Quel français régional parlez-vous?

Le français de nos régions vous intéresse ? Vous avez 10 minutes devant vous, et vous voulez nous aider à mieux comprendre comment voyagent, survivent ou disparaissent les mots et les prononciations du français de nos régions ? Alors cliquez sur l’un des liens suivants, et amusez-vous bien !

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Vous êtes originaires d’Europe?

👉 Quel français régional parlez-vous? 7e édition (février 2018) 🇫🇷🇨🇭🇧🇪🇱🇺🇲🇨

Vous êtes originaires de Suisse romande ou de la région Rhône-Alpes?

👉 Le français des Alpes et du Jura? 4e édition (juillet 2018) 🇨🇭🇫🇷

Vous avez passé la plus grande partie de votre jeunesse en Amérique du Nord?

👉 Comment ça se dit chez vous ? 4e édition (mai 2018) 🇨🇦🇺🇸

Vous avez grandi dans les Antilles?

👉 Le français parlé dans les Antilles (octobre 2016) 🇫🇷🇭🇹

Du blog à l’atlas! 

Retrouvez les cartes commentées dans l’Atlas du français de nos régions, paru le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (chez tous les bons libraires, sinon en ligne ici ou ) :

couverture

Une histoire d’A…

A

Les manuels de prononciation, tout comme les dictionnaire et les grammaires du français, s’accordent pour dire que le graphème A peut être prononcé de deux manières: soit avec la voyelle [a] (voyelle dite « antérieure », qui se réalise avec une aperture maximale de la bouche et un léger avancement de la langue vers le devant de la bouche), soit avec la voyelle [ɑ] (voyelle dite « postérieure », qui se différencie de la précédente de par la position de la langue d’une part – [ɑ] est situé davantage au fond de la bouche que [a] – d’autre part en raison de la forme des lèvres, légèrement moins écartées pour [ɑ] que pour [a]). Dans l’extrait sonore ci-dessous, on peut entendre les deux variantes (abord [a], ensuite [ɑ]) prononcées par une locutrice belge:

Cette distinction, qui permet d’opposer sur le plan de la prononciation les mots à l’intérieur de paires comme patte [a] / pâte [ɑ]; rat [a] / ras [ɑ]; mal [a] / mâle [ɑ], a subi un fort recul dans la francophonie d’Europe depuis quelques générations, comme on peut le voir en comparant ces deux cartes qui illustrent respectivement le respect de la distinction chez les locuteurs de plus de 50 ans et chez ceux de moins de 25 ans:

Fig. 1. Pourcentage de répondants (âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans) ayant indiqué distinguer (en beige-marron) la voyelle du mot pâte de celle du mot patte d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Comme on peut le constater, chez les plus âgés, les zones de distinction englobent non seulement toute la Suisse et la Belgique, mais aussi la plus grande partie du Grand Est, et quelques poches de résistance dans le Grand Ouest. Seul le Midi est très largement réfractaire à cette distinction.

En revanche, lorsque l’on se tourne vers les plus jeunes, on constate qu’il n’y a plus que la Belgique, la Suisse et une partie du Grand Est qui distinguent encore, cette dernière région accusant d’ailleurs un sévère recul par rapport à la situation que l’on observe chez les aînés. Il s’agit donc de ce que les sociolinguistes appellent un « changement en cours« , que l’on peut appréhender à travers une étude des « effets d’âge » permettant de représenter une évolution linguistique en « temps apparent« .

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, son téléphone ou sa tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour les compléter.

Au Québec et chez ses voisins…

Si l’on traverse l’Atlantique, la situation sur le terrain est totalement différente: au Québec et dans les autres provinces canadiennes hébergeant des francophones, la distinction entre les deux A est universellement respectée (dans les syllabes fermées, c’est-à-dire se terminant par un son consonantique), autant en syllabe tonique qu’en syllabe prétonique, comme on peut l’entendre dans les deux paires de mots suivants:

en position tonique:

UNE TACHE

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UNE TÂCHE

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en position prétonique:

(SAINT-JEAN)-BAPTISTE

st-jea10

PS: pour les férus de phonétique, cet exemple permet aussi d’illustrer la simplification du groupe consonantique final /-st/ > [s], l’assibilation de /t/ > [ts] devant [i] et le relâchement du /i/ > [I] en syllabe fermée.

UNE BÂTISSE

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En effet, vous n’entendrez jamais sur les rives du Saint-Laurent un locuteur prononcer « Saint-Jean-Bâtisse », ce qui ferait rire tout le monde. Les deux A sont non seulement perçus comme très clairement différents dans la conscience linguistique, mais en outre leur réalisation phonétique est très fortement divergente, le A de « tache » étant prononcé de façon très antérieure, presque comme le [æ] du mot anglais « apple », alors que le A de « tâche » est réalisé comme une voyelle très postérieure, qui tend fortement dans la prononciation relâchée à diphtonguer, c’est-à-dire en l’occurrence à se prononcer presque comme [aw] (ce qui peut ressembler vaguement à la diphtongue du mot anglais « shout »).

Les locuteurs qui distinguent sont en général d’accord sur le timbre antérieur ou postérieur des mots, mais il peut arriver qu’il y ait des divergences sur quelques unités lexicales isolées. Dans son ouvrage La phonologie du français (Paris, PUF, 1977), Henriette Walter a fait prononcer à 17 témoins parisiens de différentes catégories d’âge un très grand nombre de mots afin de documenter la prononciation du français dans son usage réel. Il s’est avéré que la prononciation de certains mots contenant la voyelle A n’a pas fait l’unanimité parmi ses informateurs (parmi ceux qui distinguaient encore à l’époque, surtout les plus âgés). Par exemple, les mots bague, fromage et cristal ont été prononcés avec une voyelle postérieure par l’une des informatrices, mais pas nécessairement par les autres. Idéalement, il aurait fallu pouvoir documenter et cartographier cette micro-variation à l’échelle de toute la francophonie d’Europe, et tester en outre d’éventuels effets de classe sociale. Les linguistes ont encore du pain sur la planche!

Or, en ce qui concerne le Canada, un certain nombre de mots peuvent aussi être prononcés avec un A antérieur ou postérieur, mais la variation s’observe selon la région où l’on se trouve. La frontière entre les deux A permet toujours d’isoler une zone ouest d’une zone est, mais cette ligne de démarcation ne passe pas toujours au même endroit. Nous allons voir ci-dessous des cartes consacrées à trois de ces mots: il s’agit de lacet, nage et crabe (qui sont donc prononcés par certains lâcet, nâge et crâbe).

Lacet vs lâcet

Des Lacets Fresh Nos chaussures prennent des couleurs avec meslacets l

À l’ouest d’une frontière passant plus ou moins par Trois-Rivières et Sherbrooke, la prononciation avec voyelle postérieure (lâcet) domine très largement, et ce jusqu’en Ontario (de même qu’au Manitoba, qui n’est pas représenté sur la carte), alors qu’à l’est c’est le A antérieur qui domine de façon écrasante, jusque dans les Maritimes.

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Fig. 2. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot lacet.

Il est très intéressant de comparer cette carte avec celle élaborée à partir des données de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, qui nous offre un instantané de la situation chez des témoins âgés enregistrés au début des années 1970, et qui montre que la situation n’a pas beaucoup changé depuis un demi-siècle.

Fig. 3. Prononciation de lacet avec un A postérieur d’après la question 1934 de l’ALEC (1980).

Nage vs. nâge

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Enchaînons maintenant avec un mot dont la prononciation avec un A postérieur se rend beaucoup plus loin dans l’est – il s’agit de nage.

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Fig. 4. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot nage.

On constate ici que la prononciation nâge occupe tout l’Ontario francophone et la plus grande partie du Québec, y inclus la Beauce, Charlevoix et le Saguenay–Lac-Saint-Jean; il n’y a plus guère que la Côte-du-Sud, le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie et les Maritimes qui ont un A antérieur dans ce mot.

Crabe vs. crâbe

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Mais il ne faudrait pas croire que l’ouest a le monopole des A postérieurs, et que l’est opte toujours pour des A antérieurs! L’exemple suivant illustre justement la situation opposée – il s’agit du mot crabe.

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Fig. 5. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot crabe.

Cette fois-ci, c’est au contraire le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie, la Côte-Nord et la plus grande partie de l’Acadie qui privilégient la prononciation avec « â »: crâââbe… On remarquera que ce sont justement les régions où l’on pêche ce délicieux crustacé! Il doit donc s’agir de la prononciation traditionnelle, alors que le reste du pays a dû faire connaissance avec ce mot à travers les livres…

Conclusion

Si en France la distinction entre les deux A est en net recul et ne se maintient encore bien que dans l’Est, la Belgique et la Suisse semblent quant à elles faire de la résistance. C’est aussi bien sûr le cas au Québec et chez ses voisins francophones du reste du Canada, où les deux timbres possibles de cette voyelle se distinguent encore très clairement à l’oreille. Si la plupart des mots comportant un A se prononcent de la même façon partout, il en existe toutefois quelques-uns, comme nous venons de le voir, qui peuvent être révélateurs de votre origine géographique!

Le français de nos provinces (Canada, Québec)

Suite au succès de nos premières enquêtes, nous en avons lancé une quatrième, dont le but est de tester encore de nombreux mots, et quelques prononciations qui varient d’un endroit à l’autre Nous vous invitons à y participer en grand nombre! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous! Toute participation est anonyme et gratuite.

Pour être tenu au courant de nos publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook ! Des questions, des remarques ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ou nous envoyer un courriel !

Petit guide linguistique à l’usage des gens du Nord en vacances dans le Sud de la France

Sur nos pages Facebook et Instagram (abonnez-vous, si ce n’est pas déjà fait), comme dans quelques-uns des précédents billets de ce blog (v. ce billet ou celui-ci), nous avons publié de nombreuses cartes prouvant que le français que l’on parle dans la partie méridionale de la France n’a pas les mêmes couleurs, ni les mêmes sonorités, que le français que l’on parle dans la partie septentrionale du pays.

ParisVSMarseille-10
Source: Topito

À la veille de ces nouvelles grandes vacances, on s’est dit que le temps était venu de faire un petit inventaire des particularités linguistiques qui font le charme du français que l’on parle dans le Midi. Que ce billet puisse servir de guide aux francophones établis au nord de la Loire en mal de Méditerranée, de soleil et de pétanque!

On a besoin de vous!
Depuis 2015, les linguistes qui animent le blog français de nos régions ont mis au point des enquêtes visant à examiner la vitalité et l’aire d’extension de certaines particularités locales du français que l’on parle en Europe (Belgique 🇧🇪, France 🇫🇷 et Suisse 🇨🇭) ainsi qu’au Canada 🇨🇦. Vous pouvez contribuer à notre projet en participant à l’un de nos sondages: c’est marrant, gratuit, anonyme et on répond depuis un ordinateur 💻, un téléphone 📞 ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓! Pour participer, suivez ce lien 👉ici👈!

On a regroupé les cartes en trois parties, selon qu’elles permettent de visualiser la vitalité et l’aire d’extension d’occitanismes lexicaux (c.-à-d. de mots d’origine occitane utilisés en français), de tournures grammaticales inconnues dans le français des grands médias parisiens (c’est quelle heure? ou il a eu fumé, mais il ne fume plus) ou de la prononciation de la voyelle ‘o’ dans des mots comme atome, chose, rose, etc.

Les occitanismes

L’occitan, ou langue d’oc, est un vaste conglomérat de parlers d’origine latine pratiqués autrefois dans la partie méridionale de la France, dans le Piedmont en Italie ainsi que dans le Val d’Aran en Espagne. Les différents représentants de l’occitan (qui sont le gascon, le limousin, l’auvergnat, le languedocien, le nissart, le provençal, etc.) font partie de la grande famille des parlers galloromans, et s’opposent d’une part aux parlers d’oïl (pratiqués dans la partie septentrionale de la France, qui incluent le picard, le wallon, le normand, le lorrain, le champenois, le poitevin-saintongeais, etc.), d’autre part aux dialectes francoprovençaux (parlés dans l’ex-région Rhône-Alpes, en Suisse romande et dans la Vallée d’Aoste en Italie), comme on peut le voir sur la Figure 1 ci-après:

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Figure 1. Les grandes aires dialectales du galloroman, sur la base du réseau de points de l’Atlas Linguistique de la France.

On estime que jusqu’au milieu du XIXe s. environ, le français était relativement inconnu dans les campagnes s’étendant de l’ouest à l’est du Midi de la France, et que le peuple s’y exprimait exclusivement dans l’idiome local (c.-à-d. dans une variété d’occitan). Des décennies de cohabitation entre le français et l’occitan ont  engendré, dans un système comme dans l’autre, la naissance de nombreux calques et d’emprunts, comme l’explique mieux que quiconque Auguste Brun dans un ouvrage qui fait depuis longtemps autorité chez les linguistes (Recherches historiques sur l’introduction du français dans les provinces du Midi, Paris, 1923). Aussi, bon nombre des mots régionaux qui caractérisent le français du sud de la France aujourd’hui trouvent un correspondant en occitan.

Les particularités linguistiques du français que l’on parle dans le Midi de la France ont fait l’objet de nombreux ouvrages. Les lecteurs non-spécialistes intéressés par ces questions peuvent consulter les références suivantes: Le français de Marseille. Etude de parler régional, A. Brun, Marseille, Institut historique de Provence, 1931 / Marseille, 1978; Le français parlé à Toulouse, J. Séguy, Toulouse, 1950; Le marseillais pour les nuls, M. Gasquet-Cyrus, 2016, Paris.

Dans nos enquêtes, nous avons testé toute une série de régionalismes occitans. Nous en présentons une demi-dizaine dans la première partie de ce billet.

péguer, s’empéguer

D’après le Dictionnaire des régionalismes de France, le verbe péguer est un emprunt à l’ancien occitan pegar (v. languedocien pegá), qui signifie « marquer avec de la poix » (de la pega, c’est de la « poix » dans la langue de Mistral). Il serait attesté en français depuis 1802, mais n’est entré dans le Larousse que dans l’édition 2006 (dans le Robert, c’est en 2007, informations glanées sur la page de notre collègue Camille Martinez), avec la définition suivante: « Dans le midi de la France, être poisseux, collant » (v. aussi le Wiktionnaire pour des exemples).

D’après les résultats de notre enquête, le verbe jouit actuellement d’une vitalité très importante dans toute la partie méridionale de la France, ainsi qu’en Corse, comme on peut le voir sur la Figure 2 ci-dessous:

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Figure 2. Vitalité et aire d’extension du verbe péguer (au sens de « coller légèrement, poisser ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Le liseré blanchâtre qui borde cette zone, de même que les taches plus claires dans la partie septentrionale de la France, laissent penser que le verbe est en train de se dérégionaliser. Il serait ainsi en train de se substituer au verbe poisser, qui n’a pas tout à fait la même syntagmatique (si on peut dire: la confiture poisse les mains, on ne peut pas dire que la confiture pègue les mains), et dont l’emploi semble plutôt rare.

empegue
Source: TV5 monde

Quant au verbe empéguer (ancien occitan empegar « poisser, coller » et provençal s’empega « s’enivrer »), entré plus tôt dans le Robert (2007) que dans le Larousse (2010), il recouvre plusieurs sens, notamment lorsqu’il est employé pronominalement (s’empéguer dans quelque chose, c’est se débattre dans des difficultés sans nombre; mais c’est aussi s’enivrer). Il est intéressant de souligner que son aire d’extension épouse, avec quelques différences pour la partie septentrionale de l’Hexagone et la Corse, les frontières de l’aire de péguer, comme on peut le voir sur la Figure 3 ci-dessous:

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Figure 3. Vitalité et aire d’extension du verbe s’empéguer (au sens de « s’empêtrer (dans un problème), s’enivrer ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

À noter, dans la même famille, l’adjectif pégueux, pégueuse et sa variante non francisée pégous (= « collant, gluant comme de la poix »), le déverbal pègue (elle est pègue que j’en peux plus! que l’on peut traduire par: elle est tellement collante que j’en peux plus!), le susbtantif pégon (qui désigne un végétal en forme de boule qui s’accroche aux vêtements, et par extension, un enfant un peu trop collant).

escagasser

Ce verbe correspond, toutes choses étant égales par ailleurs, au verbe français « écraser ». Fortement polysémique, il s’emploie pour signaler un dommage physique (à quelqu’un: il s’est fait escagasser en sortant de l’école; ou à quelque chose: j’ai escagassé ma voiture en la garant sur ce parking) ou moral (il est alors synonyme de « casser les pieds »: arrête de faire du bruit en mangeant, tu m’escagasses!). C’est un emprunt à l’occitan escagassá, lui-même formé à partir du verbe occitan cagá, qui signifie « aller à la selle » (ou caguer, si on veut utiliser un régionalisme en circulation dans le sud). On peut voir sur la carte ci-dessous (Figure 4) que le verbe n’est guère connu en dehors de la région où l’on parle (ou parlait) occitan:

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Figure 4. Vitalité et aire d’extension du verbe escagasser (au sens de « écraser, énerver ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

cacagne

Dans le même registre, on peut mentionner le mot cacagne (ou sa variante, cagagne), qui signifie « diarrhée » (v. l’occitan cagagno, de même sens). Le mot s’emploie également au figuré, pour exprimer une grande peur: il m’a foutu une de ces cacagnes revient à dire: il m’a foutu une de ces peurs (ou de ces trouilles, trouille ou drouille signifiant, dans certains dialectes de France, « diarrhée »).

NB: Les formes caquerelle, caguerelle, caquette et caguette étaient également proposées dans le questionnaire. En raison du faible nombre de réponses que ces formes ont reçues, il n’a pas été possible de représenter leur extension géographique sur une carte.

La carte ci-dessous (Figure 5) montre que le mot est davantage employé dans l’est que dans l’ouest du Midi de la France:

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Figure 5. Vitalité et aire d’extension du mot cacagne/cagagne (au sens de « diarrhée ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

On peut voir sur la Figure 5, réalisée à partir des matériaux publiés dans l’Atlas Linguistique de la France au début du siècle dernier, que les correspondants de la forme cacagne dans les dialectes galloromans s’étendaient sur une aire assez similaire à celle que dessine notre carte pour le français régional du début du XXIe s.:

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Figure 6. Aire de cacagne/cagagne (« diarrhée ») dans les dialectes galloromans parlés au début du XXe s., d’après la carte 558 de l’ALF. Chaque point représente une localité enquêtée.

ensuquer

Dans les parlers d’oc, les correspondants du verbe ensucá signifient « assommer ». Être ensuqué, c’est avoir la tête dans les nuages, ou n’être pas tout à fait réveillé. Mieux qu’un long discours, ces quelques tweets nous permettront de comprendre dans quels contextes les francophones du Sud de la France utilisent le verbe ensuquer:

En français régional, le verbe jouit d’une vitalité assez élevée, qui dépasse assez largement, à l’est de l’Hexagone, les limites historiques de la région où l’on parlait naguère l’occitan avant le français (Figure 7):

ensuqué_raster_annotated.png

Figure 7. Vitalité et aire d’extension de être ensuqué (au sens de « être grandement fatigué, avoir la tête dans les nuages ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

La carte montre en effet que être ensuqué est connu jusqu’en Bourgogne dans la moitié septentrionale de la France.

Les expressions

Le français du sud de la France, ce n’est pas seulement des mots, c’est aussi des expressions ou des tournures. Nous en avons sélectionné deux.

Le passé surcomposé

On vous en parlait dans l’un de nos tout premiers billets. Le passé que l’on qualifie de « surcomposé » permet d’exprimer, en français, une action révolue dans le passé. Il implique l’usage non pas d’un seul, mais de deux verbes auxiliaires. Les tours avec avoir + eu (il a eu fumé) sont les plus fréquents, ceux avec avoir + été (on a été soulagé une fois qu’il a été parti) et être + eu (on a été soulagé une fois qu’il est eu parti) étant plus rares.

Les grammairiens acceptent assez bien l’usage du passé surcomposé quand il est employé dans une construction subordonnée (quand il a eu fini, il est parti). Son usage dans une proposition principale ou indépendante (il a eu fumé, mais il ne fume plus) est en revanche plus stigmatisé.

Dans nos enquêtes, plusieurs questions impliquant le passé surcomposé ont été posées. La carte à gauche de la Figure 8 ci-dessous a été générée à partir des réponses à la question « Sur une échelle allant de 0 (= jamais) à 10 (= tous les jours), à quelle fréquence employez-vous la phrase ‘j’ai eu fumé, mais je ne fume plus’? » – celle de droite a été réalisée à partir des réponses à la question « Si vous voulez parler de quelqu’un qui fumait, mais qui ne fume plus, diriez-vous, oui ou non, ‘il a eu fumé!’? »:

Figure 8. Vitalité et aire d’extension de l’usage du passé surcomposé (avoir eu fumé) d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. À gauche, vitalité estimée en termes de fréquence, à droite, en termes de pourcentage. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Dans l’un comme dans l’autre cas, l’usage du passé surcomposé dans une phrase principale (non-subordonnée) n’est connu que par les locuteurs du grand sud de la France (auquel s’ajoute la Suisse). Dans la partie septentrionale de la France, il est intéressant de remarquer que les Bretons font exception: la tache significativement plus claire sur le Finistère indique que le temps surcomposé est également employé dans cette région (sans doute car il est également connu en breton, comme l’indiquent nos lecteurs dans les commentaires à la suite de la publication de notre précédent billet).

C’est quelle heure?

La tournure « c’est quelle heure? » fait l’objet d’une certaine stigmatisation par les locuteurs du français qui ne disposent pas de ce tour dans leur usage (si vous ne nous croyez pas, lisez voir les commentaires sous ce post Facebook). D’aucuns diront qu’il est plus correct de dire: « quelle heure est-il? », ou simplement « il est quelle heure? ». Peu de gens savent que cette tournure est régionale, et on ne la trouve d’ailleurs dans aucun dictionnaire spécialisé. Sur Internet, seule la page Wikipédia consacrée aux régionalismes du parler lyonnais en fait état. Notre Figure 9 montre qu’il s’agit pourtant d’un régionalisme d’assez grande extension:

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Figure 9. Vitalité et aire d’extension de l’usage du tour c’est quelle heure? (« quelle heure est-il?, il est quelle heure? ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Le remplacement du pronom impersonnel il par un pronom démonstratif (ce + est > c’est) n’a rien de bizarre. Le pronom il alterne en effet assez librement en français familier avec un autre pronom démonstratif, ça (« il pleut / ça pleut »; « il neige / ça neige », « il fait soleil / ça fait soleil », etc.). Reste à savoir si dans ces contextes, l’usage de ça à la place de il constitue également un régionalisme: on le testera dans une prochaine enquête.

La prononciation du son ‘o’

On le sait, on l’a déjà dit plusieurs fois (dans ce billet, ou dans celui-ci). Une des grandes différences entre la partie septentrionale et la partie méridionale de la France repose sur la façon dont certains mots contenant la voyelle ‘o’ en syllabe fermée (c’est-à-dire dans une syllabe où la voyelle est suivie d’une consonne) sont prononcés.

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Source: y’a pas le feu au lac

Dans le Sud de la France (mais c’est aussi – dans une moindre mesure tout du moins – le cas dans le Nord-Pas-de-Calais et dans le Finistère), paume rime avec pomme, hôte avec hotte, saute avec sotte, etc., comme le montre la carte ci-dessous (Figure 10):

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Figure 10. Vitalité et aire d’extension de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ dans le mot saute, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

Dans les zones de couleur marron-orangé, le mot saute se prononce de la même façon que le mot sotte, c’est-à-dire avec une voyelle ouverte, que représente le symbole [ɔ] dans l’alphabet phonétique international. Dans les zones violettes, si des mots comme pomme, hotte et et sotte se prononcent bien avec un o ouvert [ɔ], paume, saute et hôte se prononcent en revanche avec un o fermé, que l’on transcrit [o] dans l’alphabet phonétique international, et que l’on entend dans des mots comme dos ou beau.

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Figure 11. Vitalité et aire d’extension de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ dans les mots atome, chose, jaune, rauque, rose, et saute, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits épais délimitent les frontières de pays France/Belgique et France/Suisse.

La carte animée ci-dessus (Figure 11), générée à partir des questions proposées dans diverses enquêtes, permet de rendre compte de la surprenante stabilité aréologique de la prononciation ouverte de la voyelle ‘o’ quand celle-ci se trouve en syllabe fermée. On peut voir que si les aires de la prononciation de ‘o’ ouvert en syllabe fermée ne sont pas tout à fait les mêmes d’une carte à l’autre, la variation reste assez minoritaire.

Ce billet vous a plu?

Alors n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux (profitez-en aussi pour vous abonner à notre page Facebook si vous ne voulez manquer aucune info en rapport avec le projet; on est aussi sur Instagram et Twitter). N’hésitez pas non plus à participer à l’une de nos enquêtes sur le français régional. Ça ne prend que dix minutes à tout casser, ça se fait depuis chez soi sur son ordinateur, son téléphone ou sa tablette, anonymement, et ça nous aide beaucoup! Les cartes que nous présentons ne peuvent être fiables que si elles se basent sur les réponses de milliers de participants. Si vous avez grandi en Europe, cliquez ici; si vous avez grandi en Amérique du Nord (Canada, Nouvelle-Angleterre, Louisiane), cliquez .

L’atlas du français de nos régions

Retrouvez certaines des cartes publiées sur ce blog dans l’Atlas du français de nos régions, disponible dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou à la Fnac).

couverture

Perrier-tranche ou Perrier-rondelle?

D’un bout à l’autre de l’Hexagone, même si tous les francophones se comprennent, on a parfois l’impression qu’ils ne parlent pas la même langue. Depuis 2012 et la fameuse sortie de J.-F. Coppé, le débat fait rage sur Internet entre les membres de la team #chocolatine et les membres de la team #painauchocolat (le débat est pourtant loin d’être binaire, v. notre article à ce sujet). Au début de l’été 2017, la France se demande s’il est plus correct de prononcer le mot rose avec un ‘o’ ouvert (comme dans porte’ ou ‘bol’) ou avec un ‘o’ fermé (comme dans ‘dos’ ou ‘beau’), avant de s’affoler devant la variation des dénominations du « crayon à papier » en octobre 2017, au moment de la sortie de l’Atlas du français de nos régions (Armand Colin), qui regroupe plus d’une centaine de cartes qui donnent à voir comment l’Hexagone se divise linguistiquement en deux ou plusieurs clans (on y retrouve, outre les cartes susmentionnées les carte d’objets dont la dénomination est aussi variable d’une région à l’autre: la serpillière, le sachet plastique, la pelle-à-poussière, etc.).

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Source : Perrier

A la réception de notre atlas le 18 octobre 2017, un collègue professeur à la Sorbonne nous avait envoyé un courriel dans lequel figurait l’anecdote suivante:

Quand je vais dans le Sud, et que je demande un Perrier rondelle, on me répond « un Perrier tranche, entendu ». Au Nord de la Loire, et bien sûr à Paris, on ne corrige pas mon Perrier rondelle, voire on l’encourage, ce qui me satisfait au moins d’un point de vue esthétique, puisque j’aime le beau mot de rondelle et fort peu la tranche qui s’applique mieux au jambon. Quand j’étais enfant pour me faire plaisir le boucher me donnait des rondelles de saucisson. Mais hélas l’usage comme le mot se raréfient. Et on tranche plus volontiers le saucisson qu’on ne le « rondellise ». Il m’est donc apparu qu’un petit article sur la tranche et la rondelle serait le bienvenu, et pourquoi pas une cartographie de la tranche et de la rondelle. J’y réfléchis.

D’après une rapide recherche sur Twitter, notre collègue n’est pas le premier à s’étonner de la coexistence de deux expressions pour désigner le même objet (un verre de Perrier avec une tranche/rondelle de citron, à ne pas confondre avec un « Perrier-citron », qui consiste en un verre de Perrier avec du sirop de citron). De fait, si la question n’a pas fait autant de bruit que celle du « pain au chocolat » ou du « crayon à papier », elle a toutefois fait l’objet de questionnements ou de sondages ponctuels sur Twitter:

Certains y étant même allé de leur petite hypothèse quant à une répartition Nord/Sud:

Au moment de la publication, en novembre dernier, de la 7ème édition de notre enquête sur le français de nos régions, on a proposé une question destinée à récolter des données pour cartographier la rivalité entre les buveurs de « Perrier rondelle » et les buveurs de « Perrier tranche« .

Depuis 2015, les linguistes qui animent le blog français de nos régions ont mis au point des enquêtes visant à examiner la vitalité et l’aire d’extension de certaines particularités locales du français que l’on parle en Europe (Belgique, France et Suisse) ainsi qu’au Canada et dans les Antilles. Vous pouvez contribuer à notre projet en participant à l’un de nos sondages: c’est drôle, gratuit, anonyme et on répond de son téléphone, sa tablette ou son ordinateur. Compter 10 minutes tout au plus pour répondre à l’ensemble des questions! Pour voir de quoi il s’agit, cliquez ici!

A ce jour, nous avons reçu les réponses d’un peu plus de 6’000 internautes, ce qui est suffisant pour obtenir un premier aperçu des régions où c’est la variante Perrier rondelle qui est arrivée en tête des sondages et des régions où c’est la variante Perrier tranche qui a été sollicitée par les internautes. La carte ci-dessous a été obtenue après analyse des données pour chacun des cantons de France (2 ou 3 points par département) et après lissage avec la méthode du Krigeage:

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Sur la carte, on peut voir en rouge les régions où c’est la variante « Perrier tranche » qui est arrivée en tête des suffrages, en bleu les régions où c’est plutôt un « Perrier rondelle » que les serveurs de café vous serviront en terrasse (ou en salle). La démarcation entre la zone des rouge et la zone des bleues n’épouse pas tout à fait la limite entre le nord et le sud de la Loire, comme on peut le voir sur le gif ci-dessous, où nous avons représenté la Loire en jaune:

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Quelle est la « bonne » variante ?

Sur son site web, à la page recette, la marque ne suggère que la variante « Perrier tranche« , sans mention de la variante « Perrier rondelle« . Sans doute car la commune où se trouve la source Perrier (Vergèze, dans le Gard, le petit astérisque jaune sur notre carte ci-dessous) se situe dans la zone rouge de la carte.

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Marseille et la Corse font bande à part

Par ailleurs, on peut se demander pourquoi la région de Marseille (et la Corse dans son giron), font bande à part. Peut-être parce qu’elles sont envahies de jeunes Parisiens qui viennent y travailler pendant l’été ? Ou alors s’agit-il d’un stratagème des habitants de la cité Phocéenne de se démarquer des autres locuteurs du Midi de la France ?  Si vous avez une idée, n’hésitez pas à nous en faire part! N’hésitez pas non plus à faire évoluer les frontières entre les zones en participant à notre enquête!

 

Les régionalismes du Grand Est

Après avoir réalisé des billets sur les spécificités du français du Grand Ouest (vol. 1 et vol. 2), du Nord-Pas-de-Calais et de la région de Lyon, nous voici enfin amenés à traiter des particularités locales du français que l’on parle dans les régions qui forment un arc allant de la Suisse romande à la Belgique, et que l’on étiquettera, par commodité, « Grand Est ».

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Géographiquement, la région du Grand Est est frontalière avec des territoires où l’on parle des variétés de langue germanique (groupe alémanique en Alsace et en Suisse, groupe francique en Lorraine et en Moselle, au Luxembourg et en Belgique; pour plus de détails sur les divisions et subdivisions des langues germaniques, v. ce site). Il n’est dès lors pas étonnant que ces variétés de langue germanique, même si elles n’ont pas toutes le même statut linguistique dans la francophonie d’Europe (v. encadré ci-dessous), aient laissé des traces dans le français que l’on parle dans le Grand Est.

En Alsace, dans une partie de la Lorraine comme en Moselle, les dialectes germaniques ont joué en regard du français le rôle de substrat. Pendant des décennies, le français n’était pas utilisé dans les familles et transmis de générations en générations. On apprenait le français à l’école, et on parlait le dialecte à la maison. A contrario, les langues parlées par les Flamands en Belgique et les Alémaniques en Suisse n’ont jamais été les langues maternelles des Wallons en Belgique ou des Romands (les Welsches, comme les surnomment les Suisses allemands) en Suisse. En Wallonie comme en Suisse romande, ce sont les dialectes galloromans qui ont joué de le rôle ancestral de substrat, le français jouissant du rôle de langue-toit et les dialectes germaniques servant à l’occasion d’adstrat.

De tout temps, l’influence des langues germaniques sur le français a été invoquée pour rendre compte de (et souvent stigmatiser) l’existence de toute une série de régionalismes, qu’ils soient phonétiques (relatifs à la prononciation), grammaticaux (relatifs à l’ordre des mots ou au choix des prépositions) ou lexicaux (relatifs au vocabulaire). On verra dans ce billet que si l’influence germanique peut expliquer de nombreux cas de figure, elle doit être complétée en vue de rendre compte de certains phénomènes, ou ne peut simplement pas être invoquée pour d’autres…

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide notamment des packages ggplot2raster et magick, à partir des résultats d’enquêtes auxquelles plusieurs milliers d’internautes ont pris part (entre 7’000 et 12’000 participants francophones ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, selon les cartes). Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Cliquez 👉 ici 👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭; cliquez 👉 👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓!

Foehnschnäck et schluck

Pour un certain nombre de régionalismes du Grand Est, l’influence de la langue de Goethe et de ses dialectes est indéniable. C’est à cause de l’allemand que le mot foehn s’est répandu en Suisse romande comme en Alsace pour désigner un « sèche-cheveux électrique »; que le mot schnäck, qui désigne un « escargot » en allemand, a été utilisé pour dénommer ce que les Français appellent un « pain-aux-raisins »; que le mot schluck (prononcé « chlouk »), notamment employé dans l’expression boire un schluck (= « boire un coup »), en est venu à désigner une « gorgée » ou une « petite quantité de liquide » en Alsace et en Moselle, tout comme dans les cantons de l’arc jurassien romand (v. diaporama 1 ci-dessous; cliquez sur les images pour les agrandir):

Mosaïque 1. Vitalité et aire d’extension des mots foehn (« sèche-cheveux »), schnäck (« pain-aux-raisins ») et schluck (« gorgée », « petite quantité de liquide ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Attendre sur quelqu’un

Sur le plan de la morphosyntaxe, la locution attendre sur figure également au rang des germanismes les plus probables (en allemand, l’équivalent du verbe attendre se construit avec l’équivalent de la préposition sur, v. les tours warten auf et darauf warten).

Le saviez-vous ? En français, la norme stipule que le verbe attendre se construit sans préposition (on attend quelqu’un ou quelque chose). On utilise toutefois la préposition après (attendre après quelqu’un ou après quelque chose) notamment dans un contexte d’impatience (v. Grévisse & Goosse 2016: §780d).

L’aire du tour attendre sur, cantonné aux régions naguère germanophones de l’Hexagone (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle) et aux districts romands s’agençant le long du Röstigraben en Suisse (v. Figure 1 ci dessous), va dans le sens d’une influence de la syntaxe alémanique.attendre-sur_juxtapose_illus.png

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du tour attendre sur quelqu’un (au sens de attendre après quelqu’un) d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Parallèlement aux régionalismes dont l’origine germanique est assez sûre, il existe un bon nombre de tours pour lesquels l’hypothèse d’une influence de l’allemand ou du néerlandais est envisageable, mais ne constitue pas la seule explication possible.

Tu viens avec?

L’usage absolu de la préposition avec après des verbes de mouvement (comme dans les phrases je vais au cinéma, tu viens avec? ou si tu pars en vacances, tu me prends avec?) est un emploi fort stigmatisé dans l’histoire du français. Rézeau [2007/2016] fait remonter à 1747 le premier signalement de la « faute », sous la plume d’un certain Eléazar Mauvillon, auteur de Remarques sur les germanismes. Ouvrage utile aux Allemands, aux François et aux Hollandais, &c:

Prendre avec. / Cette expression n’est pas Françoise. On ne dit point, par exemple, quand mon père ira à Vienne, je le prierai de me prendre avec; mais, je le prierai de m’y mener (p. 22).

Beaucoup d’auteurs ont vu dans la tournure tu viens avec? le résultat de l’influence des langues germaniques, qui connaissent des emplois analogues (v. all. Kommen Sit mit? > Venez-vous avec?; suisse além. K(ch)unscht (Du) mit? > Viens-tu avec? et néer. Ik ga naar de cinema, wil je meekomen? > Je vais au cinéma, veux-tu venir avec?).

venir_avec_raster_juxtapose_illus.pngFigure 2. Vitalité et aire d’extension du tour tu viens avec ? (dans la phrase « je vais au cinéma, tu viens avec? ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La répartition géographique de venir avec (v. Figure 2 ci-dessus) ne permet pas de douter de l’influence de la syntaxe germanique sur la syntaxe du français. Mais elle n’explique pas tout: rappelons que l’emploi adverbial de la préposition avec est une potentialité inscrite dans le système du français général. L’emploi adverbial de la préposition avec est courant avec des verbes comme « faire » ou « vivre » (« on aime pas ça, mais on fait avec », « ça m’est tombé dessus, mais j’ai pas le choix, alors maintenant je vis avec »). Par ailleurs, de nombreuses occurrences du tour ont en effet été relevées par les auteurs du Bon Usage [16ème éd., §1040]; nous en retranscrivons quelques-unes ci-dessous:

Il a pris mon manteau et s’en est allé avec (Ac. [1694-] 2001, comme fam.).
Ce couteau est trop aiguisé, je me suis coupé avec (Ac. 1986-2001).
Nous possédons de grands titres, mais bien peu avec (MussetBarberine, I, 3).
Les deux boucles de fil de fer […] , il les a reprises, parce qu’elles se rouillaient et qu’il était las de ne rien attraper avec (J. RenardRagotte, Merlin, ii ).
Vite elle arrachait une rose […] et elle se sauvait avec (R. RollandJean-Chr., t. VI, p. 27)

En fait, ce qui différencie les usages littéraires rapportés ci-dessus des usages du Grand Est, c’est la nature du référent. S’il s’agit de référents non-animés (un manteau, un couteau, des morceaux de fil de fer, etc.), l’utilisation nue de la préposition avec est relativement « standard ». S’il s’agit d’êtres animés (des gens, des animaux), le français standard aura tendance à ajouter un pronom après la préposition (« tu viens avec moi », « ils sont partis avec eux »), alors que le français du Grand Est autorisera plus facilement l’absence de régime après la préposition (« tu viens avec », « ils sont partis »).

Un pull brun ou un pull marron?

L’emploi de l’adjectif brun pour désigner la couleur des yeux, d’un pull-over ou d’un quelconque autre objet de couleur marron offre un autre cas de figure tout à fait intéressant. L’aire de l’adjectif brun, qui épouse parfaitement les frontières de la région Grand Est au sens où nous l’avons définie au début de ce billet (v. Figure 3 ci-dessous), laisse penser à une influence des langues germaniques sur le maintien de cet adjectif en français (en allemand, marron se traduit par braun, en néerlandais par bruin):

brun_all.pngFigure 3. Vitalité et aire d’extension de l’adjectif brun pour désigner un pull de couleur marron d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il convient cependant de rappeler que l’usage de l’adjectif brun pour désigner la couleur marron était naguère assez répandu en français. Une recherche effectuée dans la base EuroPresse en 2016* des couples yeux brun(s) et yeux marron(s), dont les résultats sont synthétisés sur la Figure 4, permet de montrer la prédominance de l’adjectif brun en Belgique, en Suisse et au Canada; en France, en revanche, c’est l’adjectif marron qui arrive en tête des usages journalistiques lorsqu’il s’agit de qualifier la couleur d’une paire d’yeux:

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Figure 4. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données EuroPresse (1980-2016) par pays (France, Suisse, Belgique et Canada).

Les résultats de notre enquête en ligne n’ont pas permis de déceler un quelconque effet d’âge sur l’usage, en Belgique, en France ou en Suisse, de l’adjectif brun (un modèle de régression avec la réponse brun/marron comme variable dépendante avec l’interaction entre l’âge et le pays des participants comme prédicteur, n’a pas donné de résultats significatifs). Les comptages effectués dans Frantext*, base de données textuelles contenant des textes essentiellement littéraires d’auteurs français publiés à différentes époques, permettent en revanche de mettre au jour les traces d’un changement en cours:

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Figure 5. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données Frantext par tranche de 25 ans (sur la période allant de 1875 et 2000).

On voit sur la Figure 5 que dans la langue littéraire (toujours plus conservatrice que l’usage spontané), l’usage de l’adjectif brun décroît au fur et à mesure qu’augmente l’usage de l’adjectif marron, du moins quand il est question d’yeux.

*La recherche dans les bases EuroPresse et Frantext a été effectuée par Daxingwang PENG, dans le cadre d’un mémoire de Master effectué à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction d’André Thibault.

Un œuf (cuit) dur

Le composé œuf cuit dur pourrait aussi laisser penser à une influence des langues germaniques sur le français (le néerl. hardgekookt ei et l’all. hartgekochtes Ei signifient littéralement dur-cuit œuf). Plusieurs indices laissent toutefois penser que l’allemand ou le néerlandais n’ont rien à voir dans l’existence de la forme œuf cuit dur. On observe en effet que la formule œuf cuit-dur est inconnue dans les territoires naguère germanophones, comme l’Alsace et la Moselle, alors qu’elle jouit d’une certaine vitalité sur un territoire où l’influence de l’allemand est plus difficile à justifier, territoire qui englobe plusieurs départements qui vont de la Lorraine au Rhône, comme on le voit bien sur la Figure 6:

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 Figure 6. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Si la forme œuf cuit dur n’est pas un calque de l’allemand ou du néerlandais, d’où diable peut-elle bien venir? La comparaison entre les participants âgés de 25 ans et moins et les participants âgés de 50 ans et plus nous donne une première piste. On peut voir en faisant glisser la barre verticale sur la Figure 7 ci-dessous (cliquez sur sur ce lien pour afficher la superposition en pleine page) qu’en France, le composé œuf cuit dur, est utilisé dans des proportions significativement plus importantes chez les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans:

Figure 7. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes selon les réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Le fait que la forme soit également en circulation dans les provinces de l’est du Canada (où elle alterne avec le composé « œuf à la coque », qui ne signifie pas, comme en Europe, un œuf cuit pendant trois minutes, mais bien un œuf [cuit] dur, v. les commentaires sous cette publication Facebook), nous donne un second indice.

Dans le fichier lexical en ligne du TLFQ, la forme apparaît trois fois (alors que la forme œuf dur ne donne pas de résultats).

Puisqu’il est peu probable que l’existence de œuf cuit dur au Canada soit un calque de l’anglais hard-boiled egg (qui donnerait, si on rétablit l’ordre des mots du français, œuf bouilli dur ou œuf dur bouilli), la seule explication qui demeure est que la tournure œuf cuit dur s’est exportée avec les premiers colons qui ont peuplé l’Amérique du Nord… au 17e s.! De là, on peut donc penser que tour devait jouir naguère d’une aire d’emploi beaucoup plus large que celle qu’il connaît aujourd’hui dans l’Hexagone (les premiers colons de Nouvelle-France étaient surtout originaires de Normandie, d’Île-de-France et du Centre-Ouest de la France).

Au total, on peut conclure que la forme œuf cuit dur est une forme ancienne du français (ce que les linguistes appellent un archaïsme mais que l’on pourrait aussi tout simplement appeler un maintien) qui subsiste aujourd’hui dans les régions périphériques de la francophonie.

Un cornet pour votre petit pain?

Enfin, il existe de nombreuses spécificités locales du français parlé dans la région du Grand Est dont l’existence ne doit rien aux dialectes germaniques. C’est notamment le cas du mot cornet (qui désigne un sac en plastique ou en papier, v. à ce sujet notre précédent billet), dont l’usage est une extension, à date ancienne, du mot du français général (qui désigne un objet destiné à contenir quelque chose, v. TLFi), connu en Suisse romande ainsi qu’en Lorraine (v. Figure 8):cornet_with_label_all.png

Figure 8. Vitalité et aire d’extension du mot cornet pour désigner un sac en plastique ou en papier, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

C’est aussi le cas de la lexie composée petit pain et de sa variante petit pain au chocolat (Figure 9), concurrents trop souvent oubliés des médiatiques « fights » pain au chocolat ou chocolatine (si vous ne voyez pas de quoi je veux parler, lisez cet article).

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Figure 9. Vitalité et aire d’extension de la lexie composée petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs un pain au chocolat ou une chocolatine, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Ici encore, la comparaison de la carte générée à partir des réponses des participants plus jeunes (moins de 25 ans) et des réponses des participants plus âgés (plus de 50 ans, v. Figure 10) fait apparaître que la variante petit pain au chocolat est une dénomination locale qui survit bien dans l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais ainsi qu’en Alsace, mais qui est vieillissante ailleurs dans l’Hexagone (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en pleine page):

Figure 10. Vitalité et aire d’extension de la lexie petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs « pain au chocolat » ou « chocolatine », en fonction des réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Notre collègue Françoise Nore nous fait d’ailleurs remarquer sur Twitter qu’il y a quelques décennies, la forme petit pain au chocolat était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est aujourd’hui (cliquez sur le Tweet pour afficher la discussion):

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Ceci explique sans doute pourquoi Joe Dassin utilise la variante petit pain au chocolat (et non pain au chocolat) dans sa célèbre chanson sortie en 1969:

Si cette hypothèse était correcte, cela voudrait dire que la tournure petit pain au chocolat est l’ancêtre de la variante pain au chocolat. Le langage étant régi par un principe d’économie, la variante sans l’adjectif petit se serait petit à petit propagée sur le territoire (alors qu’ailleurs ce serait la variante petit pain qui aurait été conservée). Se non è vero è ben trovato!

La prononciation du mot vingt

La prononciation du [t] final du mot vingt, ça fait plusieurs fois qu’on vous en parle (la première fois c’était ici, la seconde fois c’était ). On vous disait que ce schibboleth était l’un des plus emblématiques du français du Grand Est, et qu’il était souvent reproduit sur des objets de la vie quotidienne:

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Figure 11. Sondage sur la story de la page Instagram Les cornichons, jeune marque française de déco et d’accessoires basée à Reims.

Les données d’une de nos premières enquêtes nous avaient permis de préciser la répartition géographique de cette prononciation. Nous avions ainsi pu montrer que l’aire de vingt prononcé avec un [t] final épousait parfaitement, comme c’est le cas de brun (v. Figure 3 ci-dessus), les frontières du Grand Est:

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Figure 12. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Nous ne sommes pas en mesure de répondre à la question de savoir depuis quand cette consonne se prononce, ni même d’expliquer les raisons qui motivent un tel phénomène. Sur le plan historique en revanche, on peut penser que cette prononciation était naguère beaucoup plus étendue en Europe qu’elle ne l’est aujourd’hui, comme on peut le voir sur la Figure 13 (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en plein écran), qui permet de comparer nos données avec celles de l’Atlas Linguistique de la France (ALF), recueillies à la fin du 19e siècle par E. Edmont, sous la direction du linguiste suisse J. Gilliéron:

Figure 13. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt en français régional à gauche, d’après les Français de nos régions [2015-2018]; aboutissants de VIGINTI où la prononciation de -t final a été maintenue à droite, d’après l’ALF [1902-1906]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La comparaison des deux cartes doit être effectuée avec la plus grande prudence: les données de l’ALF concernent le dialecte, les nôtres le français. Des systèmes différents donc, et il est possible, dans le sud notamment, que la consonne finale ait été prononcée dans les dialectes mais pas en français.

Si on devait conclure…

On l’aura compris: le français du Grand Est dispose de nombreuses spécificités, dont l’existence ne peut pas être imputée à l’influence des dialectes de l’allemand ou du néerlandais. Nous n’avons pu dresser qu’un inventaire relativement restreint de ces régionalismes. Ce billet aura donc bientôt une suite!

Nous avons besoin de vous!
Les cartes ont été réalisées à partir des réponses à différents sondages, conduits depuis 2015 sur le web. Nous avons besoin d’un maximum de participants pour garantir la fiabilité des données. Aussi, si vous avez dix minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à notre dernier sondage! Cliquez ici si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇨🇭; cliquez  si vous venez d’Amérique du Nord 🇨🇦! C’est gratuit, anonyme, ça se fait depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱, et ça nous aide énormément!

Ce billet vous a plu ?

Alors n’hésitez pas de vous abonner à nos pages FacebookTwitter et Instagram pour être tenu au courant de nos prochaines publications! Vous pouvez aussi retrouver certaines des cartes publiées sur ce blog dans l’Atlas du français de nos régions, disponible dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou à la Fnac).

couverture

Les carabistouilles de Macron

Emmanuel Macron raffole des expressions désuètes, régionales ou incongrues. Le magazine Femme Actuelle énumérait certaines des plus marquantes de sa toute première intervention télévisée en tant que Président de la République le 15 octobre dernier (parmi lesquelles les truculents croquignolesque, galimatias, logorrhée, antienne, etc). Lors d’un meeting de sa campagne électorale, il s’était même permis d’employer le mot dégun (qui signifie « personne » dans les dialectes et le français de la région de Marseille, v. notre carte) lors d’un meeting dans la ville phocéenne, provoquant l’ire des twittos.

Ce 12 avril 2018, il vient de récidiver sur TF1 avec le mot carabistouilles, donnant lieu à un pic de recherches inhabituel sur Google et un tout un tas de réactions et de détournements sur Twitter:

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Le mot carabistouilles (synonyme de « mensonges, balivernes ») figurait dans l’un de nos derniers sondages sur les mots et les expressions du français de nos régions.

Nous avons pour cette question collecté les réponses de plus de 7’000 internautes. Nous avons utilisé le code postal de la localité dans laquelle les participants au sondage ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur enfance, et avons comptabilisé le pourcentage de réponses positives par arrondissements en France et en Belgique, par cantons en Suisse. Des modèles statistiques ont ensuite été employés pour obtenir une représentation lisse et continue de la surface de la francophonie européenne, ce qui nous a permis d’obtenir la carte ci-dessous:

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Figure. Pourcentage déclaré d’emploi du mot carabistouilles (au sens de « bêtises, balivernes ») d’après les enquêtes Français de nos régions.

D’après le Dictionnaire des belgicismes, le mot carabistouilles est composé du préfixe cara– (d’origine incertaine) et de bistouille, qui désigne dans les parlers du Nord de la France et du Hainault belge un café arrangé (information tirée du Dictionnaire des Belgicismes). Ceci explique que le mot soit surtout employé en Belgique ainsi que dans les départements des Hauts-de-France et des Ardennes, comme le montre notre carte. Le voile blanchâtre qui recouvre le reste de l’Hexagone signale que le mot jouit, hors de sa région d’origine, d’une vitalité qui n’est pas nulle.

S’il est impossible de dire quand le mot s’est exporté en dehors de sa région d’origine, on ne peut que remarquer, avec Michel Francard, que cette dérégionalisation va de pair avec le fait que les mots et les expressions du français des périphéries ne soient plus vus comme des fautes ou des écarts à la norme.

Pour la petite histoire, le mot carabistouilles figure dans le Larousse depuis 1979 (avec la mention « rég. Belgique », indication que reprend le Wiktionnaire). Il est entré dans le petit Robert en 2008, avec la marque « rég. Nord/Belgique ».

Et on peut se réjouir avec le linguiste que les médias comme les politiciens se les approprient. Sur ce point d’ailleurs, Macron n’a pas innové: comme le rappelle Michel Francard dans son excellent billet, le mot figurait dans l’un des gros titres de l’édition du Monde datée du 2 mai 2017 (et sans guillemets). Pour mémoire, ce n’est pas la première fois qu’un politicien fait usage de ce mot. La première fois, c’était dans la bouche de J.-L. Mélenchon.

 

Le midi, vous déjeunez ou vous dînez?

La francophonie se divise en deux camps: d’une part, ceux qui affirment déjeuner le midi; d’autre part, ceux qui vous diront plutôt qu’ils dînent. C’est d’ailleurs normalement tout le système des noms de repas qui fonctionne en blocs décalés: nous avons une zone (a) où l’on dit déjeuner, dîner et souper ainsi qu’une zone (b) où l’on dira plutôt petit(-)déjeuner, déjeuner, dîner.

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Déjeuner en paix (Stephan Eicher)

Mais d’où vient cette variation dans l’usage? Et en a-t-il toujours été ainsi? Nous allons d’abord rappeler à l’aide de quelques cartes et graphes quel est l’usage de nos jours dans les régions où nous avons enquêté, puis nous nous pencherons ensuite sur les raisons historiques qui expliquent la situation actuelle.

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Qui dit quoi?

Le système (a), déjeuner/dîner/souper, domine de façon écrasante en Suisse, en Belgique et dans toute l’Amérique du Nord francophone – comme le montrent les cartes ci-dessous. Dans les provinces de France, il a encore de beaux restes, en particulier dans tout l’est et le sud. La première série de cartes, consacrées à l’Europe francophone, montre non seulement que les Belges et les Helvètes se détachent clairement dans leur prédilection pour cet usage, mais aussi que de nombreuses régions de France atteignent des pourcentages non négligeables (ce qui se traduit sur la carte par des tons de bleu plus pâles, allant vers le blanc). Le système (b), petit(-)déjeuner/déjeuner/dîner, domine quant à lui dans la plus grande partie de la France – et, comme on le sait, il est le seul à être donné sans marque dans les dictionnaires… faits à Paris!

Fig. 1. Pourcentages d’usage du système (a) – déjeuner/dîner/souper en France, en Belgique et en Suisse selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Il est important de signaler que les trois verbes ne se comportent pas exactement de la même façon: souper est de loin celui qui a le mieux survécu (peut-être parce qu’il ne présente aucune ambiguïté sémantique, contrairement aux deux autres), avec des pourcentages supérieurs à 50% non seulement en Suisse et en Belgique mais également dans plusieurs provinces de France. Les pourcentages sont un peu plus bas pour déjeuner et encore davantage pour dîner.

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Fig. 2. Pourcentages d’usage du système (a) – représenté ici par dîner « repas de midi » dans l’est du Canada selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Au Canada français, la quasi-totalité des répondants utilisent le système (a), à l’exception des témoins originaires de Toronto, grande agglomération urbaine où le français canadien traditionnel n’a jamais joui d’un véritable enracinement: les répondants aux enquêtes sont probablement issus de l’immigration francophone internationale. On ne voit pas la province du Manitoba sur la carte, mais le système (a) y domine aussi de façon très claire.

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En ce qui concerne les Antilles, nos enquêtes ont révélé que les Haïtiens optent plutôt pour le système (a), alors que Guadeloupéens et Martiniquais préfèrent le système (b). Cela n’est sans doute pas étranger au fait qu’Haïti s’est émancipé de la France au début du 19e siècle, alors que la Guadeloupe et la Martinique n’ont jamais rompu les liens avec la métropole. Comme nous le verrons ci-dessous, le système (a) était encore courant en France il y a deux siècles.

Quant aux francophones du continent africain, le Maghreb ainsi que la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne (où l’implantation du français de France est relativement récente) pratiquent le système (b), à l’exception notable de la République Démocratique du Congo, du Burundi et du Rwanda, qui sont justement d’anciennes colonies belges et qui ont hérité du système (a).

Comment en est-on arrivé là?

On entend parfois dire que les repas auraient « changé » de nom; comme si, du jour au lendemain, les Parisiens (par exemple) avaient décidé de remplacer brutalement dîner par déjeuner. Or, rien n’est plus faux: ce qui a changé, c’est l’heure des repas. Et pas partout en même temps!

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En fait, lorsqu’on parle des repas dans une perspective historique, il faut tenir compte de plusieurs facteurs. D’abord, le nombre de repas, qui peut varier de deux à quatre par jour, voire davantage; ensuite, les classes sociales et les différents corps de métier, qui ne mangent pas aux mêmes heures ni à la même fréquence, et dont le régime varie selon les ressources disponibles et les modes; enfin, les époques et les régions. Le tableau d’ensemble est donc très complexe et nous n’allons en tracer ici que les grandes lignes.

Au Moyen Âge, les paysans ne mangeaient que deux repas par jour. Le premier repas de la journée s’exprimait par un verbe issu du latin vulgaire *DISJEJUNARE, qui signifiait littéralement « rompre le jeûne ». Cet étymon a donné bien sûr le verbe déjeuner, mais ce que l’on sait moins (car l’évolution phonétique a rendu le phénomène invisible), c’est que le mot dîner vient également de cet ancêtre latin. Peu à peu, au fil des siècles, déjeuner s’est spécialisé dans l’expression du premier repas de la journée et dîner, du second. Quant à souper, il fermait la marche et désignait le dernier repas du jour. Bien que dérivé du substantif soupe, en raison de l’importance de ce mets dans les habitudes alimentaires du peuple, il a perdu sa motivation première et n’en implique pas nécessairement la consommation.

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Fig. 3. Albucasis, Tacuinum sanitatis, Allemagne (Rhénanie), XVe siècle (Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 93333, fol. 60)

Ce système ternaire était encore très stable dans les parlers ruraux au début du 20e siècle – et ce jusqu’aux portes de Paris, comme on peut le voir sur les trois cartes suivantes tirées de l’Atlas Linguistique de la France, qui illustrent respectivement l’aire du type ‘déjeuner’ pour le repas du matin, ‘dîner’ pour le repas du midi, et enfin ‘souper’ pour le repas du soir. Dans tous les cas, l’ancien système (a) domine presque sans partage.

Fig. 4. Cartes basées sur les données de l’ALF consacrées aux noms des trois repas de la journée (cartes 1254, 385 et 384)

Le grand changement s’est amorcé dans la seconde moitié du 18e siècle, en particulier à Paris, dans les classes dirigeantes. On dispose de nombreux témoignages nous indiquant qu’à l’époque, l’habitude s’est prise de reporter le repas du midi toujours de plus en plus tard. Comme l’écrit le fameux grammairien belge André Goosse:

À la cour, pourtant, les chasses du matin rejetaient parfois le dîner jusqu’à trois heures. C’est l’heure qui se généralise au XVIIIe siècle chez les aristocrates, pour reculer jusque vers cinq heures à la fin du siècle, et même, au début du XIXe, jusqu’à l’heure où l’on soupait auparavant. (GOOSSE, André. “L’heure du dîner”, dans Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Fran­çaises, t. LXVII, n° 1-2, p. 76).

Ce déplacement de l’heure des repas, qui a rayonné depuis Paris mais sans atteindre toute la francophonie, loin de là, a eu de nombreuses conséquences – matérielles et linguistiques. D’une part, le souper à Paris a été rejeté toujours plus tard en fin de soirée, jusqu’à ne plus être consommé du tout dans la plupart des cas. D’autre part, l’heure de l’ancien déjeuner s’est aussi déplacée, parallèlement à celle du dîner, jusqu’à ce que les Parisiens déjeunent à midi ou même plus tard. Or, lorsqu’on se lève tôt, on ne peut pas tenir à jeun jusqu’à midi: d’où le dédoublement du premier repas de la journée en deux repas distincts, l’un au réveil et l’autre plus tard. Les locuteurs ayant adopté ces nouveaux horaires ont dû créer de nouvelles étiquettes pour désigner ces deux repas, et le 19e siècle a vu l’éclosion d’une grande variété de termes, qui n’allait se résorber qu’au 20e siècle.

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« Le déjeuner des canotiers » de Pierre-Auguste Renoir (1880-1881)

Le tout premier repas a alors été baptisé de bien des façons: petit(-)déjeuner, seul terme qui a survécu, mais également déjeuner du matin, premier déjeuner, premier déjeuner du matin et petit déjeuner du matin. Ces appellations se sont d’abord opposées à déjeuner dînatoire, déjeuner à la fourchette, second déjeuner, grand déjeuner, déjeuner de midi et même déjeuner-dîner. Puis, au 20e siècle, petit déjeuner s’est imposé et, par ricochet, déjeuner tout court est devenu univoque et n’a plus eu besoin d’adjectifs pour le désambiguïser.

Le composé petit(-)déjeuner a longtemps tardé à être consigné comme entrée à part entière dans les dictionnaires: pendant très longtemps, en effet, il n’apparaît que comme une sous-entrée de l’article déjeuner, et s’écrit en deux mots, sans trait d’union. Ce n’est qu’à date récente que les dictionnaires proposent la graphie petit-déjeuner, qui consacre le statut du mot comme lexie indépendante. Cette graphie coexiste toutefois encore dans l’usage avec petit déjeuner, en deux mots et sans trait d’union.

Hors de France…

Dans les communautés francophones hors de France, en particulier en Suisse, en Belgique et au Canada, les élites urbaines n’ont jamais ressenti le besoin de s’aligner sur l’usage parisien, ce qui explique que l’ancien système de dénomination des repas se soit perpétué comme tel. Au Québec, le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) présente dîner, par exemple, comme l’appellation tout à fait standard, en français du Québec, du repas de midi. Il fait de même avec souper pour le repas du soir et présente l’emploi de dîner à la place de souper comme étant « surtout d’usage protocolaire ». En ce qui concerne petit(-)déjeuner, voici comment le GDT le caractérise:

Au Québec, la forme petit déjeuner, empruntée à la série petit déjeuner, déjeuner, dîner, est notamment employée dans la langue soutenue et dans la documentation destinée aux touristes.

Il faut dire que petit(-)déjeuner présente l’avantage de ne pas pouvoir causer de confusion avec d’autres dénominations, ce qui facilite son emploi au Québec. On y entend d’ailleurs de plus en plus, parmi les jeunes citadins, la forme abrégée p’tit-déj, si fréquente en France.

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Verbes et noms…

Normalement, déjeuner, dîner et souper fonctionnent tout à la fois comme des verbes et comme des substantifs. Or, quel verbe correspond à petit(-)déjeuner? Les usages sur ce point divergent. D’abord, il faut bien avouer que même les Français qui disent « le petit(-)déjeuner » sont parfaitement capables de dire qu’ils « déjeunent » le matin: le verbe s’est beaucoup mieux maintenu que le nom. Ensuite, la solution la plus neutre consiste à utiliser une locution verbale: prendre son petit(-)déjeuner. Enfin, on entend aussi très souvent, dans un registre plus familier, la lexie petit(-)déjeuner utilisée elle-même comme un verbe. Le Trésor de la Langue Française, s.v. déjeuner, affirme qu’il s’agirait d’un emploi ‘par plaisant.’, ce qui est peut-être de moins en moins vrai aujourd’hui. Voici un exemple du mot en discours:

Avez-vous bien dîné? demanda-t-il [André à Julietta]. Oui, très bien dîné, et bien petit-déjeuné aussi (L. DE VILMORIN, Julietta, 1951, p. 173 < TLFi s.v. déjeuner).

Et dans les autres langues?

Quiconque a déjà séjourné en Espagne s’est fait la réflexion suivante: mais comme ils mangent tard! Là où les Français vont se restaurer plus ou moins entre midi et 14h00, les Espagnols se mettent à table (la comida ou el almuerzo, selon les régions) vers 15h00. Et le soir, on y mange (la cena) vers 22h00, voire encore plus tard. En fait, et aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est tout le contraire: les Espagnols n’ont tout simplement pas déplacé le « dîner » parisien jusqu’en soirée, s’étant arrêtés en chemin, et mangent encore le soir ce « souper » que les Parisiens ont délaissé entre temps… bref, l’heure des repas a aussi pris du retard en Espagne, mais pas autant qu’à Paris.

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Dans le monde anglophone, on remarquera que dinner et supper (tous les deux de très anciens emprunts au français) ont connu plus ou moins le même parcours qu’en français. Voici comment l’Oxford English Dictionary caractérise l’usage de supper:

The time and style of ‘supper’ varies according to history, geography, and social factors. For much of its history, ‘supper’ was simply the last of three daily meals (breakfast, dinner, and supper), whether constituting the main meal or not. In the United States, ‘supper’ is now a less frequent synonym for ‘dinner’ as the evening meal. Where both ‘supper’ and ‘dinner’ can be applied to the last of three meals, supper is often a lighter or less formal affair than dinner […]. Where four meals a day are recognized, ‘supper’ is a light late meal or snack following an early evening dinner or a late afternoon or early evening ‘tea’.

Quant à dinner, selon ce même dictionnaire, son usage pour désigner le repas du soir serait l’apanage de certaines classes sociales:

The chief meal of the day, eaten originally, and still by the majority of people, about the middle of the day […], but now, by the professional and fashionable classes, usually in the evening […].

Des enquêtes semblables aux nôtres mais portant sur l’anglais nord-américain permettent de voir la répartition entre dinner et supper, respectivement aux États-Unis et au Canada:

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Entre francophones…

Bref, chez vous, utilisez les mots qu’il vous plaira, mais si vous communiquez avec des francophones qui ne partagent pas votre usage, assurez-vous de les inviter à manger à l’aide des termes appropriés! Peut-être que le plus simple est de leur fixer une heure précise plutôt que de vous empêtrer entre les déjeuners et les dîners… cela vous évitera de mauvaises surprises!

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Canneberges ou cranberries?

S’il y a une chose qui énerve les Québécois en matière de vocabulaire, c’est bien de constater que les Français ne connaissent pas le mot canneberges et n’utilisent que son correspondant anglais, cranberries. Et encore: pour être complet, il faudrait dire que le français du Canada connaît bien d’autres équivalents, comme atocas / atacas ou pommes de pré. Cela est normal, dans la mesure où c’est un petit fruit très répandu en Amérique du Nord et qui s’y consomme depuis des siècles alors que sa commercialisation et sa diffusion en France sont très récentes.

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Autrefois essentiellement consommées en confiture ou en gelée, comme accompagnement de la dinde, ces baies sont désormais apprêtées de bien des façons: on en fait un jus très riche en vitamines et autres éléments nutritifs, mais on peut aussi les intégrer à des muffins ou à des biscuits, ou alors en faire des smoothies.

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Mais revenons à des considérations plus linguistiques: d’où viennent ces différentes dénominations, et comment se distribuent-elles dans le temps et dans l’espace?

PS: les cartes présentées dans ce billet reposent sur des enquêtes en ligne; il est essentiel pour nous que vous participiez en grand nombre pour que nos résultats soient valables! si vous êtes francophone nord-américain, cliquez ici; si vous êtes francophone d’Europe, cliquez là! Un grand grand grand merci pour votre participation!

Atocas / atacas

Il s’agit sans nul doute de l’appellation la plus ancienne car nous l’avons héritée des Premières Nations, comme nous l’apprend ce passage du Dictionnaire Historique du Français Québécois, p. 89 (aussi consultable en ligne): «D’origine iroquoienne; relevé dans la langue huronne sous les formes atoxa et toxa « petit fruit rouge » (où x rend une prononciation [kh]».

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C’est dans les Relations des Jésuites que l’on trouve la première attestation de ce mot en français, dans un passage qui fait bien ressortir les caractéristiques du fruit:

Dieu nous do[n]na un petit fruict sauvage qu’on nomme icy Atoka; La jeunesse en alloit ramasser dans les prairies voisines, & quoy qu’il n’eust presque ny goust ny substance, la faim nous le faisoit trouver excellent: il est presque de la couleur & de la grosseur d’une petite cerise. (1656, Relations des Jésuites 43, p. 146 – v. DHFQ > BDLP-Québec)

C’est ce terme qui était encore naguère le plus répandu au Canada francophone pour désigner ce fruit, comme nous le montre cette carte tirée de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada, publié en 1980 sur la base d’enquêtes menées dans les années 1970 auprès de témoins nés au début du XXe siècle:

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Figure 1. Carte élaborée à partir des questions 1655 et 1656 de l’ALEC.

Comme on peut le constater, atocas (petits carrés rouges) dominait alors partout sauf dans les provinces maritimes (où l’on disait et où l’on dit encore pommes de pré, petits carrés bleus sur la carte; nous y reviendrons ci-dessous). Quant à canneberge, aujourd’hui si dominant chez les francophones canadiens, il était à toutes fins pratiques inconnu. Mais d’où vient donc ce canneberge, et comment est-il devenu la norme au Canada en quelques décennies?

Canneberges

En fait, on a raison de s’étonner sur les rives du Saint-Laurent de la méconnaissance de ce terme dans l’Hexagone, car il figure en bonne place dans tous les dictionnaires français: même le Dictionnaire de l’Académie l’a inclus à sa nomenclature, et ce depuis 1762! Cela dit, il s’agit d’un terme technique de botanistes, totalement inconnu du grand public. Cela devait également être le cas autrefois au Canada, car le DHFQ pouvait encore écrire en 1998: «Se rencontre surtout dans la langue savante ou soignée (par ex. en botanique, dans la publicité).» Or de nos jours, vingt ans plus tard, le mot canneberge a remporté la partie: comme le montre la carte ci-dessous (Fig. 2), il domine sur presque tout le territoire, ayant relégué son vieux rival atoca (Fig. 3) au rayon des vieilleries:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré du type canneberges dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

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Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré du type atocas dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

Que s’est-il donc passé pour qu’un pareil revirement de situation ait pu avoir lieu en l’espace d’une ou deux générations? Il semble bien que c’est l’aménagement linguistique qui soit en cause. Nous avons vu il y a quelques mois que le mot espadrille s’est largement diffusé au Canada francophone comme désignation des chaussures de sport au détriment de plusieurs équivalents – souvent des mots d’origine anglaise – et ce, grâce à l’interventionnisme des organismes de terminologie, comme l’Office Québécois de la Langue française (OQLF).

Or, le Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) de l’OQLF préconise justement l’emploi de canneberge, qu’il présente comme «terme privilégié», reléguant atocas au statut de terme «utilisé dans certains contextes», mais sans préciser lesquels. Comme la langue de l’affichage commercial suit assez fidèlement les recommandations de l’OQLF, on ne s’étonnera pas de constater que canneberges est devenu l’appellation dominante dans les supermarchés, à partir d’où elle se sera répandue dans toute la population.

Mais pourquoi l’OQLF a-t-il préféré canneberges à atocas, d’emploi jadis si étendu? Probablement en raison de sa présence plus ancienne et plus fréquente dans les dictionnaires français. Cela dit, atocas figure également à la nomenclature de quelques dicos, et ce depuis 1823 (voir TLFi).

Aujourd’hui, atocas survit mieux dans des composés, comme gelée d’atocas ou dinde aux atocas. En revanche, lorsqu’il s’agit de produits plutôt récents, c’est naturellement canneberge qui s’impose, comme dans jus de canneberge – une boisson qui n’existait pas autrefois, mais qui est aujourd’hui produite (et appréciée!) pour ses vertus anti-oxydantes.

Maintenant, vous allez peut-être vous demander, en lecteurs curieux que vous êtes, d’où peut bien venir ce mot de canneberge? D’après le plus grand dictionnaire étymologique du français, le Französisches Etymologisches Wörterbuch en 25 volumes, il semble bien s’agir d’une francisation déjà relativement ancienne (1665!) du mot anglais cranberry, désignant le même petit fruit.

Cranberries

Comme le petit fruit en question était autrefois totalement inconnu du grand public en France, lorsque les grandes surfaces ont commencé à le commercialiser, on n’a rien trouvé de mieux à faire que de reprendre le mot anglais – sans se soucier de chercher le mot français correspondant, pourtant présent dans les dictionnaires depuis quelques siècles déjà. C’est ainsi que la francophonie se retrouve encore une fois coupée en deux, avec des Canadiens qui utilisent le mot français, et des Français qui utilisent le mot anglais… mais d’ailleurs, quelle est l’origine de ce mot anglais?

D’implantation relativement tardive dans cette langue, il semble bien s’agir, selon l’Oxford English Dictionary (OED), d’une adaptation d’un type lexical présent dans différentes variétés d’allemand et de néerlandais s’étant exportées en Amérique du Nord à l’époque coloniale, et dont le sens était celui de « baie des grues » (littéralement, crane berry). Voici d’ailleurs ce que l’OED nous apprend sur l’histoire de ce mot en anglais:

Etymology: A name of comparatively recent appearance in English; entirely unknown to the herbalists of 16–17th cent., who knew the plant and fruit as marsh-whorts, fen-whorts, fen-berries, marsh-berries, moss-berries. Several varieties of the name occur in continental languages, as German kranichbeere, kranbeere, Low German krônbere, krones- or kronsbere, krônsbär, kranebere (all meaning crane-berry); […]. The name appears to have been adopted by the North American colonists from some Low German source […]. (OED, on-line edition). 

Il n’est pas entièrement impossible de rencontrer le mot dans l’usage des francophones canadiens, mais selon nos enquêtes il n’est répandu que dans des régions où le français, en situation minoritaire, est plus fortement influencé par l’anglais (comme les provinces maritimes ou l’Ontario) – et ce, de toute façon, avec des pourcentages ne dépassant jamais les 30%:

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Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré du type cranberries dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

Pommes de pré

Les Acadiens du Canada connaissent toutefois une autre appellation, de facture tout à fait française cette fois-ci: il s’agit de pommes de pré. Les témoins de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (nés au début du XXe siècle) connaissaient bien cette dénomination, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, où la variante pommes de pré apparaît en rouge:

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Figure 5. Carte élaborée à partir des réponses aux questions 1655 et 1656 de l’ALEC.

Il est toutefois réjouissant de constater que ce terme est encore connu dans les provinces maritimes, comme le révèle la carte ci-dessous, basée sur des enquêtes récentes. Les pourcentages d’usage déclaré peuvent monter jusqu’à 60%.

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré du type pommes de pré dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

L’influence de l’OQLF en dehors des frontières du Québec

En théorie, l’OQLF ne «règne» que sur le français du Québec, mais force est de constater que canneberges s’est diffusé également en dehors des frontières de la Belle Province: comme le montre la figure 2, les provinces maritimes et l’Ontario l’ont aussi adopté, avec des pourcentages à peine moins élevés. Le Manitoba, province des prairies, ne figure pas sur la carte (il est trop à l’ouest!), mais selon les réponses des nombreux internautes franco-manitobains qui ont participé à nos enquêtes, canneberges y est également très bien implanté de nos jours (voir figure 7 ci-dessous).

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Figure 7. Pourcentages d’emploi déclaré de quatre variantes chez nos répondants franco-manitobains.

La variante atocas est presque désuète, ayant cédé la place à canneberges chez env. trois quarts des répondants. Le mot anglais cranberries a été donné par env. 20% des témoins, ce qui rappelle un peu la situation au Nouveau-Brunswick. Enfin, certains témoins ont donné comme réponse pembinas, mot d’origine amérindienne qui désigne en théorie un autre petit fruit rouge comestible, celui de la viorne. Cette confusion a peut-être été favorisée par le fait que ce fruit est appelé, en anglais canadien, lowbush cranberry (v. GDT).

Bref…

Nous avons donc eu à la base un mot dialectal allemand ou néerlandais signifiant « baie des grues » (quelque chose comme kranbeere) qui a d’abord fait l’objet d’une adaptation en anglais, devenant cranberry, mot à partir duquel le français a créé anciennement une forme fortement francisée, canneberge, et beaucoup plus récemment une forme sans adaptation (à tout le moins graphique), cranberry. À tout cela s’ajoute un mot plus ancien, atoca, d’origine amérindienne, qui n’a pas eu les faveurs de l’OQLF – ce qui l’a condamné à s’incliner devant canneberge, plus courant dans la lexicographie française bien que totalement inconnu du grand public en France.

Cela dit, peu importe comment vous les appelez, ces petites baies sont très bonnes pour votre santé – alors n’hésitez pas à vous en gaver!

Pour en savoir davantage sur la culture et la récolte de ce fruit, vous pouvez consulter cette page de l’Association des producteurs de canneberges du Québec.

carrés aux canneberges

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Ces prononciations qui divisent la France

Dans plusieurs de nos précédents billets, on vous parlait de ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon selon la région d’où l’on provient. On vous disait qu’en France, tout le monde ne distinguait pas, à l’oral, le mot piquait du mot piqué, le mot saute du mot sotte, le mot brin du mot brun ou encore le mot pâte du mot patte; on vous disait également que certains francophones étaient plus ou moins parcimonieux lorsqu’il s’agissait de faire sonner les consonnes finales des mots vingt, moins, persil, sourcil, anis voire du mot ananas.

Mosaïque 1. Pourcentage d’usage déclaré de participants ayant déclaré prononcer, de haut en bas et de la gauche vers la droite, le mot ananas [anana], le mot anis [ani], le mot saute [sot], le mot piquet [pikɛ], le mot brun [brœ̃] et le mot pâte [pɑt] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Grâce aux milliers d’internautes qui ont pris part à nos dernières enquêtes, l’on est aujourd’hui en mesure de vous proposer une nouvelle sélection de cartes donnant à voir des divisions à l’intérieur de la francophonie d’Europe. Bonne découverte!

Nous avons besoin de vous!
Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec 🍁 ou des autres provinces francophones du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme. Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus. Les cartes 🗺️ présentées dans ce billet ont été générées à la suite des réponses de plusieurs milliers d’internautes 👨💻 👩💻 (entre 8.000 et 10.000 personnes par enquête). Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

La prononciation des mots en -oelle et en -oêle

Les mots qui contiennent la graphie –oêle ou –oelle, comme poêle 🍳 et moelle 🍖, se prononcent, d’après les dictionnaires de grande consultation, avec le son [wa]. Si vous vous rendez sur le site du Larousse et que vous cliquez sur le petit haut-parleur 🔊 en haut à droite de la définition, vous pourrez entendre la petite voix articuler [pwal] à l’entrée poêle et [mwal] à l’entrée moelle.

Bizarrerie
En ce qui concerne le mot poêle, le TLFi ne signale que la prononciation [pwal], la page du Wiktionnaire (consultée le 25.02.2018) indique que les deux – [pwal] et [pwèl] – sont possibles. Pour le mot moelle, c’est l’inverse: le TFLi signale que les prononciations [mwèl] et [mwal] sont toutes deux attestées, le Wiktionnaire (consulté le 25.02.2018) ne mentionne que la prononciation [mwal] 😒

Les résultats de nos enquêtes nous avaient déjà permis de proposer une carte pour la prononciation du mot poêle (si vous ne vous en souvenez plus, cliquez ici). Grâce aux données de notre avant-dernière enquête, on a pu réaliser la carte des régions où le mot moelle se prononce [mwal], et celles où le mot se prononce [mwèl] –  pour visualiser la juxtaposition des cartes en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 1. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [pwèl] du mot poêle d’après les réponses des participants âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Malgré quelques petites différences que l’on peut observer à l’intérieur de la France métropolitaine (différences qui s’expliquent par le fait que le nombre de participants pour chaque localité n’était pas exactement le même d’une enquête à l’autre, même si le nombre total de participants – toute localités confondues – était, lui, similaire: 7.100 pour le mot poêle; 7.800 pour le mot moelle), la superposition des deux cartes (faire glisser la barre verticale de gauche à droite pour comparer) permet d’affirmer que c’est surtout en Bretagne, dans l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais et dans certains cantons de Suisse romande que la prononciation [wè] est la plus répandue. Ailleurs, cette prononciation peut être entendue, mais elle est clairement minoritaire par rapport à la prononciation [wa]. Dans notre dernière enquête, nous testons la prononciation d’autres mots pouvant faire l’objet de la même variation (moelleux au chocolat, couenne du jambon, etc.). N’hésitez pas à nous faire part de votre usage en répondant à nos nouvelles questions!

Les consonnes finales

On sait que la prononciation des consonnes finales varie à travers les époques comme à travers les régions. On sait également que les directions de la variation ne sont pas cohérentes, ni régulières. Pourquoi, en Belgique, ne prononce-t-on pas le -l final du mot sourcil alors qu’on prononce celui de nombril ou celui de baril? Pourquoi dans la partie septentrionale de France, on ne prononce pas le -l final du mot persil alors qu’on prononce celui des mots nombril, baril et sourcil? Dans la même veine, pourquoi les Gascons prononcent-ils l’-s final du mot moins et du mot encens et pas le -t final du mot vingt, à la manière des Alsaciens, des Lorrains, des Belges et des Suisses?

Le saviez-vous?
Au Québec comme dans les autres des provinces du Canada 🇨🇦 où l’on parle français, la non-prononciation du -l final dans les mots sourcil, barilpersil et nombril est normale. En français canadien, on prononce nombri, bari, persi, sourci – personne ne dit sourciL, bariL, persiL ou nombriL, à part peut-être les Européens qui se sont exilés et qui ne se sont pas encore intégrés! Les Canadiens ne prononcent pas non plus les consonnes finales des mots moins et vingt. Toutefois, certaines personnes (souvent, il s’agit de personnes âgées) de cette région de la francophonie prononcent un -s final à la fin des pronoms eux (prononcé eusse), ceux (prononcé ceusse) ou gens (prononcé gensse)! On vous l’a dit: il n’y a pas de logique! 😃

Qu’en est-il des mots cassis, almanach ou détritus? Le Larousse signale que ces trois mots se prononcent sans consonnes finales: à l’article en ligne consacré à mot cassis, on peut entendre que la voix prononce [kassi], à l’article almanach la prononciation est [almana] et à l’article détritus c’est [détritu] que vous entendrez. Les données de nos diverses enquêtes indiquent, comme on aurait pu s’y attendre, que la prononciation des consonnes finales varie selon les mots, mais aussi en fonction des régions. Globalement, il ressort que, partout dans la francophonie d’Europe, les prononciations [kassisse] et [almanak] sont clairement majoritaires, alors que pour le mot détritus, c’est la prononciation sans consonne finale – [détritu] – qui prédomine, comme on peut le voir sur les cartes ci-dessous:

Mosaïque 2. Pourcentage d’usage déclaré pour les prononciations [kassi] du mot cassis, [détritusse] du mot détritus et [almana] du mot almanach en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

De façon plus intéressante, nos enquêtes permettent de montrer qu’en France, les prononciations minoritaires sont archaïsantes, c’est-à-dire que ce sont plutôt les participants âgés qui en sont les représentants. Comparer, pour le mot cassis, la carte produite avec les participants de moins de 25 ans à la carte produite en ne retenant que les données des participants de 50 ans et plus – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [kassi] du mot cassis d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La juxtaposition des deux graphiques permet de conclure qu’en Bretagne et dans les cantons de l’arc jurassien de Suisse romande, la prononciation [kassi] est plus répandue chez les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans, c.-à-d. qu’elle est en train de se perdre au profit de l’usage dominant. Remarquons qu’ailleurs sur le territoire, elle est quasi-inexistante, et ce peu importe l’âge des participants.

Pendant ce temps-là, dans le TLFi…
L’article du TFLi consacré au mot cassis rapporte que la plupart des dictionnaires de prononciation signalent que l’-s final se prononce; certains estiment même que la forme [kassi] est « vieillie », v. notamment Martinon [1913, p. 302]: « la prononciation de ces mots [métis, cassis, vis et tournevis] sans s est tout à fait surannée; on ne peut plus la conserver que pour les nécessités de la rime et encore »

Si l’on compare à présent la distribution des deux prononciations (avec et sans consonnes finales en isolant les participants de moins de 25 ans et ceux de plus de 50 ans) pour le mot almanach, on peut voir que la prononciation sans consonne finale est assez répandue chez les seniors (en tout cas dans les régions de la France septentrionale), alors qu’elle a quasiment disparu dans la bouche des participants de moins de 25 ans – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [almana] du mot almanach d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Qu’en disent les traités de prononciation?
D’après les traités de prononciation du français (v. TLFi pour une revue), le -ch final ne se prononce [k] que devant voyelle: l’almanach [k] impérial, l’almanach [k] alsacien. Notre questionnaire ne permettait pas de tester l’importance du contexte de droite (est-ce que le mot se trouve devant voyelle ou devant consonne), mais on peut faire l’hypothèse que la prononciation du [k] final se maintient également devant consonne (l’almanach [k] savoyard, l’almanach [k] 2018, etc.).

Examinons à présent le cas de la prononciation du mot détritus. La comparaison des deux cartes permet de rendre compte d’un changement encore plus radical que ce que l’on a pu observer pour les mots cassis et almanach ci-dessus. La juxtaposition des deux cartes révèle en effet que la prononciation [détritusse] est clairement plus répandue dans les anciennes générations que dans les jeunes générations, où c’est la prononciation sans consonne finale [détritu], qui prédomine – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 5. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [détritusse] du mot détritus d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Une prononciation qui fait débat
Les traités de prononciation de français ne s’accordent pas sur la prononciation du mot détritus (voir TLFi pour une revue). Pour les uns [Martinon 1913; Barbeau & Rodhe 1930], l’-s final ne doit pas être prononcé. Pour d’autres [Dupré 1972], « l’usage aurait consacré [la non-prononciation du -s final] par analogie des pluriels de participes passés [inclus, retenus, obtenus] ». L’-s étant interprété comme une marque de pluriel (il est rare d’employer le mot détritus au singulier), il tend à ne pas être prononcé (contrairement aux mots empruntés au latin à une date plus récente: humérus, Uranus, utérus, cubitus, etc.)

Il existe encore de nombreux mots dont la prononciation de la consonne finale semble dépendre de l’origine et de l’âge des participants. Notre dernier questionnaire en contient une série (alphabeTchaoS, thermoS, etc.). Aidez-nous à compléter notre collection en cliquant sur ce lien!

Le e dit muet

Notre troisième série de cartes concerne la prononciation du e que les linguistes qualifient de « caduc » ou de « muet » et que l’on appelle techniquement le schwa. Le comportement de cette voyelle est problématique, surtout quand il intervient au début d’un mot. Dites-vous plutôt « dév’lopp’ment » ou « développement« ? Y voyez-vous « clair’ment ou « clairement« ? « à d’main » ou « à demain« ? On sait ainsi que les locuteurs de la partie septentrionale de la France sont de plus gros avaleurs de e muets que ceux du sud, comme le confirme cette première carte:  2-chfeu_all

Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot cheveux sans e muet [ch’veu] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Souvent, le e caduc est prononcé pour éviter la production de syllabes commençant par deux consonnes qui s’enchaînent mal (essayez de prononcer les jours de la semaine mercredi ou vendredi sans e muet; même remarque avec les mots qui se terminent par -elier: bachelier, hôtelier ou chancelier).

La loi dite « des trois consonnes »
En 1901, Maurice Grammont, publie une étude sur le patois de son village natal, Damprichard (25), et jette les bases d’une règle qu’il raffinera par la suite, et que l’on connait aujourd’hui sous le nom de « loi [ou règle] des trois consonnes ». Brièvement résumée, cette loi stipule que le e muet est obligatoirement prononcé s’il est précédé de deux consonne et suivi d’une autre consonne (trois consonnes au total, donc), car il sert d’appui: porte-feuille, notre père, une énorme pression, etc. Il est facultatif autrement. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l’ouvrage de Grammont ou cet article des linguistes Jacques Durand et Bernard Laks.

Or, tous les francophones d’Europe ne sont pas égaux devant la chute du e muet. Pour certains locuteurs de Suisse romande et de la région Bourgogne-Franche-Comté, faire chuter le e muet dans le mot renard ne pose aucun problème, comme on peut le voir sur la Figure 7:

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Figure 7. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot renard sans e muet [r’nar] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Pour les Méridionaux, l’absence de e muet entre deux consonnes comme « p » et « n », comme dans les mots pneu ou pneumonie, peut même entraîner la production d’un e qui ne fait pas partie de la graphie du mot, comme on peut le voir sur la Figure 8:

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Figure 8. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot pneu avec e muet [peuneu] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Mémo
En linguistique, on appelle épenthèse le fait de produire un son qui ne figure pas dans la graphie d’un mot pour en faciliter la prononciation. Inversement, la suppression d’un phonème lors de la prononciation d’un mot est un processus que l’on appelle syncope.

Bonus: je mangerai vs je mangerais

On voulait terminer ce billet en présentant une carte qu’on nous a beaucoup demandée, et qui permet de rendre compte de l’état de l’opposition phonique entre la terminaison des formes conjuguées je mangerai et je mangerais, qui expriment respectivement le futur et le conditionnel à la première personne du singulier.

Le saviez-vous?
Selon l’usage normatif, la terminaison -ai des verbes au passé simple (je mangeai) et au futur simple (je mangerai) se prononce avec une voyelle fermée [e], ce qui permet d’éviter la confusion avec l’indicatif imparfait (je mangeais) et avec le conditionnel présent (je mangerais), qui se prononcent avec la voyelle ouverte [ɛ]. Sur ce point, v. notamment Le Bon Usage, de Grévisse & Goosse [2016, §794].

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Figure 9. Pourcentage de participants ayant indiqué prononcer de façon différente le verbe je mangerai (futur simple) du verbe je mangerais (conditionnel) en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Sans surprise, l’opposition n’est pas connue dans le sud de la France (où l’on ne connait pas le phonème /ɛ/, des mots comme piquet ou piquait ne se distinguant pas, à l’oral, du mot piqué (v. mosaïque 1 en haut de cette page). Dans le reste de la francophonie d’Europe, on peut voir que c’est surtout en Belgique, dans les départements de l’arc jurassien de la Suisse romande ainsi qu’en Franche-Comté que survit l’opposition. Ailleurs, elle n’existe plus (et cela peu importe l’âge des participants, différentes méthodes statistiques n’ayant pas permis de faire ressortir un effet significatif de l’âge sur la distribution de cette variable).

Le saviez-vous?
Au Canada 🇨🇦, autre région de la francophonie avec la Suisse 🇨🇭 et la Belgique 🇧🇪 où le français a pu se développer en partie à l’abri des influences du français de Paris 🗼, il est d’usage d’opposer je mangerai à je mangerais quand on s’exprime à l’oral.

Conclusion

Les enquêtes «Français de nos régions» nous ont encore une fois permis de porter un regard nouveau sur la vitalité et l’aire d’extension de certaines prononciations du français. La question du e muet est souvent invoquée comme un marqueur de l’identité régionale d’un francophone. Pour la première fois, des cartes indiquant les aires où cette voyelle se prononce et où elle peut ne pas se prononcer ont été réalisées.

Quel français régional parlez-vous?
Il nous reste encore pas mal de travail à réaliser en vue d’aboutir à une meilleure connaissance de la géographie des prononciations du français de nos régions. N’hésitez donc pas à participer à l’un de nos derniers sondages sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder aux questions. Si vous êtes originaires du Québec 🍁 ou des provinces de l’est du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme. Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus.

Grâce aux données récoltées, on est désormais en mesure de faire des hypothèses plus solides quant à la géographie de certains faits (l’aire de la prononciation [pwèl] recoupe celle de [mwèl]; c’est dans les régions les plus conservatrices de la francophonie d’Europe que l’on maintient l’opposition, à l’oral, entre les éléments de la paire je mangerai et je mangerais), ainsi que de leur avenir.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux!
Dans un prochain billet, on traitera de la façon dont certaines prononciations ont évolué au cours du siècle dernier, en comparant nos cartes avec celles de l’Atlas Linguistique de la France. Sinon, pour être tenu.e.s au courant de nos publications et de nos actualités, abonnez-vous à notre page Facebook! Vous pouvez aussi nous suivre sur Twitter ou sur Instagram!

On a notamment pu voir que les prononciations minoritaires des mots cassis, détritus ou almanach sont régionales mais aussi vieillissantes, et qu’elles tendent à disparaître au profit de l’usage dominant.

Le français de nos régions vous intéresse?

Retrouvez dans toutes les bonnes librairies (sinon il est aussi à la Fnac ou sur Amazon) l’Atlas du Français de nos Régions aux éditions Armand Colin! Plus de 120 cartes illustrées et en couleur pour voyager à travers les régionalismes du français!

couverture

Crédits

Les cartes ont été réalisées à partir de diverses enquêtes conduites depuis 2015 et dirigées par Mathieu Avanzi (centre de recherche VALIBEL, université catholique de Louvain) pour l’Europe, André Thibault (université Paris-Sorbonne et membre du projet Le français à la mesure d’un continent) pour le Canada. Les cartes ont toutes été réalisées dans le logiciel R (à l’aide des bibliothèques ggplot2, raster, Cairo, plyr et dplyr, entre autres). Le fond de carte a été généré à partir des données fournies sur le site GADM. Les juxtapositions de cartes ont été réalisées sur la plateforme JuxtaposeJS. Si vous avez des questions concernant les cartes, que vous souhaitez les utiliser ou les reproduire, n’hésitez pas à nous contacter!

La « chasse aux belgicismes » cartographiée

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de trouver chez un bouquiniste à Bruxelles un ouvrage fort célèbre dans l’histoire des français régionaux. Ecrit par Joseph Hanse, Albert Doppagne et Hélène Bourgeois-Gielen et publié pour la première fois en 1971, il s’intitule: Chasse aux belgicismes. Comme son titre le laisse penser, ce recueil vise à répertorier des faits linguistiques (101 au total) qui sont considérés comme des belgicismes (« le belgicisme est une particularité du parler français de Belgique et qui le différencie du français de France », p. 31) et d’en faire la chasse (en proposant des équivalents en français « universel, celui de toute la francophonie », quatrième de couverture).

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Edité par « l’Office du bon langage de la Fondation Charles Plisnier » (office fondé « pour s’attaquer à un […] mal qui compromettait […] le rayonnement des régions françaises de Belgique: la médiocrité du langage écrit et parlé », p. 7), l’ouvrage connaîtra un succès fou. Il sera même couronné par l’Académie française, et suivi quelques années plus tard (en 1974) d’un second tome, intitulé Nouvelle chasse aux belgicismes (avec cette fois-ci une couverture orange, v. illustration ci-dessus).

Si l’idée de « faire la chasse » aux belgicismes peut paraître aujourd’hui complètement saugrenue, elle ne l’était pas dans les années 70, période à laquelle les régionalismes et autres particularismes locaux étaient encore considérés comme des écarts de langage à bannir à tout prix de la bouche des francophones. En Belgique, des linguistes comme Michel Francard (du centre de recherche VALIBEL de l’Université catholique de Louvain) ont œuvré à déconstruire l’idée que le français régional, c’est du mauvais français. La mise au point du Dictionnaire des belgicismes (publié pour la première fois en 2010, revu et augmenté en 2015), qui répertorie et définit, sans aucun jugement de valeur ni prétention normative ou corrective, les mots du français de Belgique souvent oubliés des dictionnaires du français de France, a permis de sensibiliser un peu plus le grand public à ce problème.

Je me souviens m’être dit, en le lisant, que certaines des entrées qu’il contenait mériteraient un jour d’être cartographiées, l’idée étant de vérifier l’aire d’extension et la vitalité des expressions que les auteurs ont taxées de « belgicismes ». J’ai finalement sélectionné quelques mots que j’avais eu l’occasion de tester dans mes enquêtes.

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour en venir à bout.

Je reprends les titres des entrées telles qu’ils figurent dans le petit livre jaune.

La clenche? non, la poignée!

À la page 77 (prononcez septante-sept), Hanse et ses collègues s’attaquent à « trois problèmes importants » qui « sont à résoudre à propos du mot clenche« . Le premier concerne l’orthographe: faut-il écrire clanche ou clenche? Le second concerne la prononciation du mot: faut-il dire clenchecliche ou encore clinche? Sous prétexte qu’à l’époque, le Robert ne mentionne que l’orthographe clenche (le Grand Larousse encyclopédique donne pourtant les variantes clenche, clinche et clanche), et que cliche est dialectal (en picard, on dit cliche), les auteurs choisissent de se fixer sur la variante clenche.

Pour notre part, nous avons maintenu la graphie clenche parce que le mot appartient à la même famille que déclencher et enclencher (v. l’article du TLFi).

Troisième problème: reste à savoir ce que ce mot signifie. Puisqu’il n’y a, aux yeux des auteurs, que le français « universel » (comprendre le français des dictionnaires parisiens) qui fait foi, une clenche, « ce n’est pas, comme le pensent beaucoup de Belges, la poignée que nous actionnons pour ouvrir ou fermer une porte […] c’est tout autre chose. C’est une pièce horizontale oscillant autour de l’axe d’un loquet placé sur l’ouvrant d’une porte et qui vient s’engager dans un mentonnet fixé sur le dormant ».

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Figure 1. Clenche de porte en fer forgé à la main [source]

A la suite de l’une de nos enquêtes, à laquelle plus de 8.000 francophones originaires de Belgique, de France ou de Suisse ont participé, il est ressorti que près de 25% des francophones de notre échantillon utilisent le mot clenche (ou l’une de ses variantes) pour désigner une poignée.

D’après le Dictionnaire des régionalismes de France, le type lexical clenche est apparu pour la première fois sous la plume d’auteurs originaires du nord de la France au 12e siècle. Le mot désignait originellement le petit bras de levier du loquet d’une porte, et c’est par métonymie qu’il s’est mis à désigner le loquet lui-même, puis la poignée.

La carte ci-dessous permet de voir que ces locuteurs ont passé la plus grande partie de leur jeunesse dans une zone qui s’étend de la Normandie à la Lorraine, et qui englobe la Picardie et la Belgique:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot clenche au sens de « poignée » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il est intéressant de constater que l’aire géographique du substantif clenche, au sens de « poignée », est beaucoup plus grande que celle du verbe clencher (au sens de « verrouiller une porte »):

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Figure 3. Les dénominations du concept « fermer la porte/verrouiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Le saviez-vous? Le verbe clencher est en circulation au Québec 🏴󠁣󠁡󠁱󠁣󠁿 et dans les autres provinces de l’est du Canada 🇨🇦, avec le sens de « bien fermer » (pas forcément à clef, v. ce site pour un aperçu des autres sens que peut avoir ce verbe outre-Atlantique). Nos enquêtes sont en cours pour cette partie de la francophonie; si vous y avez passé la plus grande partie de votre jeunesse, cliquez 👉 ici 👈 pour y prendre part!

Coussin ou oreiller?

La seconde entrée qui a retenu mon attention concerne le couple coussin/oreiller. Je ne suis pas sûr, comme l’écrivent Hanse et collègues, que si un Belge demande un coussin dans un hôtel en France, il se fera d’office apporter « un coussin d’étoffe de décoration plus ou moins grossière et peut-être plus ou moins défraîchi » (p. 84). En tout cas la probabilité est plus faible s’il se rend dans l’une des zones vertes désignées sur la carte ci-dessous:

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Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot coussin au sens d' »oreiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La carte a été établie à partir de la réponse à la question: « Dans votre lit, vous posez la tête sur… (i) un oreiller; (ii) un coussin, (iii) les deux sont possibles ». Le tout était accompagné de l’image ci-dessous:

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Notre enquête permet de rendre compte que dans de nombreuses régions de France et de Suisse romande, comme en Wallonie, coussin est parfaitement synonyme d’oreiller! En linguistique, on dirait qu’il s’agit d’un régionalisme de grande extension.

La drache nationale

À la page 91, les auteurs s’intéressent à l’un des particularismes locaux les plus emblématiques de la Wallonie et de l’ex-région Pas-de-Calais. Le mot drache (à rapprocher du flamand draschen), qui désigne une pluie soudaine et abondante.

Le saviez-vous? D’après le Wiktionnaire, le mot drache désigne aussi une tournée générale en Belgique.

Pourquoi taxer la drache de « nationale »? Parce que le 21 juillet en Belgique, jour de la fête nationale, « tout le monde craint la drache nationale ».

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À la fin de leur article, Hanse et ses collègues concluent: « notre drache nationale, ne l’exportons pas! ». Un demi-siècle plus tard, il semblerait que leur message n’ait pas été entendu des Français, puisque le mot drache tend aujourd’hui à être utilisé bien au-delà de son aire d’origine, comme le montrent les petites taches vertes qui parsèment l’Hexagone sur la carte ci-dessous:

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Figure 5. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot drache au sens de « pluie forte et abondante » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Pour preuve, sur les réseaux sociaux, on le trouve employé dans des tweets d’internautes qui ne sont pas originaires du nord (au grand dam des natifs de cette région):

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Cette « dé-régionalisation » s’explique sans doute par le fait que le français « universel » comme les auteurs de la Chasse aux belgicismes se plaisent à le nommer, ne permet pas d’exprimer de façon simple et brève (en un seul mot) ce phénomène atmosphérique si emblématique du nord de la francophonie d’Europe.

🌧️🌧️🌧️ Souvenez-vous, dans le film Bienvenue chez les Ch’tis, quand Philippe Abrams (joué par Kad Merad) dépasse le panneau « Bienvenue dans le Nord-Pas-de-Calais » et qu’une énorme drache s’abat sur sa voiture!

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Il est moins quart!

Quelques pages plus tard (p. 123), c’est au tour de l’expression il est moins quart de faire l’objet d’une stigmatisation (entre autres « exemples entendus ici et là concernant le quart d’heure »: il est midi quart, il est quart passé, il est le quart de huit, il est quart avant, etc. – « toutes ces formules, sans exception, sont fautives », p. 124). Originaire de Savoie, j’ai pour ma part alterné, depuis que je sais lire l’heure, entre les tours « moins quart » et « moins le quart ». Et personne ne m’a jamais dit que la première version était fautive…

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré pour l’expression il est moins quart au sens de « il est moins le quart » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Les résultats des enquêtes montrent d’ailleurs que c’est une façon de faire relativement répandue dans la francophonie d’Europe. Outre la Belgique, on peut voir que le régionalisme est connu en Suisse romande et dans d’autres départements de l’ancienne région Rhône-Alpes, ainsi qu’en Corse. En fait, c’est également ce que l’on dit au Canada!

Connaissez-vous la ramassette?

Cinquième et dernier régionalisme de ce billet: les dénominations de la petite pelle que l’on utilise pour récupérer « poussières, cendres de cigarette tombées par hasard [entre autres] déchets [jonchant] le parquet » (p. 125). Selon les auteurs de la Chasse aux belgicismes, les Wallons ne connaîtraient que le mot ramassette, mais ils feraient mieux d’utiliser la forme pelle-à-poussière. Notre enquête montre que le terme ramassette est effectivement utilisé en Belgique:

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Figure 7. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot ramassette au sens de « objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Mais elle a aussi révélé que dans le reste de la francophonie d’Europe, les choses sont loin d’être aussi homogènes que ce que l’on croit. Il apparaît en effet qu’en France, des variantes tout aussi « locales » sont en circulation (v. l’expression ramasse-bourrier dans l’ouest, pelle-à-cheni en Franche-Comté, ordurière dans le Jura et ramassoire en Suisse romande) – et que les Français utilisent, quant à eux, diverses expressions impliquant le mot pelle (pelle-à-balai, pelle-à-balayures, pelle-à-ordure, pelle-à-poussière, pelle-à-ramasser, etc.), sans qu’aucune ne soit plus utilisée plus fréquemment que l’autre. C’est ce dont nous avons essayé de rendre compte sur la carte ci-dessous:

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Figure 8. Les dénominations de « l’objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

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C’est bientôt Noël 🎅🎄🎁!

Le français de vos régions vous intrigue, vous titille, vous passionne? Vous avez souvent avec vos collègues ou vos proches des débats passionnés sur la façon dont il faut dénommer tel ou tel objet de la vie quotidienne? On a réuni, illustré et commenté plus de 120 cartes dans l’Atlas du français de nos régions, à retrouver dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou sur le site de la Fnac).

 

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Le mois d’août, ou… comment diable est-ce que ça se prononce?

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Il y a grosso modo deux grandes tendances dans l’histoire de notre mot qu’il convient de distinguer et de commenter: d’une part, on en a longtemps prononcé le a- initial, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque beaucoup plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «ouT»); entre les deux se trouve la variante la plus minimaliste, «ou».

Ces différents mouvements n’ont pas eu lieu en même temps dans les différentes aires francophones, raison pour laquelle nous allons nous pencher ci-dessous sur quelques cartes et graphes. La situation d’ensemble se résume toutefois très facilement: c’est de loin la variante «ouT» qui domine aujourd’hui en Europe, alors qu’au Canada on préfère «ou». Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas…

Le mois d’aaaaaoût…

La stratégie d’étoffement consistant à prononcer le a- graphique à l’initiale du mot a longtemps eu cours dans l’histoire de la langue française. Les différents grammairiens qui en ont parlé au cours des siècles la présentent tantôt de façon neutre, tantôt comme propre au «peuple de Paris» ainsi qu’à la plupart des provinces de France («Beaucoup de gens à Paris, et presque tous les provinciaux prononcent a-oût-» Bescherelle 1845 cité dans TLFi s.v. août); d’autres affirment qu’elle était fréquente dans la prononciation des procureurs, des orateurs et autres savants, comme une sorte d’hypercorrection caractérisant la diction des personnages régulièrement appelés à s’exprimer en public. À l’issue d’une longue liste de commentaires recueillis chez de nombreux grammairiens, voici comment un grand spécialiste de phonétique historique du français résume la situation en 1881:

L’usage semble partagé entre oût et a-oût; il incline plutôt du côté d’oût. (Charles Thurot, De la prononciation française depuis le commencement du XVIe siècle d’après les témoignages des grammairiens, Paris, 1881, vol. 1, p. 506.)

Vous pouvez cliquer ici pour écouter une chanson du chanteur français Ray Ventura (1908-1979) intitulée « À la mi-août » qui exploite la prononciation a-oût pour en tirer un jeu de mots avec le miaulement du chat.

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S’il est bien vrai que a-oût semble avoir perdu la guerre, il a toutefois longtemps régné en maître sur d’immenses territoires, en Europe tout comme au Canada. La carte ci-dessous illustre la situation dans les anciens patois galloromans de France, de Belgique et de Suisse.

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Figure 1. Carte établie à partir des données de la carte 47 de l’Atlas Linguistique de la France consacrée au nom du huitième mois de l’année.

Comme on peut facilement le constater, le type qui dominait largement dans les patois galloromans au début du 20e siècle est bien a-ou, représenté sur cette carte par des cercles oranges. La variante ou est bien présente elle aussi (triangles oranges), en particulier dans le centre-est (elle domine totalement en Suisse romande, en Savoie, et jusqu’à Lyon et Saint-Étienne) mais apparaît également dans les extrémités orientales et occidentales du domaine. La prononciation la mieux représentée aujourd’hui en français d’Europe, ouT (triangles mauves), était totalement marginale dans les patois de l’époque. Quant à a-ouT (cercles mauves), le hasard des évolutions phonétiques locales l’a fait apparaître à l’extrémité nord-est du domaine ainsi que sur un large ruban occidental allant de la Bretagne romane au gascon. (PS: les points sans symboles correspondent à d’autres prononciations patoises possibles, mais non représentées en français.)

Au Canada, la prononciation a-ou était jadis dominante au sein de la population rurale, comme le montre ci-dessous une carte de l’ALEC (Atlas Linguistique de l’Est du Canada), ouvrage publié en 1980 à partir d’enquêtes effectuées auprès de locuteurs âgés.

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Figure 2. Carte élaborée à partir des réponses à la question 1697 (le nom des mois de l’année) de l’ALEC.

Les cercles oranges (a-ou) dominent sur tout le territoire. Ils sont toutefois déjà fortement concurrencés par les triangles oranges (ou), en particulier dans la vallée du Saint-Laurent et au Saguenay. La variante ou-t (triangles mauves) s’avère, quant à elle, très minoritaire, tout comme a-ou-t (cercles mauves)

Des enquêtes plus récentes (2016-2017) nous ont permis de cartographier la situation actuelle au Canada:

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Figure 3. Concurrence entre a-ou (en orangé) et ou (en mauve) dans l’est du Canada.

On constate que de nos jours, au Canada, la prononciation a-ou ne survit bien que dans quelques zones éloignées, en dehors des grands centres (on pense en particulier à l’Abitibi, à l’Estrie et au Bas-du-Fleuve); le reste du territoire opte massivement pour la prononciation ou. Le Manitoba (province de l’ouest canadien) n’apparaît pas sur la carte, mais c’est également la variante ou qui y domine largement. La variante a-ou est donc en net recul (par rapport aux données de l’ALEC, v. fig. 2) et risque de disparaître bientôt. Dans la mesure où elle est stigmatisée par l’école et les organismes normatifs canadiens, cela n’est guère surprenant.

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La valse des phonèmes adventices: a-ou > ou > ou-t!

Alors que la pression normative semble avoir réussi à rejeter la variante a-ou dans l’enfer des prononciations vieillies, un nouveau phénomène caractérise l’évolution de notre mot: dans la francophonie d’Europe, la prononciation avec -t final l’a emporté. Le graphe suivant offre une présentation comparative des quatre pays de la francophonie du nord:

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Figure 4. Proportions respectives des variantes ou (en jaune clair), ouT (en mauve clair), a-ouT (en violet) et a-ou (en orangé) en Belgique, en France, en Suisse et au Canada.

En Europe, c’est en Suisse que le phénomène du remplacement de ou par ouT est le plus avancé, un peu devant la France; la Belgique ferme la marche avec un pourcentage de ouT qui, bien qu’inférieur à celui de ses voisins, reste tout de même largement majoritaire. Quant au Canada, la variante ouT y est à toutes fins pratiques inusitée, et c’est ou qui domine très largement dans l’usage – mais avec encore un bon 25% de a-ou, en particulier dans les régions éloignées des grands centres (comme on l’a vu sur la fig. 3 ci-dessus). Quant à a-ouT, c’est la variante la plus rare, tous pays confondus.

Nos enquêtes permettent de visualiser la répartition des variantes européennes:

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Figure 5. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer ou (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On voit que seule la Belgique fait encore de la résistance, avec des pourcentages de maintien de la variante ou pouvant grimper jusqu’à 35% (ce qui n’est d’ailleurs pas très élevé), ainsi que deux petites régions en France (dans l’Indre-et-Loire et l’Aube).

Il faut ajouter à cette carte celle qui représente les régions tout aussi minoritaires où l’on a relevé la prononciation a-ouT, voir ci-dessous:

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Figure 6. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer a-ouT (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On relève trois petites aires (centrées sur l’Orne, la Somme et la Marne) où la variante a-ouT atteint des pourcentages ne dépassant jamais les 25%. En somme, c’est la variante ouT qui domine largement dans tout le territoire, même en Belgique.

Cela dit, il importe de préciser que l’âge des répondants joue un grand rôle dans leur usage, comme le montre la figure ci-dessous:

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Figure 7. Probabilité de prononciation de la variante ou en fonction de l’âge des répondants en Belgique et en France.

En France, la probabilité d’apparition de la variante ou est de toute façon très basse, mais s’élève légèrement avec l’âge. En Belgique, toutefois, l’effet générationnel est beaucoup plus spectaculaire: les jeunes dans la vingtaine sont relativement peu susceptibles d’utiliser la variante archaïsante ou, alors que les gens âgés l’utilisent encore massivement.

Qu’en disent les dictionnaires?

La prononciation de la consonne finale du mot août semble donc promise à un brillant avenir, mais les ouvrages de référence ont été lents à la reconnaître et ce n’est que peu à peu qu’ils lui concèdent un statut normatif équivalent à celui de la prononciation concurrente sans -t final. On peut lire dans une notule du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel quelques citations tirées de différents ouvrages normatifs qui illustrent cette valse-hésitation; on pourrait en multiplier le nombre par dix. Elles ont en commun d’être toujours un peu en retard sur l’usage et de ne jamais justifier par des arguments empiriques leurs jugements normatifs.

Pour ceux qui aimeraient entendre les formes orales dont nous avons parlé dans ce billet, l’hésitation entre les deux prononciations est illustrée sur ce site qui propose des enregistrements authentiques de locuteurs francophones.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la prononciation de ce mot peut être résumée comme suit: la concurrence entre a-ou et ou s’est soldée par la victoire de la seconde variante, laquelle n’a guère eu le temps de s’en réjouir car elle est déjà en train d’être délogée par ouT! Ainsi va la vie…

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Et les dérivés dans tout ça?

Les ouvrages de référence ont beau se livrer à mille et une condamnations contre la prononciation archaïque a-ou, qui ne trouve pas grâce à leurs yeux, ils sont tous bien obligés d’admettre que certains dérivés du mot août (aoûtat « larve d’un acarien provoquant des lésions très prurigineuses à la fin de l’été » et surtout aoûtien « personne qui prend ses vacances au mois d’août ») se prononcent toujours avec leur a- initial.

Pour d’autres dérivés, on relève une grande tolérance envers les deux prononciations dans les dictionnaires qui les relèvent (aoûter « parvenir à maturation », aoûté « parvenu à maturation », aoûtement « lignification des jeunes rameaux vers la fin de l’été », aoûteron « ouvrier agricole engagé, au mois d’août, pour les travaux des champs », v. TLFi). Puisse cette tolérance s’étendre aussi à toutes les prononciations du mot août que nous avons présentées dans ce billet !

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Un peu d’histoire

Le nom du huitième mois de l’année en français présente deux caractéristiques très intéressantes: d’une part, il illustre de façon spectaculaire le phénomène de l’érosion phonétique; d’autre part, il montre l’influence que la graphie peut exercer sur la prononciation.

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Figure 8. Buste de l’empereur Auguste.

L’érosion phonétique

Phénomène général dans l’évolution des langues, l’érosion phonétique consiste en une usure du corps phonique des mots qui, d’un siècle à l’autre, en viennent à voir leur substance se réduire peu à peu, les phonèmes tombant l’un après l’autre. Plus un mot est fréquent dans l’usage, plus il est susceptible d’être touché. Le cas du mot août se prête particulièrement bien à l’illustration du concept. En latin, pour honorer l’empereur Auguste, on donna son nom au mois en question (qui s’appelait auparavant SEXTILIS): MENSIS (‘mois’) AUGUSTUS, simplifié par la suite en AUGUSTUS. Nous avions donc au départ pas moins de huit phonèmes en latin. Les plus anciennes attestations en ancien français se présentent sous les formes aust, aost et aoust (voir FEW 25, 910). À cette époque, la graphie était plus proche de l’oral et l’on devait prononcer quelque chose comme a-ou-s-t, c’est-à-dire que les huit phonèmes du latin s’étaient déjà réduits à quatre. Mais l’érosion ne s’est pas arrêtée en si bon chemin: l’aboutissement final de l’évolution phonétique de ce mot ne nous laisse plus qu’un seul phonème, celui qui s’écrit <ou> en français. Huit phonèmes en latin, quatre en ancien français, un seul en français moderne… bientôt il ne restera plus rien de ce mot! Mais c’est sans compter avec les stratégies d’étoffement de la langue, toujours prête à s’auto-réguler, comme on va le voir au paragraphe suivant.

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Stratégies d’étoffement

Les locuteurs ont deux possibilités à leur disposition pour contrebalancer cette usure phonétique. D’une part, on peut choisir de dire systématiquement le mois d’août plutôt que simplement août (par ex., «je prends mes vacances au mois d’août» plutôt que «en août»). Cela permet déjà de donner un peu plus de substance à l’expression.

Il existe toutefois une autre stratégie, qui consiste à restituer à l’oral les lettres qui ne se prononcent plus depuis des siècles.

Les linguistes appellent «effet Buben» ce phénomène fréquent, du nom du linguiste tchèque Vladimir Buben qui y consacra un livre entier intitulé Influence de l’orthographe sur la prononciation du français moderne (1935).

Dans le cas de notre mot, il y a grosso modo deux grandes tendances que nous venons d’observer: d’une part, on a longtemps prononcé le a- initial du mot, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «outte»).

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