Quel français régional parlez-vous?

Le français de nos régions vous intéresse ? Vous avez 10 minutes devant vous, et vous voulez nous aider à mieux comprendre comment voyagent les mots et expressions locales? Cliquez sur l’un des liens ci-dessous!

🌍 Vous êtes originaires d’Europe? 

👉Edition Europe (Belgique, France et Suisse) [11e édition, septembre 2019]

🌎 Vous avez passé la plus grande partie de votre jeunesse en Amérique?

👉 Edition Canada [5e édition, janvier 2019]

🌏 Vous avez passé la plus grande partie dans des pays ou territoires d’outre-mer?

  👉 Edition français des Îles [1e édition, août 2019]

🌍 Vous avez passé la plus grande partie de votre jeunesse au Maghreb (Algérie, Tunisie ou Maroc)?

👉 Edition Maghreb [1e édition, juillet 2019]

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📚🗺️ Du blog à l’atlas! 

Retrouvez les cartes commentées dans l’Atlas du français de nos régions, paru le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (chez tous les bons libraires, sinon en ligne ici ou ) :

couverture

Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 2: le canton du Valais (CH)

Dans ce deuxième épisode de notre série consacrée aux rapports entre les dialectes galloromans et le français que l’on parle de part et d’autre des Alpes franco-suisses (le premier était dédié aux dénominations des animaux), nous présentons les résultats d’une enquête conduite entre 2017 et 2018 visant à documenter les particularités du français des districts de l’ouest du canton du Valais, en Suisse romande.

Figure 1. A gauche, le Valais romand à l’échelle de la francophonie d’Europe. A droite, zoom sur le Valais romand, où les frontières en grisé délimitent des districts francophone du Valais, celles en traits noirs pleins et fins les frontières entre les cantons de Romandie et celles en traits pointillés les frontières entre la Suisse, la France et l’Italie. La zone en grisé plus clair sur le bord droit de la carte correspond à la partie germanophone du Valais.

Ce billet est le fruit d’une collaboration avec Nancy Vouillamoz, valaisanne et auteure d’un mémoire sur le français d’Isérables (rédigé en vue de l’obtention d’un Master en linguistique française à l’université de Fribourg). Il présente sous une forme légèrement remaniée certains des résultats du premier volet d’une recherche dédiée aux emprunts du français aux parlers valaisans, publié dans le n°170 de L’Ami du patois (septembre 2018, pp. 24-29) édité par la Fondation Bretz-Héritier, puis présenté sous la forme d’une communication orale à la XXIXe édition du Congrès International de Linguistique et de Philologie Romane à Copenhague du 1er au 6 juillet 2019. Les résultats du second volet de ce projet seront exposés à l’occasion du colloque Dialectologie francoprovençale, 50 ans après, qui se tiendra du 6 au 8 novembre 2019 à l’université de Neuchâtel. Si vous êtes valaisan, vous pouvez nous aider en participant au second volet de notre enquête.

Comme le montre la carte ci-dessous, le Valais est l’un des cantons les plus isolés de la Suisse romande sur le plan géographique. Traversé par le Rhône, il est bordé de part et d’autre de hautes montagnes, que l’on ne peut franchir que par des tunnels ou par des cols. La seule route de plaine qui permet d’accéder à la vallée se situe au nord-ouest du canton, à frontière avec le canton de Vaud.

Figure 2. Représentation en dégradé de couleurs permettant de situer les zones les plus élevées (en rouge vif), et les zones les plus basses (en vert foncé). Les frontières internes au Valais délimitent les districts. Les données pour les valeurs des reliefs ont été téléchargées sur SRMT data.

À l’intérieur du canton, certains villages de montagne sont demeurés longtemps isolés des localités de la plaine. Par exemple, le village d’Isérables n’a été relié aux localités bordant le Rhône par un téléphérique qu’en 1942. Il fallut attendre 1966 pour qu’une route soit construite (avant cela, il n’existait que des chemins muletiers).

source: Wikipédia.

Sur le plan linguistique, le Valais romand constitue l’une des régions des Alpes où les parlers francoprovençaux se sont le mieux maintenus. Le relatif isolement du canton et la géographie particulière de ses villages peut expliquer cette situation singulière, mais ce n’est pas là la seule raison. Le fait que le canton n’ait pas été converti lors de la Réforme protestante a entraîné une pénétration plus tardive du français à l’intérieur de ces terres (pour lire la Bible, il fallait comprendre le français). Dans les cantons de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, de confession protestante, l’usage des patois a commencé à décliner bien plus tôt.

Nous ne disposons pas de sources fiables sur la pratique du patois à la maison à l’heure actuelle. On sait toutefois que les personnes nées au début du siècle ont acquis le patois avant d’apprendre le français, et que celles qui sont nées avant 1950 – notamment celles qui sont originaires des villages de montagne – parlent encore le patois couramment. Depuis quelques années, la politique linguistique du canton favorise l’apprentissage des parlers locaux et leur mise en valeur (vous trouverez plus d’infos sur le site de la fondation du patois). À part dans certains villages comme Évolène, le patois n’est presque plus parlé par les jeunes Valaisans (Kantutita du blog yapaslefeuaulac a consacré un podcast à ce parler).

La cohabitation prolongée des deux systèmes – patois et français – a donné naissance à de nombreux phénomènes d’interférence, dans un sens comme dans l’autre. Les traces que les patois ont laissé dans le français demeurent relativement mal connues.

La première cacologie (recueil recensant les « fautes » ou les « écarts » de la langue locale par rapport à la norme française de référence) dédiée à une variété de français en Suisse romande remonte à 1691. Elle visait à répertorier les particularités du français que l’on parlait alors à Genève (vous pouvez y accéder ici). Des ouvrages de la même trempe seront publiés par la suite (pour en savoir plus, lisez cet article), les uns seront consacrés au français du canton de Vaud (Develey 1808), de Genève (Gaudy 1827), de Fribourg (Grangier 1864) et de Neuchâtel (Bonhôte 1867). Il n’existe aucun ouvrage de ce genre pour le français valaisan.

Dans nos recherches, nous cherchons à combler ce déficit.

Méthode

Pour documenter les traces qu’ont laissées les patois dans le français du Valais, nous avons lancé une enquête en ligne entre octobre 2017 et mai 2018.

Les enquêtes se poursuivent! Cette première enquête valaisanne a permis de mettre le doigt sur des phénomènes intéressants, et dont l’existence n’avait jamais ou guère été documentée dans la communauté des chercheurs travaillant sur le français de Suisse romande. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques nouvelles questions. Il suffit pour cela de disposer de 5 minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder au questionnaire!

Dans un premier temps, les internautes qui ont pris part à notre enquête devaient fournir quelques informations nous permettant de contextualiser les résultats (année de naissance, sexe, localité dans laquelle ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, pratique du patois, etc.). Ils étaient ensuite invités à répondre à quelques questions portant sur le vocabulaire (comment appelez-vous tel ou tel objet?), l’ordre et le choix des mots dans la phrase (quelle expression utilisez-vous pour décrire tel ou tel état ou telle ou telle action?) et enfin la prononciation (comment prononcez-vous ce mot-ci ou ce mot-là?). Pour faciliter le traitement des données, les participants devaient cocher dans une liste de réponses possibles la ou les réponses correspondant le mieux à leur usage.

Les données ont été stockées dans un tableur, et géocodées semi-automatiquement à l’aide de l’outil ezGeocode. Au total, nous avons travaillé à partir des réponses de près de 1.270 Valaisans, qui se répartissent de la façon suivante (cliquez sur la carte pour l’agrandir):

Figure 3. A gauche, nombre des participants en fonction des districts où ils ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse. A droite, nombre de participants en fonction de la localité (déterminée sur la base du code postal) où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse .

Sur la carte ci-dessus, on peut voir que notre enquête a permis de couvrir le territoire de façon relativement uniforme, même si les districts de l’ouest du canton (Conthey et Saint-Maurice, avec 30 et 27 participants, respectivement) sont moins bien représentés que les autres (avec un minimum de 60 internautes pour Hérémence et un maximum de 590 internautes dans le district de Martigny). Soulignons qu’avec 252 participants, le village d’Isérables est extrêmement bien représenté (le village totalisait en effet 883 habitants en 2008).

Note sur la confection des cartes: Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des librairies raster, ggplot2 et ggsn. Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à contacter l’auteur!

De cette façon, nous avons pu calculer, pour chacune des réponses aux questions de notre enquête, le pourcentage d’usage de telle ou telle réponse par commune. Nous avons alors reporté les résultats sur un fond de carte vierge, en faisant varier les teintes des points en fonction des pourcentages. Ainsi, plus la couleur d’un point est claire, plus le pourcentage d’utilisation de la forme est élevé, et inversement. Enfin, pour éviter les effets de distorsion dues au trop faibles effectifs, nous avons exclu les localités pour lesquelles nous avons comptabilisé moins de cinq observateurs.

Quelques mots de patois passés en français

L’enquête s’ouvrait par des questions portant sur le vocabulaire de la vie de tous les jours.

Ronquer

La première question avait pour but d’obtenir des informations sur l’usage du verbe ronquer. Elle était formulée de la question suivante : « Dans votre usage, ronquer son jardin signifie… » et assortie des choix de réponse: (i) arroser son jardin, (ii) tourner son jardin, (iii) semer son jardin et (iv) je n’emploie pas ce verbe. Les participants ont en majorité répondu « tourner son jardin » (qui était la « bonne » réponse, les autres sens n’existant pas) ou « je n’emploie pas ce verbe »:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension du verbe ronquer, au sens de « tourner (son jardin) ».

Les résultats montrent que le mot est connu un peu partout, avec des pourcentages qui dépassent rarement les 20%, mis à part dans les communes d’Isérables (60%) et d’Orsières (52%).

Il cramotze

La seconde question visait à documenter la vitalité de la tournure impersonnelle il cramotze (ou ça cramotze), qui permet de rendre compte de la chute d’une neige faible et humide. La question était posée de la façon suivante: « Dehors une neige faible et humide commence à tomber, vous dites qu’il… ». Elle était suivie des réponses: (i) neigeotte, (ii) neige, (iii) mélange, (iv) cramotze, (v) autre (précisez).

Figure 5. Vitalité et aire d’extension du tour il cramotze, au sens de « il tombe une neige faible et humide ».

Les résultats indiquent que le tour il cramotze est essentiellement connu dans le français des communes voisines d’Isérables (46%), à savoir: Nendaz (37%), Riddes (30%) et Veysonnaz (22%).

Métère

La troisième question portait sur l’utilisation du substantif métère, au sens de « pomme de terre ». Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, l’aire d’extension de ce mot est relativement réduite à l’échelle du Valais romand: elle ne semble employée que dans le français que l’on parle à Isérables (52%) et Riddes (40%), alors que Veysonnaz atteint 12%:

Figure 6. Vitalité et aire d’extension du substantif métères, comme synonyme de « pomme-de-terre, patate ».

Pour essayer de comprendre l’origine de cette forme, nous avons pensé qu’il était utile de jeter un œil aux données de l’Atlas Linguistique de la France (ALF), mis au point par le linguiste suisse Jules Gilliéron avec la collaboration d’Edmond Edmont.

L’Atlas Linguistique de la France est un ouvrage unique et précurseur dans le domaine de la dialectologie. Publié entre 1902 et 1910, d’abord sous forme de fascicules, puis sous la forme de volumes (13 au total), il comprend plus de 2000 cartes, générées à la suite du dépouillement d’autant de questions. Ces données ont été récoltées par E. Edmont, à la suite d’interviews qu’il a réalisées avec des témoins rencontrés au fil de son périple aux quatre coins de la France et de ses « satellites linguistiques » (Wallonie, Suisse romande, îles Anglo-Normandes et vallées transalpines), périple qui a duré quatre ans (entre 1897 et 1901). L’ensemble des cartes numérisées peut être consulté sur ce site.

La carte ci-dessous montre qu’au début du siècle précédent, en Valais, il existait deux grands types de formes pour désigner ce tubercule. En bleu, les représentants du type « pomme de terre » (qui se présentent sous des formes différentes en raison des aléas de l’évolution phonétique). À gauche, comme dans une large partie du domaine galloroman méridional (v. carte ALF 1057), les formes se rattachent toutes à un étymon germanique kartoffel (tartouffe, truffe, triffle, v. FEW t. 13, 2, p. 385b, mot sur lequel on s’est appuyé pour dénommer le désormais célèbre plat savoyard tartiflette).

Figure 6bis. Les dénominations de la « pomme de terre » dans les dialectes galloromans du Valais et alentours au début du 20e s., d’après l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente une localité enquêtée.

A la lumière de cette carte, on peut faire l’hypothèse que métère est la forme correspondant à « pomme de terre » dans le patois parlé à Isérables et aux alentours, la première syllabe du composé ayant sauté, comme c’est le cas de la forme relevée au point 978 qui correspond à Nendaz (forme tèré sur la carte), et que cette forme s’est maintenue dans le français local. L’enquête n’a pas permis de vérifier systématiquement si les autres types (pommettes, truffe, etc.) étaient encore en usage, mais certains internautes nous les ont signalées.

Bertz

Enfin, la quatrième question de la première partie de l’enquête concernait l’adjectif bertz, qui signifie « tordu ». Comme on peut le voir, bertz jouit d’une vitalité également assez forte à Isérables (43%; ailleurs, les pourcentages ne dépassent jamais 20%):

Figure 7. Vitalité et aire d’extension de l’adjectif bertz, comme synonyme de « tordu ».

Sur le plan étymologique, bertz vient du patois bèrtso, un mot relativement polysémique, et naguère connu dans l’ensemble des patois de Suisse romande, pour qualifier une personne dont les dents sont tordues ou manquantes.

L’adjectif berche, de même origine, est mentionné par William Pierrehumbert dans son Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse romand comme un régionalisme de Suisse romande connu également en Pays de Savoie. Comme en patois, l’adjectif berche s’applique à des personnes qui présentent différentes sortes de problèmes au niveau de leur mâchoire, ou des outils qui sont mal en point.

Par analogie, l’adjectif s’applique également à des outils dont il manque des dents, ou qui sont ébréchés. En Valais plus spécifiquement, bèrtso permet de qualifier quelque chose qui présente un aspect défectueux, anormal (pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire cet article du GPSR).

Quoi t’as dit?

Jusqu’à présent, on a parlé de mots de patois passés en français, sous des formes plus moins modifiées. Il existe d’autres phénomènes d’interférence, moins transparents, et que les linguistes appellent des « calques ». Ces calques concernent surtout la construction des phrases.

>> LIRE AUSSI: le « y » savoyard, laissez-moi vous y expliquer

De nombreux locuteurs, particulièrement ceux établis dans le centre du Valais romand, à Isérables et Riddes (ailleurs les pourcentages ne sont toutefois pas nuls), ont avoué utiliser la tournure interrogative « Quoi t’as dit? » pour demander à quelqu’un de répéter ce qu’il vient de dire:

Figure 8. Vitalité et aire d’extension du tour Quoi t’as dit? au sens de « Qu’est-ce que tu as dit? ».

Pour comprendre l’origine de cette formule, il faut savoir que dans les patois valaisans, le mot interrogatif que et le mot interrogatif quoi ont la même forme. Ainsi, dans les patois du Valais, le même mot est utilisé à la fois comme équivalent des mots que et quoi en français. On peut se reporter aux données de la carte 7130 de l’Atlas linguistique audiovisuel du francoprovençal valaisan (ALAVAL), dont nous reproduisons une copie ci-dessous:

Figure 9. Carte 7130 d’ALAVAL: « la question partielle ‘que’: forme et ordre des mots ». Cliquez ici pour accéder à la carte, aux données et aux commentaires.

Quand les patoisants se sont mis à parler français, ils ont sélectionné la forme quoi et l’ont utilisée en lieu et place de que. Ceci explique pourquoi il est encore aujourd’hui possible d’entendre dans le français local des formes comme quoi t’as dit, quoi t’as mangé, quoi t’as acheté, etc., même dans la bouche de ceux qui ne parlent pas le patois.

L’expression d’un déplacement ou d’une direction

Sur le plan géographique, le canton du Valais, comme les régions environnantes de Suisse, de France et d’Italie, est composé de vallées sur les bords desquelles s’alignent des villages souvent établis sur des terrains en pente. Le caractère dénivelé de ces localités est à l’origine de l’existence d’expressions déictiques qui sont propres aux parlers alpins.

Le point le plus bas du village d’Isérables se situe à 426 mètres au-dessus de la mer, et le point le plus haut culmine à 1100 mètres d’altitude. Cette situation géographique particulière est à l’origine de nombreux stéréotypes sur la commune (on dit par exemple que le village est si pentu qu’il faut y ferrer les poules).

Ainsi, dans les patois francoprovençaux, il n’est pas rare de trouver des formations adverbiales qui permettent de référer à la verticalité d’un lieu ou d’un déplacement.

Dans les patois de la région de Lyon, Mgr Gardette signalait que dans beaucoup de localités existent des formes spéciales pour ici et pour lorsque ces adverbes désignent un lieu élevé, et une forme différente lorsqu’ils désignent des lieux bas (ALLy 1307). On retrouve ce genre de précision dans les parlers occitans cisalpins (Pons 2019, in Revue de Linguistique Romane), mais aussi de la vallées d’Aoste (Diémoz 2013), de la Savoie (ALJA 1673) et du Valais (ALAVAL 71230). Ces formes sont à l’origine des tours en apparence pléonastiques du type en bas d’en bas ou oxymoriques en haut d’en bas en français valaisan.

Corollairement, il existe aussi des locutions permettant de faire état d’un déplacement sur le plan horizontal, sans changement d’altitude, notamment à l’aide des correspondants patois de la préposition outre (« au-delà, plus loin, à la même altitude que celui qui parle »), employée sans régime (tire-toi outre!) ou avant un complément de lieu (je vais outre à la piscine), ou en combinaison avec d’autres formes, à l’instar de en-là (« là-bas, plus loin par rapport à la personne qui parle ») ou de en-çà (« du côté, dans la direction de la personne qui parle »), qui permettent de préciser l’éloignement ou le rapprochement par rapport à celui ou celle qui parle.

outré, adv. Là-bas. Mot très fréquent et qui n’a pas son équivalent en français. Adv. de lieu. Le paysan distingue entre aa ba, descendre d’un lieu plus élevé, aa ina, monter et aa outré, aller à sa gauche ou à sa droite. Ainsi de St-Germain on dit: va ba a Chyoun, ina a dzöo, il descend à Sion, il monte à la forêt, et outr’a Droun.na, outr’a Tsandoouën, outr’a Granoué, à Drône, à Chandolin, à Granois, parce que ces localités sont situées sur un même plan, à sa gauche et à sa droite; outré-ouéi, là-outre; outr’ou moouën, [outre] au moulin; outré déouéi ó Roun.nó, de l’autre côté du Rhône, par rapport à Savièse; outré déouéi, les alpages de l’autre côté des alpes bernoises; outr’ënséi, de long en large. ⁄⁄ Adv. de temps. outré pé ó tsatin, pendant l’été; outré päa næ, pendant la nuit; vëndré outré pé a fën dé outon, il viendra vers la fin de l’automne. ⁄⁄ Loc. étre outr’ënséi, être en bon terme [avec qqn].

Article outré extrait du Lexique du Parler de Savièse.

L’utilisation de outre et ses combinaisons pour désigner des relations spatiales en français a à peine été documentée (William Pierrehumbert en fait rapidement état dans son Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse romand, et on ne trouve autrement que quelques lignes dans les glossaires et dictionnaires de patois francoprovençaux du Valais). Nos enquêtes ont permis, pour la première fois dans l’histoire de la géographie linguistique, de tracer les frontières de l’aire d’emploi de ces formes en français.

Aller outre à la piscine, tire-toi outre

Notre première carte a été générée à partir de l’enquête valaisanne, à laquelle on a ajouté les réponses de plusieurs milliers de Romands et de Savoyards, réponses récoltées dans le cadre d’enquêtes plus larges destinées à cartographier la variation du français régional dans la francophonie d’Europe.

La carte ci-dessous permet de montrer que l’utilisation de la préposition outre, dans des phrases comme tire-toi outre, ou aller outre à la piscine, est une particularité du français que l’on parle dans le canton du Valais, et plus spécifiquement dans les districts de l’ouest de ce canton:

Figure 10. Vitalité et aire d’extension de l’adverbe/préposition outre, dans le tour aller outre, au sens de « aller plus loin sans changement de plan d’altitude » à l’échelle du domaine francoprovençal.

La carte de détail ci-dessous permet de disposer des pourcentages plus précis pour chacune des localités.

Figure 10bis. Vitalité et aire d’extension de l’adverbe/préposition outre, dans le tour aller outre, au sens de « aller plus loin sans changement de plan d’altitude » à l’échelle du Valais romand.

Outre-là-outre, outre-et-en-çà

On l’a dit plus haut: dans les patois du Valais comme en français, outre se combine avec des adverbes pour exprimer des relations spatiales plus complexes.

Dans notre enquête, nous avons testé la vitalité du tour outre-là-outre, qui signifie « plus loin que outre »:

Figure 11. Vitalité et aire d’extension de la locution outre-là-outre, au sens de « plus loin que outre ».

Nous avons également pu cartographier l’aire d’extension de outre-et-en-çà, qui implique une idée de retour:

Figure 12. Vitalité et aire d’extension de la locution outre-et-en-çà, au sens de « aller outre avec idée de retour ».

La comparaison de ces deux dernières cartes fait ressortir des différences intéressantes entre les deux locutions. Il ressort que outre-là-outre est employé avec une vitalité moins importante que outre-et-en-ça, à part à Isérables!

Nous avons besoin de votre aide !

Grâce au millier de répondants qui ont pris part à notre première enquête, nous avons pu mettre au point quelques cartes permettant d’illustrer la richesse du français que l’on parle en Valais, et de mettre en avant la façon dont survivent les patois dans cette région de la Romandie. Il reste encore beaucoup à faire pour aboutir à la création d’un atlas linguistique du français que l’on parle dans cette région, et ainsi mieux documenter un patrimoine linguistique qui change avec une rapidité vertigineuse.

Nancy Vouillamoz et son grand-papa à Isérables lors d’un reportage pour Couleurs locales (cliquez ici pour accéder à la vidéo)

Notre nouvelle enquête en cours a pour but de préciser la géographie et la vitalité des autres formes comprenant outre, à savoir les combinaisons avec en-çà et en-là, mais aussi avec en-bas et en haut. Si vous êtes valaisans, n’hésitez pas à nous aider dans notre travail en répondant à quelques questions sur votre usage de ces tours!

Ad memoriam

Nous dédions cette publication à la mémoire de notre collègue Federica Diémoz, professeure ordinaire de dialectologie galloromane et sociolinguistique à la Faculté des lettres et sciences humaines, directrice du Centre de dialectologie et d’étude du français régional à l’université de Neuchâtel. Federica Diémoz a consacré sa thèse de doctorat et de nombreux articles au francoprovençal (dont elle était locutrice native). Elle a notamment participé à l’Atlas linguistique audiovisuel du francoprovençal valaisan ALAVAL, ainsi qu’à de nombreux autres projets destinés à documenter et la valoriser la variation linguistique des parlers alpins.

Un normandisme qui s’est bien exporté: la fale à l’air!

Un petit héritage des Vikings…

Les parlers normands connaissent depuis toujours un type lexical hérité du norrois (la langue des Vikings) apparaissant sous la forme fale (ou falle) et désignant le jabot des oiseaux (pour les férus de dialectologie galloromane, vous pouvez cliquer ici pour voir l’ensemble des formes telles que réunies dans le FEW). Les parlers traditionnels normands ont donné à ce mot différentes acceptions: « estomac (des êtres humains) », « gorge », « poitrine », « plastron (d’un vêtement) »; ils en ont également tiré des dérivés, comme fallu « gros et gras », mais surtout « orgueilleux »; se défaler ou s’éfaler « se décolleter »; s’enfaler « s’étouffer en avalant de travers », etc., illustrant ainsi la richesse créative des locuteurs.

…qui a fait fortune outre-mer!

Encore de nos jours, en Normandie, il est possible d’entendre ce mot pour désigner la gorge, la poitrine ou l’estomac; on relève aussi la locution avoir la fale basse « avoir faim ». Or, comme c’est souvent le cas, cette expression typiquement normande s’est exportée avec beaucoup de succès dans le Nouveau Monde! On en retrouve des avatars dans toutes les variétés d’outre-Atlantique: en français laurentien (Québec, Ontario, Ouest canadien), en français acadien, à Saint-Pierre et Miquelon, en Louisiane, et même dans les Antilles, en français comme en créole.

Commençons par le Canada. À l’époque pas si lointaine où les gens connaissaient encore bien le vocabulaire de la ferme, la totalité des témoins ayant répondu aux enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (1980), de l’Acadie jusqu’en Ontario, ont affirmé connaître le mot fale pour désigner le jabot de la poule. Or, que reste-t-il de ce mot, de nos jours, alors que nous n’avons plus guère l’occasion d’être en contact quotidien avec des animaux de basse-cour? En fait, il est réjouissant de constater qu’il survit à travers des expressions imagées, comme nos dernières enquêtes portant sur le français en Amérique du Nord l’ont montré.

J’ai la fale basse, je suis déprimé…

Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, avoir la fale basse exprime en Normandie le fait d’avoir faim. Ce sens est largement attesté (mais aujourd’hui plutôt vieilli) dans tous les parlers français d’Amérique du Nord, et ce même dans le petit territoire français d’outre-mer de Saint-Pierre et Miquelon, au large de Terre-Neuve; toutefois, c’est avec le sens de « être déprimé, ne pas avoir le moral » qu’il survit encore le mieux de nos jours, comme on peut le constater sur la carte ci-dessous.

Figure 1. Carte représentant le taux de reconnaissance de l’expression avoir la fal(l)e basse « être déprimé » dans les provinces de l’est du Canada. Plus le ton va vers le rouge, plus le taux de reconnaissance est élevé. Les tons de blanc représentent un taux de reconnaissance intermédiaire et le bleu foncé, le taux le plus bas.

Comme on peut le constater, l’est du Québec, jusqu’en Gaspésie et avec un léger débordement dans la Péninsule acadienne, connaît encore bien l’expression, mais on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment inconnue dans le reste du territoire, où les tons de bleu ne sont que rarement très foncés.

J’ai la fale à l’air, il fait trop chaud…

Ce n’est pas la seule expression dans laquelle le mot fale survit. On le retrouve également dans le tour avoir la fale à l’air, qui signifie « être largement décolleté ». La carte suivante montre des zones de reconnaissance comparables à celles de la carte précédente, mais plus denses:

Figure 2. Carte représentant le taux de reconnaissance de l’expression avoir la fal(l)e à l’air « être décolleté » dans les provinces de l’est du Canada. Plus le ton va vers le rouge, plus le taux de reconnaissance est élevé. Les tons de blanc représentent un taux de reconnaissance intermédiaire et le bleu foncé, le taux le plus bas.

Encore une fois, c’est dans l’est du Québec que l’expression domine, avec cette fois-ci en outre une présence très affirmée dans toute la frange septentrionale du Nouveau-Brunswick, d’Edmunston à Caraquet. Le reste du territoire, encore une fois, affiche des pourcentages de reconnaissance intermédiaires.

Dans la littérature

Dans le fichier lexical en ligne du Trésor de la langue française au Québec, le mot est très bien attesté, avec plusieurs sens et dans de nombreuses locutions. D’abord, pour illustrer le sens premier, celui de « jabot d’un oiseau »:

C’est toute une besogne que d’éventrer une oie, comme une poule du reste. Il faut d’abord un couteau bien coupant; il faut ensuite avoir de l’accoutumance. Alors vous fendez la fale délicatement, vous rapetissez votre main, et vous allez chercher le gésier et les autres fonctionnements de l’intérieur.

(GAGNON, Emile, 1917, «Le plumage des oies», dans La Corvée, [Montréal], [Société Saint-Jean-Baptiste], p. 113-114)

Mais le mot peut aussi désigner la poitrine d’un animal, comme celle d’un chien:

Quand j’étais jeune homme, j’avais un chien. Un policier. Un beau. Avec un nez noir, des oreilles en triangle, une grosse fale grise. Un policier champion.

(«Poëme à l’automne de Félix Leclerc»; extrait de Andante, paru dans Le Monde rural: almanach magazine, Montréal, Éditions de la Jeunesse agricole catholique, 1946, p. 71)

Ou le gosier d’un être humain:

T’arais dû la ouère envaler sa langue! Wilfred a été forcé de lui enfoncer le poing dans la falle jusqu’à la gargotière.

(MAILLET, Antonine, 1996, Le chemin Saint-Jacques, Montréal, Leméac, p. 102).

Quant à la locution avoir la falle basse, on la trouve autant avec le sens de « avoir faim »:

Pis quand on sortait de la messe on avait la falle basse en calvette. C’est pour ça que le dimanche au midi on mangeait tout le temps comme des cochons.

(LEVESQUE, Richard, 1979, Le vieux du Bas-du-Fleuve, [Rivière-du-Loup], Castelriand inc., p. 94).

Qu’avec celui de « avoir le moral bas »:

– T’as ben la fale basse à soir, mon Poléon. – Bah!… suis resté, pire que mort. – Tu t’ennuierais pas un peu de ta bonne femme itou? – Oui pis non! Il y eut une pause. Napoléon gardait la tête piteuse comme un enfant qui cherche à faire pitié.

(MATHIEU, André, 1994, Aurore l’enfant martyre, Lac Drolet, Éditions Nathalie, p. 155).

Et, enfin, on retrouve la locution (avoir) la falle à l’air « (être) décolleté »:

T’as pas frette, la fale à l’air comme tu l’as? dit-elle à Télesphore qui, comme de coutume, avait laissé son capot grand ouvert.

(MATHIEU, André, 1994, Aurore l’enfant martyre, Lac Drolet, Éditions Nathalie, p. 49).

Et dans les Antilles?

Tous les créoles de la région connaissent l’emploi du type lexical fal pour désigner le jabot d’un oiseau, l’estomac ou la poitrine d’un animal ou d’un être humain. Ce qui est toutefois remarquable, c’est que le mot entre dans la composition de nombreux ornithonymes, c’est-à-dire des désignations d’oiseaux basées sur la couleur de leur jabot. La grande romancière Maryse Condé nous parle par exemple ici des foufous falle vert, c’est-à-dire des colibris:

Butinant les roses des jardins et les hibiscus des haies, les foufous falle vert pépiaient à qui mieux mieux.

(CONDÉ, Maryse, 2006, Victoire, les saveurs et les mots, Paris, Mercure de France, p. 137).

On peut aussi encore mentionner le falle-jaune « oiseau sucrier », également appelé ti-falle-jaune (Sylviane Telchid, Dictionnaire du français régional des Antilles, Paris, Bonneton, 1997, p. 80) ou sucrier.

Enfin, nous terminerons avec agoulou-grand-fale, mot désignant un glouton, un goinfre, une personne dotée d’un appétit démesuré. Le romancier guadeloupéen Ernest Pépin l’utilise ici au sens figuré:

En la matière, il faut mesurer toute la distance qui sépare un vorace agoulou-grand-fale de chairs féminines et le gourmet précieux, bâtisseur d’une véritable cathédrale de volupté dont la flèche gothique culmine dans une imprévue jouissance.

(PÉPIN, Ernest, 1992, L’homme au bâton, Paris, Gallimard, p. 125).

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Comment prononcez-vous ‘BMW’?

On sait que le français que l’on parle dans la francophonie d’Europe n’a pas toujours les mêmes sonorités d’une région à l’autre. On l’a montré à diverses reprises sur ce blog, notamment dans des billets consacrés à la prononciation facultative des consonnes finales ou au timbre des voyelles intermédiaires.

Dans ce billet, nous nous intéressons à un phénomène qui n’a guère attiré l’attention des linguistes ou des internautes sur les réseaux sociaux (v. toutefois ce forum ou celui-ci), à savoir la prononciation du nom de marque BMW.

BMW est l’acronyme de Bayerische Motoren-Werke (en fr. « usine bavaroise de moteurs »), nom d’une marque de voitures et de motos allemande. Dans le langage courant des jeunes de l’Hexagone, le mot BMW (prononcé et orthographié également béhème ou BM) désigne un véhicule de cette marque (infos glanées sur le Wiktionnaire).

La 8e édition de notre série de sondages sur les régionalismes du français d’Europe comportait la question suivante: « Comment prononcez-vous le sigle de la marque BMW? ». Cette question était accompagnée de l’image qui illustre l’entête de cet article, et des choix de réponse ci-après: (i) bé-èm-double-vé, (ii) bé-èm-vé, (iii) bé-èm-oué, (iv) bi-èm-doeuboeul-you et (v) je ne comprends pas la question.

Vous pouvez vous aussi nous aider dans notre travail de cartographie des particularités locales du français. Pour cela, c’est très simple. Il suffit de disposer d’une connexion internet, et d’avoir 10 minutes devant vous. Votre participation est gratuite et anonyme! Cliquez sur ce lien, choisissez l’enquête qui correspond à votre région et laissez-vous guider!

Sur les 11.339 personnes à qui la question a été présentée, 6 seulement ont indiqué ne pas avoir compris ce qu’on leur demandait, et 118 ont coché la prononciation anglo-saxonne (bi-èm-doeuboeul-you). Nous avons supprimé des comptages ces internautes. En nous basant sur le code postal de la localité dans laquelle les participants ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, et à l’aide de tables de correspondances, nous avons calculé le nombre de participants pour chaque arrondissement de France et de Belgique ainsi que de chaque district de Suisse. Nous avons ensuite comptabilisé le nombre de fois où chaque choix de réponse avait été sélectionné.

>> LIRE AUSSI: Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe?

Nous avons pu établir le rapport entre le nombre de participants et le nombre de réponses, et obtenir ainsi des pourcentages montrant la vitalité de chacune des variantes pour chaque point de notre réseau. Les trois cartes de la Figure 1 ci-dessous donnent une idée de l’aire et de la vitalité de chacune des trois prononciations (plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé; cliquez sur la carte pour l’afficher en plein écran):

Figure 1. Vitalité de la prononciation BM-double-vé (palette de rouge), de la prononciation BM-oué (palette bleue) et de la prononciation BM-vé (palette verte) dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-8, 2018/109). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique francophone, des districts francophones en Suisse.

À partir de là, nous avons sélectionné la variante de prononciation qui avait obtenu le pourcentage le plus élevé, et reporté sur un fond de carte ces différents points, en prenant soin de faire varier leur couleur en fonction de la réponse (Figure 2 à gauche). Nous avons ensuite attribué à chaque commune du territoire la couleur de l’arrondissement ou du district auquel il appartenait, afin d’avoir un réseau de points le plus dense possible (Figure 2 à droite).

Figure 2. Différentes prononciations du nom de marque BMW dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-8, 2018/109). À gauche, les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique francophone, de districts francophones en Suisse; à droite, les symboles carrés donnent la position des communes francophones de France, de Belgique et de Suisse.

Enfin, nous avons utilisé une méthode d’interpolation appelée méthode des k plus proches voisins (librairie kknn de R) en vue de remplir l’espace vide entre les points sur la carte.

Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à ce tutoriel!

Les résultats peuvent être visualisés sur la figure 3, où l’on distingue nettement que la francophonie d’Europe se divise en trois grands ensembles:

Figure 3. Différentes prononciations du nom de marque BMW dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-8, 2018/109), après interpolation.

Dans la zone verte (qui correspond à la Suisse romande et aux départements de France adjacents à l’Allemagne), les locuteurs prononcent la lettre W à l’allemande, c’est-à-dire avec le son [v].

🔈 Ecoutez sur cette page le nom de marque BMW prononcé par des locuteurs germanophones.

Le reste des Français ont adapté la prononciation de la lettre ‘W’, et la prononcent de la façon dont le préconisent les manuels de prononciation du français de référence, à savoir « doublevé ». Ce qui énerve beaucoup les Allemands, comme nous l’explique avec humour ce youtubeur dans cette vidéo qui joue sur les clichés (il s’exprime en anglais):

Les Belges ont également adapté la prononciation de la lettre ‘W’, qui se prononcent chez eux avec le son [w], comme dans les mots watt ou wallon.

Cette façon de faire n’a rien de fautive ou de bizarre: la prononciation de la lettre W peut changer d’un mot à l’autre en français. Pourquoi prononce-t-on web, weekend ou wasabi avec un [w] et pas un [v]; alors que wagon, wécé et walkyrie s’articulent avec un [v] initial? (voir notre post scriptum 1 ci-dessous). Les flottements de ce genre ne sont pas propres au français contemporain: on les retrouve à différentes époques de l’histoire du français, et c’est leur existence qui parfois explique les différences que l’on observe aujourd’hui. Sur ce point, on ne peut que vous conseiller la lecture de l’une des excellentes chroniques de Michel Francard.

Qui a tort, qui a raison?

À vrai dire, personne… Quand le français emprunte des mots à d’autres langues, il y a deux possibilités. Soit il adapte la prononciation selon les règles de son système (alors le mot est prononcé « à la française »), soit il maintient la prononciation originale de la langue à laquelle il a emprunté le mot (sur ce point, les Suisses et les Canadiens sont souvent plus rigoureux que les Français et les Belges).

>> LIRE AUSSI: Comment prononcez-vous le mot paella?

Le mieux finalement c’est de s’adapter à l’usage local, comme ça on évite de se poser la question de la bonne ou de la mauvaise prononciation!

Post scriptum 1

Sur la prononciation des mots wc et wagon, tous les deux d’origine anglaise, les Belges sont plus cohérents que les autres francophones puisqu’ils prononcent ces mots avec un [w] initial!

Figure 4. Prononciation des mots wagon (à gauche) et wc (à droite) dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-5, 2017). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

On peut observer au passage que la prononciation avec [w] initial pour le mot wagon n’est pas inconnue en France: elle est attestée dans l’ex-région Nord-Pas-de-Calais (mais elle y est moins vivace qu’en Wallonie). Le mot WC y est en revanche prononcé de façon uniforme en France, c.-à-d. avec un [v].

Post scriptum 2

L’adaptation de la prononciation d’un mot peut se faire à des époques différentes, et ne pas se faire partout à la même vitesse. Prenons l’exemple du mot klaxon. On peut voir sur la carte ci-dessous que les locuteurs du Sud-Ouest et du Grand-Est de la France, de même que les Wallons et les Romands, font rimer le mot avec « son »: 

Figure 5. Prononciation du mot klaxon dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

Ailleurs, on le fait plutôt rimer avec le mot « sonne », même si quelques zones de couleur plus neutre laissent penser qu’en zone verte, la prononciation avec « son » n’est pas inconnue. Ces points plus clairs sont le fait de réponses de locuteurs plus âgés. On observe donc en zone verte une influence de l’âge sur la distribution des variantes (plus vous êtes âgés, plus vous avez de chances de faire rimer le mot klaxon avec le mot « son »).

Le Larousse comme le Robert ne proposent qu’une seule prononciation (celle pour laquelle le mot rime avec « sonne »). D’autres sources font état des deux prononciations (v. le TLFi, le Wiktionnaire; mais aussi le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel d’A. Martinet et H. Walter ou le Dictionnaire de la prononciation française dans sa norme actuelle de L. Warnant). Notons que la très conservatrice Académie Française ne prend pas non plus partie, puisqu’elle référence elle-aussi les deux prononciations!

Cette situation permet de faire l’hypothèse que lorsque le mot a été emprunté au terme anglo-américain klaxon (qui est à l’origine le nom commercial sous lequel un fabricant distribua naguère cet instrument), il a été prononcé « à la française », c.-à-d. qu’il rimait avec le mot « son » (début du XXe s.). La prononciation « klaxonne », sous l’influence de l’anglais, a petit à petit gagné du terrain à partir de l’Île-de-France, et elle s’est répandue sur l’ensemble des terres les plus sensibles à cette innovation linguistique.

Pour preuve: pour les francophones du Canada, qui ont longtemps pris pour modèle la prononciation du français de référence en Europe, le mot klaxon rime avec « son », comme en Suisse et en Belgique.

On termine en musique avec Nino Ferrer et son tube: Gaston y a l’téléphon qui son.

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Astheure (à c’t’heure)

Ce nouveau billet est consacré à la géographie (et accessoirement à l’histoire) de l’adverbe astheure, résultat de l’univerbation de la formule à cette heure, prononcée à c’t’heure, qui signifie « maintenant » ou « au temps présent ».

Univerbation: processus par lequel une expression figée est condensée en un mot simple. En français moderne, les mots bonjour ou bonheur sont les résultats de l’univerbation de l’adjectif bon avec les substantifs jour (bon + jour ≈ « bonne journée ») et heur (bon + heur ≈ « bon augure »; heur, du latin AUGURIUM, est un mot aujourd’hui vieilli en français, qui désigne un sort, heureux ou malheureux)

Sur le plan historique, la locution est attestée depuis la fin du 15e siècle sous la forme graphique à cette heure, et depuis déjà 1530 sous la graphie astheure (v. FEW). Dans la littérature, on la trouve sous la plume de nombreux écrivains (v. Le bon usage, §615), mais avec des effets pragmatiques divers (v. ce site). Aujourd’hui, elle ne semble plus bénéficier du même statut qu’il y a un siècle ou deux, puisque dans les dictionnaires de grande consultation comme le Robert et le Larousse, le tour à ‘c’theure est taxé de « vieilli ».

En France, la prononciation « asteure » semble avoir été préconisée jusqu’au 17e s. (le -e- de « cette » ne se prononçant pas). Dans le dictionnaire de Nicot (1706), on trouve d’ailleurs le mot sous l’entrée astheure. Cette prononciation est considérée comme populaire d’après les auteurs du bon usage, et seul le le Wiktionnaire consacre une entrée dédiée à la forme astheure.

Le fait que le tour figure en bonne place dans pas mal de dictionnaires de régionalismes (cf. par ex. le Dictionnaire des régionalismes de France s.v. heure), qu’ils traitent du français de France, de Belgique ou d’Amérique du Nord, laisse en fait penser que astheure aurait actuellement le statut de régionalisme en français.

Dans les enquêtes Français de nos Régions

La 6e édition de notre série d’enquêtes destinées à documenter les particularités locales du français que l’on parle dans nos régions nous a permis de cartographier la vitalité de cette expression en français européen à l’aube du XXIe s. Au total, sur les 7.300 participants francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France métropolitaine ou en Suisse, 1376 internautes ont répondu de façon positive à la question: « Dans la vie de tous les jours, employez-vous le mot astheure au sens de ‘maintenant, à présent?' »

Les cartes et les graphes de ce billet ont été réalisés dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Pour visualiser la répartition de ces locuteurs dans la francophonie d’Europe, nous avons calculé le pourcentage de réponses positives par rapport au nombre de réponses négatives pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district en Suisse. Nous avons ensuite reporté sur un fond de carte les résultats de ces calculs en faisant varier la couleur des points en fonction des pourcentages obtenus. Finalement, nous avons appliqué la méthode du krigeage pour colorier de façon uniforme le territoire.

Figure 1. Vitalité et aire d’extension de l’adverbe astheure dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-6, 2017). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 70%). Source de l’illustration en haut à gauche: La parlure.

Les résultats montrent que dans la sud de la France, comme en Suisse romande et dans les départements qui bordent ce pays et ceux qui s’alignent le long de la frontière avec l’Allemagne, l’adverbe est inconnu des participants à notre enquête. Ailleurs, on peut voir que si les internautes de notre échantillon ont tous déclaré utiliser ce mot, il existe des différences notables entre les habitants des Hauts-de-France, de Normandie, du Poitou et le reste du septentrion de l’Hexagone. Astheure jouit en effet d’une vitalité plus importante en Wallonie et dans les régions au nord-est de Paris que celles à l’est de cette ville.

Dans l’Atlas Linguistique de la France

Qu’en était-il dans les dialectes galloromans, encore parlés par de nombreux locuteurs à la fin du XIXe s., quand Edmond Edmont a sillonné la France et ses « satellites linguistiques » sous la houlette de Jules Gilliéron? Si ces idiomes ne sont pas les ancêtres du français régional à proprement parler, ils sont à même de nous donner des indices sur ce que à quoi devait ressembler le français populaire d’il y a un peu plus d’un siècle.

>> LIRE AUSSI: Survivances des parlers provençaux en français, épisode 2: le mot dégun

La carte 798 de l’Atlas Linguistique de la France donne pour chacun des 640 points du réseau la traduction, par les informateurs rencontrés par Edmont Edmond, de l’adverbe français « maintenant » dans le parler de leur village. Les formes relevées ont été obtenues à partir de la traduction de deux phrases: « Ma grand-mère cousait à cette fenêtre où tu couds maintenant » et « Le médecin l’a saigné et il est guéri maintenant ».

Le questionnaire de l’Atlas Linguistique de la France n’a jamais été publié. Il a été reconstitué par les chercheurs du projet ANR SyMiLa.

Nous avons recopié chacune des formes de la carte dans un tableur, et typisé chacune des formes, manuellement. En pratique, nous avons regroupé sous une même étiquette toutes les variantes qui ressemblent phonétiquement au type français astheure (asteu, astur, achteûre, asteûre, etc.). Nous avons étiqueté indépendamment les autres types apparentés au latin HORA, v. ora, auro, oro, etc. de ceux correspondant au français maintenant, tout à l’heure, et/ou à présent.

Figure 2. Typisation des formes obtenues pour traduire le français maintenant dans les dialectes galloromans de la fin du XIXe s., d’après ALF 798. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Sur la carte ci-dessus, nous avons conservé la couleur marron/caca d’oie pour les formes du type astheure, et colorié en turquoise les autres points. La forme circulaire s’applique aux réponses continuant le latin HORA (astheure, < HORA et tout à l’heure); des symboles différents sont utilisés pour les formes à présent, maintenant et autre (c.-à-d. pour les types uniques ou rares).

À la lecture de la carte, on peut voir que le territoire est grosso modo divisé en deux, et que cette séparation suit à quelques kilomètres près la frontière classique qui oppose les langues d’oïl aux langues d’oc et au francoprovençal. Dans la partie septentrionale du territoire, une majorité de réponses s’apparentent au type astheure, avec un évidement central qui correspond à Paris et au Centre, où les témoins ont donné des réponses du type à présent. A l’est de cette zone, dans les terres qui séparent les parlers d’oïl des parlers francoprovençaux (lesquelles correspondent grosso modo à la Franche-Comté), domine le type maintenant, vraisemblablement emprunté au français scolaire. Dans la partie sud et francoprovençale, on retrouve différents aboutissants de HORA.

Dans les dialectes galloromans, les emprunts des patois au français sont plus fréquents qu’on ne le croit. Cette situation franc-comtoise, où est diffusé un mot emprunté au français, est typique des zones de transition entre familles dialectales. Dans le cas présent, on peut faire l’hypothèse qu’ont coexisté dans cette zone des types différents (les uns apparentés au français astheure; les autres continuant le latin < HORA sous des formes phonétiquement plus éloignées du français « heure », telles qu’on les trouve dans le domaine francoprovençal). La coexistence de ces deux types aura engendré de la gêne dans la communication entre les patoisants d’un même village ou de villages adjacents. La sélection d’un troisième type, de sens voisin, non apparenté aux deux autres et ne suscitant pas de discussion (car parachuté par l’école), aura permis de résoudre ce problème de synonymie. Sur les origines de cette hypothèse et son illustration à d’autres zones de la Galloromania, v. Gardette, P. (1970). « Rencontre de synonymes et pénétration du français dans les aires marginales », Revue de Linguistique Romane, 34, 280-305.

Il est intéressant de constater que dans les parlers de la fin du XIXe s., l’adverbe correspondant au français maintenant n’était pas utilisé à Paris et dans les département autour de la capitale, où les dialectes étaient pourtant les plus proches du français que l’on écrivait alors.

Comparaison des deux systèmes

Pour faciliter la comparaison des deux systèmes, et rendre compte d’un éventuel changement sur l’axe diachronique, nous avons superposé les points de l’ALF où l’on retrouve le type astheure à la carte que l’on a créée pour le français régional:

Figure 3. Superposition des aires de astheure dans les dialectes galloromans (fin XIXe s., symboles circulaires) et en français régional (début XXIe s., symboles rectangulaire et trame continue).

On peut voir grosso modo qu’en un peu plus d’un siècle, les choses n’ont guère changé entre les deux systèmes. Astheure au sens de « maintenant, à présent », est utilisé dans les mêmes régions – tout au plus constate-t-on un niveau de rétention plus élevé en zones périphériques (Poitou, Normandie, Picardie, Wallonie).

Dans l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada

Qu’en est-il en Amérique du Nord? On l’a dit au début de cet article, astheure figure en bonne place dans de nombreux dictionnaires consacrés aux spécificités du français que l’on parle outre-Atlantique. Nous pouvons nous baser sur les résultats de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, publié dans les années 80, pour vérifier quelle était l’aire du tour astheure il y a quelques décennies.

L’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (ALEC) – Dans les années 1970, deux chercheurs dirigent une enquête de large envergure, destinée à documenter la variation du français dans les provinces de l’est du Canada. Les résultats de leur récolte seront publiés en 1980 sous la forme d’un ouvrage en 10 volumes, relativement méconnu du grand public, l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (abrégé en ‘ALEC’). Les personnes enquêtées étaient relativement âgées (nées en moyenne au début du 20e siècle) et établies pour la plupart dans des localités rurales: les données reflètent donc un état relativement archaïque de la langue que l’on parlait alors.

On peut voir sur la carte ci-dessous que les témoins ont tous donné la réponse astheure, à part en trois points où les enquêteurs ont noté en outre les réponses maintenant et à présent.

Figure 4. ‘Maintenant’ dans l’ALEC (vol. 6, q. 1726). Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Cela n’a rien d’étonnant qu’astheure se soit si bien maintenu dans les provinces francophones du Canada (on ne le voit pas sur la carte, mais c’est la même chose en Louisiane). Comme on le sait, le français que l’on parle sur ces terres a été exporté par des colons français principalement originaires de l’ouest de l’Hexagone à partir du 17e s. Loin de la norme parisienne, le français nord-américain a connu une évolution et une histoire différente de celui d’Europe.

>> LIRE AUSSI: Quelques beaux vieux mots du français au Canada

Les régionalismes et autres traits populaires hérités du français que l’on parlait alors dans l’Hexagone se sont maintenus jusqu’à gagner les sphères les plus formelles de la communication. Il existe ainsi en Acadie un webzine qui s’appelle Astheure.

Logo du webzine acadien Astheure.

Qu’en est-il à l’heure actuelle? Nous n’avons pas posé de question relative à l’emploi de astheure dans les enquêtes sur le français parlé en Amérique du Nord. Une recherche sur Twitter nous a permis de voir que astheure se retrouvait surtout dans les tweets de Canadiens francophones. Partant, nous avons lancé une recherche dans un corpus de 5.000.000 de tweets sur les formes graphiques astheur, asteur et asteure. La recherche a permis d’extraire 189 tweets, dont 52 ont pu être géocodés. Sans surprise, ces tweets proviennent de la province de Québec. Sur la carte ci-dessous, on a représenté la localisation des tweets où astheure est attesté. Les ondes autour du centre du polygone coloré donnent à voir l’épicentre des points (il y a souvent plusieurs tweets pour un même point).

Figure 5. Localisation de tweets contenant astheure ou l’une de ses variantes graphiques, recherche effectuée en juillet 2019 dans un corpus de 5 millions de tweets.

Le fait que le mot soit utilisé dans des tweets montre bien qu’il fait partie de l’usage quotidien des locuteurs franco-canadiens. L’absence de tweets localisés en France ne veut pas dire que le mot n’est pas employé en Europe, mais qu’il est peut-être réservé à d’autres sphères de l’utilisation de la langue dans l’Hexagone.

La stigmatisation de astheure

Dans FRANTEXT comme dans d’autres bases de données textuelles, on ne trouve que peu d’attestations de la forme astheure (ou de ses variantes graphiques, à c’t’heure, asteur, as’theur, etc.). Il est donc difficile de traquer l’évolution de la forme au fil des siècles. Une recherche dans Google Ngram nous montre par ailleurs que ces formes sont quasi inexistantes dans les ouvrages littéraires numérisés par Google, et que à cette heure n’a jamais vraiment concurrencé l’adverbe maintenant. Ces observations confirment la connotation populaire et rurale associée au mot astheure en français, du moins en Europe.

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Comment prononcez-vous le mot ‘paella’?

C’était l’une des questions posées dans la 9e édition de notre enquête sur les régionalismes du français que l’on parle en Europe. Après avoir fourni quelques informations destinées au traitement des données (âge, pays et localité d’origine, etc.), les participants devaient indiquer s’ils prononçaient le mot « paella » plutôt à la façon espagnole (avec un yod, ce qu’on peut transcrire « paeya » en graphie traditionnelle) ou plutôt à la façon française (avec une liquide [l], ce qu’on peut transcrire « paela »).

Le mot paella est passé en français par l’intermédiaire du catalan et de l’espagnol. Dans la région de Valence, ce mot qui désignait à l’origine une poêle a été utilisé par métonymie à partir du 18e s. pour dénommer ce plat à base de riz et de fruits de mer, aujourd’hui emblématique de la cuisine espagnole.

La carte que l’on a pu générer à partir des quelque 8.100 réponses obtenues à ce jour permet de conclure que la prononciation « espagnole » est majoritaire dans l’extrême sud-ouest de l’Hexagone, notamment dans la région de Perpignan, où le catalan est encore parlé par certains locuteurs. Dans le reste de la francophonie d’Europe, elle n’est pas inconnue mais demeure assez rare; on a beaucoup plus de chances d’entendre le mot prononcé « paela »:

Figure 1. Prononciation du mot paella dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-9, 2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 70%).

Les dictionnaires du français consignent pour la plupart les deux prononciations (c’est notamment le cas du Robert et du Wiktionnaire; dans la version en ligne du Larousse, seule la version française [paela] est donnée). Dans le Dictionnaire de la prononciation dans son usage réel (cosigné par A. Martinet et W. Walter), les deux prononciations sont documentées. On y trouve même une attestation de « paelia », prononciation que certains participants ont indiqué dans la case « commentaires » lorsqu’ils ont pris part à notre enquête, car autrefois la graphie -ll- correspondait en espagnol et en catalan à la consonne palatale latérale [ʎ].

Le saviez-vous? Sur le plan orthographique, la graphie paelia a été proposée lors de la Réforme de l’orthographe de 1990. L’idée était de proposer une graphie que l’on croyait plus proche de la prononciation du mot dans sa langue d’origine. Comme le signale le Wiktionnaire et le confirme une recherche dans Google Ngram et Frantext, cette orthographe rectifiée n’a pas été adoptée par les scripteurs du français. En outre, la consonne palatale latérale [ʎ] a été très largement remplacée de nos jours par la palatale centrale [j] en espagnol (et de plus en plus en catalan aussi), ce qui rend cette variante graphique française plus ou moins inappropriée.

L’aérologie que l’on observe en Europe s’explique bien entendu par la proximité de la région du Sud-Ouest avec l’Espagne. De nombreux internautes nous ont d’ailleurs signalé prononcer « paeya » parce qu’ils ont séjourné en Espagne, ou qu’ils ont appris que c’est ainsi que ça se disait en Espagne. Faites évoluer les résultats en participant à notre sondage! (gratuit, anonyme et amusant, il suffit juste d’être connecté à Internet).

Coton ou ouate?

Sur le plan linguistique, il existe de nombreux phénomènes qui contribuent à faire du français de Belgique et du français de Suisse des variétés facilement reconnaissables par rapport au français que l’on parle dans les médias radio-télévisuels parisiens. On pense bien sûr d’abord à l’accent (c.-à-d. à tout ce qui touche à la prononciation, qu’il s’agisse des voyelles ou des consonnes), mais aussi à toute une série de mots qui ne figurent pas toujours forcément dans le Larousse ou le Robert.

Depuis la naissance de ce blog en 2015, nous avons publié un certain nombre de cartes permettant de pointer les spécificités du français que l’on parle en Belgique et en Suisse, en rappelant que souvent, ces particularités linguistiques se retrouvaient dans la bouche de locuteurs établis dans les régions voisines de l’Hexagone. Citons pêle-mêle la trilogie déjeuner/dîner/souper, l’utilisation du système décimal pour les cardinaux 70 et 90, la prononciation de l’accent circonflexe ou celle du -t final de 20. Nous avions aussi expliqué dans un autre billet qu’il était aussi possible que la frontière politique soit également une frontière sur le plan linguistique, en commentant un certain nombre de statalismes, relatifs aux dénominations du téléphone mobile ou à d’autres objets de la vie quotidienne (la serviette de toilette, le chauffe-eau, le clignotant, etc.).

Dans ce nouveau billet, j’exploite les résultats de la neuvième édition de notre enquête sur les régionalismes de la francophonie d’Europe en vue de rendre compte d’un phénomène de géographie linguistique inédit: l’opposition entre les mots coton et ouate pour désigner une bourre de fibres textiles, d’origine végétale ou synthétique.

Méthode

Notre dernier sondage dédié à la francophonie d’Europe (vous pouvez encore y participer, il vous suffit de cliquer ici; si vous avez grandi ailleurs qu’en Europe, cliquez ) comportait la question suivante: « Pour désigner la matière que vous voyez sur l’image, vous dites plutôt… ». La question précédait trois possibilités de réponses, à savoir: (a) du coton | (b) de la ouate | (c) autre (précisez). Les participants devaient sélectionner la réponse reflétant le mieux leur usage (il était bien évidemment possible de cocher plusieurs réponses). Pour le moment, nous avons enregistré un peu plus de 7000 clics pour cette question.

L’analyse des réponses s’est faite en deux temps. D’abord, nous avons géocodé le jeu de données en nous basant sur les codes postaux des localités belges, françaises ou suisses où ces participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse. Ensuite, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de France et de Belgique, de district en Suisse, le pourcentage de répondants ayant déclaré utiliser la forme ouate. Enfin, nous avons fait figurer sur un fond de carte vierge un symbole carré pour chacun des points du réseau ainsi créé, tout en faisant varier la couleur en fonction des pourcentages. Une technique d’interpolation a été utilisée pour obtenir une surface lisse et continue du territoire.

Résultats

Comme on peut le constater sur la carte ci-dessous, les participants ayant déclaré utiliser la forme ouate sont essentiellement localisés en Belgique et en Suisse. Les internautes de France préfèrent très largement la variante coton:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du mot ouate dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-9, 2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses ouate à la question : « Pour désigner la matière que vous voyez sur l’image, vous dites plutôt (a) coton | (b) ouate | (c) autre ? » (échelle: 0 à 100%).

On peut toutefois voir qu’à l’intérieur de l’Hexagone, certaines zones sont plus claires, ce qui laisse penser que le mot ouate (pour désigner une bourre de fibres textiles) n’y est pas inconnu. Ce genre de configuration – où l’on observe des pourcentages élevés dans les périphéries de la francophonie d’Europe et des traces dans l’Hexagone – laisse généralement penser que le régionalisme en question a la statut d’archaïsme.

En dialectologie française, le terme d’archaïsme désigne un phénomène linguistique (un mot, une expression, une prononciation) dont l’aire d’extension était naguère plus largement répandue, et connue dans les usages les plus centraux du français. Du fait des hasards de l’évolution, ce mot a peu à peu disparu du système du français de référence, pour ne plus être employé que dans certaines régions de la francophonie, en général dans les périphéries (Belgique et Suisse) et les régions colonisées au 17e s. (Canada, Antilles).

Pour le vérifier, nous avons réalisé deux cartes, en prenant en compte uniquement les réponses des participants de moins de 25 ans (à gauche) et ceux de plus de 50 ans (à droite):

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot ouate dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-9, 2019) , en fonction de l’âge des participants (à droite, plus de 50 ans; à gauche, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

La comparaison des deux cartes permet de montrer que l’utilisation de la forme ouate est, en France, clairement liée à l’âge. Les participants les plus jeunes n’utilisent plus, contrairement à leurs aînés, la forme ouate, lui préférant la forme coton. D’où l’on peut conclure que le mot ouate est en train de sortir des usages pour désigner cette matière textile en France, alors que sa vitalité n’est pas menacée en Belgique et en Suisse.

Cette analyse est corroborée par le fait qu’au Canada français, le mot ouate est celui que l’on utilise quasi-exclusivement. Si vous avez des doutes, vous pouvez regarder comment la matière est nommée dans les magasins (v. ce lien)

L’affichage commercial est toujours un bon indice de la vitalité des usages régionaux. Une rapide recherche dans Google Images avec les mots-clefs « boule de ouate » suivi des noms de certaines chaînes de supermarchés exclusivement suisses (Migros, Coop) et exclusivement belges (Delhaize) nous a permis de récupérer les photos ci-dessous:

Pour se démaquiller, on peut trouver en Suisse des « boules de ouate » de la marque Primella (illustration à gauche); en Belgique, des « tampons d’ouate » de la marque Kruidvat (illustration du milieu) ; alors qu’en France, ce sont des « boules de coton » que vend la marque Carrefour (illustration à droite).

Comme pour l’opposition yaourt/yogourt, on pense tout de suite à l’influence des langues germaniques qui coexistent avec le français dans ces pays plurilingues, pour expliquer le maintien de la forme ouate. On peut en effet lire sur le paquet de « boules de ouate » suisse, la traduction allemande Wattebällchen (mot-à-mot « ouate-petites boules »); sur le paquet de « tampon d’ouate » belge, la glose néerlandaise watten deppers (mot-à-mot « ouate tampons »).

Cette explication n’est toutefois pas du tout valable pour le Canada français, car en anglais on dit justement… cotton! Les Canadiens francophones, en disant ouate, ont tout simplement maintenu le mot qui devait être tout à fait général encore naguère en France même.

L’Italie divisée

Pour terminer ce billet, j’ai pensé qu’il était intéressant de souligner que ce n’est pas uniquement en français que les dénominations de la bourre de fibres de textile font débat. D’un bout à l’autre de l’Italie, les usages des locuteurs ne sont pas homogènes:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension du mot cotone en italien, d’après les enquêtes réalisées en vue de la confection de l’ALIQUOT (v.5, 2015). Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses cotone à la question : « Come viene denominato nella tua città o nel tuo paese il soffice materiale usato spesso per struccarsi o disinfettare le ferite raffigurato nella foto? (a) cotone | (b) ovatta | (c) bambagia | (d) bombaso/bumbaso | (e) mattula (f) altro? » (échelle: 0 à 100%).

Pour réaliser cette carte, j’ai téléchargé les données de l’atlas en ligne de la langue italienne quotidienne (enquête n°5). J’ai géocodé les réponses et calculé pour chaque point du réseau le pourcentage de réponses « cotone ». J’ai ensuite utilisé les mêmes méthode de cartographie que pour la francophonie d’Europe.

Dans la moitié sud de l’Italie, à l’exclusion de la pointe de la botte, de la Sicile et de la Calabre, la forme ovatta (fr. ouate) est la forme la plus répandue, tout comme dans la région qui touche au Tessin (Suisse italienne) et à la Slovénie. Le reste du territoire préfère la forme cotone (de la même famille que le fr. coton)!

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Ils viennent d’entrer dans le Robert 2020!

Le lundi 13 mai 2019, une cinquantaine de journalistes, blogueurs et enseignants-chercheurs étaient conviés à un petit-déjeuner avec le lexicographe Alain Rey et l’auteur Riad Sattouf, au café Les Éditeurs à Paris, à l’occasion du lancement de l’édition 2020 du Robert de la langue française.

Couverture de l’édition 2020 du Petit Robert de la langue française (crédit photo: Le Robert)

J’ai eu la chance de compter parmi les invités, et de découvrir en avant-première les mots qui faisaient cette année leur entrée.

>> LIRE AUSSI: Ils viennent d’entrer dans le dictionnaire!

Pour au moins trois d’entre eux, je dispose, grâce aux enquêtes conduites dans le cadre du projet Français de nos Régions, de matériaux qui permettent d’en examiner la vitalité et l’aire d’extension à l’échelle de la francophonie d’Europe.

Amitieux

Premier « nouveau » mot de cette cuvée 2020, l’adjectif amitieux (prononcé [amitjø]), dont on se sert pour désigner une personne ou un animal « qui se montre aimable, affectueux ».

Le Robert signale qu’il s’agit d’un tour vieilli ou régional, que l’on peut entendre notamment en Belgique, ainsi que dans certaines régions de la partie septentrionale de la France (Ardennes, Normandie), voire plus au sud (Loire, Rhône-Alpes). Les données de notre enquête confirment, mais en partie seulement, les remarques du dictionnaire:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du mot amitieux dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot amitieux au sens de ‘affectueux’? » (échelle: 0 à 100%).

On ne dispose toutefois d’aucune attestation pour la région Rhône-Alpes et le département de la Loire, ce qui laisse penser que le mot est définitivement sorti de l’usage du français de ces régions.

Gâté

Second mot de ce billet à faire son entrée dans le Robert 2020, le substantif gâté, donné comme synonyme de « câlin » et que le Robert localise dans le sud de la France. Les données de notre enquête montrent que le mot jouit pourtant d’une aire plus large, puisqu’on peut l’entendre en Belgique, notamment dans l’expression « faire un gâté »:

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot gâté dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot gâté au sens de ‘câlin’? » (échelle: 0 à 100%).

De nombreux internautes du nord de la francophonie d’Europe ont signalé qu’ils utilisaient le mot au féminin. Outre le tweet ci-dessous, v. les échanges sur ce forum:

Sur le plan étymologique, le Robert penche pour un emprunt au provençal, tout comme les auteurs du Dictionnaire du marseillais. Le fait que le mot existe en dehors de l’aire provençale laisse penser que l’origine de ce mot n’est pas occitane (sur Twitter, Hugo Blanchet nous signale que le sens positif du verbe « gâter » est « combler d’attention » en français de référence, et que c’est donc plutôt de cette forme qu’il faudrait partir pour expliquer le sens régional).

Prendre/faire les quatre-heures

Troisième entrée, l’expression prendre/faire les quatre-heures, qui signifie « goûter, « prendre/faire le quatre heures », que le Robert localise en Suisse romande. Nos données ne donnent pas tort au dictionnaire, mais révèlent l’existence d’une aire un peu plus large, qui englobe la Franche-Comté et la Bourgogne:

Figure 3. Vitalité et aire d’extension de l’expression faire/prendre les quatre-heures dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous l’expression faire/prendre les quatre-heures au sens de ‘prendre la collation de milieu d’après-midi’? » (échelle: 0 à 100%).

La carte montre également qu’à l’intérieur de la Suisse romande, les usages ne sont pas homogènes, l’expression semblant plus rare à Genève, en Valais et dans le canton de Neuchâtel.

Et les autres régions de la francophonie?

Au rayon des régionalismes, le français canadien a été relativement bien représenté cette année, avec l’insertion des verbes enfirouaper (« tromper, duper »), cochonner (« faire un mauvais coup à quelqu’un »), vacher (« fainéanter ») et niaisage (former sur le verbe « niaiser », déjà présent dans le dictionnaire, qui signifie « ne rien faire »); de l’expression faire son épicerie (« faire ses commissions ») ou du substantif respir(e) (au sens de « souffle », prendre un grand respir). Du côté de l’Afrique, le verbe cadeauter (« faire un cadeau ») se glisse dans les pages de l’édition 2020. En Europe, font leur entrée les formes tututte (« poitrine d’une femme ») pour le Nord-Pas-de-Calais ; bloc/blocus (« période de révision avant un examen ») ou encore jober (avoir un travail en tant qu’étudiant) en Belgique.

Nous avons besoin de vous! 

Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France , de Belgique et de Suisse  en répondant à quelques questions – cliquez  ici  pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec ou des autres provinces francophones du Canada , c’est par  ). Votre participation est gratuite et anonyme.

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Il vous suffit de disposer d’une connexion internet et d’une dizaine de minutes tout au plus. Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

Ces particularismes locaux qui se dérégionalisent

Dans ce nouveau billet, je ne reviendrai pas sur ces régionalismes qui disparaissent (j’en parlais dans ce billet et dans celui-ci, tous deux liés aux survivances des parlers galloromans en français), mais sur ceux qui gagnent du terrain, et qui devraient se retrouver, d’ici quelques années, dans les pages des dictionnaires du français de France les plus diffusés, sans marque « régional » ou « diatopique ».

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous avons puisé dans les tables générées à la suite de sondages de la série Quel français régional parlez-vous?, sondages auxquels plusieurs milliers de participants ont pris part entre 2015 et aujourd’hui. En pratique, chaque carte a été réalisée à partir des données d’au moins 7.000 participants ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse. Techniquement, nous avons réalisé les cartes avec le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à contacter l’auteur.

Je commenterai quatre particularismes locaux qui se sont dérégionalisés – ou sont en passe de l’être.

cagole

Le mot cagole est emblématique du français régional de Marseille et de sa région. Il est assez récent dans l’histoire du français. D’après le Dictionnaire des Régionalismes de France, il apparaît pour la première fois dans la littérature en 1906, comme synonyme de « prostituée ». Pendant des décennies, le mot cagole est employé comme une insulte (dans Le Français de Marseille 1931; Le parler marseillais 1986; Le parler provençal 1988), mais le sens de « prostituée » se perd, et finit par être signalé comme vieilli dans les dictionnaires de régionalismes plus récents (Dictionnaire des Régionalismes de France 1999; Dictionnaire du marseillais 2003).

L’origine du mot est incertaine. On sait que dans la langue provençale, le correspondant cagoulo désignait un vêtement long. Selon une hypothèse largement relayée dans les dictionnaires du français de la région de Marseille et ses environs (v. ci-dessus), c’est ce genre de vêtement que portaient naguère les ouvrières qui travaillaient dans les usines d’empaquetage de dattes, et qui arrondissaient les fins de mois en faisant le trottoir. C’est donc par métonymie que le vêtement a fini par dénommer la personne qui le porte.

Aujourd’hui, le mot cagole désigne une fille vulgaire et volontairement outrancière, qui aime se faire remarquer. C’est d’ailleurs cette définition qu’en donnent les lexicographes du Larousse (le mot est entré dans l’édition 2012) et du Robert (le mot est entré dans l’édition 2013, d’après l’excellente base corpus DiCo).

>> LIRE AUSSI: Survivances des parlers provençaux en français, épisode 2 : le mot ‘dégun’

Le terme n’a plus rien d’une insulte, et la cagole occupe désormais dans notre société une position sociale remarquable et remarquée: Slate y consacrait un article; Canal+ a même réalisé un documentaire sur le sujet; quant à l’humoriste et YouTubeuse Laura Calu, elle en a fait l’un de ses personnages phares de ses sketchs (les vidéos où elle interprète Mélanie La Cagole dépassent régulièrement les 2 millions de vues).

Les données de nos enquêtes nous permettent de montrer, pour la première fois dans l’histoire du français, que l’aire de cagole aujourd’hui s’étend bien au-delà des frontières de la cité phocéenne et sa région:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du mot cagole dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot cagole au sens de ‘fille vulgaire et exubérante’? » (échelle: 0 à 100%).

Bien sûr, c’est dans le Sud-Est que les valeurs maximales sont atteintes (Marseille et ses alentours sont en mauve très sombre). Le reste du Midi de la France (Toulouse résiste), comme la Corse, affichent des valeurs moyennes relativement élevées (mauve plus clair), ce qui indique que le mot y est fort répandu. Ailleurs, les pourcentages indiquent une vitalité moindre, mais gageons que ce n’est qu’une affaire de temps pour que ce mot soit connu de tous!

carabistouilles

Le mot carabistouille s’emploie surtout au pluriel, notamment dans l’expression « raconter des carabistouilles », où il est synonyme de « sornettes, balivernes, bobards ». Dans les dictionnaires du français central comme dans les dictionnaires régionaux, carabistouille est signalé comme un particularisme linguistique emblématique des régions du Nord-Pas-de-Calais et de Wallonie.

Sur le plan étymologique, le Dictionnaire des Belgicismes fait l’hypothèse qu’il s’agirait d’une composition ancienne, mêlant la forme cara– (d’origine obscure) et bistouille (qui désigne un mauvais alcool).

Les données de notre enquête confirment que c’est dans cette région de la francophonie d’Europe qu’on a le plus de chance d’entendre le mot carabistouille. Elles montrent aussi qu’ailleurs en France, le mot est loin d’être inconnu:

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot carabistouille dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-6, 2017). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot carabistouilles au sens de ‘sornettes, balivernes’? » (échelle: 0 à 100%).

D’un point de vue historique, il n’est pas facile de dire précisément la période à laquelle le mot a commencé à se dérégionaliser, ni quel en a été le déclencheur. Tout ce qu’on peut dire, c’est que c’est récent. Une recherche dans Google Ngram permet de montrer que le mot a connu une ascension fulgurante à partir du début des années 2000:

La recherche ne peut pas être étendue au-delà de 2008, mais on imagine sans mal que cette courbe a dû continuer son évolution. Cause, conséquence ou corrélat, le mot a commencé à être employé de façon de plus en plus fréquente dans la bouche des politiciens. On le retrouve même dans des médias francophone de l’Hexagone sans guillemets, preuve qu’il a perdu son statut de mot régional:

A noter que notre enquête a été réalisée l’année précédant la désormais célèbre sortie d’Emmanuel Macron qui, invité 12 avril 2018 dernier sur le plateau de Jean-Pierre Pernaut « pour répondre aux questions que les Français se posent », a clamé haut et fort « [qu’]il ne faut pas raconter de carabistouilles à nos concitoyens »:

On peut faire l’hypothèse que les résultats seraient aujourd’hui différents, tant l’intervention du Président de la République avait été commentée sur les réseaux sociaux.

tancarville

Troisième entrée de notre billet: le mot tancarville, qui désigne ce qu’on appelle dans le français de l’Île-de-France un « étendoir (à linge) », et dans la région de Lyon, un étendage. L’origine supposée de ce mot est intéressante.

Le pont de Tancarville (source)

Selon toute vraisemblance (on en parlait dans ce billet), les créateurs d’étendoirs à linge se seraient inspirés de la forme du pont de Tancarville (une ville située dans le département de la Seine-Maritime, v. la flèche de localisation jaune sur notre carte 3 ci-dessous, célèbre pour son pont, v. photo ci-dessus) pour nommer l’objet qu’ils commençaient alors à commercialiser dans les années 50. Le mot tancarville serait ainsi passé dans le langage commun par antonomase.

Le nom de marque Tancarville a été déposé pour la première fois par la société DUPRE en 1963, peu de temps après l’inauguration du pont de Tancarville en 1959. La société était localisée à… Saint-Étienne, dans le centre de la France! La marque sera rachetée en 2016 par la société Herby, située dans le Perche (v. la flèche de localisation rouge sur notre carte 3 ci-dessous), qui fabrique des étendoirs en acier depuis 1952. Pour en savoir plus sur l’histoire du tancarville, n’hésitez pas à lire cet article. Nous y avons glané les informations reportées dans cet encadré.

Sur le plan géographique, le mot tancarville est surtout utilisé dans le nord-ouest de l’Hexagone, qui comprend les Pays de la Loire, la Bretagne et la Normandie, tout en contournant l’Île-de-France.

Figure 3. Vitalité et aire d’extension du mot tancarville dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-2, 2015/2016). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot tancarville au sens de ‘étendoir à linge’? » (échelle: 0 à 100%).

Les nombreuses zones de couleur neutre laissent toutefois deviner qu’ailleurs (dans le Nord-Pas-de-Calais et dans le sud-est de la France notamment), on utilise également le mot tancarville pour désigner un étendoir.

peuf

Le quatrième et dernier mot que nous commenterons désigne un certain type de neige, dont raffolent les amateurs de hors-piste: la peuf, ce que l’on appelle plus communément de la (neige) poudreuse, ou dans le jargon des jeunes locaux de la pow-pow (prononcé [popo], un emprunt à l’argot anglais):

Le mot peuf ne figure ni dans le Larousse ni dans le Robert, ni dans aucun des dictionnaires de régionalismes consacrés au français que l’on parle dans les Alpes et le Jura. Il dispose toutefois d’une entrée dans le Wiktionnaire.

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, c’est là où se trouvent les régions où l’on trouve les grandes stations de ski, à savoir dans les Alpes (sud de la Suisse romande, Haute-Savoie, Savoie, Isère, Hautes-Alpes), et dans une moindre mesure, dans la région des Pyrénées (à la frontière entre la France et l’Espagne), que le mot est le plus répandu. Il est connu sporadiquement ailleurs, sans doute par des vacanciers fans des sports d’hiver:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension du mot peuf dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot peuf au sens ‘neige poudreuse’? » (échelle: 0 à 100%).

Historiquement, on peut faire l’hypothèse que le mot peuf est passé en français par intermédiaire des patois francoprovençaux que l’on parlait
naguère couramment en Haute-Savoie et à l’ouest du Valais romand.

LIRE AUSSI >> Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, réalisée à partir de l’Atlas Linguistique de la France, les témoins originaires de Haute-Savoie interrogés par Edmont à la fin du XIXe, ont donné la réponse pœfa pour traduire dans le parler de leur village le mot français « poussière »:

Figure 5. Aire du type poefa pour désigner la  »poussière » dans les parlers galloromans, d’après ALF 1078. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

La voyelle finale n’étant pas accentuée dans ces parlers, le français local a adapté pœfa en peuf, sans doute pour continuer à désigner de la poussière, puis, par extension métaphorique, ce type de neige poudreuse qui s’envole comme de la poussière quand on glisse dessus (ou lorsqu’elle tombe d’un arbre):

Le mot se serait ensuite répandu dans le reste des Alpes francophones par l’intermédiaire des skieurs, puis se serait ensuite rendu dans les Pyrénées où l’on skie également.

Le saviez-vous? Il existe plusieurs dizaines de termes pour désigner les différents types de neige en français (si vous ne me croyez pas, allez voir ce site). C’est bien plus que les Inuits!

Parallèlement, les vacanciers (ou les monchus comme on les appelle dans le pays, v. carte ci-dessous) auraient ensuite appris ce mot si particulier lors de leurs séjours dans les Alpes. Et c’est comme ça qu’il se serait exporté (c’est sans doute le même sort qu’ont subi les mots raclette ettartiflette).

source

Le business des régionalismes

Les régionalismes ont aujourd’hui le vent en poupe, et les commerciaux ont bien compris qu’ils faisaient vendre. Quelle ne fut pas ma surprise, en janvier dernier, alors en vacances chez mes parents en Savoie, de trouver dans un Sherpa (chaîne de supérettes, présentes dans les stations de ski, exclusivement), dans le petit rayon des bières, des packs d’une bière nommée La Cagole:

source

Sans parler des t-shirts où l’on arbore fièrement que l’on ride (i.e. « glisse » en ski ou en snowboard) dans la peuf; ceux qui rappellent qu’il ne faut pas raconter des carabistouilles; ou encore ces habits où est imprimée une définition de cagole:

Comptant sur le potentiel rétro et local du mot tancarville, la SNCF s’en est inspirée pour une campagne de pub:

source

Le mot de la fin

On s’inquiète beaucoup, depuis quelques décennies, de la disparition des particularités linguistiques locales, qui faisaient naguère le charme des régions de la francophonie d’Europe. La faute aux médias de masse, qui diffusent de partout où leurs ondes se rendent, une même variété de français lisse et sans couleur.

Si les régionalismes vous plaisent autant qu’à nous, n’hésitez pas à participer à notre enquête, ça nous aidera à confectionner les prochaines cartes, et mieux comprendre ce qui différencie et/ou rapproche, sur le plan linguistique, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Pour être tenu au courant de nos prochaines publications, vous pouvez aussi vous abonner à notre page Facebook ou nous suivre sur Twitter! Retrouvez également nos cartes sur notre compte Instagram.

On dirait qu’aujourd’hui les choses sont en train de changer. On assiste en effet à un mouvement inverse, qui prône le retour au local, au régional, sous couvert d’authenticité et de naturel. Dans ce contexte, les réseaux sociaux sont aujourd’hui les vecteurs de cette tendance. Ce sont eux qui permettent au français régional de s’affirmer, et à certains mots de gagner du terrain.

Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe?

Dans ce nouveau billet, je m’arrête sur une question qui touche à la prononciation du français, l’un de mes thèmes favoris, sans doute parce que j’ai toujours été intrigué par les spécificités de prononciation des gens qui ne venaient pas de la même région que moi. J’ai déjà parlé dans des billets antérieurs du timbre des voyelles intermédiaires (piquet se prononce-t-il différemment de piqué ; saute rime-t-il avec sotte?) ou encore de la prononciation de certaines consonnes finales (ici et ).

>> LIRE AUSSI: « Serai » ou « serais » ? C’est un peu trop facile de se moquer…

Je voudrais cette fois-ci écrire au sujet du statut phonologique de l’accent circonflexe.

De l’accent circonflexe

L’idée de rédiger ce billet m’est venue suite à la publication d’un fil Twitter que Laélia Véron a consacré à l’accent circonflexe.

Dans ce fil, elle rappelle que le diacritique est assez récent dans l’histoire du français, et qu’il a eu du mal à s’installer dans les usages, notamment en raison des réticences de l’Académie:

Elle souligne également que les règles qui régissent la distribution de l’accent circonflexe sont parfois si arbitraires et illogiques que l’utilisation de ce diacritique génère de l’insécurité linguistique chez de nombreux usagers de la langue. Un sujet qu’elle aborde, au détour d’autres questions pour lesquelles il est difficile de démêler ce qui relève du linguistique et du social, dans un ouvrage écrit à quatre mains avec Maria Candea, paru cette semaine aux @Ed_LaDecouverte: Le français est à nous. Petit manuel d’émancipation linguistique.

En français, l’accent circonflexe revêt de multiples fonctions, parmi lesquelles (je me permets de renvoyer le lecteur au fil de Laélia Véron pour les autres) celle de signaler, à l’écrit, que deux voyelles graphiquement identiques ne se prononcent pas de la même façon à l’oral.

Ainsi, c’est la présence d’un accent circonflexe qui exprime à l’écrit le fait que l’on mange des pâtes et non des pattes; que si l’on a envie de se faire un petit jeune, ce n’est pas la même chose que de se faire un petit jeûne; mais aussi que, à tout le moins pour l’œil, le mot reine se distingue du mot rêne; que mètre et maître désignent deux référents bien distincts, etc. (on remarquera toutefois que dans ces derniers exemples, la différence graphique va bien au-delà du simple accent circonflexe).

Comme le rappelle Laélia Véron, l’accent circonflexe a en partie perdu ce rôle aujourd’hui en français. Pas chez tout le monde, comme elle le précise à juste titre, mais en tout cas chez ceux qui ne distinguent pas, à l’oral, des paires de mots comme patte/pâte, jeune/jeûne, mettre/maître, etc.

Beaucoup d’internautes ne sont pas reconnus dans cette catégorie des francophones qui ont neutralisé la prononciation de l’accent circonflexe, et ont tenu à le rappeler. À témoins les commentaires laissés sous le fil Twitter qui a inspiré ce billet:

Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? Les données récoltées dans le cadre du projet Français de nos Régions permettent de proposer quelques cartes et graphiques pour apporter deux ou trois éléments de réponse à cette question.

Méthode

Depuis 2015, j’ai en mis en place avec différents collègues des sondages en ligne en vue de rendre compte de l’aréologie de certains phénomènes linguistiques dits « régionaux », qu’il s’agisse de mots (les dénominations de la serpillière, du crayon à papier, du pot d’eau, de la grand-mère, etc.), de tournures de phrases (le y savoyard, le passé dit « surcomposé », le « ça » vaudois) ou de prononciation.

>> LIRE AUSSI: Quel français régional parlez-vous?

Grâce aux nombreuses enquêtes que nous avons faites, à chacune desquelles une dizaine de milliers d’internautes (plus ou moins) ont pris part, nous avons pu récolter des données pour créer des cartes permettant de visualiser qui sont les locuteurs d’Europe, et dans une moindre mesure, du Canada, qui font la différence entre des mots graphiquement proches que la présence d’un accent circonflexe permet d’opposer.

Les cartes et les graphes de ce billet ont été réalisés dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Je présente dans ce billet les résultats obtenus pour une petite dizaine de paires de mots.

Le type patte ~ pâte

Prononcez-vous différemment le mot pâte du mot patte? En d’autres termes, trouveriez-vous bizarre que l’on vous invite à manger des pattes, ou cela vous semble totalement normal?

La distinction, à l’oral, entre les mots patte et pâte est l’une des questions les plus débattues dans la communauté des chercheurs sur la prononciation du français (on en parlait dans cet article). Poser cette question revient en fait à se demander qui sont les locuteurs qui ont deux voyelles /A/ dans leur système phonologique (l’un antérieur, que l’on transcrit [a]; l’autre postérieur que l’on transcrit [ɑ]) et qui sont ceux qui n’ont qu’une seule voyelle /A/ (le [a] antérieur).

[a] ~ [ɑ]

Les choses se complexifient encore, car pour de nombreux francophones, la différence entre le <a> de patte et celui de pâte n’est pas une différence qui relève du timbre (la qualité) de la voyelle, mais de la quantité: patte serait prononcé avec une voyelle brève ([pat]), alors que pâte serait prononcé avec une voyelle longue ([pa:t]).

[a] ~ [a:]

Nous avons proposé des questions relatives à l’opposition entre patte et pâte dans plusieurs de nos enquêtes.

La première question a été posée dans le cadre d’une enquête diffusée entre 2015 et 2016. L’enquête était consacrée aux spécificités du système vocalique des francophones d’Europe. Les participants voyaient un écran présentant une phrase à trou: « Quand on va au restaurant italien, Jean commande souvent des [……] « , le tout accompagné d’un extrait sonore:

[pat] vs [pɑ:t]

Après avoir entendu le stimulus (il était possible de l’entendre autant de fois qu’ils le souhaitaient), ils devaient indiquer, en cochant une case, s’ils prononçaient le mot manquant plutôt comme le premier mot entendu (dans ce cas, avec un [a] bref et antérieur) ou plutôt comme le second mot entendu (dans ce cas avec [ɑ:] long et postérieur). Ils avaient également la possibilité de cocher les deux réponses, ou de signaler qu’ils n’entendaient pas la différence entres les deux mots de l’extrait sonore.

Nous avons exclu des analyses les participants ayant indiqué ne pas avoir entendu la différence entre les deux mots de l’extrait, ainsi que ceux qui ont répondu utiliser les deux prononciations. Sur la base des 8.046 réponses restantes, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de Belgique, de France et chaque district de Suisse le pourcentage de participants ayant indiqué utiliser la seconde variante. Nous avons ensuite reporté les résultats sur un fond de carte, et utilisé une technique d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire. La carte 1 ci-dessous a été générée à la suite de ce processus:


Carte 1. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « pâte » avec une voyelle plutôt ouverte, postérieure et allongée [pɑ:t], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir qu’en Belgique comme en Suisse, presque tous les participants de notre enquête prétendent prononcer le mot pâte plutôt avec un /ɑ:/ et non avec un /a/. Les francophones des régions du Grand Est de la France, qui s’agencent entre la Belgique et la Suisse, leur emboîtent le pas. Ailleurs en France, mis à part dans la partie septentrionale du territoire où l’on observe des teintes blanchâtres (indiquant des pourcentages intermédiaires), tout le monde ou presque prononce le mot pâte avec la même voyelle que celle que l’on entend couramment dans le mot patte.

Dans une enquête ultérieure, la question n’était pas accompagnée d’un extrait sonore, mais faisait partie d’une liste de paires de mots quasi-homonymes. Pour chacune de ces paires, on demandait aux internautes s’ils pensaient faire la différence, à l’oral, entre les deux items. Ici encore, les participants avaient la possibilité d’indiquer prononcer de l’une comme de l’autre façon.

Figure 1. Extrait du questionnaire de l’enquête Euro-8 (2018-2019).

Nous avons exclu les participants ayant coché les deux réponses, et avons pu générer, sur la base des 11.000 et quelque réponses restantes, cette nouvelle carte:


Carte 2. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « patte » et le mot « pâte », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

De façon rassurante, les résultats sont tout à fait comparables avec ceux de la carte 1. Cela veut donc dire que les résultats sont fiables, malgré le fait que l’échantillon ne soit pas le même, et que les questions n’aient pas été posées de la même façon.

Pour aller plus loin dans l’analyse des données, et répondre plus précisément à la question: « Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? », nous avons généré, sur la base des données de l’enquête n°8, deux autres cartes. Nous avons isolé pour l’une (carte 3a, à gauche ci-dessous) les participants âgés de plus de 50 ans, pour l’autre (carte 3b, à droite ci-dessous) les participants âgés de moins de 25 ans:

Cartes 3a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « patte » et le mot « pâte », en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

La comparaison des deux cartes révèle que l’on a affaire à ce que les spécialistes de l’histoire de la langue appellent un « changement linguistique en cours ». Dans la partie septentrionale centrale et occidentale de la France, on peut voir que les participants les plus jeunes sont beaucoup moins nombreux, par rapport à leurs aïeux, à faire rimer pâte avec patte. À l’inverse, les seniors de ces régions font encore assez bien la distinction entre ces deux mots quand ils parlent.

L’avenir nous dira si les régions du Grand Est de la France, de même que la Belgique et la Suisse romande, s’aligneront sur les autres francophones d’Europe, ou conserveront cette particularité de prononciation que consignent encore tous les dictionnaires du français.

Le type jeune ~ jeûne

L’accent circonflexe permet de résoudre une homonymie, à l’écrit, pour la paire jeune~jeûne, qui a donné lieu à nombreux memes en 2016, date à laquelle l’Éducation nationale décidait de faire appliquer officiellement une ancienne réforme de l’orthographe visant à supprimer certains accents circonflexes (v. illustration ci-dessus).

De nombreux internautes ont imaginé les possibles quiproquos que la suppression de cet accent aurait provoqué, voir cet article qui répertorie les plus drôles. Rappelons que cette suppression de l’accent circonflexe ne concernait que certaines lettres (les î et les û), et qu’il n’a jamais été question de supprimer le circonflexe quand il servait à distinguer deux potentiels homonymes! Pour en savoir plus sur le contenu de ces réformes, n’hésitez pas à parcourir cette page.

Dans un cas, le mot jeune, sans accent circonflexe, est soit un adjectif soit un nom, et désigne une personne qui n’est pas âgée; dans un autre cas, le mot jeûne, avec accent circonflexe, désigne un moment durant lequel on ne mange pas (le jeûne pascal, le jeûne du Ramadan, etc.)

source

À l’oral, cette différence de graphie s’accompagne d’une différence de timbre. D’après les dictionnaires de référence, jeune se prononce avec une voyelle ouverte ([œ] comme dans œuf), alors que jeûne se prononce avec une syllabe fermée, [ø] comme dans bleu) .

Dans l’une de nos enquêtes consacrée au système vocalique du français, nous avions proposé l’image ci-dessous, assortie de la phrase à trou suivante: « D’une personne qui n’est pas âgée, on dit qu’elle est [……] » et d’un stimulus sonore:

[ʒœn] ~ [ʒøn]

Après écoute de l’extrait, les internautes devaient indiquer s’ils prononçaient le mot jeûne plutôt comme le premier mot entendu (donc avec une voyelle ouverte, [œ]) ou comme le second mot entendu (donc avec une voyelle fermée, [ø]).

Comme précédemment, nous avons supprimé les réponses des participants ayant indiqué ne pas entendre la différence, et ceux qui ont indiqué prononcer les deux versions. Sur la base des 8.031 réponses restantes, nous avons ainsi pu réaliser la carte ci-dessous:


Carte 4. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « jeûne » avec une voyelle plutôt fermée [ʒøn], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

La carte diffère partiellement de la carte générée pour le mot pâte. On remarquera que les régions de l’est de l’Hexagone présentent des pourcentages toujours très élevés. Le reste de la partie septentrionale de l’Hexagone apparaît ici comme plus conservateur, alors que Wallonie ne se comporte pas différemment, cette fois-ci, du Midi de la France.

Par la suite, nous avons de nouveau intégré une question sur l’opposition jeune~jeûne dans une liste de paires contenant chacune des mots relativement proches sur le plan graphique et phonique:

Figure 2. Extrait du questionnaire de l’enquête Euro-9 (2019).

Dans cette liste, comme on peut le voir sur la Figure 2 ci-dessus, nous avions également glissé la paire veulent~veûle.

Le mot veulent est la forme que prend le verbe vouloir à la 3e pers. du pluriel au présent. Le mot veûle est un adjectif vieilli, qui désigne une personne molle et sans énergie. La graphie avec accent circonflexe n’est plus signalée dans les dictionnaires contemporains, mais elle existait naguère (v. article du TLFi).

L’enquête est encore en cours, mais le dépouillement des données (un peu plus de 6.000 réponses à ce jour) permet de réaliser des cartes relativement similaires à celles que nous avons obtenue ci-dessus:

Cartes 5a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « jeune » et le mot « jeûne » (à gauche); entre le mot « veulent » et le mot « veûle » (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 9ᵉ édition, 2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut parier que de nombreux internautes qui ont pris part à ce sondage ne connaissent pas le sens de veûle, et que c’est la présence du circonflexe qui a déclenché la réponse : « je ne prononce pas ‘veulent’ et ‘veûle’ de la même façon« . Sans cela, les réponses auraient sans doute été très différentes.

Sur le plan de la prononciation, le Robert signale que jeûne comme veule (c.-à-d. veûle) se prononcent avec une voyelle fermée, tout comme le Wiktionnaire (article veule | article jeûne). Le TLFi recense les deux prononciations pour veule; mais seulement la prononciation avec voyelle fermée pour jeûne.

Ici encore, la comparaison entre les données des seniors (> 50 ans, à gauche) et des juniors (< 25 ans, à droite) permet de mettre au jour les traces d’un changement linguistique en cours:

Cartes 6a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot jeûne avec une voyelle plutôt fermée [ʒøn], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ce changement est toutefois moins brusque que celui qui affecte la paire patte~pâte. Ici encore, l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de cette opposition, mais il y a de fortes chances pour qu’elle survive encore quelques décennies.

Le type mettre ~ maître

Dans l’enquête portant sur le système vocalique des variétés de français parlées en Europe figurait également une question relative à la prononciation du mot maître. La phrase à trou « Le propriétaire d’un chien, c’est son [……] » était accompagnée de l’image ci-dessous, et d’un extrait sonore présentant le mot d’abord avec une voyelle brève, [mɛtʁ]; ensuite avec une voyelle longue, [mɛ:tʁ]:

[mɛtʁ] ~ [mɛ:tʁ]

Après avoir écouté l’extrait, les participants devaient indiquer s’ils prononçaient le mot maître plutôt comme le premier enregistrement de l’extrait, ou plutôt comme le second.

Nous avons supprimé les participants ayant indiqué ne pas avoir entendu la différence entre les deux mots de l’extrait, ainsi que ceux qui ont répondu utiliser les deux prononciations. Sur la base des 7.616 réponses restantes, nous avons pu créer la carte ci-dessous:


Carte 7. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « maître » avec une voyelle longue [mɛ:tʁ], d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Sur le plan de la distribution, pas de grande surprise ici encore, par rapport à ce que nous avons pu observer à partir de la carte de pâte (v. figure 1 ci-dessus). En Europe, les francophones qui prononcent le mot maître avec une voyelle longue sont grosso modo les mêmes que ceux qui prononcent pâte avec une voyelle longue.

De façon intéressante, il apparaît que l’âge des participants semble cette fois-ci n’avoir qu’un effet assez léger sur la prononciation du mot maître (avec ou sans une voyelle longue):

Cartes 8a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot maître avec une voyelle longue [mɛ:tʁ], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir qu’entre les deux cartes – l’une générée à partir des données de plus de 50 ans (à gauche), l’autre à partir des données des participants de moins de 25 ans (à droite) – il n’y a que d’infimes différences.

Le type mur ~ mûr

Dans la même enquête, nous avions également proposé une question relative à la prononciation du mot mûr. L’image ci-dessous s’accompagnait de la phrase à trou suivante: « Ce fruit est encore vert, il n’est pas [……]« :

[myʁ] ~ [my:ʁ]

Une fois soustraites les réponses des participants ayant affirmé ne pas entendre la différence entre les deux mots de l’extrait sonore, et ceux ayant indiqué alterner entre les deux prononciations, indifféremment, il ne reste plus que 6.300 réponses.

La carte que l’on peut générer à partir de ces données permet d’aboutir cette fois-ci à un résultat bien différent:

Carte 9. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot « mûr » avec une voyelle longue ([my:ʁ]), d’après les enquêtes Français de nos régions (Voc_Europe, 1ᵉ édition, 2015-2016). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir que la prononciation du mot mûr avec une voyelle longue ne subsiste plus aujourd’hui que dans l’actuelle région Bourgogne-Franche-Comté et dans l’est de la Wallonie. Ailleurs en France, elle survit çà et là dans la partie septentrionale uniquement ; en Suisse elle est à peine attestée.

L’examen des effets d’âge permet de rendre compte qu’il s’agit d’un changement linguistique en cours:

Cartes 10a et b. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué prononcer le mot maître avec une voyelle longue [my:ʁ], en fonction de l’âge des participants (à gauche: participants de plus de 50 ans; à droite: participants de moins de 25 ans), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

On peut voir sur les figures 10 a et b que les participants âgés sont plus enclins que les plus jeunes à prononcer le mot mûr avec une voyelle longue. Il y a fort à parier, au vue de l’aréologie de la carte 10b, que la prononciation du mot mûr avec une voyelle longue est vouée à disparaître tout prochainement.

Il n’y aura donc bientôt plus de problème à confondre un « homme mûr« , et un « homme mur« , même dans les régions les plus conservatrices de la francophonie d’Europe:

Les types faites ~ fête

Nouveau changement de décor avec les cartes donnant à voir les résultats des réponses récoltées pour la paire faites ~ fête. La carte générée à partir des réponses de plus de 11.000 francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, permet de montrer que les francophones qui distinguent entre les deux mots de cette paire l’oral sont en Europe beaucoup moins nombreux que ceux qui font la part entre les paires patte~pâte ou mettre~maître et même mur~mûr.


Cartes 11. Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre le mot « faites » et le mot « fête », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition, 2018-2019). Les traits fins indiquent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ici encore, les données permettent de faire ressortir d’intéressants effets d’âge sur la réponse. Nous les représentons cette fois-ci sous la forme de graphes de régression:

Figure 3. Probabilité de réponse positive à la question « Faites-vous la différence, à l’oral, entre « faites » et « fête », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 8ᵉ édition) en fonction de l’âge des participants (en abscisse) et le pays dans lequel ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse.

L’analyse fait ressortir un effet significatif du prédicteur âge sur la réponse « je prononce différemment les deux mots de cette paire », et ce peu importe le pays. En d’autres termes, les résultats indiquent que plus les internautes sont âgés, et plus ils ont tendance à déclarer faire la différence entre faites et fête. L’effet d’âge est toutefois plus important en Suisse qu’en France. C’est en Belgique qu’il est le moins impressionnant.

Qu’en est-il au Canada?

Dans les provinces de l’est du Canada et au Manitoba, où sont concentrés la majorité des francophones vivant en Amérique du Nord, des questions du même type ont été posées. Le diagramme en barres ci-dessous donne une visualisation synthétique des résultats:

Figure 4. Pourcentage de réponses négatives à la question « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire faites~fête? », « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire jeune~jeûne? » et « Prononcez-vous de la même façon les mots de la paire patte~pâte? », en fonction de la région de jeunesse des participants (de gauche à droite : Acadie, Manitoba, Ontario et Québec) d’après les enquêtes Français de nos régions (Canada, 3e édition).

Sur le graphe, on peut voir une très forte prédominance du rouge, ce qui indique que tout le monde, ou presque, fait une nette différence, quand il parle, entre les paires de mots faitesfête; jeune~jeûne et patte~pâte, et ce peu importe la région du Canada dont il est question.

>> LIRE AUSSI: Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Voilà qui confirme ce que déclarait ce twitto, et qui devrait lui faire plaisir!

Le mot de la fin et le rôle des dictionnaire de référence

Pour répondre à la question posée dans le titre de cet article, à savoir: « Qui sont ces francophones qui prononcent l’accent circonflexe? », on peut dire que ça dépend des paires d’homonymes ou de quasi-homonymes qu’on considère. On a vu que chaque paire de mot avait sa propre géographie, il serait donc dangereux de conclure de façon trop rapide. On a vu qu’en Europe, c’était massivement dans les régions de l’est (sur un croissant qui va de la Wallonie à la Suisse romande, en englobant la Bourgogne, la Lorraine et la Franche-Comté) qu’on prononçait différemment les voyelles avec un accent circonflexes de celles qui n’en avaient pas, mais que cette aréologie changeait en fonction des paires de mot et de l’âge des participants. Au Canada, nous n’avons pu tester que trois paires de mots pour le moment, mais il semble que la prononciation de l’accent circonflexe y soit assez stable.

Les dictionnaires de référence ne rendent pas cet état de fait de façon homogène. Quand la présence d’un accent circonflexe s’accompagne d’une différence de timbre, les dictionnaires donnent des transcriptions différentes pour les deux mots de la paire. Quand il s’agit d’une distinction relevant de la quantité (voyelle brève ou longue), les dictionnaires transcrivent les deux mots de la même façon en API. Ainsi, on peut lire dans le Grand Robert de la langue française (pour ne prendre que celui-ci, le Larousse et le Wiktionnaire ne détonnent pas) que les mots de la paire patte/pâte ne se prononcent pas de la même façon (la voyelle du premier est antérieure, [pat]; celle du second postérieure, [pɑt]), même chose pour les mots jeune et jeûne (le premier avec une voyelle mi-ouverte [ʒœn]; le second avec une voyelle mi-fermée [ʒøn]. Le même dictionnaire indique en revanche que les mots reine et rêne se prononcent avec la même voyelle (une brève mi-ouverte, /ʁɛn/) tout comme les mots mètre et maître, /mɛtʁ/), et les autres paires que nous avons testées qui ne s’opposent que par la longueur.

Partant, on l’aura compris, il ne faut pas se fier aux dictionnaires de référence quand il s’agit de savoir comment se comportent les francophones, surtout quand il s’agit de faits de prononciation. Si les usages qui y sont circonscrits décrivent le français « de référence », celui que l’on parle dans l’Île-de-France, pourquoi continuer à proposer la transcription du mot pâte avec un [ɑ] postérieur, alors que les données des enquêtes signalent que plus personne, ou presque, ne fait la distinction entre pâte et patte dans cette région ? Dans la même veine, pourquoi ne pas indiquer quemaître se prononce avec une voyelle longue, alors qu’on signale la prononciation fermée de la voyelle du mot jeûne? Autant de questions auxquelles les lexicographes devront répondre s’ils veulent coller davantage à la réalité des usages.

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« Serai » ou « serais » ? C’est un peu trop facile de se moquer…

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Une photo d’une petite fille lors d’une manifestation « gilets jaunes » a créé la polémique sur le bon usage du français. Raquel Garrido/Twitter

Le 16 mars dernier, l’ancienne porte-parole du parti la France Insoumise Raquel Garrido tweete la photo d’une petite fille arborant un gilet jaune sur lequel il est écrit « je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République ».

Le tweet est repris quelque temps plus tard par la maire adjointe du XIVe arrondissement de Paris, qui se moque explicitement de l’ignorance supposée de la fillette entre conditionnel et futur :

Le tweet générera un grand nombre de réactions, notamment suite à son partage par la chercheuse en langue française Laélia Véron (@LaeliaVe), co-autrice de ce texte, qui souligne la banalité de cette erreur, très courante en français.

Le conditionnel et le futur, des formes et des valeurs proches

D’une part, il n’est pas toujours facile de faire la différence entre le futur (je serai) et le conditionnel (je serais) du point de vue du sens, notamment dans ce contexte. En effet, selon le linguiste Gustave Guillaume, futur et conditionnel appartiennent tous deux à l’époque du futur, mais le conditionnel serait un « futur hypothétique ». Le conditionnel peut donc permettre d’évoquer un procès possible dans le futur.

Comme l’écrivent les spécialistes Martin Riegel, Jean‑Christophe Pellat et René Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, il est « apte à exprimer l’imaginaire. Il met en scène un monde possible, en suspendant le contradiction que lui oppose le monde réel ».

La petite fille au gilet jaune a-t-elle réellement commis une erreur ? Tout dépend de la manière dont on envisage le procès évoqué.

« Je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République » : futur à valeur quasi prédictive ? Conditionnel qui indique une éventualité possible ?

D’autre part, de nombreux locuteurs et locutrices ne font pas la distinction, à l’oral, entre la terminaison du futur (je serai) et celle du conditionnel (je serais), les uns utilisant une voyelle mi-fermée dans les deux cas (/e/, comme dans piqué ou prenez), les autres une voyelle mi-ouverte (/ɛ/), comme dans bête ou bel) dans les deux cas.

Bon nombre de twittos et twittas ont contesté ce second argument, en précisant que dans leur usage, la forme au futur, je serai, ne se prononce pas de la même façon que la forme au conditionnel, je serais.

Qui a raison ? Prononce-t-on de la même façon je serai et je serais, ou les deux versions riment-elles strictement à l’oral en français ? Avant de proposer une réponse sous forme de carte, il est nécessaire de jeter un œil à ce qu’en disaient naguère les manuels de référence du français.

Un peu d’histoire

Maurice Grammont était un linguiste et comparatiste français, parmi ses ouvrages connus figure notamment son Petit traité de versification française publié en 1922. Librairie dialogue

Depuis le XVIe siècle, et jusqu’à une époque plus ou moins récente, beaucoup de grammairiens et auteurs de traités de prononciation considéraient que pour un nombre très limité de substantifs (notamment geai, quai, gai), la finale -ai se prononçait avec une voyelle fermée, alors que les autres (balai, essai, vrai, etc.) se prononçaient avec une voyelle ouverte, comme c’est le cas des autres mots contenant le digramme –ai– dans leur terminaison (paix, parfait, dais, etc.).

Sur le plan grammatical, cette différence de prononciation permettait ainsi de faire la part entre les verbes dont la finale s’écrit -ai (toutes les formes conjuguées de première personne du futur – je serai, je prendrai, je jouerai ; comme celles de passé simple : je mangeai, je tournai, je coupai ; le présent du verbe avoir : j’ai) aux verbes dont la terminaison est de type –ais (conditionnel présent : je serais, je prendrais, je jouerais ; imparfait : je mangeais, je tournais, je coupais, etc.), les finales -ai étant prononcées/e/, les formes finissant en -ais étant prononcées/ɛ/.

Que reste-t-il de cette règle aujourd’hui ?

Les dictionnaires commerciaux signalent encore cette distinction pour les verbes dans leurs tableaux de conjugaison, et on sait qu’elle est encore connue des champions de l’orthographe et autres amateurs de dictée. Dans une enquête sociolinguistique (administrée en ligne entre 2017 et 2018 par les linguistes animant le blog Français de nos régions, visant à obtenir des données en vue d’évaluer la vitalité et l’aire d’extension d’un certain nombre de particularités potentiellement régionales du français, figurait la question suivante :

« À l’oral, faites-vous une différence entre les phrases : “je mangerai’ (futur) et « je mangerais” (conditionnel) ? »

Deux possibilités de réponses suivaient :

« Oui, je prononce “je mangerai” différemment de “je mangerais”. »

« Non, je prononce “je mangerai” de la même façon que “je mangerais”. »

Un panel de 8 524 internautes volontaires, ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France (5 645), en Belgique (1 233) ou en Suisse (1 589), ont répondu à cette question. Sur la base du code postal de la localité dans laquelle les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons pu comptabiliser, pour chaque arrondissement de Belgique et de France ainsi que chaque district de Suisse, le pourcentage de personnes ayant déclaré faire la différence, à l’oral, entre je mangerai et je mangerais.

Nous avons ensuite reporté ces points sur un fond de carte, fait varier la couleur en fonction du pourcentage obtenu (plus la couleur est froide, plus le pourcentage et bas, et inversement) et utilisé une technique d’interpolation en vue d’obtenir une surface lisse et continue du territoire :

Carte issue du travail des auteurs, Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition). Les points indiquent des arrondissements en France et en Belgique, des districts en Suisse.

Un système phonologique plus riche en Belgique, Franche‑Comté

Les résultats qui figurent sur la carte ci-dessus nous ont ainsi permis d’observer qu’en Europe, les francophones qui font la différence entre le futur je mangerai prononcé avec/e/et le conditionnel je mangerais/ɛ/à l’oral, pour la première personne du singulier, sont principalement localisés en Belgique, en Franche-Comté et dans la moitié septentrionale de la Suisse romande.

C’est en effet dans ces zones que les locuteurs du français ont gardé un système phonologique plus riche qu’ailleurs. Ainsi, c’est dans l’est de la francophonie d’Europe que l’on oppose encore majoritairement, à l’oral, des paires de mots comme pâte et patte ; ami et amie ; faite et fête ou encore sur et sûre.

Par ailleurs, l’existence de nombreuses taches de couleur intermédiaire dans l’hexagone laisse penser que les résultats sont parfois mitigés, donc que la variation dans ces zones n’est pas régionale.

Prendre des critères autres que géographiques

Compte tenu du fait que tous les participants de notre enquête présentent des profils socio-éducatifs relativement comparables (tout le monde ou presque a effectué des études supérieures), nous avons concentré notre attention sur l’axe « diagénérationnel », c’est-à-dire en observant l’âge des participantes et des participants.

Pour vérifier que la variation observée pouvait s’expliquer par les différences d’âge des internautes, nous avons conduit une analyse de régression logistique avec la réponse oui/non (« oui, je fais la différence » | « non, je ne fais pas la différence »), l’interaction entre l’âge des participants et leur pays d’origine. Nous avons également ajouté dans le tableau des données les réponses de participants canadiens (3 617 originaires des provinces francophones de l’est du pays) à une enquête du même genre, où une question comparable avait été posée à la même époque :

Probabilité de réponse positive à la question « Faites-vous la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel) », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition) et Canada (3ᵉ édition) en fonction de l’âge des participants (en abscisse) et le pays dans lequel ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse.

Les résultats présentés sur le graphe ci-dessus montrent que dans les provinces de l’est du Canada, le pourcentage de francophones faisant la distinction entre les formes de futur simple et de conditionnel est significativement supérieur au pourcentage de francophones faisant la différence en Europe, et que cette différence se retrouve entre la Belgique, la Suisse et la France, du moins en ce qui concerne les participants les plus jeunes du panel.

Plus on est âgé, plus on déclare faire la différence

De façon plus intéressante, le graphe montre que partout dans ces quatre régions de la francophonie, le fait de faire la différence est un phénomène clairement archaïsant : plus on est âgé, plus on déclare faire la différence, et inversement.

Il y a fort à parier que dans quelques décennies cette distinction disparaîtra, la Franche-Comté sera sans doute la première région touchée, et les autres territoires, tout au moins en Europe, emboîteront le pas.

L’amoindrissement de la distinction, à l’oral, de certaines formes écrites est loin de ne concerner que cet exemple. Ainsi, la différenciation des mots en ot (comme pot, sot, mot) des mots en eau (comme peau, seau, maux) est encore marquée à l’oral en Suisse, en Belgique, et dans certaines régions de l’Est de la France (les mots en –ot étant prononcés avec une voyelle ouverte/ɔ/comme dans porte ; les mots en –eau et –au avec une voyelle fermée/o/, comme dans beau), mais elle tend également à disparaître elle aussi. Cet écart grandissant entre l’oral et l’écrit pose la question du statut de l’orthographe, entre code phonographique (qui retranscrit des sons) et idéographique (qui représente des signifiés).

Une stigmatisation surtout sociale

Peut-on reprocher à une petite fille de CM2 de se tromper entre le conditionnel et le futur ? L’erreur, comme nous l’avons dit, est d’une part contestable (sur le plan sémantique) et peut s’expliquer d’un point de vue générationnel et géographique. Mais cette stigmatisation de la part d’une élue envers une petite fille représente sans doute bien autre chose qu’un attachement à l’orthographe (il suffit d’ailleurs regarder les tweets de Valérie Maupas pour voir qu’elle n’est pas Bernard Pivot). Elle témoigne d’une tendance, qui a plusieurs fois été soulignée dans cette chronique d’Arrêt sur Images ou encore cette réaction du journal 20 minutes, de stigmatisation sociale à tout prix de la parole de ces « jojos avec un gilet jaunes » comme le disait un certain Emmanuel Macron.

Cet article a été rédigé par Mathieu Avanzi, Maître de conférences en linguistique française, Sorbonne Université et Laelia Véron, Maîtresse de conférences en stylistique, Université d’Orléans. Il est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.