ne prononce pas les mêmes mots de la même façon, et certaines dénominations, entre autres des expressions de la vie de tous les jours, sont seulement connues à l’intérieur de régions dont la taille est fort variable (le Nord-Pas-de-Calais, le grand Est, le grand Ouestle Midi de la France, etc.). Les linguistes appellent régionalismes ces éléments de la langue qui ne sont utilisés que sur des portions limitées de la francophonie.

Quel français régional parlez-vous? Les cartes de ce billet ont été générées à partir des résultats d’enquêtes auxquelles ont participé plusieurs milliers de locuteurs francophones (entre 7.000 et 12.000) ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, selon les cartes). Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Cliquez 👉ici👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭;  cliquez 👉👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓!

41uS-6Q9FhL._SX238_BO1,204,203,200_Sur le plan géographique, il n’est pas rare que les frontières de l’aire d’un régionalisme donné s’aligne, plus ou moins parfaitement, sur les frontières d’une entité politique ou culturelle ancienne, à l’instar des provinces et autres duchés qui composaient le royaume de France jusqu’à la fin du XVIIIe s. Ainsi parle-t-on de sabausismes quand on renvoie aux spécificités linguistiques du français que l’on parle en Pays-de-Savoie, de gasconismes quand il s’agit des spécificités du français du sud-ouest de la France, de provencalismes pour rendre compte des particularismes de la Provence, de lyonnaisismes pour la région de Lyon (v. illustration ci-contre), de normandismes et de bretonnismes pour les régions du Nord-Ouest de l’Hexagone, etc. 

Dans ce billet, on s’intéressera à des régionalismes dont l’aire d’extension épouse celles de frontières politiques actuelles, frontières qui séparent la France de la Belgique d’une part, la France de la Suisse d’autre part.

Le saviez-vous? Il est d’usage de nommer les particularités locales du français de Suisse des helvétismes, celles du français de Belgique des belgicismes. Le terme plus général de statalisme a été également proposé (J. Pohl) en vue d’englober dans une même catégorie les régionalismes qui ne sont connus qu’à l’intérieur d’un seul et même pays.

On se concentrera sur cinq objets dont le nom change selon que l’on se situe en France, en Suisse ou en Belgique.

Chauffe-eau ou boiler?

Comment appelez-vous l’équipement qui sert à obtenir de l’eau chaude dans les maisons? Dans notre sondage, la photo dans le coin gauche de la Figure 1 ci-dessous accompagnait cette question, et le tout était suivi de cinq choix de réponses: un chauffe-eau, un ballon, un cumulus, un boiler (prononcé [boy-leur]), un boiler (prononcé [bwa-lère]). Sur la base du dépouillement des résultats, nous avons pu mettre au point la carte ci-dessous, où l’on voit qu’en France, les variantes ballon, chauffe-eau et cumulus sont arrivées très largement en tête des suffrages (signalons qu’aucune de ces trois variantes ne se distribue régionalement à l’intérieur du territoire).

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Figure 1. Les dénominations du « chauffe-eau », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

En Belgique et en Suisse, c’est la variante boiler qui a été sollicitée majoritairement par les internautes. La façon dont les locuteurs prononcent ce mot varie toutefois d’un pays à l’autre. En Suisse, la prononciation du mot reproduit plus ou moins fidèlement celle de l’anglais: [boy_leur]. D’après André Thibault, auteur du Dictionnaire suisse romand, le mot aurait été emprunté à l’anglais par les germanophones de Suisse, pour désigner d’abord une chaudière à vapeur, puis un réservoir d’eau chaude. C’est par l’intermédiaire de l’allemand qu’il serait ensuite passé en français (il s’agit donc d’un de ces mots que les linguistes appellent un germanisme).

>> LIRE AUSSI – « Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes »

En Belgique, c’est la prononciation [bwa_lère], basée sur la graphie et non sur la prononciation de l’anglais boiler, que l’on retrouve.

Enfin, les résultats de notre sondage indiquent également que la forme boiler (prononcée [boy_leur]) est utilisée par quelques frontaliers du côté de la Suisse (en Haute-Savoie notamment), mais également en Alsace, où elle a d’abord été empruntée à l’anglais par les dialectes germaniques locaux, avant de passer en français régional par l’intermédiaire de ces derniers (v. Dictionnaire des régionalismes du français en Alsace).

Clignotant, clignoteur ou signofile?

Notre seconde carte permet de rendre compte de la géographie des dénominations du dispositif lumineux produisant un clignotement, dont on se sert pour signaler un changement de direction lorsque l’on conduit un véhicule. En France, la variante clignotant est de loin la plus répandue. En Belgique, la forme clignoteur arrive en tête des sondages, tout comme dans les cantons de la partie septentrionale de la Romandie (Jura, Jura bernois et Neuchâtel). Dans le reste de la Suisse romande, les internautes ont surtout produit la réponse signofile.

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Figure 2. Les dénominations du « clignotant », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

D’après le TLFi, il semblerait que la forme clignoteur fût naguère utilisée en France:

On rencontre dans la documentation le synonyme clignoteur, subst. masc. Tout véhicule automobile doit être pourvu d’indicateurs de changement de direction. Actionnés depuis le tableau de bord, ils comprennent deux grandes famillesles flèches et les clignoteurs (Ch. ChapelainCours mod. de techn. automob., 1956, p. 314).

Puisqu’elle n’est aujourd’hui pas ou peu utilisée en France, on peut faire l’hypothèse qu’elle n’a jamais vraiment réussi à s’imposer dans les usages des locuteurs de l’Hexagone, alors qu’en Belgique et dans les cantons de l’Arc jurassien, c’est l’inverse qui s’est produit: la forme clignoteur a été préférée à la forme clignotant.

Contrairement à ce qu’affirme le Wiktionnaire (page consultée le 01.09.2018), le terme clignoteur n’est pas utilisé au Québec ou dans les autres provinces francophones du Canada. Dans cette région de la francophonie, on parle de clignotant (comme en France), voire de flasher (dans un registre plus familier).

Quant à la variante signofile (que l’on trouve aussi orthographiée signofil, signophile voire encore signeaufile), elle est attestée depuis 1938 en Suisse. D’après le Dictionnaire suisse romand, il s’agit probablement à l’origine d’un nom de marque, passé dans le langage courant par antonomase.

Portable, Natel ou GSM?

On avait consacré, il y a quelques temps déjà, un billet complet aux dénominations du « téléphone mobile » dans la francophonie d’Europe, mais aussi au Canada et dans les Antilles. En ce qui concerne l’Europe, on peut voir sur la carte ci-dessous qu’il n’existe pas de mot spécifique pour désigner cet objet en France: on parle de son téléphone portable, de son portable, voire tout simplement de son téléphone ou de son tél’.

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Figure 3. Les dénominations du « téléphone mobile », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

En Belgique, c’est l’acronyme GSM (écrit sans points intermédiaires), de l’anglais Global System for Mobile Communications (« système mondial de communications mobiles ») qui a cours. Certaines personnes utilisent même la forme apocopée « G »: tu me prêtes ton G? (v. Dictionnaire des belgicismes).

En Suisse, c’est le mot-valise Natel, formé à partir de la contraction de deux mots allemands, « Nationales » et « Autotelefon », qui est en circulation.

A l’origine, un Natel désignait un téléphone de voiture. Le terme est aujourd’hui la propriété de la marque Swisscom, qui est la seule entreprise autorisée à utiliser le terme à des fins commerciales.

Si vous voulez savoir en quoi le « Natel » est différent du « portable » français, n’hésitez pas à lire cet article de Kantu, une bloggeuse romande qui a bourlingué aux quatre coins de la francophonie, c’est très drôle !

Au final, on peut dire que les Belges et le Suisses sont plus précis que les Français, car ils ont des mots spécifiques pour désigner ce petit instrument. Quand on y pense bien, l’usage des termes Natel et GSM empêche en effet tout conflit synonymique avec deux autres objets de la vie quotidienne, à savoir le téléphone (fixe) et l’ordinateur (portable).

Pochette, farde ou fourre?

En cette période de rentrée scolaire, la question est de circonstance: « Comment appelez-vous l’étui de carton ou de plastique dans lequel vous allez classer et ranger vos documents? » Et bien comme vous vous en doutez, la réponse à cette question dépend du pays dans lequel vous habitez. En France, c’est dans une pochette (ou une chemise), que vous glisserez vos feuilles de papier. En Belgique, le même objet prend le doux nom de farde, comme l’expliquait tout récemment ce twittos à ses followers:

En Suisse, c’est le mot fourre qui est le plus répandu:

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Figure 4. Les dénominations de la « pochette », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Le Dictionnaire des belgicismes signale que le mot farde est une survivance de l’ancien français (une variante du mot harde, qui désignait des vêtements, mot encore en usage en ce sens en français acadien). Quant au mot fourre (de la même famille que le verbe fourrer ou que les substantifs fourreau ou fourrage), il est utilisé pour désigner différents étuis en Suisse (une fourre de duvet, une fourre à skis, une fourre à carabine, v. Dictionnaire suisse romand).

Serviette, essuie ou linge?

On a gardé le meilleur pour la fin. Français ayant habité en Suisse romande une dizaine d’années, presque autant en Belgique, j’ai longtemps eu du mal avec l’emploi des mots linge (en Suisse) et essuie (en Belgique) pour désigner ce qu’on appelle en France une serviette (ou un drap de bain).

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Figure 5. Les dénominations de la « serviette », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ne demandez pas à un Belge s’il peut essuyer la vaisselle avec un torchon, il vous regardera avec des grands yeux en vous disant sans doute que c’est dégoûtant (torchon désigne en Belgique une serpillière), il vous dira qu’il est préférable d’utiliser pour ce faire un essuie (de cuisine, ou de vaisselle).

>> LIRE AUSSI – « Serpillière, panosse, wassingue, pate, cinse, etc. »

Le mot essuie désigne en effet en Belgique une pièce de tissu dont on se sert pour « essuyer »: sa propre personne après la toilette ou la baignade (on parle alors d’essuie de bain), des couverts mouillés (on parle alors d’essuie de cuisine).

En Suisse, on n’utilise guère le mot serviette pour désigner une pièce de tissu en éponge, mais le mot linge: il est ainsi normal, de ce côté-là de la frontière, de se sécher ou de s’essuyer avec UN linge propre, ou de ne pas oublier d’apporter SON linge au lac ou à la piscine. Chose impossible en France, où le substantif désigne uniquement un référent massif, non-comptable (on lave, on achète ou on étend DU linge, mais pas UN linge).

Le bilinguisme des périphéries

En Belgique et en Suisse, tous les locuteurs du français connaissent (et souvent emploient), outre leurs propres variantes, les variantes en circulation en France. De fait, ils sont assez bien armés pour s’adapter à leurs interlocuteurs quand ils se rendent dans l’Hexagone. A l’inverse, ce n’est presque jamais le cas des Français, ce qui étonne notre twittos cité plus haut:

Les Français, car ils vivent dans le pays où l’on parle le français de « référence » sur le plan international, et certainement aussi parce qu’ils représentent une masse démographique déterminante au sein de la francophonie, ne se soucient guère des variantes en usage dans les autres pays ou DOM (on rencontre le même phénomène au Canada ou dans les Antilles, qui sont perçues comme des entités « exotiques » aux yeux des Français de métropole).

>> Lire aussi « Quelques beaux vieux mots du français au Canada »

Espérons qu’avec ce billet, on aura pu contribuer à une meilleure connaissance du français que l’on parle dans les régions périphériques de la francophonie d’Europe!

Ce billet vous a plu ?

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couverture

 

Une histoire d’A…

A

Les manuels de prononciation, tout comme les dictionnaire et les grammaires du français, s’accordent pour dire que le graphème A peut être prononcé de deux manières: soit avec la voyelle [a] (voyelle dite « antérieure », qui se réalise avec une aperture maximale de la bouche et un léger avancement de la langue vers le devant de la bouche), soit avec la voyelle [ɑ] (voyelle dite « postérieure », qui se différencie de la précédente de par la position de la langue d’une part – [ɑ] est situé davantage au fond de la bouche que [a] – d’autre part en raison de la forme des lèvres, légèrement moins écartées pour [ɑ] que pour [a]). Dans l’extrait sonore ci-dessous, on peut entendre les deux variantes (abord [a], ensuite [ɑ]) prononcées par une locutrice belge:

Cette distinction, qui permet d’opposer sur le plan de la prononciation les mots à l’intérieur de paires comme patte [a] / pâte [ɑ]; rat [a] / ras [ɑ]; mal [a] / mâle [ɑ], a subi un fort recul dans la francophonie d’Europe depuis quelques générations, comme on peut le voir en comparant ces deux cartes qui illustrent respectivement le respect de la distinction chez les locuteurs de plus de 50 ans et chez ceux de moins de 25 ans:

Fig. 1. Pourcentage de répondants (âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans) ayant indiqué distinguer (en beige-marron) la voyelle du mot pâte de celle du mot patte d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Comme on peut le constater, chez les plus âgés, les zones de distinction englobent non seulement toute la Suisse et la Belgique, mais aussi la plus grande partie du Grand Est, et quelques poches de résistance dans le Grand Ouest. Seul le Midi est très largement réfractaire à cette distinction.

En revanche, lorsque l’on se tourne vers les plus jeunes, on constate qu’il n’y a plus que la Belgique, la Suisse et une partie du Grand Est qui distinguent encore, cette dernière région accusant d’ailleurs un sévère recul par rapport à la situation que l’on observe chez les aînés. Il s’agit donc de ce que les sociolinguistes appellent un « changement en cours« , que l’on peut appréhender à travers une étude des « effets d’âge » permettant de représenter une évolution linguistique en « temps apparent« .

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, son téléphone ou sa tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour les compléter.

Au Québec et chez ses voisins…

Si l’on traverse l’Atlantique, la situation sur le terrain est totalement différente: au Québec et dans les autres provinces canadiennes hébergeant des francophones, la distinction entre les deux A est universellement respectée (dans les syllabes fermées, c’est-à-dire se terminant par un son consonantique), autant en syllabe tonique qu’en syllabe prétonique, comme on peut l’entendre dans les deux paires de mots suivants:

en position tonique:

UNE TACHE

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UNE TÂCHE

task-management

en position prétonique:

(SAINT-JEAN)-BAPTISTE

st-jea10

PS: pour les férus de phonétique, cet exemple permet aussi d’illustrer la simplification du groupe consonantique final /-st/ > [s], l’assibilation de /t/ > [ts] devant [i] et le relâchement du /i/ > [I] en syllabe fermée.

UNE BÂTISSE

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En effet, vous n’entendrez jamais sur les rives du Saint-Laurent un locuteur prononcer « Saint-Jean-Bâtisse », ce qui ferait rire tout le monde. Les deux A sont non seulement perçus comme très clairement différents dans la conscience linguistique, mais en outre leur réalisation phonétique est très fortement divergente, le A de « tache » étant prononcé de façon très antérieure, presque comme le [æ] du mot anglais « apple », alors que le A de « tâche » est réalisé comme une voyelle très postérieure, qui tend fortement dans la prononciation relâchée à diphtonguer, c’est-à-dire en l’occurrence à se prononcer presque comme [aw] (ce qui peut ressembler vaguement à la diphtongue du mot anglais « shout »).

Les locuteurs qui distinguent sont en général d’accord sur le timbre antérieur ou postérieur des mots, mais il peut arriver qu’il y ait des divergences sur quelques unités lexicales isolées. Dans son ouvrage La phonologie du français (Paris, PUF, 1977), Henriette Walter a fait prononcer à 17 témoins parisiens de différentes catégories d’âge un très grand nombre de mots afin de documenter la prononciation du français dans son usage réel. Il s’est avéré que la prononciation de certains mots contenant la voyelle A n’a pas fait l’unanimité parmi ses informateurs (parmi ceux qui distinguaient encore à l’époque, surtout les plus âgés). Par exemple, les mots bague, fromage et cristal ont été prononcés avec une voyelle postérieure par l’une des informatrices, mais pas nécessairement par les autres. Idéalement, il aurait fallu pouvoir documenter et cartographier cette micro-variation à l’échelle de toute la francophonie d’Europe, et tester en outre d’éventuels effets de classe sociale. Les linguistes ont encore du pain sur la planche!

Or, en ce qui concerne le Canada, un certain nombre de mots peuvent aussi être prononcés avec un A antérieur ou postérieur, mais la variation s’observe selon la région où l’on se trouve. La frontière entre les deux A permet toujours d’isoler une zone ouest d’une zone est, mais cette ligne de démarcation ne passe pas toujours au même endroit. Nous allons voir ci-dessous des cartes consacrées à trois de ces mots: il s’agit de lacet, nage et crabe (qui sont donc prononcés par certains lâcet, nâge et crâbe).

Lacet vs lâcet

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À l’ouest d’une frontière passant plus ou moins par Trois-Rivières et Sherbrooke, la prononciation avec voyelle postérieure (lâcet) domine très largement, et ce jusqu’en Ontario (de même qu’au Manitoba, qui n’est pas représenté sur la carte), alors qu’à l’est c’est le A antérieur qui domine de façon écrasante, jusque dans les Maritimes.

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Fig. 2. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot lacet.

Il est très intéressant de comparer cette carte avec celle élaborée à partir des données de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, qui nous offre un instantané de la situation chez des témoins âgés enregistrés au début des années 1970, et qui montre que la situation n’a pas beaucoup changé depuis un demi-siècle.

Fig. 3. Prononciation de lacet avec un A postérieur d’après la question 1934 de l’ALEC (1980).

Nage vs. nâge

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Enchaînons maintenant avec un mot dont la prononciation avec un A postérieur se rend beaucoup plus loin dans l’est – il s’agit de nage.

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Fig. 4. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot nage.

On constate ici que la prononciation nâge occupe tout l’Ontario francophone et la plus grande partie du Québec, y inclus la Beauce, Charlevoix et le Saguenay–Lac-Saint-Jean; il n’y a plus guère que la Côte-du-Sud, le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie et les Maritimes qui ont un A antérieur dans ce mot.

Crabe vs. crâbe

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Mais il ne faudrait pas croire que l’ouest a le monopole des A postérieurs, et que l’est opte toujours pour des A antérieurs! L’exemple suivant illustre justement la situation opposée – il s’agit du mot crabe.

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Fig. 5. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot crabe.

Cette fois-ci, c’est au contraire le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie, la Côte-Nord et la plus grande partie de l’Acadie qui privilégient la prononciation avec « â »: crâââbe… On remarquera que ce sont justement les régions où l’on pêche ce délicieux crustacé! Il doit donc s’agir de la prononciation traditionnelle, alors que le reste du pays a dû faire connaissance avec ce mot à travers les livres…

Conclusion

Si en France la distinction entre les deux A est en net recul et ne se maintient encore bien que dans l’Est, la Belgique et la Suisse semblent quant à elles faire de la résistance. C’est aussi bien sûr le cas au Québec et chez ses voisins francophones du reste du Canada, où les deux timbres possibles de cette voyelle se distinguent encore très clairement à l’oreille. Si la plupart des mots comportant un A se prononcent de la même façon partout, il en existe toutefois quelques-uns, comme nous venons de le voir, qui peuvent être révélateurs de votre origine géographique!

Le français de nos provinces (Canada, Québec)

Suite au succès de nos premières enquêtes, nous en avons lancé une quatrième, dont le but est de tester encore de nombreux mots, et quelques prononciations qui varient d’un endroit à l’autre Nous vous invitons à y participer en grand nombre! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous! Toute participation est anonyme et gratuite.

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Petit guide linguistique à l’usage des gens du Nord en vacances dans le Sud de la France

Sur nos pages Facebook et Instagram (abonnez-vous, si ce n’est pas déjà fait), comme dans quelques-uns des précédents billets de ce blog (v. ce billet ou celui-ci), nous avons publié de nombreuses cartes prouvant que le français que l’on parle dans la partie méridionale de la France n’a pas les mêmes couleurs, ni les mêmes sonorités, que le français que l’on parle dans la partie septentrionale du pays.

ParisVSMarseille-10
Source: Topito

À la veille de ces nouvelles grandes vacances, on s’est dit que le temps était venu de faire un petit inventaire des particularités linguistiques qui font le charme du français que l’on parle dans le Midi. Que ce billet puisse servir de guide aux francophones établis au nord de la Loire en mal de Méditerranée, de soleil et de pétanque!

On a besoin de vous!
Depuis 2015, les linguistes qui animent le blog français de nos régions ont mis au point des enquêtes visant à examiner la vitalité et l’aire d’extension de certaines particularités locales du français que l’on parle en Europe (Belgique 🇧🇪, France 🇫🇷 et Suisse 🇨🇭) ainsi qu’au Canada 🇨🇦. Vous pouvez contribuer à notre projet en participant à l’un de nos sondages: c’est marrant, gratuit, anonyme et on répond depuis un ordinateur 💻, un téléphone 📞 ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓! Pour participer, suivez ce lien 👉ici👈!

On a regroupé les cartes en trois parties, selon qu’elles permettent de visualiser la vitalité et l’aire d’extension d’occitanismes lexicaux (c.-à-d. de mots d’origine occitane utilisés en français), de tournures grammaticales inconnues dans le français des grands médias parisiens (c’est quelle heure? ou il a eu fumé, mais il ne fume plus) ou de la prononciation de la voyelle ‘o’ dans des mots comme atome, chose, rose, etc.

Les occitanismes

L’occitan, ou langue d’oc, est un vaste conglomérat de parlers d’origine latine pratiqués autrefois dans la partie méridionale de la France, dans le Piedmont en Italie ainsi que dans le Val d’Aran en Espagne. Les différents représentants de l’occitan (qui sont le gascon, le limousin, l’auvergnat, le languedocien, le nissart, le provençal, etc.) font partie de la grande famille des parlers galloromans, et s’opposent d’une part aux parlers d’oïl (pratiqués dans la partie septentrionale de la France, qui incluent le picard, le wallon, le normand, le lorrain, le champenois, le poitevin-saintongeais, etc.), d’autre part aux dialectes francoprovençaux (parlés dans l’ex-région Rhône-Alpes, en Suisse romande et dans la Vallée d’Aoste en Italie), comme on peut le voir sur la Figure 1 ci-après:

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Figure 1. Les grandes aires dialectales du galloroman, sur la base du réseau de points de l’Atlas Linguistique de la France.

On estime que jusqu’au milieu du XIXe s. environ, le français était relativement inconnu dans les campagnes s’étendant de l’ouest à l’est du Midi de la France, et que le peuple s’y exprimait exclusivement dans l’idiome local (c.-à-d. dans une variété d’occitan). Des décennies de cohabitation entre le français et l’occitan ont  engendré, dans un système comme dans l’autre, la naissance de nombreux calques et d’emprunts, comme l’explique mieux que quiconque Auguste Brun dans un ouvrage qui fait depuis longtemps autorité chez les linguistes (Recherches historiques sur l’introduction du français dans les provinces du Midi, Paris, 1923). Aussi, bon nombre des mots régionaux qui caractérisent le français du sud de la France aujourd’hui trouvent un correspondant en occitan.

Les particularités linguistiques du français que l’on parle dans le Midi de la France ont fait l’objet de nombreux ouvrages. Les lecteurs non-spécialistes intéressés par ces questions peuvent consulter les références suivantes: Le français de Marseille. Etude de parler régional, A. Brun, Marseille, Institut historique de Provence, 1931 / Marseille, 1978; Le français parlé à Toulouse, J. Séguy, Toulouse, 1950; Le marseillais pour les nuls, M. Gasquet-Cyrus, 2016, Paris.

Dans nos enquêtes, nous avons testé toute une série de régionalismes occitans. Nous en présentons une demi-dizaine dans la première partie de ce billet.

péguer, s’empéguer

D’après le Dictionnaire des régionalismes de France, le verbe péguer est un emprunt à l’ancien occitan pegar (v. languedocien pegá), qui signifie « marquer avec de la poix » (de la pega, c’est de la « poix » dans la langue de Mistral). Il serait attesté en français depuis 1802, mais n’est entré dans le Larousse que dans l’édition 2006 (dans le Robert, c’est en 2007, informations glanées sur la page de notre collègue Camille Martinez), avec la définition suivante: « Dans le midi de la France, être poisseux, collant » (v. aussi le Wiktionnaire pour des exemples).

D’après les résultats de notre enquête, le verbe jouit actuellement d’une vitalité très importante dans toute la partie méridionale de la France, ainsi qu’en Corse, comme on peut le voir sur la Figure 2 ci-dessous:

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Figure 2. Vitalité et aire d’extension du verbe péguer (au sens de « coller légèrement, poisser ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Le liseré blanchâtre qui borde cette zone, de même que les taches plus claires dans la partie septentrionale de la France, laissent penser que le verbe est en train de se dérégionaliser. Il serait ainsi en train de se substituer au verbe poisser, qui n’a pas tout à fait la même syntagmatique (si on peut dire: la confiture poisse les mains, on ne peut pas dire que la confiture pègue les mains), et dont l’emploi semble plutôt rare.

empegue
Source: TV5 monde

Quant au verbe empéguer (ancien occitan empegar « poisser, coller » et provençal s’empega « s’enivrer »), entré plus tôt dans le Robert (2007) que dans le Larousse (2010), il recouvre plusieurs sens, notamment lorsqu’il est employé pronominalement (s’empéguer dans quelque chose, c’est se débattre dans des difficultés sans nombre; mais c’est aussi s’enivrer). Il est intéressant de souligner que son aire d’extension épouse, avec quelques différences pour la partie septentrionale de l’Hexagone et la Corse, les frontières de l’aire de péguer, comme on peut le voir sur la Figure 3 ci-dessous:

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Figure 3. Vitalité et aire d’extension du verbe s’empéguer (au sens de « s’empêtrer (dans un problème), s’enivrer ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

À noter, dans la même famille, l’adjectif pégueux, pégueuse et sa variante non francisée pégous (= « collant, gluant comme de la poix »), le déverbal pègue (elle est pègue que j’en peux plus! que l’on peut traduire par: elle est tellement collante que j’en peux plus!), le susbtantif pégon (qui désigne un végétal en forme de boule qui s’accroche aux vêtements, et par extension, un enfant un peu trop collant).

escagasser

Ce verbe correspond, toutes choses étant égales par ailleurs, au verbe français « écraser ». Fortement polysémique, il s’emploie pour signaler un dommage physique (à quelqu’un: il s’est fait escagasser en sortant de l’école; ou à quelque chose: j’ai escagassé ma voiture en la garant sur ce parking) ou moral (il est alors synonyme de « casser les pieds »: arrête de faire du bruit en mangeant, tu m’escagasses!). C’est un emprunt à l’occitan escagassá, lui-même formé à partir du verbe occitan cagá, qui signifie « aller à la selle » (ou caguer, si on veut utiliser un régionalisme en circulation dans le sud). On peut voir sur la carte ci-dessous (Figure 4) que le verbe n’est guère connu en dehors de la région où l’on parle (ou parlait) occitan:

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Figure 4. Vitalité et aire d’extension du verbe escagasser (au sens de « écraser, énerver ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

cacagne

Dans le même registre, on peut mentionner le mot cacagne (ou sa variante, cagagne), qui signifie « diarrhée » (v. l’occitan cagagno, de même sens). Le mot s’emploie également au figuré, pour exprimer une grande peur: il m’a foutu une de ces cacagnes revient à dire: il m’a foutu une de ces peurs (ou de ces trouilles, trouille ou drouille signifiant, dans certains dialectes de France, « diarrhée »).

NB: Les formes caquerelle, caguerelle, caquette et caguette étaient également proposées dans le questionnaire. En raison du faible nombre de réponses que ces formes ont reçues, il n’a pas été possible de représenter leur extension géographique sur une carte.

La carte ci-dessous (Figure 5) montre que le mot est davantage employé dans l’est que dans l’ouest du Midi de la France:

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Figure 5. Vitalité et aire d’extension du mot cacagne/cagagne (au sens de « diarrhée ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

On peut voir sur la Figure 5, réalisée à partir des matériaux publiés dans l’Atlas Linguistique de la France au début du siècle dernier, que les correspondants de la forme cacagne dans les dialectes galloromans s’étendaient sur une aire assez similaire à celle que dessine notre carte pour le français régional du début du XXIe s.:

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Figure 6. Aire de cacagne/cagagne (« diarrhée ») dans les dialectes galloromans parlés au début du XXe s., d’après la carte 558 de l’ALF. Chaque point représente une localité enquêtée.

ensuquer

Dans les parlers d’oc, les correspondants du verbe ensucá signifient « assommer ». Être ensuqué, c’est avoir la tête dans les nuages, ou n’être pas tout à fait réveillé. Mieux qu’un long discours, ces quelques tweets nous permettront de comprendre dans quels contextes les francophones du Sud de la France utilisent le verbe ensuquer:

En français régional, le verbe jouit d’une vitalité assez élevée, qui dépasse assez largement, à l’est de l’Hexagone, les limites historiques de la région où l’on parlait naguère l’occitan avant le français (Figure 7):

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Figure 7. Vitalité et aire d’extension de être ensuqué (au sens de « être grandement fatigué, avoir la tête dans les nuages ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

La carte montre en effet que être ensuqué est connu jusqu’en Bourgogne dans la moitié septentrionale de la France.

Les expressions

Le français du sud de la France, ce n’est pas seulement des mots, c’est aussi des expressions ou des tournures. Nous en avons sélectionné deux.

Le passé surcomposé

On vous en parlait dans l’un de nos tout premiers billets. Le passé que l’on qualifie de « surcomposé » permet d’exprimer, en français, une action révolue dans le passé. Il implique l’usage non pas d’un seul, mais de deux verbes auxiliaires. Les tours avec avoir + eu (il a eu fumé) sont les plus fréquents, ceux avec avoir + été (on a été soulagé une fois qu’il a été parti) et être + eu (on a été soulagé une fois qu’il est eu parti) étant plus rares.

Les grammairiens acceptent assez bien l’usage du passé surcomposé quand il est employé dans une construction subordonnée (quand il a eu fini, il est parti). Son usage dans une proposition principale ou indépendante (il a eu fumé, mais il ne fume plus) est en revanche plus stigmatisé.

Dans nos enquêtes, plusieurs questions impliquant le passé surcomposé ont été posées. La carte à gauche de la Figure 8 ci-dessous a été générée à partir des réponses à la question « Sur une échelle allant de 0 (= jamais) à 10 (= tous les jours), à quelle fréquence employez-vous la phrase ‘j’ai eu fumé, mais je ne fume plus’? » – celle de droite a été réalisée à partir des réponses à la question « Si vous voulez parler de quelqu’un qui fumait, mais qui ne fume plus, diriez-vous, oui ou non, ‘il a eu fumé!’? »:

Figure 8. Vitalité et aire d’extension de l’usage du passé surcomposé (avoir eu fumé) d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. À gauche, vitalité estimée en termes de fréquence, à droite, en termes de pourcentage. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Dans l’un comme dans l’autre cas, l’usage du passé surcomposé dans une phrase principale (non-subordonnée) n’est connu que par les locuteurs du grand sud de la France (auquel s’ajoute la Suisse). Dans la partie septentrionale de la France, il est intéressant de remarquer que les Bretons font exception: la tache significativement plus claire sur le Finistère indique que le temps surcomposé est également employé dans cette région (sans doute car il est également connu en breton, comme l’indiquent nos lecteurs dans les commentaires à la suite de la publication de notre précédent billet).

C’est quelle heure?

La tournure « c’est quelle heure? » fait l’objet d’une certaine stigmatisation par les locuteurs du français qui ne disposent pas de ce tour dans leur usage (si vous ne nous croyez pas, lisez voir les commentaires sous ce post Facebook). D’aucuns diront qu’il est plus correct de dire: « quelle heure est-il? », ou simplement « il est quelle heure? ». Peu de gens savent que cette tournure est régionale, et on ne la trouve d’ailleurs dans aucun dictionnaire spécialisé. Sur Internet, seule la page Wikipédia consacrée aux régionalismes du parler lyonnais en fait état. Notre Figure 9 montre qu’il s’agit pourtant d’un régionalisme d’assez grande extension:

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Figure 9. Vitalité et aire d’extension de l’usage du tour c’est quelle heure? (« quelle heure est-il?, il est quelle heure? ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Le remplacement du pronom impersonnel il par un pronom démonstratif (ce + est > c’est) n’a rien de bizarre. Le pronom il alterne en effet assez librement en français familier avec un autre pronom démonstratif, ça (« il pleut / ça pleut »; « il neige / ça neige », « il fait soleil / ça fait soleil », etc.). Reste à savoir si dans ces contextes, l’usage de ça à la place de il constitue également un régionalisme: on le testera dans une prochaine enquête.

La prononciation du son ‘o’

On le sait, on l’a déjà dit plusieurs fois (dans ce billet, ou dans celui-ci). Une des grandes différences entre la partie septentrionale et la partie méridionale de la France repose sur la façon dont certains mots contenant la voyelle ‘o’ en syllabe fermée (c’est-à-dire dans une syllabe où la voyelle est suivie d’une consonne) sont prononcés.

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Source: y’a pas le feu au lac

Dans le Sud de la France (mais c’est aussi – dans une moindre mesure tout du moins – le cas dans le Nord-Pas-de-Calais et dans le Finistère), paume rime avec pomme, hôte avec hotte, saute avec sotte, etc., comme le montre la carte ci-dessous (Figure 10):

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Figure 10. Vitalité et aire d’extension de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ dans le mot saute, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Dans les zones de couleur marron-orangé, le mot saute se prononce de la même façon que le mot sotte, c’est-à-dire avec une voyelle ouverte, que représente le symbole [ɔ] dans l’alphabet phonétique international. Dans les zones violettes, si des mots comme pomme, hotte et et sotte se prononcent bien avec un o ouvert [ɔ], paume, saute et hôte se prononcent en revanche avec un o fermé, que l’on transcrit [o] dans l’alphabet phonétique international, et que l’on entend dans des mots comme dos ou beau.

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Figure 11. Vitalité et aire d’extension de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ dans les mots atome, chose, jaune, rauque, rose, et saute, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

La carte animée ci-dessus (Figure 11), générée à partir des questions proposées dans diverses enquêtes, permet de rendre compte de la surprenante stabilité aréologique de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ quand celle-ci se trouve en syllabe fermée. On peut voir que si les aires de la prononciation de ‘o’ ouvert en syllabe fermée ne sont pas tout à fait les mêmes d’une carte à l’autre, la variation reste assez minoritaire.

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L’atlas du français de nos régions

Retrouvez certaines des cartes publiées sur ce blog dans l’Atlas du français de nos régions, disponible dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou à la Fnac).

couverture

Perrier-tranche ou Perrier-rondelle?

D’un bout à l’autre de l’Hexagone, même si tous les francophones se comprennent, on a parfois l’impression qu’ils ne parlent pas la même langue. Depuis 2012 et la fameuse sortie de J.-F. Coppé, le débat fait rage sur Internet entre les membres de la team #chocolatine et les membres de la team #painauchocolat (le débat est pourtant loin d’être binaire, v. notre article à ce sujet). Au début de l’été 2017, la France se demande s’il est plus correct de prononcer le mot rose avec un ‘o’ ouvert (comme dans porte’ ou ‘bol’) ou avec un ‘o’ fermé (comme dans ‘dos’ ou ‘beau’), avant de s’affoler devant la variation des dénominations du « crayon à papier » en octobre 2017, au moment de la sortie de l’Atlas du français de nos régions (Armand Colin), qui regroupe plus d’une centaine de cartes qui donnent à voir comment l’Hexagone se divise linguistiquement en deux ou plusieurs clans (on y retrouve, outre les cartes susmentionnées les carte d’objets dont la dénomination est aussi variable d’une région à l’autre: la serpillière, le sachet plastique, la pelle-à-poussière, etc.).

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Source : Perrier

A la réception de notre atlas le 18 octobre 2017, un collègue professeur à la Sorbonne nous avait envoyé un courriel dans lequel figurait l’anecdote suivante:

Quand je vais dans le Sud, et que je demande un Perrier rondelle, on me répond « un Perrier tranche, entendu ». Au Nord de la Loire, et bien sûr à Paris, on ne corrige pas mon Perrier rondelle, voire on l’encourage, ce qui me satisfait au moins d’un point de vue esthétique, puisque j’aime le beau mot de rondelle et fort peu la tranche qui s’applique mieux au jambon. Quand j’étais enfant pour me faire plaisir le boucher me donnait des rondelles de saucisson. Mais hélas l’usage comme le mot se raréfient. Et on tranche plus volontiers le saucisson qu’on ne le « rondellise ». Il m’est donc apparu qu’un petit article sur la tranche et la rondelle serait le bienvenu, et pourquoi pas une cartographie de la tranche et de la rondelle. J’y réfléchis.

D’après une rapide recherche sur Twitter, notre collègue n’est pas le premier à s’étonner de la coexistence de deux expressions pour désigner le même objet (un verre de Perrier avec une tranche/rondelle de citron, à ne pas confondre avec un « Perrier-citron », qui consiste en un verre de Perrier avec du sirop de citron). De fait, si la question n’a pas fait autant de bruit que celle du « pain au chocolat » ou du « crayon à papier », elle a toutefois fait l’objet de questionnements ou de sondages ponctuels sur Twitter:

Certains y étant même allé de leur petite hypothèse quant à une répartition Nord/Sud:

Au moment de la publication, en novembre dernier, de la 7ème édition de notre enquête sur le français de nos régions, on a proposé une question destinée à récolter des données pour cartographier la rivalité entre les buveurs de « Perrier rondelle » et les buveurs de « Perrier tranche« .

Depuis 2015, les linguistes qui animent le blog français de nos régions ont mis au point des enquêtes visant à examiner la vitalité et l’aire d’extension de certaines particularités locales du français que l’on parle en Europe (Belgique, France et Suisse) ainsi qu’au Canada et dans les Antilles. Vous pouvez contribuer à notre projet en participant à l’un de nos sondages: c’est drôle, gratuit, anonyme et on répond de son téléphone, sa tablette ou son ordinateur. Compter 10 minutes tout au plus pour répondre à l’ensemble des questions! Pour voir de quoi il s’agit, cliquez ici!

A ce jour, nous avons reçu les réponses d’un peu plus de 6’000 internautes, ce qui est suffisant pour obtenir un premier aperçu des régions où c’est la variante Perrier rondelle qui est arrivée en tête des sondages et des régions où c’est la variante Perrier tranche qui a été sollicitée par les internautes. La carte ci-dessous a été obtenue après analyse des données pour chacun des cantons de France (2 ou 3 points par département) et après lissage avec la méthode du Krigeage:

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Sur la carte, on peut voir en rouge les régions où c’est la variante « Perrier tranche » qui est arrivée en tête des suffrages, en bleu les régions où c’est plutôt un « Perrier rondelle » que les serveurs de café vous serviront en terrasse (ou en salle). La démarcation entre la zone des rouge et la zone des bleues n’épouse pas tout à fait la limite entre le nord et le sud de la Loire, comme on peut le voir sur le gif ci-dessous, où nous avons représenté la Loire en jaune:

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Quelle est la « bonne » variante ?

Sur son site web, à la page recette, la marque ne suggère que la variante « Perrier tranche« , sans mention de la variante « Perrier rondelle« . Sans doute car la commune où se trouve la source Perrier (Vergèze, dans le Gard, le petit astérisque jaune sur notre carte ci-dessous) se situe dans la zone rouge de la carte.

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Marseille et la Corse font bande à part

Par ailleurs, on peut se demander pourquoi la région de Marseille (et la Corse dans son giron), font bande à part. Peut-être parce qu’elles sont envahies de jeunes Parisiens qui viennent y travailler pendant l’été ? Ou alors s’agit-il d’un stratagème des habitants de la cité Phocéenne de se démarquer des autres locuteurs du Midi de la France ?  Si vous avez une idée, n’hésitez pas à nous en faire part! N’hésitez pas non plus à faire évoluer les frontières entre les zones en participant à notre enquête!

 

Les régionalismes du Grand Est

Après avoir réalisé des billets sur les spécificités du français du Grand Ouest (vol. 1 et vol. 2), du Nord-Pas-de-Calais et de la région de Lyon, nous voici enfin amenés à traiter des particularités locales du français que l’on parle dans les régions qui forment un arc allant de la Suisse romande à la Belgique, et que l’on étiquettera, par commodité, « Grand Est ».

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Géographiquement, la région du Grand Est est frontalière avec des territoires où l’on parle des variétés de langue germanique (groupe alémanique en Alsace et en Suisse, groupe francique en Lorraine et en Moselle, au Luxembourg et en Belgique; pour plus de détails sur les divisions et subdivisions des langues germaniques, v. ce site). Il n’est dès lors pas étonnant que ces variétés de langue germanique, même si elles n’ont pas toutes le même statut linguistique dans la francophonie d’Europe (v. encadré ci-dessous), aient laissé des traces dans le français que l’on parle dans le Grand Est.

En Alsace, dans une partie de la Lorraine comme en Moselle, les dialectes germaniques ont joué en regard du français le rôle de substrat. Pendant des décennies, le français n’était pas utilisé dans les familles et transmis de générations en générations. On apprenait le français à l’école, et on parlait le dialecte à la maison. A contrario, les langues parlées par les Flamands en Belgique et les Alémaniques en Suisse n’ont jamais été les langues maternelles des Wallons en Belgique ou des Romands (les Welsches, comme les surnomment les Suisses allemands) en Suisse. En Wallonie comme en Suisse romande, ce sont les dialectes galloromans qui ont joué de le rôle ancestral de substrat, le français jouissant du rôle de langue-toit et les dialectes germaniques servant à l’occasion d’adstrat.

De tout temps, l’influence des langues germaniques sur le français a été invoquée pour rendre compte de (et souvent stigmatiser) l’existence de toute une série de régionalismes, qu’ils soient phonétiques (relatifs à la prononciation), grammaticaux (relatifs à l’ordre des mots ou au choix des prépositions) ou lexicaux (relatifs au vocabulaire). On verra dans ce billet que si l’influence germanique peut expliquer de nombreux cas de figure, elle doit être complétée en vue de rendre compte de certains phénomènes, ou ne peut simplement pas être invoquée pour d’autres…

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide notamment des packages ggplot2raster et magick, à partir des résultats d’enquêtes auxquelles plusieurs milliers d’internautes ont pris part (entre 7’000 et 12’000 participants francophones ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, selon les cartes). Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Cliquez 👉 ici 👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭; cliquez 👉 👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓!

Foehnschnäck et schluck

Pour un certain nombre de régionalismes du Grand Est, l’influence de la langue de Goethe et de ses dialectes est indéniable. C’est à cause de l’allemand que le mot foehn s’est répandu en Suisse romande comme en Alsace pour désigner un « sèche-cheveux électrique »; que le mot schnäck, qui désigne un « escargot » en allemand, a été utilisé pour dénommer ce que les Français appellent un « pain-aux-raisins »; que le mot schluck (prononcé « chlouk »), notamment employé dans l’expression boire un schluck (= « boire un coup »), en est venu à désigner une « gorgée » ou une « petite quantité de liquide » en Alsace et en Moselle, tout comme dans les cantons de l’arc jurassien romand (v. diaporama 1 ci-dessous; cliquez sur les images pour les agrandir):

Mosaïque 1. Vitalité et aire d’extension des mots foehn (« sèche-cheveux »), schnäck (« pain-aux-raisins ») et schluck (« gorgée », « petite quantité de liquide ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Attendre sur quelqu’un

Sur le plan de la morphosyntaxe, la locution attendre sur figure également au rang des germanismes les plus probables (en allemand, l’équivalent du verbe attendre se construit avec l’équivalent de la préposition sur, v. les tours warten auf et darauf warten).

Le saviez-vous ? En français, la norme stipule que le verbe attendre se construit sans préposition (on attend quelqu’un ou quelque chose). On utilise toutefois la préposition après (attendre après quelqu’un ou après quelque chose) notamment dans un contexte d’impatience (v. Grévisse & Goosse 2016: §780d).

L’aire du tour attendre sur, cantonné aux régions naguère germanophones de l’Hexagone (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle) et aux districts romands s’agençant le long du Röstigraben en Suisse (v. Figure 1 ci dessous), va dans le sens d’une influence de la syntaxe alémanique.attendre-sur_juxtapose_illus.png

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du tour attendre sur quelqu’un (au sens de attendre après quelqu’un) d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Parallèlement aux régionalismes dont l’origine germanique est assez sûre, il existe un bon nombre de tours pour lesquels l’hypothèse d’une influence de l’allemand ou du néerlandais est envisageable, mais ne constitue pas la seule explication possible.

Tu viens avec?

L’usage absolu de la préposition avec après des verbes de mouvement (comme dans les phrases je vais au cinéma, tu viens avec? ou si tu pars en vacances, tu me prends avec?) est un emploi fort stigmatisé dans l’histoire du français. Rézeau [2007/2016] fait remonter à 1747 le premier signalement de la « faute », sous la plume d’un certain Eléazar Mauvillon, auteur de Remarques sur les germanismes. Ouvrage utile aux Allemands, aux François et aux Hollandais, &c:

Prendre avec. / Cette expression n’est pas Françoise. On ne dit point, par exemple, quand mon père ira à Vienne, je le prierai de me prendre avec; mais, je le prierai de m’y mener (p. 22).

Beaucoup d’auteurs ont vu dans la tournure tu viens avec? le résultat de l’influence des langues germaniques, qui connaissent des emplois analogues (v. all. Kommen Sit mit? > Venez-vous avec?; suisse além. K(ch)unscht (Du) mit? > Viens-tu avec? et néer. Ik ga naar de cinema, wil je meekomen? > Je vais au cinéma, veux-tu venir avec?).

venir_avec_raster_juxtapose_illus.pngFigure 2. Vitalité et aire d’extension du tour tu viens avec ? (dans la phrase « je vais au cinéma, tu viens avec? ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La répartition géographique de venir avec (v. Figure 2 ci-dessus) ne permet pas de douter de l’influence de la syntaxe germanique sur la syntaxe du français. Mais elle n’explique pas tout: rappelons que l’emploi adverbial de la préposition avec est une potentialité inscrite dans le système du français général. L’emploi adverbial de la préposition avec est courant avec des verbes comme « faire » ou « vivre » (« on aime pas ça, mais on fait avec », « ça m’est tombé dessus, mais j’ai pas le choix, alors maintenant je vis avec »). Par ailleurs, de nombreuses occurrences du tour ont en effet été relevées par les auteurs du Bon Usage [16ème éd., §1040]; nous en retranscrivons quelques-unes ci-dessous:

Il a pris mon manteau et s’en est allé avec (Ac. [1694-] 2001, comme fam.).
Ce couteau est trop aiguisé, je me suis coupé avec (Ac. 1986-2001).
Nous possédons de grands titres, mais bien peu avec (MussetBarberine, I, 3).
Les deux boucles de fil de fer […] , il les a reprises, parce qu’elles se rouillaient et qu’il était las de ne rien attraper avec (J. RenardRagotte, Merlin, ii ).
Vite elle arrachait une rose […] et elle se sauvait avec (R. RollandJean-Chr., t. VI, p. 27)

En fait, ce qui différencie les usages littéraires rapportés ci-dessus des usages du Grand Est, c’est la nature du référent. S’il s’agit de référents non-animés (un manteau, un couteau, des morceaux de fil de fer, etc.), l’utilisation nue de la préposition avec est relativement « standard ». S’il s’agit d’êtres animés (des gens, des animaux), le français standard aura tendance à ajouter un pronom après la préposition (« tu viens avec moi », « ils sont partis avec eux »), alors que le français du Grand Est autorisera plus facilement l’absence de régime après la préposition (« tu viens avec », « ils sont partis »).

Un pull brun ou un pull marron?

L’emploi de l’adjectif brun pour désigner la couleur des yeux, d’un pull-over ou d’un quelconque autre objet de couleur marron offre un autre cas de figure tout à fait intéressant. L’aire de l’adjectif brun, qui épouse parfaitement les frontières de la région Grand Est au sens où nous l’avons définie au début de ce billet (v. Figure 3 ci-dessous), laisse penser à une influence des langues germaniques sur le maintien de cet adjectif en français (en allemand, marron se traduit par braun, en néerlandais par bruin):

brun_all.pngFigure 3. Vitalité et aire d’extension de l’adjectif brun pour désigner un pull de couleur marron d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il convient cependant de rappeler que l’usage de l’adjectif brun pour désigner la couleur marron était naguère assez répandu en français. Une recherche effectuée dans la base EuroPresse en 2016* des couples yeux brun(s) et yeux marron(s), dont les résultats sont synthétisés sur la Figure 4, permet de montrer la prédominance de l’adjectif brun en Belgique, en Suisse et au Canada; en France, en revanche, c’est l’adjectif marron qui arrive en tête des usages journalistiques lorsqu’il s’agit de qualifier la couleur d’une paire d’yeux:

graphe_euro_press

Figure 4. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données EuroPresse (1980-2016) par pays (France, Suisse, Belgique et Canada).

Les résultats de notre enquête en ligne n’ont pas permis de déceler un quelconque effet d’âge sur l’usage, en Belgique, en France ou en Suisse, de l’adjectif brun (un modèle de régression avec la réponse brun/marron comme variable dépendante avec l’interaction entre l’âge et le pays des participants comme prédicteur, n’a pas donné de résultats significatifs). Les comptages effectués dans Frantext*, base de données textuelles contenant des textes essentiellement littéraires d’auteurs français publiés à différentes époques, permettent en revanche de mettre au jour les traces d’un changement en cours:

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Figure 5. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données Frantext par tranche de 25 ans (sur la période allant de 1875 et 2000).

On voit sur la Figure 5 que dans la langue littéraire (toujours plus conservatrice que l’usage spontané), l’usage de l’adjectif brun décroît au fur et à mesure qu’augmente l’usage de l’adjectif marron, du moins quand il est question d’yeux.

*La recherche dans les bases EuroPresse et Frantext a été effectuée par Daxingwang PENG, dans le cadre d’un mémoire de Master effectué à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction d’André Thibault.

Un œuf (cuit) dur

Le composé œuf cuit dur pourrait aussi laisser penser à une influence des langues germaniques sur le français (le néerl. hardgekookt ei et l’all. hartgekochtes Ei signifient littéralement dur-cuit œuf). Plusieurs indices laissent toutefois penser que l’allemand ou le néerlandais n’ont rien à voir dans l’existence de la forme œuf cuit dur. On observe en effet que la formule œuf cuit-dur est inconnue dans les territoires naguère germanophones, comme l’Alsace et la Moselle, alors qu’elle jouit d’une certaine vitalité sur un territoire où l’influence de l’allemand est plus difficile à justifier, territoire qui englobe plusieurs départements qui vont de la Lorraine au Rhône, comme on le voit bien sur la Figure 6:

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 Figure 6. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Si la forme œuf cuit dur n’est pas un calque de l’allemand ou du néerlandais, d’où diable peut-elle bien venir? La comparaison entre les participants âgés de 25 ans et moins et les participants âgés de 50 ans et plus nous donne une première piste. On peut voir en faisant glisser la barre verticale sur la Figure 7 ci-dessous (cliquez sur sur ce lien pour afficher la superposition en pleine page) qu’en France, le composé œuf cuit dur, est utilisé dans des proportions significativement plus importantes chez les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans:

Figure 7. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes selon les réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Le fait que la forme soit également en circulation dans les provinces de l’est du Canada (où elle alterne avec le composé « œuf à la coque », qui ne signifie pas, comme en Europe, un œuf cuit pendant trois minutes, mais bien un œuf [cuit] dur, v. les commentaires sous cette publication Facebook), nous donne un second indice.

Dans le fichier lexical en ligne du TLFQ, la forme apparaît trois fois (alors que la forme œuf dur ne donne pas de résultats).

Puisqu’il est peu probable que l’existence de œuf cuit dur au Canada soit un calque de l’anglais hard-boiled egg (qui donnerait, si on rétablit l’ordre des mots du français, œuf bouilli dur ou œuf dur bouilli), la seule explication qui demeure est que la tournure œuf cuit dur s’est exportée avec les premiers colons qui ont peuplé l’Amérique du Nord… au 17e s.! De là, on peut donc penser que tour devait jouir naguère d’une aire d’emploi beaucoup plus large que celle qu’il connaît aujourd’hui dans l’Hexagone (les premiers colons de Nouvelle-France étaient surtout originaires de Normandie, d’Île-de-France et du Centre-Ouest de la France).

Au total, on peut conclure que la forme œuf cuit dur est une forme ancienne du français (ce que les linguistes appellent un archaïsme mais que l’on pourrait aussi tout simplement appeler un maintien) qui subsiste aujourd’hui dans les régions périphériques de la francophonie.

Un cornet pour votre petit pain?

Enfin, il existe de nombreuses spécificités locales du français parlé dans la région du Grand Est dont l’existence ne doit rien aux dialectes germaniques. C’est notamment le cas du mot cornet (qui désigne un sac en plastique ou en papier, v. à ce sujet notre précédent billet), dont l’usage est une extension, à date ancienne, du mot du français général (qui désigne un objet destiné à contenir quelque chose, v. TLFi), connu en Suisse romande ainsi qu’en Lorraine (v. Figure 8):cornet_with_label_all.png

Figure 8. Vitalité et aire d’extension du mot cornet pour désigner un sac en plastique ou en papier, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

C’est aussi le cas de la lexie composée petit pain et de sa variante petit pain au chocolat (Figure 9), concurrents trop souvent oubliés des médiatiques « fights » pain au chocolat ou chocolatine (si vous ne voyez pas de quoi je veux parler, lisez cet article).

petit_pain_au_chocolat_with_label_all.png

Figure 9. Vitalité et aire d’extension de la lexie composée petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs un pain au chocolat ou une chocolatine, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Ici encore, la comparaison de la carte générée à partir des réponses des participants plus jeunes (moins de 25 ans) et des réponses des participants plus âgés (plus de 50 ans, v. Figure 10) fait apparaître que la variante petit pain au chocolat est une dénomination locale qui survit bien dans l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais ainsi qu’en Alsace, mais qui est vieillissante ailleurs dans l’Hexagone (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en pleine page):

Figure 10. Vitalité et aire d’extension de la lexie petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs « pain au chocolat » ou « chocolatine », en fonction des réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Notre collègue Françoise Nore nous fait d’ailleurs remarquer sur Twitter qu’il y a quelques décennies, la forme petit pain au chocolat était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est aujourd’hui (cliquez sur le Tweet pour afficher la discussion):

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Ceci explique sans doute pourquoi Joe Dassin utilise la variante petit pain au chocolat (et non pain au chocolat) dans sa célèbre chanson sortie en 1969:

Si cette hypothèse était correcte, cela voudrait dire que la tournure petit pain au chocolat est l’ancêtre de la variante pain au chocolat. Le langage étant régi par un principe d’économie, la variante sans l’adjectif petit se serait petit à petit propagée sur le territoire (alors qu’ailleurs ce serait la variante petit pain qui aurait été conservée). Se non è vero è ben trovato!

La prononciation du mot vingt

La prononciation du [t] final du mot vingt, ça fait plusieurs fois qu’on vous en parle (la première fois c’était ici, la seconde fois c’était ). On vous disait que ce schibboleth était l’un des plus emblématiques du français du Grand Est, et qu’il était souvent reproduit sur des objets de la vie quotidienne:

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Figure 11. Sondage sur la story de la page Instagram Les cornichons, jeune marque française de déco et d’accessoires basée à Reims.

Les données d’une de nos premières enquêtes nous avaient permis de préciser la répartition géographique de cette prononciation. Nous avions ainsi pu montrer que l’aire de vingt prononcé avec un [t] final épousait parfaitement, comme c’est le cas de brun (v. Figure 3 ci-dessus), les frontières du Grand Est:

vingt_with_label_all.png

Figure 12. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Nous ne sommes pas en mesure de répondre à la question de savoir depuis quand cette consonne se prononce, ni même d’expliquer les raisons qui motivent un tel phénomène. Sur le plan historique en revanche, on peut penser que cette prononciation était naguère beaucoup plus étendue en Europe qu’elle ne l’est aujourd’hui, comme on peut le voir sur la Figure 13 (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en plein écran), qui permet de comparer nos données avec celles de l’Atlas Linguistique de la France (ALF), recueillies à la fin du 19e siècle par E. Edmont, sous la direction du linguiste suisse J. Gilliéron:

Figure 13. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt en français régional à gauche, d’après les Français de nos régions [2015-2018]; aboutissants de VIGINTI où la prononciation de -t final a été maintenue à droite, d’après l’ALF [1902-1906]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La comparaison des deux cartes doit être effectuée avec la plus grande prudence: les données de l’ALF concernent le dialecte, les nôtres le français. Des systèmes différents donc, et il est possible, dans le sud notamment, que la consonne finale ait été prononcée dans les dialectes mais pas en français.

Si on devait conclure…

On l’aura compris: le français du Grand Est dispose de nombreuses spécificités, dont l’existence ne peut pas être imputée à l’influence des dialectes de l’allemand ou du néerlandais. Nous n’avons pu dresser qu’un inventaire relativement restreint de ces régionalismes. Ce billet aura donc bientôt une suite!

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Les cartes ont été réalisées à partir des réponses à différents sondages, conduits depuis 2015 sur le web. Nous avons besoin d’un maximum de participants pour garantir la fiabilité des données. Aussi, si vous avez dix minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à notre dernier sondage! Cliquez ici si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇨🇭; cliquez  si vous venez d’Amérique du Nord 🇨🇦! C’est gratuit, anonyme, ça se fait depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱, et ça nous aide énormément!

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couverture

Les carabistouilles de Macron

Emmanuel Macron raffole des expressions désuètes, régionales ou incongrues. Le magazine Femme Actuelle énumérait certaines des plus marquantes de sa toute première intervention télévisée en tant que Président de la République le 15 octobre dernier (parmi lesquelles les truculents croquignolesque, galimatias, logorrhée, antienne, etc). Lors d’un meeting de sa campagne électorale, il s’était même permis d’employer le mot dégun (qui signifie « personne » dans les dialectes et le français de la région de Marseille, v. notre carte) lors d’un meeting dans la ville phocéenne, provoquant l’ire des twittos.

Ce 12 avril 2018, il vient de récidiver sur TF1 avec le mot carabistouilles, donnant lieu à un pic de recherches inhabituel sur Google et un tout un tas de réactions et de détournements sur Twitter:

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Le mot carabistouilles (synonyme de « mensonges, balivernes ») figurait dans l’un de nos derniers sondages sur les mots et les expressions du français de nos régions.

Nous avons pour cette question collecté les réponses de plus de 7’000 internautes. Nous avons utilisé le code postal de la localité dans laquelle les participants au sondage ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur enfance, et avons comptabilisé le pourcentage de réponses positives par arrondissements en France et en Belgique, par cantons en Suisse. Des modèles statistiques ont ensuite été employés pour obtenir une représentation lisse et continue de la surface de la francophonie européenne, ce qui nous a permis d’obtenir la carte ci-dessous:

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Figure. Pourcentage déclaré d’emploi du mot carabistouilles (au sens de « bêtises, balivernes ») d’après les enquêtes Français de nos régions.

D’après le Dictionnaire des belgicismes, le mot carabistouilles est composé du préfixe cara– (d’origine incertaine) et de bistouille, qui désigne dans les parlers du Nord de la France et du Hainault belge un café arrangé (information tirée du Dictionnaire des Belgicismes). Ceci explique que le mot soit surtout employé en Belgique ainsi que dans les départements des Hauts-de-France et des Ardennes, comme le montre notre carte. Le voile blanchâtre qui recouvre le reste de l’Hexagone signale que le mot jouit, hors de sa région d’origine, d’une vitalité qui n’est pas nulle.

S’il est impossible de dire quand le mot s’est exporté en dehors de sa région d’origine, on ne peut que remarquer, avec Michel Francard, que cette dérégionalisation va de pair avec le fait que les mots et les expressions du français des périphéries ne soient plus vus comme des fautes ou des écarts à la norme.

Pour la petite histoire, le mot carabistouilles figure dans le Larousse depuis 1979 (avec la mention « rég. Belgique », indication que reprend le Wiktionnaire). Il est entré dans le petit Robert en 2008, avec la marque « rég. Nord/Belgique ».

Et on peut se réjouir avec le linguiste que les médias comme les politiciens se les approprient. Sur ce point d’ailleurs, Macron n’a pas innové: comme le rappelle Michel Francard dans son excellent billet, le mot figurait dans l’un des gros titres de l’édition du Monde datée du 2 mai 2017 (et sans guillemets). Pour mémoire, ce n’est pas la première fois qu’un politicien fait usage de ce mot. La première fois, c’était dans la bouche de J.-L. Mélenchon.