Quel français régional parlez-vous?

Le français de nos régions vous intéresse ? Vous avez 10 minutes devant vous, et vous voulez nous aider à mieux comprendre comment voyagent, survivent ou disparaissent les mots et les prononciations du français de nos régions ? Alors cliquez sur l’un des liens suivants, et amusez-vous bien !

Vous êtes originaires d’Europe ?

Les mots et les expressions de nos régions (Belgique, France et Suisse)

La prononciation (version courte)

Les accents du français en Europe

Vous venez de la francophonie outre-atlantique ?

Une enquête a été conçue pour les participants originaires de ces régions:

Le français parlé en Amérique du Nord

Le français parlé dans les Antilles

Nouveau !

Retrouvez les cartes commentées dans l’Atlas du français de nos régions, paru le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (chez tous les bons libraires, sinon en ligne ici ou ) :

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La « chasse aux belgicismes » cartographiée

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de trouver chez un bouquiniste à Bruxelles un ouvrage fort célèbre dans l’histoire des français régionaux. Ecrit par Joseph Hanse, Albert Doppagne et Hélène Bourgeois-Gielen et publié pour la première fois en 1971, il s’intitule: Chasse aux belgicismes. Comme son titre le laisse penser, ce recueil vise à répertorier des faits linguistiques (101 au total) qui sont considérés comme des belgicismes (« le belgicisme est une particularité du parler français de Belgique et qui le différencie du français de France », p. 31) et d’en faire la chasse (en proposant des équivalents en français « universel, celui de toute la francophonie », quatrième de couverture).

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Edité par « l’Office du bon langage de la Fondation Charles Plisnier » (office fondé « pour s’attaquer à un […] mal qui compromettait […] le rayonnement des régions françaises de Belgique: la médiocrité du langage écrit et parlé », p. 7), l’ouvrage connaîtra un succès fou. Il sera même couronné par l’Académie française, et suivi quelques années plus tard (en 1974) d’un second tome, intitulé Nouvelle chasse aux belgicismes (avec cette fois-ci une couverture orange, v. illustration ci-dessus).

Si l’idée de « faire la chasse » aux belgicismes peut paraître aujourd’hui complètement saugrenue, elle ne l’était pas dans les années 70, période à laquelle les régionalismes et autres particularismes locaux étaient encore considérés comme des écarts de langage à bannir à tout prix de la bouche des francophones. En Belgique, des linguistes comme Michel Francard (du centre de recherche VALIBEL de l’Université catholique de Louvain) ont œuvré à déconstruire l’idée que le français régional, c’est du mauvais français. La mise au point du Dictionnaire des belgicismes (publié pour la première fois en 2010, revu et augmenté en 2015), qui répertorie et définit, sans aucun jugement de valeur ni prétention normative ou corrective, les mots du français de Belgique souvent oubliés des dictionnaires du français de France, a permis de sensibiliser un peu plus le grand public à ce problème.

Je me souviens m’être dit, en le lisant, que certaines des entrées qu’il contenait mériteraient un jour d’être cartographiées, l’idée étant de vérifier l’aire d’extension et la vitalité des expressions que les auteurs ont taxées de « belgicismes ». J’ai finalement sélectionné quelques mots que j’avais eu l’occasion de tester dans mes enquêtes.

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour en venir à bout.

Je reprends les titres des entrées telles qu’ils figurent dans le petit livre jaune.

La clenche? non, la poignée!

À la page 77 (prononcez septante-sept), Hanse et ses collègues s’attaquent à « trois problèmes importants » qui « sont à résoudre à propos du mot clenche« . Le premier concerne l’orthographe: faut-il écrire clanche ou clenche? Le second concerne la prononciation du mot: faut-il dire clenchecliche ou encore clinche? Sous prétexte qu’à l’époque, le Robert ne mentionne que l’orthographe clenche (le Grand Larousse encyclopédique donne pourtant les variantes clenche, clinche et clanche), et que cliche est dialectal (en picard, on dit cliche), les auteurs choisissent de se fixer sur la variante clenche.

Pour notre part, nous avons maintenu la graphie clenche parce que le mot appartient à la même famille que déclencher et enclencher (v. l’article du TLFi).

Troisième problème: reste à savoir ce que ce mot signifie. Puisqu’il n’y a, aux yeux des auteurs, que le français « universel » (comprendre le français des dictionnaires parisiens) qui fait foi, une clenche, « ce n’est pas, comme le pensent beaucoup de Belges, la poignée que nous actionnons pour ouvrir ou fermer une porte […] c’est tout autre chose. C’est une pièce horizontale oscillant autour de l’axe d’un loquet placé sur l’ouvrant d’une porte et qui vient s’engager dans un mentonnet fixé sur le dormant ».

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Figure 1. Clenche de porte en fer forgé à la main [source]

A la suite de l’une de nos enquêtes, à laquelle plus de 8.000 francophones originaires de Belgique, de France ou de Suisse ont participé, il est ressorti que près de 25% des francophones de notre échantillon utilisent le mot clenche (ou l’une de ses variantes) pour désigner une poignée.

D’après le Dictionnaire des régionalismes de France, le type lexical clenche est apparu pour la première fois sous la plume d’auteurs originaires du nord de la France au 12e siècle. Le mot désignait originellement le petit bras de levier du loquet d’une porte, et c’est par métonymie qu’il s’est mis à désigner le loquet lui-même, puis la poignée.

La carte ci-dessous permet de voir que ces locuteurs ont passé la plus grande partie de leur jeunesse dans une zone qui s’étend de la Normandie à la Lorraine, et qui englobe la Picardie et la Belgique:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot clenche au sens de « poignée » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il est intéressant de constater que l’aire géographique du substantif clenche, au sens de « poignée », est beaucoup plus grande que celle du verbe clencher (au sens de « verrouiller une porte »):

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Figure 3. Les dénominations du concept « fermer la porte/verrouiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Le saviez-vous? Le verbe clencher est en circulation au Québec 🏴󠁣󠁡󠁱󠁣󠁿 et dans les autres provinces de l’est du Canada 🇨🇦, avec le sens de « bien fermer » (pas forcément à clef, v. ce site pour un aperçu des autres sens que peut avoir ce verbe outre-Atlantique). Nos enquêtes sont en cours pour cette partie de la francophonie; si vous y avez passé la plus grande partie de votre jeunesse, cliquez 👉 ici 👈 pour y prendre part!

Coussin ou oreiller?

La seconde entrée qui a retenu mon attention concerne le couple coussin/oreiller. Je ne suis pas sûr, comme l’écrivent Hanse et collègues, que si un Belge demande un coussin dans un hôtel en France, il se fera d’office apporter « un coussin d’étoffe de décoration plus ou moins grossière et peut-être plus ou moins défraîchi » (p. 84). En tout cas la probabilité est plus faible s’il se rend dans l’une des zones vertes désignées sur la carte ci-dessous:

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Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot coussin au sens d' »oreiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La carte a été établie à partir de la réponse à la question: « Dans votre lit, vous posez la tête sur… (i) un oreiller; (ii) un coussin, (iii) les deux sont possibles ». Le tout était accompagné de l’image ci-dessous:

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Notre enquête permet de rendre compte que dans de nombreuses régions de France et de Suisse romande, comme en Wallonie, coussin est parfaitement synonyme d’oreiller! En linguistique, on dirait qu’il s’agit d’un régionalisme de grande extension.

La drache nationale

À la page 91, les auteurs s’intéressent à l’un des particularismes locaux les plus emblématiques de la Wallonie et de l’ex-région Pas-de-Calais. Le mot drache (à rapprocher du flamand draschen), qui désigne une pluie soudaine et abondante.

Le saviez-vous? D’après le Wiktionnaire, le mot drache désigne aussi une tournée générale en Belgique.

Pourquoi taxer la drache de « nationale »? Parce que le 21 juillet en Belgique, jour de la fête nationale, « tout le monde craint la drache nationale ».

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À la fin de leur article, Hanse et ses collègues concluent: « notre drache nationale, ne l’exportons pas! ». Un demi-siècle plus tard, il semblerait que leur message n’ait pas été entendu des Français, puisque le mot drache tend aujourd’hui à être utilisé bien au-delà de son aire d’origine, comme le montrent les petites taches vertes qui parsèment l’Hexagone sur la carte ci-dessous:

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Figure 5. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot drache au sens de « pluie forte et abondante » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Pour preuve, sur les réseaux sociaux, on le trouve employé dans des tweets d’internautes qui ne sont pas originaires du nord (au grand dam des natifs de cette région):

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Cette « dé-régionalisation » s’explique sans doute par le fait que le français « universel » comme les auteurs de la Chasse aux belgicismes se plaisent à le nommer, ne permet pas d’exprimer de façon simple et brève (en un seul mot) ce phénomène atmosphérique si emblématique du nord de la francophonie d’Europe.

🌧️🌧️🌧️ Souvenez-vous, dans le film Bienvenue chez les Ch’tis, quand Philippe Abrams (joué par Kad Merad) dépasse le panneau « Bienvenue dans le Nord-Pas-de-Calais » et qu’une énorme drache s’abat sur sa voiture!

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Il est moins quart!

Quelques pages plus tard (p. 123), c’est au tour de l’expression il est moins quart de faire l’objet d’une stigmatisation (entre autres « exemples entendus ici et là concernant le quart d’heure »: il est midi quart, il est quart passé, il est le quart de huit, il est quart avant, etc. – « toutes ces formules, sans exception, sont fautives », p. 124). Originaire de Savoie, j’ai pour ma part alterné, depuis que je sais lire l’heure, entre les tours « moins quart » et « moins le quart ». Et personne ne m’a jamais dit que la première version était fautive…

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré pour l’expression il est moins quart au sens de « il est moins le quart » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Les résultats des enquêtes montrent d’ailleurs que c’est une façon de faire relativement répandue dans la francophonie d’Europe. Outre la Belgique, on peut voir que le régionalisme est connu en Suisse romande et dans d’autres départements de l’ancienne région Rhône-Alpes, ainsi qu’en Corse. En fait, c’est également ce que l’on dit au Canada!

Connaissez-vous la ramassette?

Cinquième et dernier régionalisme de ce billet: les dénominations de la petite pelle que l’on utilise pour récupérer « poussières, cendres de cigarette tombées par hasard [entre autres] déchets [jonchant] le parquet » (p. 125). Selon les auteurs de la Chasse aux belgicismes, les Wallons ne connaîtraient que le mot ramassette, mais ils feraient mieux d’utiliser la forme pelle-à-poussière. Notre enquête montre que le terme ramassette est effectivement utilisé en Belgique:

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Figure 7. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot ramassette au sens de « objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Mais elle a aussi révélé que dans le reste de la francophonie d’Europe, les choses sont loin d’être aussi homogènes que ce que l’on croit. Il apparaît en effet qu’en France, des variantes tout aussi « locales » sont en circulation (v. l’expression ramasse-bourrier dans l’ouest, pelle-à-cheni en Franche-Comté, ordurière dans le Jura et ramassoire en Suisse romande) – et que les Français utilisent, quant à eux, diverses expressions impliquant le mot pelle (pelle-à-balai, pelle-à-balayures, pelle-à-ordure, pelle-à-poussière, pelle-à-ramasser, etc.), sans qu’aucune ne soit plus utilisée plus fréquemment que l’autre. C’est ce dont nous avons essayé de rendre compte sur la carte ci-dessous:

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Figure 8. Les dénominations de « l’objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

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C’est bientôt Noël 🎅🎄🎁!

Le français de vos régions vous intrigue, vous titille, vous passionne? Vous avez souvent avec vos collègues ou vos proches des débats passionnés sur la façon dont il faut dénommer tel ou tel objet de la vie quotidienne? On a réuni, illustré et commenté plus de 120 cartes dans l’Atlas du français de nos régions, à retrouver dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou sur le site de la Fnac).

 

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Le mois d’août, ou… comment diable est-ce que ça se prononce?

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Il y a grosso modo deux grandes tendances dans l’histoire de notre mot qu’il convient de distinguer et de commenter: d’une part, on en a longtemps prononcé le a- initial, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque beaucoup plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «ouT»); entre les deux se trouve la variante la plus minimaliste, «ou».

Ces différents mouvements n’ont pas eu lieu en même temps dans les différentes aires francophones, raison pour laquelle nous allons nous pencher ci-dessous sur quelques cartes et graphes. La situation d’ensemble se résume toutefois très facilement: c’est de loin la variante «ouT» qui domine aujourd’hui en Europe, alors qu’au Canada on préfère «ou». Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas…

Le mois d’aaaaaoût…

La stratégie d’étoffement consistant à prononcer le a- graphique à l’initiale du mot a longtemps eu cours dans l’histoire de la langue française. Les différents grammairiens qui en ont parlé au cours des siècles la présentent tantôt de façon neutre, tantôt comme propre au «peuple de Paris» ainsi qu’à la plupart des provinces de France («Beaucoup de gens à Paris, et presque tous les provinciaux prononcent a-oût-» Bescherelle 1845 cité dans TLFi s.v. août); d’autres affirment qu’elle était fréquente dans la prononciation des procureurs, des orateurs et autres savants, comme une sorte d’hypercorrection caractérisant la diction des personnages régulièrement appelés à s’exprimer en public. À l’issue d’une longue liste de commentaires recueillis chez de nombreux grammairiens, voici comment un grand spécialiste de phonétique historique du français résume la situation en 1881:

L’usage semble partagé entre oût et a-oût; il incline plutôt du côté d’oût. (Charles Thurot, De la prononciation française depuis le commencement du XVIe siècle d’après les témoignages des grammairiens, Paris, 1881, vol. 1, p. 506.)

Vous pouvez cliquer ici pour écouter une chanson du chanteur français Ray Ventura (1908-1979) intitulée « À la mi-août » qui exploite la prononciation a-oût pour en tirer un jeu de mots avec le miaulement du chat.

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S’il est bien vrai que a-oût semble avoir perdu la guerre, il a toutefois longtemps régné en maître sur d’immenses territoires, en Europe tout comme au Canada. La carte ci-dessous illustre la situation dans les anciens patois galloromans de France, de Belgique et de Suisse.

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Figure 1. Carte établie à partir des données de la carte 47 de l’Atlas Linguistique de la France consacrée au nom du huitième mois de l’année.

Comme on peut facilement le constater, le type qui dominait largement dans les patois galloromans au début du 20e siècle est bien a-ou, représenté sur cette carte par des cercles oranges. La variante ou est bien présente elle aussi (triangles oranges), en particulier dans le centre-est (elle domine totalement en Suisse romande, en Savoie, et jusqu’à Lyon et Saint-Étienne) mais apparaît également dans les extrémités orientales et occidentales du domaine. La prononciation la mieux représentée aujourd’hui en français d’Europe, ouT (triangles mauves), était totalement marginale dans les patois de l’époque. Quant à a-ouT (cercles mauves), le hasard des évolutions phonétiques locales l’a fait apparaître à l’extrémité nord-est du domaine ainsi que sur un large ruban occidental allant de la Bretagne romane au gascon. (PS: les points sans symboles correspondent à d’autres prononciations patoises possibles, mais non représentées en français.)

Au Canada, la prononciation a-ou était jadis dominante au sein de la population rurale, comme le montre ci-dessous une carte de l’ALEC (Atlas Linguistique de l’Est du Canada), ouvrage publié en 1980 à partir d’enquêtes effectuées auprès de locuteurs âgés.

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Figure 2. Carte élaborée à partir des réponses à la question 1697 (le nom des mois de l’année) de l’ALEC.

Les cercles oranges (a-ou) dominent sur tout le territoire. Ils sont toutefois déjà fortement concurrencés par les triangles oranges (ou), en particulier dans la vallée du Saint-Laurent et au Saguenay. La variante ou-t (triangles mauves) s’avère, quant à elle, très minoritaire, tout comme a-ou-t (cercles mauves)

Des enquêtes plus récentes (2016-2017) nous ont permis de cartographier la situation actuelle au Canada:

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Figure 3. Concurrence entre a-ou (en orangé) et ou (en mauve) dans l’est du Canada.

On constate que de nos jours, au Canada, la prononciation a-ou ne survit bien que dans quelques zones éloignées, en dehors des grands centres (on pense en particulier à l’Abitibi, à l’Estrie et au Bas-du-Fleuve); le reste du territoire opte massivement pour la prononciation ou. Le Manitoba (province de l’ouest canadien) n’apparaît pas sur la carte, mais c’est également la variante ou qui y domine largement. La variante a-ou est donc en net recul (par rapport aux données de l’ALEC, v. fig. 2) et risque de disparaître bientôt. Dans la mesure où elle est stigmatisée par l’école et les organismes normatifs canadiens, cela n’est guère surprenant.

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La valse des phonèmes adventices: a-ou > ou > ou-t!

Alors que la pression normative semble avoir réussi à rejeter la variante a-ou dans l’enfer des prononciations vieillies, un nouveau phénomène caractérise l’évolution de notre mot: dans la francophonie d’Europe, la prononciation avec -t final l’a emporté. Le graphe suivant offre une présentation comparative des quatre pays de la francophonie du nord:

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Figure 4. Proportions respectives des variantes ou (en jaune clair), ouT (en mauve clair), a-ouT (en violet) et a-ou (en orangé) en Belgique, en France, en Suisse et au Canada.

En Europe, c’est en Suisse que le phénomène du remplacement de ou par ouT est le plus avancé, un peu devant la France; la Belgique ferme la marche avec un pourcentage de ouT qui, bien qu’inférieur à celui de ses voisins, reste tout de même largement majoritaire. Quant au Canada, la variante ouT y est à toutes fins pratiques inusitée, et c’est ou qui domine très largement dans l’usage – mais avec encore un bon 25% de a-ou, en particulier dans les régions éloignées des grands centres (comme on l’a vu sur la fig. 3 ci-dessus). Quant à a-ouT, c’est la variante la plus rare, tous pays confondus.

Nos enquêtes permettent de visualiser la répartition des variantes européennes:

ou

Figure 5. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer ou (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On voit que seule la Belgique fait encore de la résistance, avec des pourcentages de maintien de la variante ou pouvant grimper jusqu’à 35% (ce qui n’est d’ailleurs pas très élevé), ainsi que deux petites régions en France (dans l’Indre-et-Loire et l’Aube).

Il faut ajouter à cette carte celle qui représente les régions tout aussi minoritaires où l’on a relevé la prononciation a-ouT, voir ci-dessous:

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Figure 6. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer a-ouT (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On relève trois petites aires (centrées sur l’Orne, la Somme et la Marne) où la variante a-ouT atteint des pourcentages ne dépassant jamais les 25%. En somme, c’est la variante ouT qui domine largement dans tout le territoire, même en Belgique.

Cela dit, il importe de préciser que l’âge des répondants joue un grand rôle dans leur usage, comme le montre la figure ci-dessous:

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Figure 7. Probabilité de prononciation de la variante ou en fonction de l’âge des répondants en Belgique et en France.

En France, la probabilité d’apparition de la variante ou est de toute façon très basse, mais s’élève légèrement avec l’âge. En Belgique, toutefois, l’effet générationnel est beaucoup plus spectaculaire: les jeunes dans la vingtaine sont relativement peu susceptibles d’utiliser la variante archaïsante ou, alors que les gens âgés l’utilisent encore massivement.

Qu’en disent les dictionnaires?

La prononciation de la consonne finale du mot août semble donc promise à un brillant avenir, mais les ouvrages de référence ont été lents à la reconnaître et ce n’est que peu à peu qu’ils lui concèdent un statut normatif équivalent à celui de la prononciation concurrente sans -t final. On peut lire dans une notule du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel quelques citations tirées de différents ouvrages normatifs qui illustrent cette valse-hésitation; on pourrait en multiplier le nombre par dix. Elles ont en commun d’être toujours un peu en retard sur l’usage et de ne jamais justifier par des arguments empiriques leurs jugements normatifs.

Pour ceux qui aimeraient entendre les formes orales dont nous avons parlé dans ce billet, l’hésitation entre les deux prononciations est illustrée sur ce site qui propose des enregistrements authentiques de locuteurs francophones.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la prononciation de ce mot peut être résumée comme suit: la concurrence entre a-ou et ou s’est soldée par la victoire de la seconde variante, laquelle n’a guère eu le temps de s’en réjouir car elle est déjà en train d’être délogée par ouT! Ainsi va la vie…

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Et les dérivés dans tout ça?

Les ouvrages de référence ont beau se livrer à mille et une condamnations contre la prononciation archaïque a-ou, qui ne trouve pas grâce à leurs yeux, ils sont tous bien obligés d’admettre que certains dérivés du mot août (aoûtat « larve d’un acarien provoquant des lésions très prurigineuses à la fin de l’été » et surtout aoûtien « personne qui prend ses vacances au mois d’août ») se prononcent toujours avec leur a- initial.

Pour d’autres dérivés, on relève une grande tolérance envers les deux prononciations dans les dictionnaires qui les relèvent (aoûter « parvenir à maturation », aoûté « parvenu à maturation », aoûtement « lignification des jeunes rameaux vers la fin de l’été », aoûteron « ouvrier agricole engagé, au mois d’août, pour les travaux des champs », v. TLFi). Puisse cette tolérance s’étendre aussi à toutes les prononciations du mot août que nous avons présentées dans ce billet !

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Un peu d’histoire

Le nom du huitième mois de l’année en français présente deux caractéristiques très intéressantes: d’une part, il illustre de façon spectaculaire le phénomène de l’érosion phonétique; d’autre part, il montre l’influence que la graphie peut exercer sur la prononciation.

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Figure 8. Buste de l’empereur Auguste.

L’érosion phonétique

Phénomène général dans l’évolution des langues, l’érosion phonétique consiste en une usure du corps phonique des mots qui, d’un siècle à l’autre, en viennent à voir leur substance se réduire peu à peu, les phonèmes tombant l’un après l’autre. Plus un mot est fréquent dans l’usage, plus il est susceptible d’être touché. Le cas du mot août se prête particulièrement bien à l’illustration du concept. En latin, pour honorer l’empereur Auguste, on donna son nom au mois en question (qui s’appelait auparavant SEXTILIS): MENSIS (‘mois’) AUGUSTUS, simplifié par la suite en AUGUSTUS. Nous avions donc au départ pas moins de huit phonèmes en latin. Les plus anciennes attestations en ancien français se présentent sous les formes aust, aost et aoust (voir FEW 25, 910). À cette époque, la graphie était plus proche de l’oral et l’on devait prononcer quelque chose comme a-ou-s-t, c’est-à-dire que les huit phonèmes du latin s’étaient déjà réduits à quatre. Mais l’érosion ne s’est pas arrêtée en si bon chemin: l’aboutissement final de l’évolution phonétique de ce mot ne nous laisse plus qu’un seul phonème, celui qui s’écrit <ou> en français. Huit phonèmes en latin, quatre en ancien français, un seul en français moderne… bientôt il ne restera plus rien de ce mot! Mais c’est sans compter avec les stratégies d’étoffement de la langue, toujours prête à s’auto-réguler, comme on va le voir au paragraphe suivant.

augustus &gt; aoust &gt; ou

Stratégies d’étoffement

Les locuteurs ont deux possibilités à leur disposition pour contrebalancer cette usure phonétique. D’une part, on peut choisir de dire systématiquement le mois d’août plutôt que simplement août (par ex., «je prends mes vacances au mois d’août» plutôt que «en août»). Cela permet déjà de donner un peu plus de substance à l’expression.

Il existe toutefois une autre stratégie, qui consiste à restituer à l’oral les lettres qui ne se prononcent plus depuis des siècles.

Les linguistes appellent «effet Buben» ce phénomène fréquent, du nom du linguiste tchèque Vladimir Buben qui y consacra un livre entier intitulé Influence de l’orthographe sur la prononciation du français moderne (1935).

Dans le cas de notre mot, il y a grosso modo deux grandes tendances que nous venons d’observer: d’une part, on a longtemps prononcé le a- initial du mot, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «outte»).

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Blanc(o) ou Tipp-Ex ?

Les enquêtes Français de nos régions ont pour but de cartographier la variation du français que l’on parle en Europe, dans les Antilles et en Amérique du Nord. Depuis leur lancement il y a deux ans et demi, ces enquêtes nous ont permis de mettre le doigt sur des phénomènes que personne n’avait cartographiés jusqu’alors, et qui font souvent l’objet de « guerres » sur les réseaux sociaux (pour les dénominations du « crayon à papier », vous pouvez (re)lire notre billet ici ; sur les variantes de prononciation, c’est par ).

 

Dans ce billet, on vous présente l’une des dernières surprises de nos questionnaires : la cartographie des dénominations du produit liquide opaque et blanc, dont on se sert pour corriger ses erreurs sur des documents écrits au stylo sur du papier, et que l’on appelle en français blanc correcteur, correcteurblanco, Tipp-Ex ou tout simplement blanc.

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. La question des dénominations du blanc correcteur a été posée dans notre cinquième enquête, à laquelle près de 8.500 francophones originaires de France, de Belgique et de Suisse ont pris part. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer ici, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son smartphone, son ordinateur ou sa tablette. Il vous faudra compter 15 minutes environ pour en venir à bout.

Sur Twitter, la question de savoir laquelle de ces trois variantes est la « bonne » fait l’objet de sondages ponctuels :

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Ailleurs sur le web, on en parle sur ce forum ou ici. D’après nos recherches, cette page de la désencyclopédie est la seule à faire l’hypothèse que la distribution des variantes blanco, Typp-Ex et blanc puisse être régionale. 

La carte ci-dessous donne du crédit à cette hypothèse, puisque d’après nos enquêtes, il apparaît que le territoire est divisé en trois groupes bien distincts :

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Figure 1. Les dénominations du « liquide correcteur » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Dans un premier groupe, on trouve les participants qui utilisent la variante blanco. Ils sont localisés dans les arrondissements coloriés en mauve. Sur les terres situées aux périphéries nord et est de la francophonie d’Europe (c.-à-d. en Belgique, en Lorraine, en Alsace et en Suisse romande), de même qu’à Paris et en Île-de-France (v. les zones en vert), c’est la variante Tipp-Ex qui est arrivée en tête des sondages.

Le saviez-vous ? Le « blanc correcteur » a été créé aux États-Unis en 1956 dans la cuisine d’une ménagère [source] ! Il sera rapidement commercialisé sous le nom Liquid Paper® (c’est d’ailleurs sous cette appellation que l’objet est connu en anglais nord-américain, de même qu’en français canadien [source]). En Europe, c’est une usine allemande qui commercialise pour la première fois la chose en 1965, sous son propre nom : Tipp-Ex®, mot-valise formé à partir de l’allemand tippen (« taper ») et de la particule latine ex (qui signifie « dehors » ou « sorti »). [source]

Entre la zone en violet et la zone en vert, notamment dans certains départements du nord de l’ancienne région Rhône-Alpes et l’ancienne Bourgogne, les locuteurs désignent le correcteur liquide du nom de sa couleur : blanc.

Qu’en disent les dictionnaires ? De façon surprenante, les dictionnaires de grande consultation comme le Larousse, le Petit Robert ou le Trésor de la Langue Française informatisé ne signalent aucune de ces trois variantes dans leur page (seul le Petit Robert en parle dans son article « correcteur », merci à notre ami et spécialiste Dr_Dico pour ces infos). En fait, seul le Wiktionnaire (consulté le 10/10/17) donne les trois variantes, blanc, blanco et Tipp-Ex (orthographié tipex).

Bien entendu, chacune de ces variantes est connue hors de la région où elle est signalée sur la carte 1. Si vous demandez du Tipp-Ex dans le sud de la France ou du blanco en Suisse romande, on vous comprendra sans doute. Les cartes ci-dessous montrent toutefois que la probabilité que vous entendiez ces variantes ailleurs que dans les régions où elles sont communément employées est assez faible :

Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré pour les types blanco (à gauche), blanc (en haut à droite) et Tipp-Ex (en bas à droite) en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Si ce billet vous a plus, vous aimerez sans doute également l’Atlas du français de nos régions, à paraître le 18 octobre 2017 chez Armand Colin (déjà en pré-commande ici ou ).

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Sinon vous pouvez aussi nous suivre sur FacebookTwitter et Instagram. Enfin, si vous avez 15 minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à notre dernier sondage ! Cliquez ici si vous êtes originaire d’Europe ; cliquez  si vous venez d’Amérique du Nord ? C’est gratuit, anonyme, ça se fait depuis son ordinateur, smartphone ou tablette, et ça nous aide énormément !

L’évolution des dénominations de la ‘fête de village’ (1906-2016)

Dans nos précédents billets, on vous parlait des différences de prononciation qu’il existe d’une région à l’autre de la francophonie d’Europe (ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France, ‘pneu’ ou ‘peneu’ ?, ces mots qui ont plusieurs prononciations). Avec ce nouvel article, on quitte le domaine de la phonétique pour retrouver celui du vocabulaire, et des rapports entre dialectes galloromans et français régionaux.

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On traitera d’un cas classique en dialectologie française : les dénominations de la fête au village.

En France, en Belgique et en Suisse comme dans de nombreux autres pays de l’ancien Empire romain, la période estivale est ponctuée de « fêtes de village », à l’occasion desquelles on célébrait originellement le saint patron de la localité, et par là-même le début, une trêve ou la fin des gros travaux agricoles. Aujourd’hui, les origines religieuses et liées au rythme de la vie rurale de ces fêtes ont tendance à être oubliées. Mais le contenu en reste grosso modo le même qu’il y a un siècle : les réjouissances s’étalent sur un ou plusieurs jours, s’accompagnent d’un grand repas pris en commun, d’un bal et de diverses autres attractions pour les petits et les grands (tombola, concours de pétanque, manèges ou carrousels, vente de produits locaux, etc.).

Les enquêtes “Français de nos régions”

Depuis près de deux ans, nous cherchons à cartographier l’aire d’extension de certains régionalismes du français, c’est-à-dire de faits linguistiques qui ne sont employés ou connus que sur une certaine partie du territoire. Pour ce faire, nous avons mis en place des sondages comprenant une trentaine de questions, sondages dans lesquels nous demandons à des internautes de cocher dans une liste le/les mots qui s’applique(nt) le mieux dans leur usage pour dénommer un certain objet ou une certaine action.

Vous pouvez vous aussi participer à nos enquêtes! Pour cela, il vous suffit de cliquer sur ce lien si vous avez grandi en Europe (🇫🇷🇨🇭🇧🇪🇱🇺), sur ce lien si vous avez grandi en Amérique du Nord (🇨🇦🇺🇸🇭🇹🇫🇷), et de vous laisser guider ! Plus le nombre de participants aux enquêtes est élevé, plus les résultats de nos cartes seront fiables. Les enquêtes sont anonymes et gratuites. Y participer ne devrait pas vous prendre plus de 10 minutes (on peut y prendre part depuis son ordinateur, sa tablette ou son téléphone, il suffit juste d’avoir une connexion internet).

Dans l’une de nos précédentes enquêtes, nous posions la question suivante : “Comment appelez-vous la fête de votre village ou de votre quartier, qui a lieu en général une fois par an ?”. La question était suivie d’une quinzaine de propositions, extraites pour la plupart du Dictionnaire des régionalismes de France (DRF), édité par P. Rézeau en 2001.

Les réponses possibles, classées par ordre alphabétique, étaient: abbaye, apport, assemblée, ballade, bote, didace, ducasse, festin, fête votive, frairie, kilbe, messti, préveil, reinage, romérage, Saint-Martin, vogue, vote, autre (précisez).

Au total, nous avons analysé les réponses de plus de 7.800 personnes (6.300 ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en France, 1.200 en Suisse et 300 en Belgique). Nous avons comptabilisé le nombre de participants pour chaque arrondissement de France et de Belgique, ainsi que pour chaque district de Suisse romande, puis établi le pourcentage de chacune des réponses. Nous avons alors conservé pour chaque point du réseau la réponse qui avait obtenu le pourcentage le plus élevé. Nous avons ensuite utilisé des techniques de classification automatique en vue d’interpoler les données entre les points, de sorte que l’on obtienne une représentation graphique « lissée » et continue.

La carte ci-dessous a été générée avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2, raster et kknn. J’en profite pour remercier Timo Grossenbacher qui a bien voulu me donner un coup de main pour la mise au point de mon script !

Les dénominations de la fête au village en 2016

Les résultats nous ont permis d’élaborer la carte ci-dessous, où l’on peut voir que de nombreux francophones, en Europe, n’ont pas de mots spécifiques pour désigner l’événement annuel organisé en hommage au saint patron de la localité où ils ont passé leur enfance. Ce sont les zones en grisé clair, où la réponse donnée la plus fréquemment est fête (au village). Ailleurs, nous avons pu délimiter avec précision l’aire de plus d’une douzaine de variantes.

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Figure 1. Les dénominations de la fête de village d’après les enquêtes Français de nos régions (2016/2017).

Dans le nord du domaine, on trouve les aires de ducasse et de kermesse. La variante ducasse (on vous en parlait ici, v. également l’article du TLFi), à rapprocher du mot dédidace (« commémoration annuelle de la consécration de l’église », d’après le Dictionnaire des belgicismes de M. Francard et collègues), est surtout employée sur les terres où l’on parlait historiquement des dialectes picards. Le mot kermesse (connu dans la partie dialectale non-picarde en Belgique) est d’origine flamande, et dénomme dans cette langue aussi bien une fête patronale qu’un événement festif, quel qu’il soit (v. TLFi).

Illustration: à gauche, affiche de la ducasse de Mons (capitale de la province du Hainaut en Belgique, source); à droite, affiche de la kermesse de Bruxelles (affichage bilingue, source).

Sur la frange orientale du territoire, se distribuent de façon complémentaire les variantes kirb (en Moselle), kilbe (dans le sud de l’Alsace) et messti (dans le nord de l’Alsace). Ces trois expressions sont passées en français par l’intermédiaire des dialectes germaniques locaux, où ils ont le même sens (v.  le Dictionnaire des régionalismes du français en Alsace de P. Rézeau).

Illustration: à gauche, affiche de la kirb de la Ville-Neuve à Sarre-Union (en Moselle, source); à droite, affiche du messti de Holtzheim (en Alsace, source).

En Suisse romande, on a relevé la variante bénichon (une forme à mettre en rapport avec le mot bénédiction) dans le canton de Fribourg, la variante abbaye (qui désigne une société de tireurs, dont le concours de tir donne lieu à une fête de village) dans le canton de Vaud, et la forme vogue dans le canton de Genève. Pour en savoir davantage sur ces trois mots, v. le Dictionnaire suisse romand d’A. Thibault; vous pouvez aussi les chercher dans la Banque de données lexicographiques panfrancophone, volet Suisse romande. Sur le reste du territoire où, en France, l’on parlait naguère des dialectes francoprovençaux, on retrouve également la forme vogue (tout comme à Genève), emblématique, d’après les dictionnaires de grande consultation, de la région de Lyon d’où il est originaire (il y est attesté dès 1640, avec le sens de « fête patronale »).

Illustration: à gauche, affiche de la bénichon de la ville de Fribourg (en Suisse, source); à droite, affiche de Guignol à la vogue des Marrons (célèbre événement annuel du quartier de la Croix-Rousse à Lyon).

Une bonne partie du Midi de la France (Provence et Languedoc) ne connaît pour sa part que la lexie fête votive, formée à partir de l’occitan vota (qui signifie « fête patronale »). Quant aux internautes du Pays basque et des Pyrénées orientales, ils ont proposé la forme feria (équivalent du mot « fête » en espagnol et en catalan).

Illustration: à gauche, affiche des fêtes votives de La Ciotat (source); à droite, affiche de la feria de Dax (source).

A l’Ouest, ce sont les mots frairie (attesté depuis le XVe siècle) et assemblée (attesté également depuis le XVe siècle) que l’on retrouve. Enfin, dans la Bretagne non-romane, les suggestions des internautes nous ont permis de circonscrire l’aire de fest-noz, qui signifie en breton « fête de nuit », par opposition au fest-deiz qui veut dire « fête de jour »).

Illustration: à gauche, affiche de la frairie des Massotes (source); à droite, affiche de la fest-noz du Pays de Redon (source).

Les dénominations de la fête de village il y a un siècle…

Qu’en était-il dans les parlers de nos ancêtres ? Les sources dont on dispose, sur le plan historique, sont très nombreuses mais renvoient à différentes époques et sont parfois difficiles à localiser, ce qui fait qu’elles ne permettraient pas de tracer avec précision, pour une époque donnée, l’aire de chacun des types que nous avons retenus dans notre enquête. En revanche, les données récoltées par E. Edmont, en vue de la confection de l’Atlas Linguistique de la France sous la direction du linguiste suisse J. Gilliéron, nous ont permis de réaliser la carte ci-dessous :

 

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Figure 2. Les dénominations de la fête de village d’après l’Atlas Linguistique de la France (carte n° 556, v. l’originale ici).

Tout d’abord, on peut voir qu’à la fin du XIXe s., il existait davantage de mots pour désigner la fête de village dans les dialectes qu’au XXIe siècle en français. D’après notre enquête, les variantes préveil, ballade, apport, reinage et roumérage, ne sont en effet plus utilisées (ces variantes figuraient pourtant dans le questionnaire).

Le saviez-vous ? L‘Atlas Linguistique de la France a été mis en chantier en 1896. Il est le résultat d’un projet initié par J. Gilliéron, qui souhaitait documenter géographiquement la variation des patois que l’on parlait alors dans les zones galloromanes de France, de Suisse et de Belgique (c’est pour cela que l’Alsace, la Bretagne celtique et la Corse ne sont pas représentées sur la carte ci-dessus). Il a envoyé sur le terrain un enquêteur français, E. Edmont, un épicier retraité du Pas-de-Calais, passionné d’histoire locale, en vue de récolter les traductions d’un questionnaire comportant plus de 1400 entrées, soumis à plus de 730 témoins répartis dans 639 localités (la carte ci-dessus donne une idée de la distribution de ces points dans l’espace). L’enquête a duré près de quatre ans, période pendant laquelle E. Edmont a sillonné la France avec ses propres moyens (à bicyclette, en train, à pied et en voiture). L’atlas, qui comporte près de 2000 cartes (!), sera publié entre 1902 et 1910. Les cartes ont récemment été numérisées. On peut les consulter ici.

Une seconde remarque concerne l’apparition de mots nouveaux en français régional : abbaye, en usage dans le canton de Vaud, n’était pas utilisé par les patoisants de la fin du XIXe siècle. Dans le Midi de la France, le mot occitan était vota, et pas le dérivé complexe (savant) fête votive. Quant à feria, aucun témoin de E. Edmont n’avait pensé à le donner, ce qui laisse croire qu’il n’était pas en usage alors.

Enfin, l’aire d’extension des variantes en présence doit être commentée. En Belgique, la forme ducasse a perdu énormément de terrain à l’ouest, où elle a été remplacée par la variante kermesse ; elle a en revanche été adoptée par davantage de personnes dans la partie méridionale de l’aire picarde. Dans le sud, fête votive a agi tel un rouleau compresseur, en se substituant aux variantes plus minoritaires en patois. Dans l’ouest, on voit que si l’aire de frairie est restée stable, celle d’assemblée s’est considérablement réduite.

Au total, ces faits nous permettent de confirmer l’idée selon laquelle le français régional, ce n’est pas ce qui reste du patois quand il est disparu, contrairement à une opinion largement répandue (y compris dans la communauté des linguistes). Bien que les deux systèmes soient étroitement connectés, ils jouissent chacun de leur dynamique propre, et l’on aurait tort de croire que l’un constitue les reliquats de l’autre. On a toutefois envie de se réjouir : on parle souvent de l’uniformisation du français, et l’on déplore la disparition des mots de nos régions. On peut voir que dans le domaine des fêtes locales, tous ces régionalismes ont encore de beaux jours devant eux, malgré l’urbanisation croissante !

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En attendant le prochain billet, vous pouvez nous retrouver sur Facebook ou Twitter (on a aussi un compte Instagram). Si ce n’est pas déjà fait et si vous avez 10 minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à notre dernière enquête (vous êtes originaire d’Europe, cliquez ici ; vous venez d’Amérique du Nord ? Cliquez ). Vous pouvez aussi faire suivre ce lien autour de vous : c’est gratuit, anonyme, ça se fait depuis son ordinateur, smartphone ou tablette, et ça nous aide énormément ! Enfin, n’hésitez pas à nous dire quelle(s) variante(s) vous utilisez vous-mêmes pour désigner la « fête de village », en commentaires ou sur les réseaux sociaux !

 

Quelques beaux vieux mots du français au Canada

Après vous avoir présenté les dénominations contemporaines des chaussures de sport et des petits pains au chocolat au Canada, nous allons nous pencher dans le présent billet sur des mots plus anciens, qui caractérisent le français tel qu’il est pratiqué en Amérique du Nord depuis l’époque coloniale.

Les cartes de ce billet ont été réalisées avec le logiciel R, à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles plus de 4000 francophones nord-américains ont pris part. Vous pouvez vous aussi contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 15 minutes – faites entendre votre voix, car plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables) en répondant à quelques questions. Pour cela, cliquez 👉 ici. Merci!

Mouffette… 

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…ou bête puante?

Moufette

Ce petit mammifère nord-américain omnivore, à la fourrure noire rayée de blanc, qui se défend en projetant un liquide très malodorant sécrété par ses glandes anales, est appelé mouffette dans le français des dictionnaires. Le Trésor de la langue française nous apprend que ce mot est attesté depuis 1765 et qu’il s’agit d’une adaptation de mofette, un emprunt ancien à l’italien qui désignait une «exhalaison dangereuse ou irrespirable». Le Grand Dictionnaire Terminologique du gouvernement québécois recense également mouffette, tout en précisant qu’il connaît un équivalent plus familier: bête puante. Mais quelle est l’origine et l’ancienneté de cette appellation, et peut-on évaluer et cartographier la vitalité de son usage aujourd’hui?

En fait, il n’est pas surprenant que les Canadiens francophones disent bête puante, car cette appellation est plus ancienne que mouffette: on trouve déjà le pluriel collectif bêtes puantes dans le Dictionnaire françois-latin de Jaques du Puys, daté de 1573, mais avec un sens plus large, celui de “ensemble des animaux de chasse qui puent (putois, blaireau, renard, etc.)” (réf.: FEW 9, 624b). Il y a donc eu restriction sémantique: lorsque les Français sont arrivés en Amérique du Nord, ils ont réservé ce mot à la désignation de cette espèce inconnue en Europe, à une époque où le mot mouffette n’était même pas encore entré dans la langue française. Le fichier lexical en ligne du Trésor de la langue française au Québec nous fournit d’ailleurs de très anciennes attestations de ce mot composé, que nous reproduisons ci-dessous en respectant évidemment la graphie d’origine:

Il y a d’autres animaux que l’on appelle Beste puante. Cét animal ne court pas viste: quand il se void poursuivy, il urine: mais cette urine est si puante, qu’elle infecte tout le voisinage, & plus de quinze jours ou trois semaines apres, on sent encor l’odeur approchant du lieu. Cét animal étrangle les poules quand il les peut atraper. (1664, Pierre Boucher, Histoire veritable et naturelle des moeurs & productions du pays de la Nouvelle France, vulgairement dite le Canada)

Il se trouve aussy dans ces bois [du Canada] d’autres animaux dont les peaux n’ont aucun debit; parmy eux est le porc-epy, la beste puante, l’écureuil et la belette blanche […]. La seconde est de la grosseur d’un chat et a le poil noir et blanc; elle se deffend du chasseur et de ses chiens par son urine qu’elle tache de leur jetter dans les yeux, laquelle est d’une si grande puanteur qu’on la sent à un quart de lieue, et que les endroits dans lesquels elle est tombée n’en perdent l’odeur que trois semaines ou un mois après, telle pluye qu’il fasse. (env. 1721, Antoine-Denis Raudot, Relation par lettres de l’Amérique septentrionalle)

Les enquêtes ayant servi à la confection de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC), menées auprès de témoins nés grosso modo au début du 20e siècle, révèlent que cette dénomination traditionnelle était encore très largement répandue sur tout le territoire dans les années 1970:

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Figure 1. Répartition des types « bête puante » (en rose) et « mouffette » (en vert) d’après la question 1587 de l’ALEC (1980).

Mais qu’en est-il aujourd’hui? Des enquêtes en ligne menées en 2016-2017, auxquelles ont participé plus de 4000 internautes canadiens francophones, montrent que le type archaïque bête puante a reculé dans les grands centres (au profit de mouffette, mot diffusé par les dictionnaires et la norme) mais qu’il se maintient encore fort bien dans les régions:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré du type bête puante selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On constate que les grandes régions urbaines qui gravitent autour de Montréal, d’Ottawa-Gatineau, de Québec ou de Saguenay présentent des taux d’usage déclaré extrêmement bas. En revanche, lorsqu’on s’éloigne de la vallée du Saint-Laurent pour s’approcher de la frontière américaine, comme en Estrie, dans la Beauce, au Madawaska et en Gaspésie, ou alors en Mauricie ou dans certains châteaux-forts de la francophonie ontarienne, bête puante a encore de beaux restes! Quant au sud-est du Nouveau-Brunswick et à la Nouvelle-Écosse, c’est en fait le type skunk, mot d’origine anglaise, qui y domine. La donnée la plus importante qui ressort de la comparaison de ces deux cartes est que le mot des dictionnaires, mouffette, s’est largement imposé depuis une cinquantaine d’années au détriment de bête puante, aujourd’hui relégué à un statut archaïsant et rural et dont le pourcentage d’usage déclaré ne dépasse jamais les 40%.

Le pain est-il moisi ou… cani?

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Aux côtés du mot du français général, moisi, le français au Canada connaît également un synonyme vieilli et rural: il s’agit de cani, participe passé du verbe canir. Ces deux formes représentent un héritage normand, car on les trouve dans de nombreuses sources consacrées aux parlers de Normandie (v. FEW 2, 238a). Le verbe canir, aussi attesté autrefois en France sous la forme chanir (voir TLF), remonte à un verbe latin qui voulait dire “devenir grisâtre, blanchir”. Comme c’est souvent le cas des héritages normands, ce mot est mieux attesté au Québec qu’en Acadie, et plus précisément dans l’est du Québec, qui dépend historiquement de la diffusion du français de la Vieille Capitale, où les colons d’origine normande étaient particulièrement bien représentés; toutefois, il n’était pas impossible de le retrouver autrefois dans d’autres aires, de façon sporadique. La carte suivante représente l’aire d’extension de cani (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 3. Répartition des types moisi (en vert) et cani (en rose) d’après la question 187 de l’ALEC (1980).

Que reste-t-il de ce bel archaïsme du français de nos aïeux? Si le mot est en sérieux recul d’après nos enquêtes récentes (2016-2017), il semble être encore en usage dans certaines régions:

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Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré de cani selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On voit que le mot survit surtout loin des grands centres, comme dans Charlevoix, la Côte-Nord, le Bas-du-Fleuve, en Gaspésie et dans une partie du Nouveau-Brunswick.

Il entre d’ailleurs dans la formation de nombreuses locutions verbales, dont la plus connue est sentir le cani, c’est-à-dire “exhaler une mauvaise odeur, une odeur de renfermé”. En voici un exemple tiré de la littérature québécoise contemporaine:

Le Roi de l’habit, c’est comme ça que ça s’appelle, je n’y peux rien si c’est une binerie qui sent le moisi, le cani, le sur et le moins sûr […]. (1973, Victor-Lévy Beaulieu, Oh Miami Miami Miami, p. 9 [attestation tirée du Volume de présentation du Dictionnaire du français québécois, PUL, 1985, p. 44])

Il est fascinant de constater que ce mot de lointaine origine normande s’est également diffusé dans les Antilles françaises à l’époque coloniale. En voici une attestation relevée dans un célèbre ouvrage consacré au français d’Haïti:

Canir, v. intr. Pourrir en exhalant une odeur spéciale. Fig.: Pourrir en prison. […] Et n’eût été l’intervention du commissaire, le pauvre serait encore à canir au cachot pour une faute de diction […]. (1961, Pradel Pompilus, La langue française en Haïti, Paris, p. 182)

On terminera en signalant l’ancien dérivé canissure (vraisemblablement formé par analogie sur moisissure), lui aussi hérité des parlers de Normandie.

Tombé du ciel comme des mannes

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Les «éphémères», ces petits insectes qui s’abattent parfois en immenses nuées et qu’on voit s’agglomérer autour des sources de lumière nocturne, comme les lampadaires, sont appelés traditionnellement mannes dans l’Ouest du Québec. Il s’agit d’une spécialisation sémantique à partir d’un emploi plus général du français des dictionnaires, manne des poissons, qui désigne des «papillons dont les poissons sont très friands et qui sert à faire des appâts (terme de pêche)» (v. FEW et TLF s.v. manne 1, comm. étymol. et hist.). À la base de cet emploi se trouve une allusion métaphorique à la nourriture providentielle que Dieu envoya aux Hébreux pendant la traversée du désert, ces insectes étant une proie facile pour les poissons. Voici un tableau de Nicolas Poussin illustrant cette scène biblique; on peut y voir Moïse annonçant l’arrivée de la manne céleste à son peuple affamé:

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Comme l’écrivait déjà le lexicographe Oscar Dunn dans son Glossaire franco-canadien de 1880, la manne est une «sorte de grosse mouche qui se répand sur nos fleuves et qui est vraiment la manne des poissons, de l’anguille et de l’alose, en particulier».

Contrairement à cani et à bête puante, il semble que mannes résiste mieux dans l’usage contemporain. Voici d’abord la carte représentant l’aire d’extension de mannes (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 5. Répartition du type mannes (en rose) d’après la question 1563 (« papillons de nuit ») de l’ALEC (1980). Les points verts correspondent à d’autres réponses, le plus souvent papillon (de nuit).

On constate qu’il s’agit très clairement d’un type occidental, extrêmement bien représenté dans l’ouest de la province, mais qui ne s’aventure guère au-delà de Trois-Rivières; l’Estrie et la Beauce ne le connaissent pas tellement non plus. Or, qu’en est-il de la situation actuelle, d’après nos enquêtes récentes (2016-2017)?

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré de mannes selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On peut voir que le mot a bien résisté. La sphère d’influence de Montréal est clairement la zone où il survit encore le mieux, avec des extensions jusqu’aux frontières américaines vers le sud, et jusqu’aux Pays d’en Haut et l’Abitibi vers le nord. En revanche, la région de Québec, Charlevoix, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, tout comme l’Ontario et les Maritimes, ne sont guère représentatifs de cet usage. Un indice de sa vitalité se trouve dans son emploi sporadique dans la presse; en voici un exemple:

Et à propos d’éphémères, il y en avait des millions autour du stade hier soir. Vous savez, ces nuages de petites bibittes volantes du printemps, que certains appellent des «mannes» et qui ne vivent que quelques heures… (1990, La Presse, 25 mai, p. 6 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Cette citation fait bien ressortir plusieurs caractéristiques prototypiques que l’on prête à cette catégorie d’insectes: ils arrivent au printemps, en très grand nombre, et ne vivent pas longtemps (d’où leur nom d’éphémères dans le français des dictionnaires).

Des marionnettes dans le ciel

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Les aurores boréales, ce magnifique spectacle nocturne visible dans les régions septentrionales, naissent de la projection d’électrons d’origine solaire captés par le pôle nord magnétique. Ce dernier ne coïncide pas avec le pôle nord géographique; il est en fait situé dans le nord du Canada, ce qui fait que les aurores boréales y sont plus faciles à admirer.

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Le terme d’aurore boréale est toutefois une dénomination savante. Nos ancêtres connaissaient une appellation beaucoup plus poétique, évoquant le caractère remuant de ce phénomène: ils les appellaient des marionnettes. Voici la carte représentant l’aire d’extension de marionnettes (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 7. Répartition du type marionnettes (en rose) d’après la question 1161 (« aurore boréale ») de l’ALEC (1980). Les points verts correspondent à d’autres réponses.

On voit que le mot domine très largement dans la plus grande partie du territoire, à l’exception de l’ouest du Québec, du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de l’Abitibi. Dans ces régions, il connaît plusieurs concurrents: le terme du français des dictionnaires, aurore boréale, mais aussi les types clairons, signaux et tirants.

Près d’un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de cette appellation figurée? La carte ci-dessous en présente un aperçu:

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Figure 8. Pourcentage d’usage déclaré de marionnettes selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

Les pourcentages de reconnaissance sont, dans l’ensemble, très bas. Les gens des villes, de nos jours, n’ont guère la chance d’admirer les aurores boréales, aveuglés qu’ils sont par la pollution visuelle engendrée par les nombreuses sources de lumière artificielle. Peu familiers avec le référent, ils ne connaissent plus que l’appellation transmise par l’école et les médias (ou éventuellement son équivalent anglais northern lights, dans les régions où le français est en contact étroit avec l’anglais). On note toutefois que certaines régions font de la résistance, comme le Bas-du-Fleuve, le Madawaska et le reste du Nouveau-Brunswick, relativement protégés de l’influence des grands centres urbains. Il faut ajouter que l’absence du type marionnettes dans le parler populaire et traditionnel de la grande région montréalaise (voir Figure 7 ci-dessus) n’a certainement pas aidé à son maintien (contrairement à ce qui est arrivé dans le cas de mannes, que nous avons vu ci-dessus).

Les aurores boréales occupaient une place de choix dans l’imaginaire populaire traditionnel, aux côtés des farfadets et autres créatures perçues comme surnaturelles; voici un magnifique passage d’un roman de l’écrivain Louis Fréchette qui les met en vedette:

Vous savez p’tête pas c’que c’est que les marionnettes, les enfants; eh ben, c’est des espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le Nord, quand on est pour avair du frette [= quand on est sur le point d’avoir du froid]. Ça pétille, sus vot’ respèque, comme quand on passe la main, le soir, sus le dos d’un chat. Ça s’élonge, ça se racotille, ça s’étire et ça se beurraille dans le ciel, sans comparaison comme si le diable brassait les étoiles en guise d’oeufs pour se faire une omelette. (1911, Louis Fréchette, «Les marionnettes», dans L’Almanach du peuple de la Librairie Beauchemin 1912, 43e année, Montréal, p. 270 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Des documents ethnographiques attestent aussi de l’importance du phénomène dans la mentalité populaire:

C’était immanquable. Quand on voyait des marionnettes, on se mettait dehors puis, là, on chantait des chansons et on frappait du pied. Ça se mettait à valser sur nos airs ces lueurs-là, une vraie beauté! Il y en a qui disaient que c’était les âmes du purgatoire qui venaient réclamer des prières. Moi, je dis que c’était pas ça pas en toute! (1981, Hélène Gauthier-Chassé, À diable-vent: légendaire du Bas-Saint-Laurent et de la Vallée de la Matapédia, Montréal, Les Quinze, p. 81 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Un tout petit commentaire, en terminant, sur l’étymologie du mot: avant de devenir marionnettes, le mot s’est en fait d’abord présenté, en France, sous la forme mariennette (dér. de l’ancien français mérienne “heure de midi; heure de la sieste”, du latin mĕrĭdianus, v. FEW 6, II, 31b; cf. fr. mod. méridienne dans TLF) et désignait alors les “vibrations de l’air échauffé pendant les grandes chaleurs”. Donnons la parole à une grande spécialiste de l’histoire des français de l’Ouest de la France et du Canada:

Les expressions angevine, bretonne et charentaise remontaient vraisemblablement à l’afr. meriene, -enne, -aine, -ane s.f. «heure de midi» (God.): cette heure, où le soleil est le plus haut, serait caractérisée (en période de grande chaleur) par des vibrations lumineuses. La même métaphore aurait été appliquée par les Français d’Amérique (dont beaucoup sont originaires de l’Ouest de la France) aux vibrations lumineuses de l’aurore boréale. (Geneviève Massignon, Les parlers français d’Acadie: enquête linguistique, Paris, Klincksieck, 1960, p. 135)

Et qu’en est-il de l’influence de l’âge sur la vitalité?

Une analyse des réponses de nos internautes en fonction de leur âge montre de façon assez spectaculaire l’effet générationnel sur l’usage déclaré, avec toutefois de bonnes différences d’un mot à l’autre:

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Figure 9. Probabilité (en pourcentage) de réponse positive en fonction de l’âge des répondants pour les quatre lexies considérées.

On observe d’abord une tendance générale, pour les quatre lexies, à être plus utilisées par les gens âgés. Cela dit, il y a une différence majeure entre bête puante et mannes d’une part, et cani et marionnettes d’autre part. Ces deux derniers sont de toute façon beaucoup moins usités, peu importe l’âge des répondants, alors que les deux premiers affichent un effet d’âge vertigineux: près des trois quarts des gens les plus âgés disent les utiliser, alors que chez les jeunes de 20 ans la proportion tombe à env. 10% pour bête puante et un peu plus de 25% pour mannes (qui est donc encore celui qui résiste le mieux). Il faut donc considérer autant l’âge que la région pour bien circonscrire les conditions d’usage de nos mots.

Et pendant ce temps, au Manitoba…

Le Manitoba est difficile à représenter sur la carte, mais nous tenons à rendre compte des réponses de notre centaine de répondants franco-manitobains, que nous remercions pour leur participation à nos enquêtes. Des quatre lexies étudiées, il n’y a que bête puante qui s’en tire relativement bien, avec près de 30% d’usage déclaré. Les trois autres mots, autant ceux de l’est (cani et marionnettes) que celui de la grande région montréalaise (mannes), y sont pratiquement inusités. Il faut rappeler que bête puante affichait la vitalité la plus étendue dans l’est du Canada à l’époque des enquêtes de l’ALEC: des quatre vocables à l’étude, c’est le seul qui couvrait tout le domaine sans partage. Cela suggère que ce sont les mots les moins régionaux dans l’Est qui se sont le mieux maintenus et enracinés dans l’Ouest, hypothèse raisonnable mais qu’il faudrait pouvoir tester sur un plus grand nombre d’unités lexicales.

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Figure 10. Pourcentage de réponses positives, au Manitoba, pour les quatre lexies considérées.

Bilan

Nous venons de passer en revue quatre expressions du français traditionnel parlé au Canada depuis l’époque coloniale. La première, bête puante, résulte d’une spécialisation sémantique à partir du sens, plus large, que cette lexie avait en France, à une époque où le mot mouffette n’était pas encore né. La deuxième, cani, est la survivance d’un usage typiquement normand. La troisième, mannes, provient d’une métaphore reposant sur une scène bien connue de l’Ancien Testament. Enfin, la dernière serait aussi d’origine française mais serait passée, dans l’usage canadien, de la désignation d’un phénomène atmosphérique (vibrations lumineuses en cas de grande chaleur) à celle d’un phénomène électromagnétique en très haute altitude (les aurores boréales).

En ce qui concerne leurs aires d’extension et leur vitalité, il n’y a que mannes qui semble s’être bien maintenu, peut-être en raison du poids de l’agglomération montréalaise (son noyau initial) au sein de la francophonie canadienne. La lexie bête puante, jadis connue à la grandeur du territoire, a été rejetée dans les marges, alors que cani et marionnettes ne survivent que dans les zones les plus orientales. Alors qu’éphémères est resté un terme plutôt savant, mouffette, moisi et aurore boréale sont courants. Ce sont des exemples d’alignement sur la norme du français des dictionnaires, qui ne représentent pas nécessairement une vague de fond (ce ne sont que quelques mots sur les milliers d’unités lexicales que comporte une langue) mais qui illustrent une orientation possible de l’évolution du lexique français au Canada.

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête, dont le but est (entre autres) de tester la prononciation de nombreux « shibboleths » : saumon, clôture, nage, lacets, crabe, bibliothèque, photo, haleine, aveugle… Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

Pour être tenu au courant de nos publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook ! Des questions, des remarques ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ou nous envoyer un courriel !

 

Ces mots qui ont plusieurs prononciations

En français, beaucoup de mots peuvent être prononcés d’au moins deux façons distinctes : on l’a vu dans l’un de nos derniers articles, qui traitait des consonnes finales (moins, encens, vingt) et du timbre des voyelles de certaines paires de mots (piquet~piqué, sotte~saute, brin~brun, etc.).

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Figure 1. Prononciation du mot rose, avec une voyelle plutôt ouverte en vert, avec une voyelle plutôt fermée en orangé. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Dans ce billet, nous vous proposons une nouvelle série de cartes destinées à rendre compte de l’aire d’extension de prononciations relativement « exotiques » pour le jeune Parisien qui n’est jamais sorti de sa capitale.

Les trois premières cartes de ce billet ont été générées à partir des résultats de notre dernière enquête, qui a reçu pour le moment près de 6.000 réponses. L’enquête est encore en cours, n’hésitez donc pas à faire entendre votre voix en cliquant ici (c’est anonyme, gratuit et ça devrait vous prendre moins de 10 minutes). Les autres cartes ont été réalisées à la suite d’enquêtes (désormais fermées) auxquelles près de 8.000 internautes ont pris part. Chaque carte a été réalisée dans le logiciel R. On a dans un premier temps comptabilisé les réponses obtenues pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district de Suisse romande. Différents modèles statistiques ont ensuite permis d’extrapoler les zones sans données, et d’obtenir une représentation « lissée ». Pour plus d’information, n’hésitez pas à nous poser une question en commentaire de ce billet, ou nous envoyer un courriel. Vous pouvez aussi nous retrouver sur Facebook !

Tous à poêle !

Le mot poêle peut désigner aussi bien un appareil de chauffage d’appoint (on parle de « poêle à bois, à charbon, à gaz », voire plus récemment, de « poêle à pellets » ou de « poêle à granules ») qu’un ustensile de cuisine, que l’on utilise généralement pour faire cuire différents aliments.

À noter qu’à l’oral comme à l’écrit, l’homonymie du mot poêle est levée grâce au genre du substantif : un poêle, ça chauffe, alors qu’une poêle, ça sert à cuire !

Pour beaucoup de francophones, la prononciation du mot poêle pose problème (si vous ne me croyez pas, lisez ces échanges ou encore ceux-ci). Faut-il prononcer pwal, comme le préconisent la plupart des dictionnaires de grande consultation (le Petit Robert, le Petit Larousse), ou pwèl, et coller ainsi davantage à la graphie du mot ?

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Figure 2. Prononciation du mot poêle (n.f.), avec en turquoise les régions où la variante pwèl domine ; en marron les régions où c’est la variante pwal qui arrive en tête. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Concrètement, comme on peut le voir ci-dessus, la façon dont on prononce le mot poêle varie selon la région dans laquelle on se situe. En Bretagne comme dans l’ex-région Nord-Pas-de-Calais ou sur la frange orientale de la Suisse romande, c’est la variante pwèl qui arrive en tête. Ailleurs, il ressort que cette variante de prononciation, si elle n’est pas inconnue, demeure clairement minoritaire par rapport à la prononciation pwal, que préconisent les dictionnaires.

Le Wiktionnaire (consulté le 30.08.2017) signale la variante pwèl comme propre au français parlé en Bretagne (mais seulement quand le mot désigne un ustensile de cuisine). Cette variante a également été relevée par A. Martinet & H. Walter dans leur Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel. Le TLFi n’enregistre que la variante pwal.

Selon toute vraisemblance, tout porte à croire que la variation est encore plus grande pour les formes dérivées (poêlée, poêlon, poêler). Dites-nous en commentaires si vous êtes d’accord avec ça. On testera ce problème dans une prochaine enquête 🤓.

yaour(t) ou yogourt ?

Le second mot de ce billet qui pose problème à de nombreux francophones désigne une préparation à base de lait caillé par l’action de ferments lactiques, que l’on écrit yaourt ou yog(h)ourt.

Le saviez-vous ? Étymologiquement, les formes yaourt et yog(h)ourt résultent de l’adaptation du mot turc yoğurt. Dans de nombreuses langues (comme en anglais, en allemand, en italien, etc.), le graphème ‘ğ’ a été transcrit ‘g’ ou ‘gh’. En français (mais aussi en grec, notamment), cette lettre n’a pas été conservée dans la graphie (probablement parce qu’en turc, ‘ğ’ ne se prononce pas quand il est suivi d’une voyelle). De nos jours, les trois variantes graphiques sont acceptées par les dictionnaires (v. Le Petit Robert et le Petit Larousse), mais il en existe d’autres (v. l’article du TLFi).

A l’oral, les choses se compliquent un peu, puisqu’à l’alternance « ya-/yog(h)- » s’ajoute la possibilité de faire entendre ou non le -t final. D’après le Dictionnaire suisse romand, ce que confirme également le Dictionnaire des belgicismes, la forme commençant par yog- serait plus fréquente en Suisse et en Belgique qu’en France. Un état de fait que confirme la carte réalisée à partir des premiers résultats de notre dernière enquête :

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Figure 2. Les dénominations de la « préparation à base de lait caillé… » que l’on prononce yaourT dans la majorité des départements de l’Hexagone, yogourT en Belgique, en Suisse et en France dite « voisine » et yaour dans le Finistère. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

L’enquête révèle par ailleurs qu’en France, où la forme yahourt domine, le -t ne se fait pas entendre partout, notamment dans la pointe de la Bretagne. Il semblerait que la prononciation sans -t du mot yaourt était plus répandue il y a quelques années qu’elle ne l’est à l’heure actuelle. Pour preuve, comme nous le signale notre collègue Camille Martinez, le Petit Robert a consigné la variante yaour (en face de la variante yaourT et des variantes yogour et yogourT) jusqu’en 1993 (année de la seconde refonte de ce dictionnaire – la première édition datant de 1967, la première refonte de 1977).

Illustrations : à droite, un pack de yaourts de la marque Delhaize 🇧🇪 (avec affichage trilingue, allemand, français et néerlandais) ; à gauche un yoghurt de la marque Migros 🇨🇭 (avec affichage trilingue, allemand, français et italien).

En Suisse, il est clair que le maintien de la forme yog(h)ourt est grandement facilité par l’affichage multilingue sur les produits de supermarché (v. all. Joghurt et it. jogurt). En Belgique, le mot survit dans la bouche des francophones malgré la mention, sur les produits de supermarché, de la forme yaourt (v. all. Joghurt et néerl. yoghurt).

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Quant à la variante de prononciation yogour, elle ne semble pas connue en Europe. C’est pourtant celle qui domine outre-atlantique chez nos cousins canadiens (source: Grand Dictionnaire Terminologique) ! Ci-dessus, yogourts canadiens d’une grande marque française.

anana(S) 🍍

Réclamée à corps et à cris par les internautes, voici enfin la carte présentant les aires des locuteurs qui font sonner la consonne finale du mot ananas, et ceux qui ne prononcent pas cette consonne :

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Figure 3. Carte de la prononciation du mot ananas. Les zones en mauve indiquent une prononciation avec consonne finale audible (ananaS), les zones en marron une prononciation sans consonne finale audible (anana). Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Sur le plan historique, le TLFi nous apprend qu’au XIXe siècle, la prononciation anana était la seule qui avait le droit de cité dans les dictionnaires. La carte ci-dessus nous montre qu’en deux siècles, les choses ont bien évolué.

De façon étonnante, les dictionnaires et les autres ouvrages de référence consacrés à la prononciation du français tolèrent assez bien cette variation (v. l’article du TLFi, rubrique « prononc. » pour un aperçu).

Aujourd’hui, la prononciation sans consonne finale audible est clairement minoritaire. Elle peut s’entendre surtout en Wallonie, dans certaines localités du Nord-Pas-de-Calais et dans quelques départements de la grande partie méridionale de la France. Ce genre de répartition laisse penser qu’autrefois, la prononciation anana devait jouir d’une vitalité plus élevée en France. Pour le tester, nous avons conduit une analyse statistique visant à tester l’effet de l’âge sur la prononciation de la consonne finale du mot ananas en fonction du pays d’origine des participants.

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Figure 4. Probabilité (en ordonnée, de 0 = jamais, à 1 = toujours) d’obtenir la prononciation ananaS en fonction de l’âge (en abscisse, en années) et du pays (Belgique en jaune, France en bleu, Suisse en rouge) des participants. Les rubans en teinte claire accompagnant les droites de régression indiquent l’écart standard de la moyenne.

Le graphe ci-dessus, généré à partir des résultats de cette analyse, montre qu’en Belgique, la probabilité d’avoir la prononciation ananaS reste très faible, et ce peu importe l’âge des participants. En Suisse, la probabilité d’avoir la prononciation ananaS ne varie pas selon l’âge des participants : qu’ils aient 20, 40 ou 60 ans, c’est cette prononciation que les participants ont sélectionnée. En France en revanche, on observe une chute progressive de la probabilité d’avoir la prononciation ananaS en fonction de l’âge. On voit en effet que plus les participants sont âgés, moins il y a de chances qu’ils prononcent ananaS.

Annie et les 🍭 à l’ani(S)

Comme de nombreux autres mots se terminant par un -s (moins, encens, tandis [que], etc.) ou un -l  (persil, sourcil, chenil, etc.), le mot anis peut être prononcé de deux façons, aniS ou ani.

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D’après le TLFi, l’ensemble des dictionnaires du XIXe siècle transcrivaient la forme sans -s, alors qu’au début du XXe siècle déjà, certains remarqueurs donnaient la prononciation ani comme vieillie.

Aujourd’hui, les deux prononciations continuent d’être répertoriées dans de nombreux dictionnaires (v. Le Petit Robert, le Larousse, le Wiktionnaire, entre autres).

La carte ci-dessous montre qu’en ce début du XXIe siècle, la prononciation aniS est de loin la plus répandue. La variante sans -s ne survit plus qu’en Belgique et dans le français que l’on parle en Bourgogne :

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Figure 5. Carte de la prononciation du mot anis. Les zones en bleu indiquent une prononciation avec consonne finale audible (aniS), les zones en rouge une prononciation sans consonne finale audible (ani). Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Quel est le rôle de l’âge sur le maintien de cette prononciation ? Pour répondre à cette question, nous avons procédé un peu différemment que pour le mot ananas (voir figures 3 et 4 supra), en générant cette fois-ci deux cartes différentes : l’une sur la base des réponses données par les informateurs âgés de plus de 55 ans, l’autre sur la base des réponses données par les informateurs âgés de moins de 35 ans. NB : ces limites d’âge ont été choisies arbitrairement.

Figure 6. Cartes de la prononciation du mot anis, générée en fonction des réponses des participants ayant 55 ans ou plus (à gauche) et des réponses des participants ayant 35 ans ou moins (à droite). Les zones en bleu indiquent une prononciation avec consonne finale audible (aniS), les zones en rouge une prononciation sans consonne finale audible (ani). Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La comparaison des deux cartes (cliquez dessus pour les agrandir) révèle que l’âge ne semble avoir aucun effet sur le maintien ou non du -s, que ce soit en Belgique (le mot y est toujours prononcé ani) ou en Suisse (le mot y est toujours prononcé aniS). En France en revanche, la variante ani est largement plus répandue dans la bouche des locuteurs nés avant les années 1960 que dans la bouche ceux nés après 1980 !

La chanson Les sucettes, à laquelle fait écho le titre de cette section, a été écrite et composée par Serge Gainsbourg. Elle a été interprétée pour la première fois par France Gall en 1965. Dans la vidéo ci-dessus, les deux artistes la chantent en duo.

aoû(t), stan(d), exa(ct), distri(ct), etc.

Les particularités locales du français que l’on parle dans nos régions vous intéressent ?

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Retrouvez plus d’une centaine de cartes inédites dans l’Atlas du français de nos régions, à paraître chez Armand Colin à la fin du mois d’octobre (sinon il est déjà en pré-commande sur Amazon).

Quel français régional parlez-vous? 🇫🇷 🇧🇪 🇨🇭 🇨🇦

Si ce billet vous a plu, n’hésitez pas à nous le dire en commentaire ou sur Facebook ! Retrouvez-moi également sur Twitter. N’hésitez pas non plus à participer à notre dernière enquête (cliquez ici si vous avez grandi en Europe ; ici si vous avez grandi en Amérique du Nord). Plus nous aurons de participants, plus nos résultats seront fiables (c’est gratuit, anonyme et ça ne devrait pas vous prendre plus de 10 minutes). N’oubliez pas de faire passer le message autour de vous !

Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Dans un précédent billet, on vous parlait de ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France. Dans ce nouveau billet, nous nous rendons outre-Atlantique, dans la province de Québec, au Canada.

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Les villes de Montréal et de Québec se situent sur les bords du fleuve Saint-Laurent, dans la province de Québec (l’une des dix provinces que comprend le Canada). Seulement 250 km séparent ces deux pôles urbains !

Plus particulièrement, nous nous intéresserons aux différences qui caractérisent deux grandes aires à l’intérieur de la francophonie canadienne : l’une centrée sur la ville de Québec (la capitale provinciale), l’autre sur la ville de Montréal (la plus grande agglomération francophone au pays).

Le saviez-vous ?
La rivalité entre les villes de Montréal et de Québec est ancienne, et ne concerne pas uniquement le hockey… Pour en savoir plus sur l’histoire du phénomène, vous pouvez lire cet article ou encore celui-ci.

Une histoire de voyelles…

Si le français pratiqué au Canada n’a pas les mêmes sonorités que le français que l’on parle à Paris, c’est notamment parce que les locuteurs établis dans ce pays ont conservé certaines prononciations qui sont tombées en désuétude en Europe.

Ou plutôt devrait-on dire dans la plupart des régions d’Europe – puisque  la Suisse, la Belgique et certains département périphériques de l’Hexagone font exception…

Par exemple, en français canadien, il est tout à fait normal d’opposer à l’oral mettre à maître, le premier mot étant prononcé avec une voyelle brève, le second avec une voyelle longue :

De même, dans cette partie de la francophonie, beauté (avec une voyelle longue et fermée) s’oppose clairement dans la prononciation à botté (avec une voyelle brève et ouverte).

Toutefois, bien que l’immense majorité des mots comportant des voyelles potentiellement longues soient prononcés de la même façon chez tous les Canadiens francophones, il en existe quelques-uns qui ne font pas l’unanimité d’une région à l’autre…

Les cartes de ce billet ont été réalisées avec le logiciel R, à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles plus de 4000 francophones Nord-Américains ont pris part. Vous pouvez vous aussi contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 15 minutes – faites entendre votre voix, car plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables) en répondant à quelques questions. Pour cela, cliquez 👉 ici .

Arrête !

L’exemple le plus connu est celui du verbe arrête (à l’indicatif ou à l’impératif).

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La plupart des Québécois savent que les habitants de la ville de Québec prononcent ce mot avec une voyelle brève (celle, par exemple, du mot dette) alors que les Montréalais réalisent dans ce mot une voyelle longue (celle que les Canadiens francophones articulent dans le mot fête).

Il s’agit là de ce que les linguistes appellent un « shibboleth », c’est-à-dire un indice phonétique qui permet d’identifier l’origine d’un locuteur à partir d’une particularité de son accent. Le mot shibboleth  est un « [emprunt] à l’hébr. biblique shibbōlet ‘épi’, mot utilisé par les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibbōlet, et qu’ils égorgeaient aussitôt (Juges 12, 6) » (TLFi). Espérons que les habitants de Montréal et de Québec n’en arriveront pas à de pareilles extrémités !

Or, si le comportement des locuteurs de Montréal et de Québec par rapport à cette variable est bien connu, qu’en est-il de la prononciation dans le reste du pays ? C’est ce que nous révèle cette première carte :

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Figure 1. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « arrête » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

On peut voir la domination claire et nette de la prononciation avec voyelle brève dans tout l’est du domaine (en vert), à partir d’une ligne qui traverse le fleuve Saint-Laurent à quelques dizaines de km à l’ouest de Québec. Cette aire se prolonge dans Charlevoix, au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord d’une part, ainsi que dans le Bas-du-Fleuve, en Gaspésie et dans toute l’Acadie d’autre part. L’aire de la voyelle longue (celle de fête) se répand dans tout l’ouest du domaine (en mauve). Les villes de Trois-Rivières, Drummondville, Sherbrooke, Montréal et Gatineau en font toutes partie, ainsi que la totalité des zones francophones de l’Ontario, à l’ouest du Québec.

À l’échelle du Québec, Montréal est de loin le pôle démographique le plus important, avec une agglomération urbaine de près de 4 millions d’habitants (dont environ les deux tiers sont de langue maternelle française). On s’attendrait donc à ce que cet énorme pôle diffuse sa norme. Il semble toutefois que la ville de Québec, seconde agglomération urbaine de la province avec env. 750 000 habitants, agisse comme un « verrou » qui freine l’expansion des variantes montréalaises vers l’est.

Baleine 🐋 

Un autre mot nous fournit une situation très similaire : il s’agit de baleine, prononcé lui aussi avec une voyelle longue dans l’ouest (celle que les Québécois articulent tous dans le mot reine) et une voyelle brève dans l’est (celle qui, pour eux, rime avec la voyelle de zen).

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La carte ci-dessous nous présente une répartition aréologique très semblable à celle du mot précédent :

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Figure 2. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « baleine » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

La ligne de démarcation entre les deux aires, perpendiculaire au fleuve Saint-Laurent, passe sensiblement au même endroit que sur la carte précédente. Dans les deux cas, on remarquera que cette frontière va en s’élargissant vers le sud, formant une sorte de triangle de couleur blanchâtre qui représente une transition graduelle entre la Beauce et l’Estrie, jusqu’à la frontière avec les États-Unis. Il est normal, en effet, que les frontières linguistiques dans des zones d’habitation densément peuplées et dépourvues d’obstacles géographiques majeurs soient graduelles et non pas tranchées.

La question de savoir laquelle des deux variantes (balei:ne ou baleine) est correcte est un faux-problème, comme l’explique ici notre collègue Marie-Hélène Côté, linguiste et spécialiste de la prononciation du français parlé au Canada. C’est l’usage des locuteurs qui fait la norme, et non l’inverse (nonobstant ce qu’en pense l’Office québécois de la langue française) !

Un cas inverse : connaisse

Cela veut-il dire qu’il existerait une tendance générale des habitants de l’est à privilégier les voyelles brèves, contrairement à l’ouest qui opterait pour les longues ? Cela est doublement faux. D’abord, comme nous l’avons précisé au début de ce billet, l’immense majorité des mots comportant des voyelles toniques susceptibles d’être brèves ou longues se prononcent de la même manière dans tout le pays. Ensuite, on trouve également des contre-exemples qui s’opposent à arrête et baleine. En effet, la forme verbale connaisse (forme conjuguée du verbe connaître) constitue un autre shibboleth entre Québec et Montréal, mais fonctionne de façon inverse : c’est l’est qui prononce une voyelle longue, et l’ouest qui opte pour une brève !

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La carte ci-dessous donne le détail de cette situation :

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Figure 3. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « connaisse » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

Encore une fois, on voit que les provinces maritimes affichent le même comportement que l’est de la province de Québec, alors que la prononciation de la plus grande partie de l’Ontario se situe dans le prolongement de l’ouest québécois. On fera toutefois deux remarques supplémentaires :

  • La démarcation entre les deux zones se situe à l’ouest du lac Saint-Pierre, c’est-à-dire sensiblement plus à l’ouest que dans les deux cartes précédentes ; la ville de Trois-Rivières, cette fois-ci, regarde plutôt vers Québec que vers Montréal.
  • L’Abitibi, autant du côté québécois que du côté ontarien, s’aligne sur l’est plutôt que sur l’ouest. Il faut savoir que cette région a été colonisée à une époque relativement récente (20e siècle) par des locuteurs originaires de toutes les parties de la province. Les variantes s’y sont donc redistribuées de façon imprévisible.

Prononce-moi poteau, je te dirai d’où tu es…

Il n’y a pas que la voyelle « è » qui affiche un comportement régionalement différencié pour certains mots : c’est aussi le cas de « o ». Les locuteurs de Québec et de Montréal se taquinent régulièrement sur la prononciation du mot poteau, articulé avec la voyelle de botté à Québec, mais avec celle de beauté à Montréal. En d’autres mots, à Québec on prononce « potteau » et à Montréal, « pôteau ».

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Or, que disent les locuteurs francophones dans le reste du pays ? La carte ci-dessous répond à cette question :

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Figure 4. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « poteau » avec un « o » long et fermé. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

On peut observer que la démarcation est-ouest épouse les contours de la frontière déjà esquissée pour arrête (figure 1) et baleine (figure 2), avec encore une fois la voyelle longue qui domine dans l’ouest et la voyelle brève qui s’étend jusqu’à l’Atlantique. Toutefois, il y a une différence de taille : entre la grande région soumise à l’influence de la ville de Québec d’une part et le domaine acadien d’autre part, tout Charlevoix, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, le Bas-du-Fleuve et le Madawaska (nord-ouest du Nouveau-Brunswick) vont de pair avec l’ouest et privilégient eux aussi la voyelle longue. Il faut donc admettre que la voyelle « o », dans les mots où l’on observe une différenciation régionale, ne se comporte pas partout de la même façon que la voyelle « è ».

Voyelles longues et « diphtongues »

Nous avons parlé jusqu’à maintenant de voyelles « brèves » et de voyelles « longues ». Il faut toutefois rappeler que les voyelles longues en français laurentien (c’est ainsi que les linguistes appellent, techniquement, le français né dans la vallée du Saint-Laurent mais qui s’est aussi exporté à l’ouest du Québec) connaissent une tendance à la « diphtongaison ». Ce terme désigne le fait de scinder une voyelle en deux éléments ; en l’occurrence, le « ê » long tend à se réaliser comme un « aïe » et le « ô » long comme un « ôouw ».

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📢 Ecoutez quelques exemples de prononciations laurentiennes réalisées de façon fortement diphtonguée : connaisse(nt) ; baleine ; arrête ; poteau.

Il importe toutefois de préciser que plus la diphtongaison est forte, plus elle est socialement marquée. Dans la diction soignée des lecteurs de nouvelles à la télé et à la radio, la diphtongaison est évitée et seule persiste la longueur vocalique ; en revanche, dans les milieux populaires, la diphtongaison se fait clairement entendre.

Et qu’en est-il de l’Ouest canadien?…

Il y a aussi des francophones dans les provinces de l’Ouest canadien, et en ce qui concerne le Manitoba, une bonne centaine d’entre eux ont répondu à notre enquête, ce qui nous a permis de recueillir les données suivantes, présentées sous forme de tableau (plutôt que sous forme de carte, l’immense majorité des répondants étant issus de l’agglomération urbaine de Winnipeg, plus précisément de Saint-Boniface):

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Figure 5. Pourcentage de répondants à l’enquête (dans l’agglomération de Winnipeg–Saint-Boniface) ayant indiqué prononcer les mots arrête, baleine, connaissent et poteau avec une voyelle longue.

Dans l’ensemble, le comportement des Bonifaciens s’aligne sur celui des locuteurs de l’Ontario et de l’Ouest du Québec. Tout comme eux, ils privilégient (bien que dans des proportions moindres) la longueur vocalique pour arrête et baleine, alors qu’inversement connaissent est prononcé très majoritairement avec une voyelle brève. Enfin, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’Est du pays (sauf dans la grande région de Québec et dans les Maritimes), poteau est prononcé par une très claire majorité des répondants avec une voyelle longue. Ces résultats ne sont guère surprenants, une bonne partie des ancêtres des Franco-Manitobains étant originaires de l’Ouest québécois, voire de l’Ontario.

Le peuplement francophone dans le reste de l’Ouest canadien est toutefois un peu plus varié, incluant entre autres des immigrants originaires de Suisse, de Belgique ou de France. Nous n’avons pas récolté pour l’instant un nombre suffisant de participants dans ces zones pour garantir une représentativité suffisante de l’échantillon, raison pour laquelle nous encourageons fortement tous les Francos de l’Ouest à participer massivement à nos enquêtes!

Mot(s) de la fin…

Bien qu’il existe quelques petites différences d’une région à l’autre du pays, celles-ci sont plutôt rares et tendent à s’estomper avec les jeunes générations. Toutefois, c’est cette rareté même qui confère aux variantes régionalement marquées une saillance particulière dans l’imaginaire linguistique collectif. Sur la base de ces quelques cartes, on peut déjà dire qu’un locuteur qui prononce arrête avec un « è » bref mais poteau avec un « o » long vient probablement de Charlevoix, du Saguenay–Lac-Saint-Jean ou du Bas-du-Fleuve, mais pas de Québec ou de Montréal.

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Serait-il possible d’identifier des aires linguistiques à l’intérieur du Canada francophone en superposant les résultats de différentes cartes ? L’expérience mérite d’être tentée, mais il faut encore tenir compte de nombreux mots !

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête, dont le but est (entre autres) de tester la prononciation de nombreux « shibboleths » : saumon, clôture, nage, lacets, crabe, bibliothèque, photo, haleine, aveugle… Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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pneu ou peneu ?

Suite au buzz généré par les cartes de notre précédent billet (la revue de presse, c’est par ici), nous avons trouvé des centaines de commentaires sur les réseaux sociaux d’internautes demandant ce qu’il en était de la prononciation du mot ‘pneu‘. La semaine dernière, nous avons donc mis en place un nouveau sondage contenant une question relative à cette particularité de prononciation (parmi d’autres phénomènes régionaux).

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Les premiers résultats nous montrent qu’apparemment, la prononciation en deux syllabes « pe-neu » est typique du Sud-Est de l’Hexagone, mais qu’elle est inconnue dans le pays de la chocolatine (!). Pour l’aire septentrionale de la France, c’était prévisible : on sait que les francophones de cette partie de l’Hexagone sont de grands avaleurs de e muets.

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Aire de la prononciation du mot pneu en une syllabe (« pneu ») ou en deux syllabes (« peneu »), d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

S’agit-il d’un artefact dû au fait que nous n’ayons reçu que 1200 réponses pour tout l’Hexagone jusque là, ou la réalité ? Pour le savoir, nous avons besoin d’un plus grand nombre de réponses. N’hésitez donc pas à participer à notre nouvelle enquête (ça prend moins de 10 minutes, et c’est complètement anonyme) et à partager ce billet autour de vous ! Nous actualiserons la carte dès la rentrée !

Ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France

C’est bientôt le début des grandes vacances pour la plupart d’entre nous. Si vous avez la chance de partir (loin) de chez vous, il est fort probable que vous vous retrouviez en face de francophones qui ne prononcent pas tout à fait certains mots de la même façon que vous… Ne vous étonnez pas donc si on vous regarde comme une bête curieuse quand vous ouvrirez la bouche !

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Dans ce nouveau billet, nous vous proposons une dizaine de cartes qui vous aideront si vous souhaitez adapter votre prononciation pour parler de la même façon que les locaux. NB : la Suisse et la Belgique ne sont pas représentées sur ces cartes (nous leur consacrerons un billet à part entière).

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles près d’une dizaine de milliers d’internautes ont pris part. Si vous voulez contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 10 minutes – faites entendre votre voix ! Plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables), cliquez ici.

Persil

Selon votre usage, le mot persil rime-t-il avec le mot cil ? En d’autres termes, prononcez-vous le mot persil en faisant entendre la consonne -l finale ? La plupart des dictionnaires de grande consultation (v. notamment le Petit Robert), ne signalent que la prononciation sans consonne finale (le TLFi est, comme d’habitude, plus sensible à la variation ; il signale les deux prononciations, sans les localiser).

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La carte ci-dessous montre pourtant que la prononciation du -l est majoritaire sur l’ensemble de l’Hexagone (voir les zones en fuchsia), la non-prononciation de cette consonne (zone en vert) ne s’étale que sur quelques département du centre de l’Hexagone :

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Figure 1. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot persil, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le saviez-vous ? Il existe un grand flottement dans la prononciation des consonnes finales de mots qui se terminent par la séquence -il. En France comme en Suisse, sourcil rime avec cil ; alors qu’en Belgique, on ne prononce pas la consonne finale de ce mot (v. la carte ici). Jusqu’au siècle dernier, il était courant de ne pas prononcer la consonne finale de mots comme nombril, baril, gril – habitude que l’on a conservée pour des mots comme outil ou fusil. Les Québécois sont de ce point de vue plus cohérents que les Européens. Outre-Atlantique, la non-prononciation du -l final dans les mots comme persil, sourcil, nombril ou baril est la règle !

Cent euros

Comme pour le mot vingt (du moins selon une majorité de francophones de France, v. figure 5 ci-dessous), on ne prononce pas la consonne finale du mot cent quand ledit mot est suivi d’une pause. Quand cent est suivi du mot euro, c’est une autre affaire.

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Dans l’une de nos enquêtes, nous avions posé la question suivante :

« Cette image présente un billet de 100 €. Comment prononcez-vous ces deux mots ensemble ? ». Trois possibilités étaient offertes aux participants (qui avaient le choix de sélectionner plusieurs réponses) :

  • cen_euros (sans liaison entre les deux mots) ;
  • cenT_euros (vous faites la liaison avec -t-) ;
  • cenZ_euros (vous faites la liaison avec -z-).

La carte ci-dessous indique l’aire des participants ayant revendiqué faire la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- :

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Figure 2. Aire de (non-)prononciation de la consonne de liaison -t- entre les mots cent et euros dans l’expression « cent euros », d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Les participants qui font la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- sont originaires de la partie septentrionale de l’Hexagone, à l’exclusion de la Bretagne et de l’Alsace-Lorraine. Est-ce que cela veut dire que les participants vivant dans la zone orangée parlent plus correctement que les autres ? Nous ne le pensons pas. Dans ce contexte, la liaison entre cent et euros n’est pas obligatoire : de fait, on n’enfreint aucune règle si on ne réalise pas la liaison entre cent et euros !

Encens

Les dictionnaires de référence signalent qu’on ne prononce pas le -s final du mot encens. La prononciation de cette consonne est pourtant répertoriée dans certains ouvrages plus spécialisés (v. TLFi). D’après notre carte, la prononciation du -s final du mot encens est plutôt caractéristique du français du Sud-Ouest :

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Figure 3. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot encens, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Dans un billet relatif aux régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (pour le consulter, c’est par ici), on vous parlait de déjà de la prononciation facultative du -s final dans le mot encens (et on vous disait que cette prononciation se retrouvait également en Suisse romande). Dans ce billet, on vous parlait aussi de la prononciation du -s final du mot moins, que l’on reprend ici sous une forme stylisée :

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Figure 4. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot moins, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Vingt

Dans les Vosges comme en Alsace et en Lorraine, le nom du nombre 20 ne rime jamais avec le mot qui désigne la boisson alcoolisée que l’on produit à partir de raisin fermenté, à savoir le vin. Dans le Nord-Est de la France (comme c’est le cas en Suisse romande et en Belgique, v. la carte ici), on fait entendre le -t final du mot vingt quand on le prononce devant une pause !

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Figure 5. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot vingt, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Ni le TLFi ni les dictionnaires de grande consultation ne signalent cette prononciation. On la retrouve toutefois dans le Wiktionnaire.

La prononciation de la consonne finale du mot vingt est un marqueur fort de l’identité des francophones du grand Est. On retrouve par exemple ce trait de prononciation mis en avant sur des articles destinés à promouvoir l’identité lorraine :

A gauche, carte postale « Diplôme du vrai Lorrain » (source) ; à droite, t-shirt « Je suis Lorrain, je dis pas vingt, je dis vinte » (source)

Passons à présent au timbre des voyelles. De nombreux francophones ne font pas la distinction, quand ils parlent, entre des mots comme brun et brin, saute et sotte ou piquet et piqué. En d’autres termes, les mots de chacune de ces paires riment : le timbre de leur voyelle est identique.

Brun se prononce différemment de brin

En français, de nombreux traités de prononciation signalent que le mot brin (qui désigne une pousse de graine) se prononce différemment du mot brun (qui désigne une couleur similaire au marron). Sur le plan articulatoire, la différence tient à la position des lèvres, essentiellement : la voyelle de brun est prononcée avec les lèvres plus étirées que la voyelle de brin.

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En 1941, André Martinet, alors prisonnier dans un camp en Allemagne, propose à ses codétenus de répondre à une série de questions quant à leurs habitudes de prononciation en français (45 questions, 409 répondants). Les résultats de cette enquête, qui seront publiés en 1945, livreront un témoignage sans équivalent jusqu’alors. La carte ci-dessous a été générée à partir de la question « Prononcez-vous de façon identique brun et brin ? », dont l’analyse détaillée figure aux pages 148-150 de l’ouvrage de Martinet :

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Figure 5. Pourcentage de participants à l’enquête d’A. Martinet ayant affirmé faire l’opposition, à l’oral, entre les mots brin et brun. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme on peut le voir, l’opposition entre les voyelles de brin et de brun était connue de bon nombre de francophones en 1940. Le foyer de disparition semble avoir été Paris et sa région (bien que les deux mots ne semblaient déjà plus s’opposer en Bretagne). Qu’en est-il, près de 80 ans plus tard ? On peut voir sur la carte ci-dessous, générée à partir des données de nos enquêtes, que la perte de l’opposition a largement conquis la partie septentrionale de la l’Hexagone, mais qu’elle s’est bien maintenue dans la partie méridionale :

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Figure 6. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de brun et de brin, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Saute se prononce différemment de sotte

Les ouvrages de référence vous diront que des mots comme saute et sotte se prononcent de façon différente. Le mot saute se prononce avec une voyelle fermée (comme dans les mots « dos » ou « beau »), alors que le mot sotte se prononce avec une syllabe ouverte (comme dans « dort » ou « porte »).

NB : la règle s’applique aussi aux paires de mots haute/hotte, paume/pomme, côte/cotte, môle/molle, etc.

Ces dictionnaires n’ont sûrement pas été écrits par des Méridionaux, car comme le montre la carte ci-dessous, il n’y a pas de différence, dans le français du Midi, entre des mots comme saute et sotte. Les deux sont prononcés avec un o ouvert (avec la voyelle du mot « dort ») :

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Figure 7. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de saute et de sotte, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Pour vérifier cette répartition, on a présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « rose » :


La carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 8. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot rose, [o] vs [ɔ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Piquet se prononce différemment de piqué

Les puristes recommandent une prononciation ouverte de la voyelle finale de mots comme piquet ou piquait (comme dans la voyelle du mot « mère »), une prononciation fermée de la voyelle finale d’un mot comme piqué (comme les voyelles du mot « été »). Aujourd’hui, la voyelle ouverte tend à disparaître au profit de la voyelle fermée, ce qui se traduit par une prononciation fermée des voyelles finales des mots piquet et piquait (mais aussi de mots comme poulet, lait, jouet, etc.). D’où des confusions orthographiques du type :

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Source : Bescherelle ta mère.

On a longtemps pensé que cette particularité de prononciation était typique du Midi de la France. La carte ci-dessous montre que l’absence de différence, sur le plan de la prononciation, entre des mots comme piquet et piqué, est en fait beaucoup plus étendue :

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Figure 9. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de piquet et de piqué, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme précédemment, nous avons souhaité vérifier cette répartition. A cette fin, nous avons présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « poulet » :


De nouveau, la carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 10. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot poulet, [e] vs [ɛ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le reste de la France se laissera-t-il conquérir par la perte de l’opposition entre é et è ? Seul l’avenir nous le dira… En attendant, on vous laisse vous divertir en lisant les commentaires sur ce forum, portant sur la prononciation du mot « lait »…

Le mot de la fin

Certains mots peuvent être prononcés de deux façons, et aucune des variantes en circulation n’est meilleure ou plus correcte que l’autre (contrairement ce que nous enseignent les dictionnaires et les ouvrages normatifs). Ces variantes font partie de la langue, et sont liées à l’identité des francophones : à vous d’en jouer pour essayer de vous fondre dans la masse, ou au contraire pour revendiquer votre origine régionale !

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Ils viennent d’entrer dans le dictionnaire !

Chaque année, les dictionnaires de grande consultation s’enrichissent de mots nouveaux (ce qu’on sait moins, c’est que de nombreux mots sont également supprimés…). Dans un précédent billet, on vous parlait du buzz généré sur les médias sociaux à la suite de l’entrée du mot dégun (ou degun) dans l’édition 2015 du Robert (buzz qui a connu un second souffle quand E. Macron, alors en pleine course pour la présidentielle, annonce lors d’un meeting à Marseille, qu’avec vous et à vos côtés, comme on dit ici, on craint dégun !).

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A Marseille, E. Macron ne craint dégun ! crédit photo : Claude Paris/AP/SIPA

Depuis le début des années 2000, DrDico, un linguiste (et camarade, on était dans la même promo à la fac de Grenoble !), passionné d’orthographe, s’intéresse à l’évolution des mots qui figurent entre les différentes éditions du Petit Larousse et du Petit Robert. Il répertorie sur une page web l’ensemble de ces changements (nouvelles entrées, nouvelles sorties, fusions/scissions d’articles, changements orthographiques, etc.). Il propose même un classement des mots nouveaux en fonction de leur origine géographique. Pour les éditions 2017, le dépouillement de DrDico pointait l’apparition deux mots expressions que l’on retrouve dans nos enquêtes.

Espanter

Absent du petit Robert, on ne retrouve le verbe espanter que dans l’édition 2017 du Petit Larousse, qui le localise dans le Midi de la France. La carte ci-dessous permet de préciser un peu plus finement l’aire de ce régionalisme :

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Figure 1. Pourcentage d’emploi du verbe espanter dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Dans le français que l’on parle en Gascogne et dans le Languedoc, le verbe espanter signifie « épater, stupéfier, étonner avec une grande intensité » (v. l’occitan espantà, de même sens).

NB : on peut espanter quelqu’un, s’espanter soi-même, voire être espanté

S’empierger

Le verbe empierger, qui signifie « se prendre les pieds dans quelque chose, avec pour conséquence une chute », est entré dans le petit Larousse dans l’édition 2017 (il n’est pas présent dans le Petit Robert). Comme indiqué, le mot est bien employé dans le Nord-Est de l’Hexagone :

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Figure 2. Pourcentage d’emploi du verbe s’empierger dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Le verbe s’empierger connaît de nombreux synonymes régionaux, que les dictionnaires de grande consultation ne répertorient pas. Dans la partie orientale du Midi, on s’embronche. En Suisse romande, on s’encouble. On retrouvera ces mots dans un prochain billet.

Le travail est encore en cours pour les éditions 2018 (les versions actualisées sont sorties le mois dernier). Nous avons contacté DrDico sur Twitter pour savoir où il en était dans son dépouillement. Il nous a indiqué avoir déjà repéré les mots débarouler et rouméguer.

Débarouler

Débarouler entre dans l’édition 2018 du Petit Larousse (dans le petit Robert, le mot figure depuis 2007). Considéré comme typique du parler de Lyon et de sa région (on vous en parlait déjà dans ce billet), le verbe signifie « tomber en roulant » : on débaroule des escaliers ou une piste de ski

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Figure 3. Pourcentage d’emploi du verbe débarouler dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée..

Le fait qu’il n’existe pas d’équivalent direct en français commun permet sans doute d’expliquer ce qu’on observe sur la carte ci-dessus, à savoir une dérégionalisation de son emploi. Le plus grand nombre d’utilisateurs ayant indiqué employer le mot débarouler est localisé dans le département du Rhône et alentours ; mais qu’ailleurs en France, le mot n’est pas inconnu, comme le laissent penser les couleurs plus pâle de mauve qui tachettent l’Hexagone.

Rouméguer

Dernier exemple : le verbe rouméguer. Absent du Petit Larousse, il fait une entrée remarquée dans l’édition 2018 du petit Robert, qui le considère comme un mot du Sud-Est, mais que les résultats de notre enquête donnent plutôt comme spécifique à la Gascogne et au Languedoc :

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Figure 4. Pourcentage d’emploi du verbe rouméguer dans l’enquête Français de nos regions, en fonction du nombre de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Rouméguer quelqu’un, c’est le disputer, l’engueuler. On peut aussi rouméguer tout court. Twitter contient une mine d’exemples qui permettent de mieux comprendre dans quels contextes s’emploie ce verbe :

Ce billet vous a plu ?

N’hésitez pas à prendre part à l’une de nos enquêtes en répondant à une vingtaine de questions, dans lesquelles on vous demande si vous utilisez telle ou telle expression dans un certain contexte ; c’est rapide et marrant, gratuit et anonyme :-). Cliquez sur ce lien pour participer si vous venez d’Europe ; sur ce lien pour la version canadienne !