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Français de nos régions

La flore des Alpes et du Jura

Dans l’une des enquêtes « Le Français de nos régions« , lancée en partenariat avec l’Observatoire en français de Suisse romande, des linguistes ont proposé à des internautes de répondre à un certain nombre de questions, dont le but était de mieux comprendre qu’elle était la distribution géographique et la vitalité de variantes lexicales dites propres au français que l’on parle en Suisse romande. Plus de 7’000 participants, ayant passé la plus grande partie de leur enfance en Suisse romande ou France voisine, ont pris part au sondage. Les premiers résultats de cette partei de l’enquête commencent à être connus.

La mâche

Sur la première carte ci-dessous, on a cartographié les différentes réponses reçues quant à la question des dénominations de la petite plante comestible que l’on nomme en français commun « mâche », et dont le nom scientifique est Valerianella locusta. Selon la région de laquelle les locuteurs proviennent, cette plante prend des noms différents. Comme le montre la carte 1 ci-dessous, tous les Romands connaissent le mot « mâche ». Toutefois, dans les cantons de l’Arc Jurassien et de Fribourg, les locuteurs emploient également le mot « doucette », alors que dans les cantons de Vaud, du Valais et de Genève, c’est le mot « rampon » qui est le plus souvent utilisé. Dans les deux Savoie, la forme suffixée « ramponnet » est celle qui arrive en tête des sondages, après le mot « mâche ». Autour dYverdon-les-Bains, les participants ont suggéré le mot « trochette » (et sa variante « tronchette »). Quant au syntagme « salade de blé », qui est notamment en usage dans le Midi de la France, il est aussi attesté çà et là en Suisse romande.

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Carte 1. Les dénominations de la valerianella locusta dans le français de Suisse romande et en France voisine.

Les pissenlits

La carte suivante représente la variation dans l’espace romand des dénominations désignant le taraxacum, que l’on connait mieux sous le nom de « pissenlits ». Dans l’enquête, il n’a pas été demandé aux participants de préciser s’ils nommaient de façon différente la fleur de la feuille, aussi il est possible de savoir si les réponses reçues caractérisent l’une ou l’autre partie de la plante. Quoiqu’il en soit, il est intéressant de constater qu’en Romandie, les noms que l’on donne à cette plante changent selon que les participants sont originaires de l’Arc Jurassien (cantons de Neuchâtel, Berne et du Jura) ou du reste de la Romandie (Fribourg, Genève, Valais et Vaud). Alors qu’au Nord c’est le vocable « cramias » (que l’on trouve également orthographié avec un -t final, « cramiats ») qui est préféré par les participants du sondage, c’est plutôt la lexie « dents-de-lion » que les Romands du reste du territoire ont plébiscité. De l’autre côté de la frontière, c’est la forme dérivée de « cramia(t)s », « cramaillots », qui a été le plus souvent choisie, alors que dans la région de Lyon, on trouve quelques attestations éparses du mot « barabans ».

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Carte 2. Les dénominations du taraxacum dans le français de Suisse romande et France voisine.

Le gratte-cul

Sur la troisième et dernière carte sont représentés les différents mots qui désignent le « cynor(r)hodon » (les deux orthographes sont admises), fruit de l’églantier, avec lequel on fait d’excellentes confitures. En France voisine, la forme « cynor(r)hodon » n’est pas connue, alors qu’en Suisse romande, elle est utilisée quotidiennement pour désigner une infusion parfumée (un thé au cynor(r)hodon). De façon intéressante, le terme commun « gratte-cul » connait une variante, dont la distribution est contrainte régionalement. Comme le montre la carte, la variante « gratte-à-cul » n’est pas connue dans les cantons de l’Arc Jurassien, alors qu’elle est fréquente dans le reste de la Suisse romande, comme dans les départements de France voisine (à part dans le sud des départements de l’Ain, du Jura et du Doubs). D’après les résultats de l’enquête, le mot « gousson », que l’on peut trouver dans certains dictionnaires ou glossaires, n’est pas presque pas attesté dans le français de cette région.

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Les dénominations du cynor(r)hodon dans le français de Suisse romande et en France voisine.

Cet article vous a plu? Aidez-nous à compléter nos résultats en participant à l’enquête, cliquez ici pour accéder aux sondages en cours !

Le français parlé dans les Antilles

Notre enquête s’est étendue il y a quelques mois au français dans les Antilles, plus précisément au français d’Haïti d’une part et à celui des Petites Antilles françaises d’autre part (Martinique, Guadeloupe et ses dépendances). Les résultats illustrent bien l’existence de nombreux antillanismes plutôt méconnus en métropole, mais aussi celle de différences parfois assez marquées entre Haïti, indépendant depuis le début du XIXe siècle, et les Départements d’Outre-Mer (DOM), ceux-ci s’étant trouvés en contact ininterrompu avec la métropole jusqu’à nos jours.

Chaque trois mois…

Le français scolaire ne connaît que la structure distributive tou(te)s les + adjectif numéral + (nom désignant une durée) ; on dira par exemple tous les trois mois, toutes les deux semaines. Or, de nombreuses régions francophones connaissent aussi une structure équivalente mais pas entièrement acceptée par la norme : il s’agit de la tournure chaque + adjectif numéral + (nom désignant une durée) ; cf. chaque trois heures, chaque deux mois, etc. Seules des enquêtes à grande échelle permettront de révéler la pénétration réelle de cet emploi dans l’usage des francophones ; quoi qu’il en soit, dans la Caraïbe, on constate que les deux structures se distribuent de façon à peu près égale en Haïti, alors que les DOM préfèrent de loin la tournure du français normé :

mois

Cela est peut-être dû à un contact plus intense avec la norme du français écrit de métropole, largement diffusée par le biais de l’école, des médias et des nombreux Métropolitains présents sur place.

Billes, marbres et caniques…

Le mot billes pour désigner les petites sphères avec lesquelles jouent les enfants est d’apparition relativement récente en français (1829, dans le dictionnaire de P.C.V. Boiste). On disait auparavant marbres, du nom de la matière dont certaines de ces petites boules étaient faites. Si en métropole le type marbres s’est effacé au profit de billes, ce n’est pas le cas en Haïti, où les réponses des enquêtés se partagent presqu’à égalité :

billes

Dans les DOM, le mot de métropole domine largement, mais près de 20% des sondés se souviennent de marbres (et de son diminutif tit-marbres) ; un tout petit pourcentage a même répondu caniques, un normandisme passé au Canada et dans les Antilles à l’époque coloniale.

Le « factitif » et sa syntaxe…

Dans le français de la plus grande partie des francophones, le factitif se construit comme suit : ils font entrer les invités (l’auxiliaire faire étant directement antéposé au verbe). Or, dans les Antilles, on relève en plus de l’ordre canonique un autre ordre qui est propre au français de cette région : il font les invités entrer (ici, l’auxiliaire est séparé du verbe par le complément qui vient s’intercaler entre les deux). Reconnue par plus d’un tiers des répondants haïtiens, la structure a même eu la préférence chez près de 60% des participants originaires des Petites Antilles. Il faut dire qu’elle est soutenue par l’existence d’une construction analogue dans les créoles antillais :

factitif

Bref…

On peut donc dire en résumé que le français dans les Antilles comporte, entre autres, des particularismes qui s’expliquent tour à tour comme des archaïsmes, des créolismes ou des importations de régionalismes métropolitains, plus ou moins présents selon qu’on se trouve en Haïti ou dans les départements français d’outre-mer. Nous soulignerons dans nos prochains billets d’autres catégories lexicales, telles que des amérindianismes, des africanismes, des hispanismes ou de pures innovations du français local. Vous pouvez toutefois continuer à nourrir cette enquête, en cliquant ici. Plus nous obtiendrons de réponses, plus les résultats seront probants. Merci à l’avance pour votre aide !

La « serpillière »

Il y a près d’un an, nous vous présentions les premières cartes issues de la première enquête « le français de nos régions« . Nous avions choisi de présenter les dénominations régionales les plus fréquentes du morceau de tissu épais que l’on utilise pour nettoyer les sols, et que l’on appelle français commun « serpillière » (cliquez ici pour accéder au billet). Nous avions aussi promis une mise à jour, la voici.

La carte ci-dessous a été produite à partir des réponses de près de 12’000 participants francophones ayant passé une grande partie de leur enfance en Belgique, en France ou en Suisse. Elle représente la répartition géographique de plus d’une dizaine de termes:

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Les dénominations de la « serpillière » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Comme on peut le voir, seuls les mots « serpillière » et « chiffon » n’ont pas une distribution spatialement contrainte dans la francophonie d’Europe. Tous les autres termes sont propres à une région (plus ou moins grande). Examinons-les les uns à la suite des autres…

Torchon, wassingue, loque

On commence avec le Nord de la francophonie d’Europe, qui inclut la Belgique, la région que l’on nommait naguère Nord-pas-Calais, la Picardie et les Ardennes. Sur ce petit territoire, trois principaux termes sont en usage, comme le montrent les trois cartes suivantes :

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 Répartition et vitalité des termes « torchon », « wassingue » et « loque » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou par province (BE) est élevé.

En Belgique, ce sont le terme « torchon » est connu de toute la communauté Wallonie-Bruxelles, alors que le terme « loque » y est moins fréquent : il est surtout connu dans la province du Luxembourg. En France, c’est dans les Ardennes et les départements voisins que l’on pourra entendre ce mot.

Bâche

Un peu plus au sud-ouest du Nord de la francophonie, on trouve le mot « bâche »:

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Vitalité et répartition du terme « pièce » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département.

Patte, panosse

Dans le domaine où l’on parlait des dialectes francoprovençaux, c’est le mot panosse qui est le plus fréquent. Sur ce territoire, on connait également le mot « patte », qui occupe une aire plus large (il est néanmoins étrangement inconnu dans les départements de la Drôme, de l’Ardèche et de l’Isère – du moins avec le sens de « serpillière »).

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Répartition et vitalité des termes « panosse » et »patte » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou par canton (CH) est élevé.

Pièce

Dans le Sud-Est de la France, c’est le terme « pièce » qui est le mot régional désignant la serpillière qui arrive en tête du sondage :

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Vitalité et répartition du terme « pièce » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département.

 

Cinse

A l’Ouest du territoire, le mot « cinse » est celui qui est le plus utilisé par les participants de notre enquête:

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Vitalité et répartition du terme « cinse » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département.

Toile

Enfin, au Nord-Ouest de la France, c’est le mot « toile » qui a été plébiscité :

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Vitalité et répartition du terme « toile » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département.

Le saviez-vous ?

La plupart des aires des mots régionaux désignant la « serpillière » calquent les aires des mots correspondants en patois. La numérisation des données des atlas dialectaux  est en cours, et cela fera l’objet d’un nouveau billet.

NB:

Les cartes présentées sur ce billet ne reflètent pas la totalité des dénominations de la serpillière dans les français régionaux. Nous n’avons pas recueilli d’attestation pour les mots « peille », « gueille », « lave-pont » ou « emballage ». Pour participer aux enquêtes, c’est par ici.

Nareux et clencher

Dans un billet récent publié sur le site y’a pas le feu au lac,  la blogueuse Kantu (une expat’ suisse en France)  fait état de quelques régionalismes du français de Lorraine, tout en précisant que parmi ceux-ci, certains sont employés en dehors de la Lorraine. Nombreux des mots mentionnés sur son blog étaient présents dans les enquêtes du projet le français de nos régions. Nous faisons le point dans ce billet sur deux d’entre eux.

(Être) nareux

D’après le Dictionnaire des Régionalismes de France (DRF, p. 701), l’adjectif nareux (ou sa variante néreux) qualifie une personne « difficile sur la nourriture et tout ce qui touche la propreté de la table; qui éprouve facilement du dégoût ». D’après le DRF, ce mot serait un dialectalisme (c’est-à-dire un mot emprunté aux patois), et serait essentiellement employé dans le Nord-Est de la France. Le Dictionnaire des Belgicismes (DicBel) mentionne également que le terme est usité dans les provinces de Namur et du Luxembourg.  La carte générée à partir des 9’000 réponses obtenues pour l’enquête Euro-2 (cliquez sur ce lien pour y participer) livre des résultats en accord avec ceux du DRF et du DicBel :

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Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué utiliser le mot nareux. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Clencher

Comment nommez-vous « l’action de fermer une porte » ?  Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous (qui est remarquablement similaire à celle que l’on trouve dans le DRF, p. 274 en ce qui concerne l’Hexagone), c’est le terme clencher que les participants originaires de Lorraine et de Normandie ont choisi quand ils ont pris part à l’enquête Euro-1 (cliquez sur ce lien pour participer). Notons que l’on retrouve ce type lexical en Belgique (sous la variante clinche, d’après le DicBel).

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Pourcentage de participants à l’Enquête Euro-1 ayant indiqué utiliser le mot clencher. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Terminons en soulignant que le mot « clencher »est également employé au Québec, où il a été importé par les colons Normands au XVIIe siècle (comme le souligne à juste titre Kantu dans son billet).

Pour participer aux enquêtes et nous aider à compléter notre connaissance sur la variation géographique du français dans l’espace, cliquez sur ce lien !

Des mots occitans

Dans un précédent billet, nous vous parlions de l’entrée dans le dictionnaire du mot dégun, qui signifie « personne ». Dans des billets plus anciens, nous avions aussi vu que les francophones du Sud-Ouest avaient des façons bien particulières de nommer le « sac plastique avec lequel on fait ses commissions » (voir le billet) ou la viennoiserie fourrée d’une barre de chocolat (que l’on nomme en français commun pain au chocolat, voir ce billet). Ce billet est consacré aux mots empruntés à l’occitan, et plus spécialement à l’un de ses nombreux dialectes.

Péguer

Nous commençons avec le mot péguer (passé en français via l’occitan pegar), qui signifie « coller légèrement ». Ce mot n’a pas d’équivalent en français commun, si bien qu’il est connu par une grande partie de la population interrogée (avec mon frère, quand on était petits et qu’on renversait du sirop ou du coca sur le sol, notre mère qui a passé une partie de son enfance dans l’Aveyron criait de faire attention, car ça allait « péguer »). On remarque toutefois que c’est surtout sur une large frange méditerranéenne que ce régionalisme est employé :

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Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué utiliser le mot péguer. les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Escagasser

Un autre terme qui n’a pas d’équivalent en français standard, et que l’on utilise comme synonyme « d’abîmer » (ou de « taper sur les nerfs », d’autres sens sont aussi connus) : escagasser. Emprunté au provençal lui aussi (on reconnait la racine caga), ce mot occupe la même aire que péguer, bien que les pourcentages de vitalité soient plus faibles d’un département à l’autre :

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Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué utiliser le mot escagasser. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Mamé(e), mamet(te)

Enfin, nous terminerons avec la série mamé(e), mamet(te), un terme affectif qui désigne la « grand-mère ». Contrairement aux deux termes précédents, ces termes empruntés à l’occitan ont une aire d’emploi plus restreinte, puisqu’ils sont surtout connus dans les départements du Gard, de l’Hérault et du Vaucluse :

mamé

Connaissez-vous ces mots, les employez-vous dans vos conversations quotidiennes ? Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions de nos régions, et faites suivre autour de vous !

 

Dégun

Le mot dégun, , qui signifie personne (comme dans l’expression il y a dégun), vient de faire une entrée remarquée dans la nouvelle édition du Petit Robert:

D’après le Dictionnaire des Régionalismes de France (Rézeau 2001), le mot a été emprunté à date récente au dialecte provençal. Il serait emblématique du parler de Marseille et du Sud-Est, si l’on en croit ce post de la ville de Marseille:

L’enquête « le français de nos régions« , à laquelle près de 10’000 participants ont répondu, nous a permis de préciser l’aire d’extension de ce terme. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, le mot est bien attesté dans le Sud-Est, mais il est également employé dans le Sud-Ouest et sporadiquement au-delà.

dégun
Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué utiliser le mot dégun. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Utilisez-vous le mot dégun ? Qu’en est-il des autres mots régionaux ? Aidez-nous à compléter notre atlas en participant à l’une de nos enquêtes sur le français de nos régions (cliquez ici pour accéder aux liens des enquêtes).

Le canton de Vaud

Pour un étranger, l’accent romand le plus emblématique est celui du canton de Vaud. Dans ce billet, nous nous intéressons à des deux spécialités du français parlé dans ce canton.

La mouillure des finales féminines

Sous cette appellation un peu barbare, on désigne la prononciation finale -éye des mots qui se terminent en -ée, les mots comme dictée, journée, prononcés dictéye, journéye. Pour distinguer le masculin du féminin, le français de Suisse romande oppose les voyelles brèves (mangé [e]) et les voyelles longues (mangée [e:]), comme on le faisait en français parisien jusqu’au 19ème siècle (c’est aussi la règle dans la plupart de nos patois francoprovençaux). Parfois , il arrive que cet allongement provoque une diphtongaison de la voyelle, c’est-à-dire l’apparition d’un [j] final [e:j]. Aujourd’hui, si cette particularité survit fort bien dans le canton de Vaud, elle demeure assez vivante dans le canton de Genève, et est attestée dans toutes les localités périphériques du canton de Vaud. C’est du moins ce que montre la carte ci-dessous:

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Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué prononcer journée, dictée avec un e mouillé, c.-à-d. journéye, dictéye. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Comment expliquer le maintien d’un tel phénomène ? Une des hypothèse serait que cette prononciation continue de se transmettre sous l’influence des instituteurs, qui se servent de cet indice dans les dictées, pour sensibiliser les élèves aux règles d’accord.

Le ça ‘vaudois’

Une autre particularité, qui touche non pas à la prononciation cette fois-ci, mais à l’ordre des mots, concerne le ça dit ‘vaudois’, un ça que l’on peut entendre dans des phrases comme : il veut ça manger, il ça prend. En français standard, l’équivalent de ces phrases serait : il veut manger ça ; il prend ça. La carte ci-dessous, générée à part des résultats des enquêtes « le français de nos régions », nous permet de préciser l’aire d’extension de ce phénomène syntaxique. Sans surprise, c’est dans le canton de Vaud que l’usage de ce ça « exotique » est le plus fréquent. Mais on peut l’entendre également dans le canton de Fribourg, et plus sporadiquement ailleurs:

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Pourcentage de participants aux enquêtes Euro-1 et ANJ ayant indiqué utiliser le ça antéposé, comme dans la phrase je ça montre. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Selon toutes vraisemblance, l’existence de ce ça serait due à une interférence avec les patois locaux. Dans le patois du canton de Vaud,  le pronom cein (équivalent de notre ça), se place avant le verbe (on m’a cein contâ – on m’a ça raconté ; on pâo pas cein dèvortolyî – on ne peut pas ça détortiller, exemples tirés de l’ouvrage Le patois vaudois de Reymond & Bossard, 1982). La règle du patois aurait été adaptée en français, et aujourd’hui la forme continue d’exister.

Faites-vous partie des gens qui utilisent ces expressions? Dites-le-nous en participant à l’une de nos enquêtes !

Des germanismes

Les français régionaux regorgent de mots empruntés à d’autres langues ou dialectes. Dans ce billet, nous nous intéressons aux germanismes, c’est-à-dire aux mots empruntés à l’allemand ou à l’un des nombreux dialectes alémaniques.

Les enquêtes « Le français de nos régions » nous ont permis de montrer, sans surprise, que c’est surtout sur la frange orientale de la région Alsace-Lorraine et en Suisse romande que le pourcentage de mots d’origine germanique employés était le plus élevé, bien que ces deux territoires ne connaissent pas la même situation linguistique (en Suisse romande, les dialectes germaniques ne constituent pas des substrats, contrairement aux départements du Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, où le français a été une langue seconde pour de nombreux locuteurs jusqu’à il y a peu). De façon plus intéressante, les résultats ont révélé des distributions différentes des mots entre ces deux régions.

foehn

Commençons avec le terme « foehn », qui désigne ce qu’on appelle en français standard un « sèche-cheveux ». D’après le Dictionnaire Suisse Romand [ci-après DSR] et le Dictionnaire des Régionalismes du Français d’Alsace [ci-après DRFA], ce terme aurait été emprunté à l’allemand Föhn, qui désigne à l’origine un vent chaud venu du sud (c’est d’ailleurs dans ce sens que la plupart des francophones utilisent ce terme) mais qui est aussi utilisé métaphoriquement pour désigner le sèche-cheveux. D’après notre enquête, le terme jouit d’une vitalité plus élevée en Suisse romande que dans les départements du Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, en Suisse romande, le terme est employé par plus de 90% des participants, alors que dans les départements à substrat germanique de la France, ce pourcentage tombe à 50%.

foehn
Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué employer le mot foehn pour désigner un sèche-cheveux. Les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

shlappe

La carte suivante présente le pourcentage d’emploi du mot « shlappe », que l’on emploie pour désigner ce qu’on appelle en français standard des « chaussons » ou plus familièrement des « pantoufles ». La carte montre que ce terme est connu et employé en France comme en Suisse mais, contrairement à ce que l’on a pu voir pour foehn, c’est dans les départements français limitrophes de l’Allemagne que le pourcentage d’utilisation de ce mot est le plus élevé. Notons que le terme connait de nombreuses variantes (schloppe, schlops, schlaps, schlarps, etc.). Elles ne sont pas représentées sur la carte ci-dessous.

schlappe
Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué employer le mot schlappe (ou l’une de ses variantes) pour désigner les chaussons. les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

schluck 

Le troisième et dernier terme, « schluck » (prononcé « schlouk »), vraisemblablement emprunté au suisse allemand en Suisse (DSR) et à l’alsacien en France (DRFA), connait une distribution dans l’espace différente de ce que nous avons pu observer pour les termes « foehn » et « schlappe ». Comme le montre la carte ci-dessous, le terme jouit d’une aire d’usage assez vaste dans l’Est de la France, bien qu’il soit plus utilisé dans les départements jouxtant l’Allemagne que dans les autres départements de la région Alsace-Lorraine. En Suisse romande, comme le signale le DSR, le terme est connu partout, mais c’est surtout dans les cantons de l’Arc Jurassien (Berne, Jura et Neuchâtel) que le terme est employé :

schluck
Pourcentage de participants à l’enquête Euro-2 ayant indiqué employer le mot schluck pour désigner une gorgée. les points représentent les codes postaux de la localité d’enfance des participants.

Du travail reste à fournir pour expliquer ces différences de distribution. Pour ce faire, une étude plus complète des aires d’emploi des mots du français régional empruntés à l’allemand ou aux dialectes germaniques doit être entreprise. Vous vivez en Suisse romande, en Alsace ou en Lorraine ? Aidez-nous en répondant à cette nouvelle enquête, consacrée aux germanismes.

Enquêtes : les consonnes, les germanismes et les antillanismes

Vous avez été près de 50’000 personnes à avoir pris part à nos enquêtes (la plus ancienne a été lancée le 15 mai 2015). Merci !

Nous avons concocté trois nouvelles enquêtes, qui visent des domaines très ciblés:

La prononciation des consonnes finales de mot (Europe)

Prononcez-vous le -t final du mot vingt, ou le -s final du mot moins ? Jetez un œil aux résultats ici, participez à l’enquête en cliquant ici !

La prononciation des voyelles (Europe)

Faites-vous la différence quand vous parlez entre la paume de la main et la pomme que l’on mange ? distinguez-vous à l’oral le féminin du masculin pour des mots comme nu/nue, lit/lie ou dicté/dictée ? Cliquez sur ce lien pour participer à l’enquête !

Les germanismes du français (Alsace/Lorraine, Suisse romande)

« le fatre a schlagué le katz avec un chteucre ! » – Ces mots vous disent-ils quelque chose ? Jetez un oeil aux premiers résultats ici, participez à l’enquête en cliquant ici !

Le français parlé dans les Antilles 

Lancée avec la collaboration d’André Thibault (Université Paris Sorbonne), cette enquête vise à mieux comprendre quelles sont les spécificités lexicales, syntaxiques et phoniques du français parlé  en Haïti,  en Martinique et en Gaudeloupe. Cliquez ici pour participer !

Pour participer aux anciennes enquêtes, c’est cliquez sur ce lien.

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