Quel français régional parlez-vous?

Le français de nos régions vous intéresse ? Vous avez 10 minutes devant vous, et vous voulez nous aider à mieux comprendre comment voyagent, survivent ou disparaissent les mots et les prononciations du français de nos régions ? Alors cliquez sur l’un des liens suivants, et amusez-vous bien !

Vous êtes originaires d’Europe ?

Les mots et les expressions de nos régions (Belgique, France et Suisse)

Les accents du français en Europe

Les accents du français de Suisse romande

Vous venez de la francophonie outre-atlantique ?

Une enquête a été conçue pour les participants originaires de ces régions:

Le français parlé en Amérique du Nord

Le français parlé dans les Antilles

Comment dit-on 80 en Belgique et en Suisse ?

Dans un précédent billet, on vous expliquait qu’il existe en français d’Europe deux formes pour les cardinaux 70 et 90, et que ces deux formes relèvent de deux façons de compter différentes : un système de numération utilisant la base de 10 (le système décimal, déjà employé en latin, dont relèvent les formes en -ante : soixante~60, septante~70, huitante/octante~80, nonante~90 etc.) et un système de numération utilisant la base de 20 (le système vigésimal, beaucoup plus répandu en ancien français qu’en français moderne, dont relèvent des tournures comme trois-vingts~60, trois-vingt-dix~70, quatre-vingts~80, quatre-vingt-dix~90, etc.).

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Dans ce billet, nous avions vu également qu’à l’heure actuelle, les formes septante et nonante n’étaient plus usitées que par les locuteurs du français de Belgique et de Suisse, alors qu’elles étaient encore bien vivantes il y a un siècle de cela dans les départements de France bordant l’Alsace, la Suisse, l’Italie et l’Espagne. Aujourd’hui, nous allons parler du cardinal 80, dont la singularité explique qu’on lui consacre tout un billet.

Le mythe d’octante

Selon une idée communément admise, en français de Belgique et en français de Suisse, c’est le terme octante que l’on utiliserait pour exprimer à l’oral ou à l’écrit le cardinal 80. Il s’agit d’un préjugé qui a la vie dure, colporté par des personnes n’ayant qu’une vague idée de ce que disent vraiment leurs voisins helvètes et wallons. Revue (non exhaustive) de quelques tweets :

Sans doute ces twittos s’imaginent-ils que puisque les Belges et les Suisses utilisent septante et nonante, ils utilisent forcément octante par analogie, car c’est plus « pratique » ou plus « logique » :

Ce serait toutefois aller un peu trop vite en besogne que de faire porter le chapeau aux twittos. Selon toutes vraisemblances, le préjugé auquel nous cherchons à tordre le cou trouve ses origines dans de nombreux dictionnaires de référence, comme le Trésor de la Langue Française ou l’une des nombreuses éditions du Petit Larousse :

OCTANTE, adj. numéral cardinal Vx, p. plaisant. ou région. (notamment Suisse romande, midi de la France, Canada français) [TLFi, consulté le 25.03.2017]

octante. adjectif numéral cardinal (ancien français uitante, avec l’influence du latin octoginta, de octo, huit). Quatre-vingts, en Suisse romande, en Belgique et au Canada [Larousse, consulté le 25.03.2017]

Certains travaux scientifiques spécialisés dans l’étude des régionalismes du français nous apprennent pourtant qu’en réalité, les faits sont bien différents :

Un certain nombre de sources affirment que le synonyme (et doublet) octante est encore employé en Suisse romande […]. Or, de nos jours, cette forme n’est plus du tout employée […] dans quelque canton que ce soit [Dictionnaire suisse romand, 1996², p. 458]

Dans le cadre de nos enquêtes sur Le français de nos régions, nous avons voulu vérifier empiriquement ce qu’il en était. Pour ce faire, nous avons proposé la question suivante « Comment prononcez-vous le chiffre 80 ? », et l’avons fait suivre de trois réponses possibles : « quatre-vingts », « huitante » et « octante ». Sur les 15.000 internautes ayant répondu à cette question, seuls 57 ont coché la réponse « octante ». Le pourcentage que cela représente est si bas qu’il n’a pas permis que l’on puisse réaliser une carte spécifique pour cet item. Nous avons toutefois signalé la localisation de ces répondants par des symboles de couleur mauve sur la carte ci-dessous :

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Figure 1. Attestations du mot « octante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Un petit détour dans l’Atlas Linguistique de France (ALF), publié à une époque où la plupart des ruraux parlaient encore le patois, nous indique qu’en dialecte, à la fin du 19e siècle, octante n’était utilisée par personne, ou du moins par pas grand monde. On ne compte en effet que 7 attestations de la forme, éparpillées sur l’ensemble de la France septentrionale. Les témoins utilisant une forme du système décimal employaient le type huitante (ou l’une de ses variantes otante, utante, oitante, etc.), et étaient tous établis à la périphérie du territoire galloroman :

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Figure 2. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 1113 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Pour mémoire, les formes septante (de même que nonante, v. notre précédent billet) occupaient un espace beaucoup plus étendu à la fin du 19e siècle, ce qui laisse penser que sur cette partie du territoire, le type vigésimal avait supplanté le type décimal depuis un bon moment. Comparer en effet la carte 2 ci-dessus avec la carte 3, qui montre la vitalité et la répartition du type lexical septante d’après l’ALF, ci-dessous :

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Figure 3. Les dénominations du cardinal « 70 » d’après la carte 1240 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Rappelons aussi que contrairement à ce que l’on peut lire sur certains ouvrages ou blogs de vulgarisation scientifique (comme celui-ci), la forme octante n’est pas plus ancienne que la forme huitante et ses variantes. La forme octante est une forme savante, qui après être restée assez discrète au Moyen-Âge, a connu une large diffusion aux 16e-17e siècles, pour retomber ensuite dans une relative désuétude. D’après les dictionnaires de l’époque, octante était essentiellement employé dans le domaine de l’arithmétique. Si le mot a survécu jusqu’à nous, il y a fort à parier que c’est parce qu’il était utilisé par les instituteurs pour faciliter l’apprentissage du calcul aux petits Français. À témoins les extraits suivants, tirés pour le premier des Instructions officielles de 1945, du journal La croix des 17-18 novembre 1979 pour le second :

Les noms des nombres présentent, comme l’on sait, des anomalies ; il peut être avantageux d’employer d’abord les noms qui seraient logiques […]. De même utiliser septante, octante et nonante au lieu de soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Des leçons complémentaires de vocabulaire feront ensuite correspondre à ces noms théoriques les noms de notre français courant [Source].

D’après la façon dont s’exprimaient les paroissiens, on savait instantanément ceux qui naguère avaient été à l’école publique et ceux qui avaient fréquenté l’école chrétienne. Ceux de «la laïque» comptaient: soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix; ceux de «l’école libre» comptaient: septante, octante, nonante [Source].

La vitalité de huitante 

Aujourd’hui, si personne n’utilise la forme octante, il n’en est pas de même pour la forme huitante, qui connaît une vitalité élevée en Suisse romande, comme le montre la carte ci-dessous :

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot « huitante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En fait, il serait plus correct de dire que la forme huitante est courante dans certaines parties de ce territoire uniquement. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais, les pourcentages d’informateur ayant déclaré utiliser la forme huitante se situent entre 77,4 et 82,4% (rappelons que dans ces cantons, huitante est également en usage à l’école et dans l’administration). Il n’est pas impossible de l’entendre ailleurs, mais c’est plus rare (les pourcentages atteignent 13,2% à Genève et 6,9% dans les cantons de l’arc Jurassien).

Saviez-vous que la forme huiptante existe également ?

Le mot huiptante, qui s’explique par alignement analogique sur septante, est attesté dans le parlé français de Jersey (une île anglo-normande) et même de l’autre côté de l’Atlantique, dans quelques villages de la Nouvelle-Ecosse !  Dans le reste du Canada francophone en revanche, on dit « quatre-vingts » (n’en déplaise à certains dictionnaires).

Dans les dialectes galloromans, on l’a vu plus haut (Figure 2), le type huitante et ses variantes étaient connus et employés essentiellement en Suisse romande, et sporadiquement dans la partie méridionale de la France. On en trouve notamment une attestation du type utante dans l’ouest de la Wallonie (à Malmédy, point 191 de l’ALF). Nous avons cherché à vérifier ce qu’il en était dans les enquêtes conduites (en vue de l’établissement de l’Atlas Linguistique de Wallonie) par J. Haust et ses successeurs. La consultation des carnets d’enquête, mis à notre disposition par Esther Baiwir, nous a permis de rendre compte du fait que le point de l’ALF n’était pas un artefact :

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Figure 5. Les dénominations du cardinal « 80 » dans les dialectes de Wallonie, d’après les enquêtes de J. Haust et successeurs (données inédites). Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir sur la carte 5, plusieurs témoins établis dans les provinces belges du Luxembourg et de Liège ont affirmé employer le type utante lorsqu’ils parlaient patois (accessoirement, on peut voir quelques attestations du type octante dans le reste du pays).

Sur ce point, la Belgique se différencie donc de la Suisse. Alors qu’en Suisse la forme décimale était répandue dans les dialectes et qu’elle s’est maintenue en français, en Belgique, la forme décimale n’était connue que dans certains dialectes de l’ouest, et ne s’est pas maintenue en français régional.

Le saviez-vous ?

On dit souvent qu’en raison de ses formes hybrides (soixante-dix) et vigésimales (quatre-vingts, quatre-vingt-dix), le système du français n’est pas « logique » quand on le compare aux autres langues (indo-)européennes, qui présentent des paradigmes plus réguliers.

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Cette assertion doit être nuancée. Saviez-vous p. ex. que dans certains dialectes d’Italie, on retrouve les traces d’un système vigésimal ? La carte ci-dessous a été générée à partir des données de l’Atlas linguistique et ethnographique de l’Italie et du sud de la Suisse (Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz ou AIS, publié de 1928 à 1940, à partir d’enquêtes effectuées entre 1919 et 1935).

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Figure 6. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 303 de l’AIS. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir, le système vigésimal n’est pas inconnu dans certains dialectes de l’Italie : il est attesté dans la région de Turin dans le Piémont (sans doute en raison de la proximité avec la France), dans les Abruzzes (milieu de la Botte) mais aussi dans de nombreux points à l’extrême sud du pays : en Calabre, en Sicile et dans les Pouilles ! D’après les notes de l’AIS, il semblerait que l’usage des cardinaux soit spécialisé pour parler de l’âge et le comptage du bétail.

Avez-vous remarqué ?

Au point 784 (commune de Benestare, le carré vert sur notre carte), les enquêteurs de l’AIS ont enregistré la forme peninda-trenta (« peninda » signifiant « cinquante » en grec). A la question « 90 », les enquêteurs ont même enregistré la réponse cientu menu deçi (« cent moins dix », qui traduit peut-être le chiffre romain « XC »).

En résumé…

En Belgique comme en France, 80 se dit quatre-vingts ; tandis qu’en Suisse, si tout le monde comprend quatre-vingts, on préfère dans certains cantons la forme concurrente huitante. Quant à octante, il s’agit d’une forme savante qui a connu son apogée aux 16e-17e siècles, mais qui n’a jamais vraiment réussi à s’imposer, et qui ne survit aujourd’hui que dans l’imaginaire linguistique de certains francophones…

Si ces questions vous turlupinent, vous pouvez consulter ce site, qui propose un inventaire des langues présentant un système vigésimal (v. aussi la page Wikipédia consacrée au système vigésimal). Pour aller plus loin, vous pouvez consulter cet ouvrage consacré aux numéraux dans les langues indo-européennes.

Ce billet vous a plu ?

Aidez-nous en participant à l’une de nos enquêtes sur les régionalismes du français (pour participer à la dernière enquête, c’est par ici et ça prend moins de 10 minutes), vous nous aiderez ainsi à améliorer la fiabilité de nos résultats et donc de nos cartes. Si vous voulez être tenus au courant des prochaines publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook !

Les régionalismes du Nord-Pas-de-Calais et de Wallonie

Nos précédents billets ont traité des régionalismes de l’Ouest, du Sud, du Centre-Est ou de l’Est de la francophonie d’Europe, mais pas encore des régionalismes du Nord. Nous nous devions de publier quelques cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité des particularités linguistiques du français que l’on parle dans cette région. Nous en avons sélectionné cinq.

Ne pas savoir

Le francophone lambda qui n’a jamais mis les pieds dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique sera frappé, lorsqu’il s’y rendra, de l’usage que font les locuteurs du français de ces régions du verbe savoir, notamment dans les contextes négatifs. Si un Belge vous dit que « son chat ne sait pas courir, avec sa patte blessée » ou qu’il « ne sait plus lire sans ses lunettes » (exemples tirés du Dictionnaire des belgicismes), il veut bien sûr dire que « son chat ne peut plus marcher, avec sa patte blessée » ou qu’il « ne peut pas lire sans ses lunettes ».

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Dans Astérix chez les Belges, le verbe pouvoir est systématiquement remplacé par le verbe savoir.

Si cet emploi du verbe savoir est aujourd’hui bizarre pour celui qui ne le connait pas, il n’en a pas toujours été ainsi (v. notre précédent billet pour plus de détail).

L’influence du néerlandais ?

De nombreux grammairiens ont invoqué l’influence du néerlandais kunnen pour expliquer cet usage du verbe savoir en français. En néerlandais, le verbe kunnen permet d’exprimer à la fois la capacité physique et morale et la connaissance.

Les données de l’une de nos premières enquêtes, où on demandait aux internautes d’évaluer, sur une échelle de 0 (=jamais) à 10 (=souvent) à quelle fréquence ils emploieraient une phrase comme « J’ai tellement mal au dos que je ne sais même plus dormir » si leur mal de dos les empêchait de dormir, nous ont permis de préciser l’aérologie de ce régionalisme :

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Figure 1. Fréquence d’emploi du verbe ne pas savoir (au sens de « ne pas pouvoir ») dans l’enquête Euro-1. Plus la couleur est sombre, plus la fréquence estimée par les participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

On peut voir que le tour ne pas savoir (au sens de « ne pas pouvoir ») a une fréquence variable en Belgique, et que de l’autre côté de la frontière, il est moins connu dans le département du Pas-de-Calais que dans le Nord.

Ducasse

Le mot ducasse (variante populaire ancienne du mot dédicace) désignait originellement une fête religieuse. Le mot est ancien (les premières attestations remontent au début du Moyen-Âge, d’après l’article du TLFi). Aujourd’hui, il désigne une fête de village quelconque, qui a lieu une ou deux fois par an (la Ducasse de Mons et la Ducasse d’Ath, deux localités situées dans le Hainault belge, sont les ducasses les plus fameuses, v. illustration ci-dessous). Ces fêtes sont notamment rythmées par des défilés de « géants » (un mot régional qui désigne « un personnage de grande dimension […] porté par les participants de certains carnavals et cortèges folkloriques dont ils constituent une attraction originale » d’après le Dictionnaire des belgicismes).

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Source de l’illustration : Sacré Piet !

Le mot ducasse est surtout employé dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais (82% des suffrages) et dans la province du Hainault (80% des suffrages) ; alentour, il jouit d’une vitalité significativement moins élevée (les pourcentages ne dépassent pas les 30% dans l’Aisne et dans la Somme ; les 10% dans les provinces du Brabant wallon et de Namur).

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot ducasse (au sens de « fête de village ») dans l’enquête Euro-3. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Drisse

Il existe des dizaines de mots pour désigner le produit de l’évacuation de selles fortement liquides. Le mot drisse est l’un d’eux (étymologiquement, il faut mettre le mot drisse en rapport avec le moyen néerlandais drits « excréments » – notons qu’on retrouve aussi dans le français régional de la Lorraine, du Doubs et du Jura le paronyme trisse qui signifie « diarrhée », et des verbes comme estricler, estricher, trisser, etc. qui signifient « éclabousser », lesquels se rattachent tous à un autre étymon, l’allemand spritzen qui signifie « gicler/éclabousser »).

Il y a drisse et drisse !

Le mot de français régional drisse (au sens de « diarrhée ») ne doit pas être confondu avec le mot drisse du français commun, qui désigne un « cordage ou palan qui sert à hisser une voile, un pavillon, un signal flottant » (TLFi).

En français régional, le mot drisse (« diarrhée ») jouit d’une vitalité moyenne: c’est dans le département du Pas-de-Calais que le pourcentage d’utilisation du mot est le plus élevé (42%), suivi de la Somme (40%) et du Nord (32.5%).

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot drisse (au sens de « forte diarrhée ») dans l’enquête Euro-2. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En Belgique, le mot n’est pas connu en français. Il était pourtant utilisé par les informateurs picards ayant participé aux enquêtes pour l’Atlas Linguistique de Wallonie au début du siècle dernier, comme le montre la carte ci-dessous, générée à partir des données de l’Atlas Linguistique de Wallonie et de l’Atlas Linguistique de France :

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Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « drisse » d’après l’ALF (carte 588, la question n’a pas été posée dans les départements autour du département Pas-de-Calais) et l’ALW (vol. 15, carte 76). Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Une collègue linguiste originaire du Pas-de-Calais me signale que dans sa famille, le mot drisse désignait spécifiquement « la diarrhée du chat ». Personnellement, ma mère l’utilise tout le temps (elle n’a jamais vécu dans le Nord, mais sa mère – ma grand-mère donc – y a passé la plus grande partie de sa jeunesse !). N’hésitez pas à nous dire en commentaire ce qu’il en est dans votre usage !

Chicon

Si vous allez faire votre marché dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique et que vous cherchez des endives, il y a de fortes chances que l’on vous présente une salade verte et frisée (et qui s’apparente à ce que l’on appelle en français commun une scarole, si ça ne vous dit rien, jetez un œil à cette page). Pour obtenir ce que vous voulez, il vous faudra plutôt demander des chicons ! Le mot chicon désigne en Belgique et dans le nord de la France ce que l’on appelle dans le reste de la francophonie d’Europe une endive, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous :

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot chicon (au sens de « endive ») dans l’enquête Euro-3. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Sur le plan géolinguistique, la carte ci-dessus, générée à partir des réponses de 8.000 participants francophones à l’une de nos dernières enquêtes, indique que la vitalité d’emploi du mot chicon pour désigner ce qu’on appelle en français commun une endive est assez élevée : en moyenne, 90% des répondants originaires de Belgique ont déclaré employer ce terme, contre 75% des répondants originaires des départements du Nord et du Pas-de-Calais et 37% des répondants originaires de la Somme, de l’Aisne, des Ardennes et de l’Oise. Dans le reste du domaine, le mot n’est pratiquement pas employé dans ce sens.

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Source de l’illustration : Dans mon frigo, la BD.

Vous avez compris ce que le chicon raconte à la saucisse dans cette petite BD ? Nous non plus ! N’hésitez pas à laisse une traduction en commentaire si vous comprenez le picard (on sélectionnera la meilleure traduction lors de la prochaine mise à jour du billet).

La prononciation du mot sourcil

On terminera ce billet, une fois n’est pas coutume, avec une carte donnant à voir la vitalité d’un fait de prononciation. On s’intéressera ici au mot sourcil, que l’on peut entendre prononcé de deux manières, c’est-à-dire avec sa consonne finale [sourcil] ou sans sa consonne finale [sourci].

Saviez-vous que l’Académie française signalait (dans la dernière édition complète de son dictionnaire, qui remonte à 1935), comme normative la prononciation sans consonne finale [sourci] ?* Saviez-vous également – et c’est plus surprenant – que c’est la variante [sourci], et elle seule, que l’on retrouve dans les dictionnaires classiques du français (à l’instar du Grand Robert et du Larousse) ? D’après nos recherches, la prononciation du -l final de sourcil n’est documentée que dans le TLFi (qui indique que le mot se prononce [sourci] et « parfois [-sil] ») et dans le Wiktionnaire.

Les données de notre enquête permettent de montrer qu’en 2016 (année du sondage), la prononciation du mot sourcil sans -l final est en voie de disparition en France et en Suisse, mais qu’elle continue de se maintenir en Belgique. On peut voir sur la carte ci-dessous (générée à partir des réponses d’environ 5.000 internautes) qu’en moyenne, seuls 5% des répondants originaires de France et de Suisse romande ont indiqué ne pas prononcer la consonne finale du mot sourcil. En Belgique, la moyenne des participants ayant indiqué ne pas prononcer cette consonne est significativement plus haute, puisqu’elle atteint les 60%.

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Figure 6. Répartition et vitalité de la prononciation sans -l final du mot sourcil dans l’enquête Consonnes-Euro. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

*Une recherche dans le moteur du site de l’Académie nous informe que la position de l’institution a changé d’avis depuis (v. la réponse donnée à Carole L., originaire de Chicago, qui demande le 04 juin 2015 si l’on doit prononcer le « l » finale du mot sourcil).

Le saviez-vous ?

Au Québec, la prononciation sans consonne finale constitue la norme (et il en va de même pour nombril, persil, etc).

Comment ça se dit chez vous ?

Ce billet vous a plus ? N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires et de vos suggestions. Vous pouvez nous aider en répondant à quelque questions sur vos usages linguistiques. Vos réponses (anonymes) nous permettront de générer les prochaines cartes (cliquez ici pour participer à notre dernière enquête). Si vous voulez être tenus au courant des prochaines publications, n’hésitez pas à nous suivre sur Facebook !

Les régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (vol. 2)

Dans un de nos précédents billets, on vous a parlé de quelques régionalismes du Grand (Sud-)Ouest, en l’occurrence des expressions ça loge et on n’est pas rendu (à Loches), ainsi que des mots tancarville (= « étendoir à linge ») et débaucher (= « sortir du travail »). On vous propose aujourd’hui six nouvelles cartes, qui permettent d’illustrer une nouvelle fois la richesse des particularités langagières de cette aire géographique.

Poche, pochon

On commence avec l’un des régionalismes les plus emblématiques d’un large quart du sud-ouest de la France, le mot poche, qui désigne ce qu’on appelle un peu plus au nord un pochon, et dans le reste de la francophonie d’Europe un sac (à l’Est, ce sont plutôt les variantes sachet et cornet que l’on retrouve, v. notre précédent billet à ce sujet). D’après les ouvrages que nous avons consultés, le mot poche était déjà attesté en ancien français avec le sens de « bourse, petit sac », et cette acception était déjà selon toute vraisemblance propre à l’Ouest au 18e siècle ! Quant au dérivé pochon (il s’agit du mot poche auquel on a ajouté le suffixe -on), il semble tout aussi ancien. Les résultats de notre première enquête (plus de 12.000 participants francophones d’Europe) montrent que que sur le plan géographique les aires des deux mots ne se recouvrent pas, mais se complémentent : on utilise le mot pochon dans les départements qui bordent, sur la frange nord, les départements où le mot poche est en usage.

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot poche (au sens de « sac ») dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participant plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot pochon dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Bouiner

Peut-être moins connu que les deux précédents, le verbe bouiner (et sa variante bouéner) est emblématique du français que l’on parle dans une région qui inclut grosso modo la Basse-Normandie, une partie de la Bretagne et une partie des Pays de la Loire. Le sens que véhicule ce verbe est débattu sur le web (voir la discussion de cet article), et sans doute le verbe connaît-il une diffusion plus large quand il est employé dans l’expression « qu’est-ce que tu bouines ? » (voir cette page). Dans notre seconde grande enquête (plus de 10.000 participants francophones d’Europe), le mot était proposé comme réponse possible à une question dont l’intitulé était « Quand on reste à ne rien à faire à la place de travailler, cela veut dire qu’on passe son temps à… », à côté de synonymes comme bassoter, mamailler ou pétzer, entre autres (ces mots feront l’objet de billets particuliers).

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot bouiner (et de sa variante bouéner) dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Dalle

Dans le Sud-Ouest de l’Hexagone, le mot dalle n’a pas le même sens que dans le reste de la francophonie d’Europe (le mot désigne, selon le Larousse, une « plaque dimensionnée de marbre, pierre, céramique, verre, métal, béton, etc., plus grande qu’un carreau, employée en nombre pour le revêtement de sols ou de murs »). Beaucoup de locuteurs du français établis dans cette région utilisent en effet le mot dalle pour nommer ce que l’on appelle en français commun une gouttière (et ce qu’une large majorité des locuteurs du Grand Est de l’Hexagone appellent un cheneau, ou un chéneau ; promis, la carte sera bientôt disponible!).

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot dalle (au sens de « gouttière ») dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

On imagine fort bien que ce genre d’homonymie doit souvent aboutir à des quiproquos dans la vie de tous les jours. A témoin ce petit dialogue entre un jeune architecte (manifestement non originaire du Sud-Ouest) et un couvreur originaire du pays , retranscrit sur ce blog tenu par un Girondin, et que je reproduis ci-dessous (manifestement, dans le Sud-Ouest, gouttière signifie « fuite ») :

  • Le couvreur : Dois-je mettre une dalle sous le toit?
  • L’architecte : Une dalle sous le toit mais pourquoi faire, puisqu’il va y avoir une gouttière ?…
  • Le couvreur : C’est bien parce qu’il y aura une gouttière que je propose de mettre une dalle !
  • L’architecte : Je n’ai jamais vu de dalle sous une gouttière…
  • Le couvreur : C’est pourtant souvent le cas, sous une gouttière on pose une dalle en zinc ou en cuivre…
  • L’architecte : Je n’en ai jamais vu, j’ai vu des dalles en pierre ou en marbre… On se sert du zinc ou du cuivre pour faire des gouttières… »

La prononciation des consonnes finales

Les particularités du français du Sud-Ouest peuvent se faire également sentir dans la prononciation de certains mots, notamment des consonnes finales. On vous parlait il y a quelque temps de la prononciation de la consonne finale du mot moins, en voici la carte mise à jour :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot moins dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Saviez-vous que dans la région de Toulouse on prononce également la consonne finale du mot encens ?  Notez au passage que cette particularité de prononciation se retrouve également dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel (et dans une moindre mesure à Genève), en Suisse romande !

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Figure 6. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot encens dans l’enquête Euro-3. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Quel français régional parlez-vous ?

Vous pouvez contribuer à notre projet en répondant à quelques questions sur vos usages des régionalismes. Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

« Chocolatine » a conquis le Québec!

Ce sont les Gascons qui vont être contents: dans la guerre sans merci qui fait rage entre partisans de chocolatine et défenseurs de pain au chocolat, des renforts inespérés arrivent du Québec, où chocolatine (le terme dominant dans le Sud-Ouest de la France) s’impose de façon écrasante dans toute la province. Toutefois, le portrait général dans l’ensemble du Canada francophone doit être nuancé: pain au chocolat n’y est pas entièrement inconnu, loin de là, et la variante croissant au chocolat atteint même des pourcentages majoritaires dans certaines provinces. Voyons d’abord une carte d’ensemble qui montre le type dominant dans chaque zone:

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Figure 1. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017).

Nous allons revenir dans le détail ci-dessous sur chacune de ces dénominations, car cette carte récapitulative recouvre une réalité plus nuancée. Pour l’instant, on notera que chocolatine domine au Québec et au Nouveau-Brunswick, croissant au chocolat en Ontario (ainsi qu’au Manitoba, plus à l’ouest) alors que pain au chocolat est arrivé en tête en Nouvelle-Écosse (mais nous n’avons encore que très peu de répondants pour cette province).

Pour rappel et à titre de comparaison, voici la carte correspondant à ce concept pour la francophonie d’Europe (voir ici notre billet sur la question):

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Figure 2: Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).

On y voit que pain au chocolat recouvre la plus grande partie du territoire, alors que chocolatine étend sa domination à tout le Sud-Ouest. La variante couque au chocolat ne couvre que l’ouest de la Belgique francophone; quant à croissant au chocolat, il est attesté sporadiquement dans l’Est et en Suisse romande. On y trouve aussi petit pain au chocolat, qui n’a été donné par aucun répondant au Canada mais qui en Europe occupe deux aires latérales, respectivement dans l’est du domaine (Alsace, Franche-Comté, nord de la Suisse romande) et dans le Nord–Pas-de-Calais.

Voyons maintenant de plus près les trois types lexicaux les plus répandus au Canada francophone.

Chocolatine

C’est de loin la dénomination la plus répandue au Canada francophone, mais c’est clairement au Québec qu’elle règne en maître, les pourcentages d’emploi déclaré y atteignant des sommets:

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Figure 3: Répartition et vitalité de chocolatine d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut voir ici que le mot, bien que n’étant pas apparu comme première réponse en Ontario, y est aussi connu par une tranche non négligeable de la population. Au Québec, les pourcentages peuvent atteindre 90%; chocolatine est d’ailleurs présenté comme un «terme privilégié» par le Grand Dictionnaire Terminologique de l’Office québécois de la langue française.

Il est hautement improbable que le mot ait été inventé de façon indépendante des deux côtés de l’Atlantique. Selon toute vraisemblance, il aura été importé et diffusé au Québec par des immigrants français originaires de régions de l’Hexagone où son emploi est dominant. Les grandes bases de données textuelles en ligne (EuropresseGallica, Google Recherche Avancée de Livres) permettent de mieux documenter son histoire. Au Québec, il n’apparaît pas avant 1988; voici la première attestation connue (un grand merci à Jean Bédard, de l’OQLF, pour son aide):

D’après les inspecteurs, des pains, des muffins, des croissants aux amandes et des chocolatines étaient présentés au public sur une étagère, sans aucune protection. (La Presse, Montréal, 30 avril 1988, page A4)

En France, on peut faire remonter la première attestation du mot (avec le sens qui nous intéresse) à 1960:

Quant au repas de midi, il fut excellent, comme le prouve celui-ci, tiré à 1.249 «exemplaires» pour les «Francas» [= Francs et Franches Camarades] de Bordeaux par les cuisines municipales: œuf dur, tranche de galantine, rôti de porc, crème de gruyère, banane. A 18 heures, on fut heureux de savourer une chocolatine, mais, hélas! c’était déjà le départ, après une excellente journée au grand air, très bien meublée par un grand rallye des jeux et des concours passionnants. (Sud-Ouest, 7 mai 19670, page 8)

On remarquera que cette première attestation renvoie justement à Bordeaux, ce qui correspond à l’ancrage du mot dans le Sud-Ouest.

On s’est beaucoup questionné sur l’origine du mot chocolatine. Il faut savoir en fait que cette forme apparaît déjà au dix-neuvième siècle, mais avec un tout autre sens: elle désignait alors un bonbon au chocolat et aux fruits, distribué dans toute la France.

CHOCOLATINES […] Ce nouveau BONBON, composé de chocolat et de fruits, présente, sous forme de dragées, un délicieux aliment et la plus délicate des friandises. Les CHOCOLATINES feront les délices des palais affriandés des douceurs et des parfums; c’est un Bonbon agréable à l’œil, facile à manger, se conservant indéfiniment, et n’ayant aucun des inconvénients qui résultent de l’usage des friandises. Des mesures sont prises pour que ce Bonbon se trouve avec le cachet du fabricant dans toutes les premières maisons de confiserie en province. CHOCOLAT PERRON, rue Vivienne, 14. – Partout en France à 2 fr. et 3 fr. le demi-kilogr. (Publicité, Journal des débats, 15 novembre 1853)

Cet emploi va même jusqu’à faire son entrée dans les pages du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (dans un fascicule publié en 1869). Un peu plus tard, le bonbon en question devient en fait un médicament à la quinine utilisé dans la prévention contre le paludisme, comme le montrent de nombreuses attestations:

En résumé, l’auteur conclut, à l’inverse de la commission, que les chocolatines au tannate de quinine sont appelées à rendre de grands services dans la campagne anti-paludique, pour la quininisation des enfants. (Bulletin de l’Institut Pasteur, 1906, page 929)

Cet emploi persiste environ jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, puis disparaît des radars. Lorsque chocolatine réapparaît dans les années 1960, après un hiatus de plus de vingt ans, il est régionalisé, plutôt rare, et typique du Sud-Ouest. Il se pourrait bien qu’il n’y ait donc aucun lien historique entre l’ancien sens de « dragée au chocolat » et celui de « viennoiserie au chocolat ». En ce qui concerne la forme du mot, il s’agit évidemment d’un dérivé de chocolat formé à l’aide du suffixe -ine (fréquent en cuisine, cf. gélatine, galantine, amandine, grenadinepraline). Un tel dérivé pourrait très bien avoir été formé à deux reprises dans l’histoire de la langue, de façon indépendante. Ajoutons pour l’anecdote que l’espagnol connaît les formes chocolatín et chocolatina, mais que ces mots désignent dans cette langue des bonbons au chocolat, et non pas une viennoiserie. Au Québec, le mot est aujourd’hui diffusé massivement par les chaînes de restauration rapide (Tim Hortons, Starbucks) mais a dû faire ses premières apparitions dans des boulangeries de quartier gérées par des «Gascons» immigrés. Cet exemple contemporain reproduit bien la façon dont certaines variantes qui étaient régionales en France à l’époque coloniale ont pu s’exporter et s’enraciner pour devenir majoritaires dans le Nouveau Monde.

Croissant au chocolat

Il s’agit du deuxième type le mieux représenté au Canada francophone. En Ontario et au Manitoba, il a même remporté la majorité des suffrages (bien que les pourcentages ne dépassent jamais 55%, ce qui est de loin inférieur aux proportions atteintes par chocolatine au Québec).

Précisons que la question posée aux témoins était accompagnée d’une photo représentant bel et bien un rectangle de pâte feuilletée fourrée au chocolat, et non pas une viennoiserie en forme de véritable croissant (car il existe aussi de véritables croissants fourrés au chocolat, que l’on peut légitimement appeler croissants au chocolat, mais ce n’est pas ce que la photo représentait).

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Figure 4: Répartition et vitalité de croissant au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En Europe francophone, c’est essentiellement dans l’Est que le mot est attesté (bien qu’avec des pourcentages qui ne dépassent pas 18%), comme le montre la carte ci-dessous:

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Figure 5. Répartition et vitalité de croissant au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ces répartitions géographiquement marquées nous mettent peut-être sur la piste d’une explication quant à l’origine du terme croissant au chocolat. En allemand, Schokoladencroissant désigne indifféremment de véritables croissants fourrés au chocolat, ou ce que la plupart des Français appellent (petits) pains au chocolat ou chocolatines. Cela pourrait expliquer pourquoi les zones qui bordent des territoires germanophones (le Nord-Est de la Wallonie, la Lorraine et la Suisse romande) connaissent le type (bien qu’avec des pourcentages très bas); croissant au chocolat serait donc chez eux un calque de traduction. S’opposent toutefois à cette hypothèse son absence totale en Alsace et les 18% de reconnaissance dans le département de la Côte-d’Or, assez éloigné de la frontière.

Au Canada, croissant au chocolat est fort vraisemblablement un calque de l’anglais chocolate croissant. D’une part, ce terme est majoritaire dans les provinces (Ontario, Manitoba) où le français est en contact intense avec l’anglais; d’autre part, les chaînes de restauration rapide évoquées ci-dessus diffusent massivement l’anglais chocolate croissant dans leurs menus pour désigner le référent qui nous intéresse  (comme on peut le constater en cliquant ici). Contrairement au Québec où la législation impose l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, dans le reste du pays la langue des menus dans la restauration relève du bon vouloir de chaque commerçant – ce qui équivaut donc à une écrasante prédominance de l’unilinguisme anglais.

Si ces hypothèses sont valables, on pourrait dire que les mêmes causes (des contacts de langues) ont provoqué les mêmes effets (un calque de traduction). Dans les deux cas, c’est la méconnaissance de la motivation sémantique première du mot croissant en anglais et en allemand qui explique qu’il ait pu être utilisé pour désigner un objet n’ayant pas nécessairement la forme d’un croissant (seul le sème /pâte feuilletée/ semble avoir été retenu).

Pain au chocolat

Le terme le plus répandu en France n’est pas totalement inconnu au Canada, mais il ne s’y classe qu’au troisième rang. Dans les commentaires fournis par les internautes ayant participé aux enquêtes, on relève souvent la précision selon laquelle cet équivalent sera employé de préférence dans le cadre d’une conversation avec des francophones européens. En outre, la connaissance passive de pain au chocolat au sein de la population a été largement favorisée, selon plusieurs répondants, par la célèbre chanson de Joe Dassin… même si celle-ci parlait plutôt de «petits pains au chocolat». Voici la carte correspondant aux pourcentages de reconnaissance de cette variante au Canada français; on notera qu’ils ne dépassent jamais les 35%, bien en deçà des 90% et plus atteints par chocolatine.

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Figure 6: Répartition et vitalité de pain au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut comparer avec la carte consacrée à ce même terme en Europe francophone, où sa fréquence est beaucoup plus élevée, dépassant souvent les 90%:

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Figure 7: Répartition et vitalité de pain au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Outre les chansons populaires et les voyages outre-mer, cette variante peut avoir été diffusée directement par des immigrants français, ou par les ouvrages de référence (le Grand Dictionnaire Terminologique donne pain au chocolat parmi les «termes privilégiés», mais précise bien que chocolatine est plus courant au Québec). On comprend mal, toutefois, qu’il soit relativement plus fréquent au Nouveau-Brunswick et, surtout, en Nouvelle-Écosse.

Conclusion

Alors que le système scolaire a réussi à diffuser dans tout le Canada francophone le terme d’espadrille pour désigner des chaussures de sport (voir notre billet), il semble que les désignations de la viennoiserie au chocolat qui nous occupe ici sont apparues plus spontanément, les instances interventionnistes se contentant de prendre le train en marche. D’une part, les dénominations les plus fréquentes en France se sont tout naturellement exportées, mais avec des fréquences inversées (chocolatine dominant pain au chocolat); d’autre part, les francophones hors-Québec ont spontanément créé le calque croissant au chocolat en réponse à l’anglais chocolate croissant.

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Hommage à Princesse Leia… L’inventrice du pain aux raisins !

Un dessin publié sur la page Facebook de Charlie Hebdo le 28 décembre, que l’on peut retrouver ci-dessous, nous a rappelé que tous les francophones d’Europe ne dénommaient pas de la même façon la viennoiserie constituée d’une pâte feuilletée levée, contenant des raisins secs de la crème pâtissière – enfin les brioches que l’on peut voir sur la caricature de Foolz ci-dessous:

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Source : Charlie Hebdo

Dans une enquête linguistique au cours de laquelle les participants étaient invités à répondre à plusieurs questions en sélectionnant dans une liste les mots qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours (cliquez ici pour accéder aux liens de l’enquête), nous avions glissé une question sur la dénomination du « pain aux raisins » et ses variantes régionales. Les internautes avaient le choix entre plusieurs. Les réponses de plus de 10.000 participants ont été analysées, et cartographiées.

Le pain aux raisins

Les résultats montrent que sur la plus grande partie du territoire français, la dénomination « pain aux raisins » est la plus courante. En Suisse et dans l’est de la Lorraine, c’est le mot « escargot » qui arrive en tête des  sondages, alors qu’en Alsace, c’est l’équivalent allemand de ce mot (« schnäcke ») que l’on a le plus de chance d’entendre dans les boulangeries. Dans le nord de la Wallonie et à Bruxelles, les participants ont sollicité la réponse « couque suisse » (ou « brioche suisse ») :

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Figure 1. Les dénominations du « pain aux raisins » selon les régions de la francophonie d’Europe, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).  Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Le français nord-américain: premiers résultats

Nos enquêtes, après avoir couvert la francophonie d’Europe et s’être étendues aux Antilles, se sont récemment déployées en Amérique du Nord – et ce, avec un succès inespéré: plus de 2500 participants ont répondu à notre questionnaire, nous fournissant ainsi de précieuses données sur leurs préférences phonétiques, grammaticales et lexicales. Les répondants sont majoritairement issus des différentes régions du Québec, mais l’Ontario francophone est également très bien représenté, ainsi que l’Acadie, les provinces de l’Ouest canadien et même la Louisiane, aux États-Unis.

Des runnings, sneakers et autres shoe-claques

Pour ce premier billet, nous avons choisi de présenter les différentes dénominations des chaussures de sport – ce que l’on appelle couramment en France «des baskets» (mot pratiquement inusité, comme on va le voir, au Canada francophone).

La situation en 1980…

Une première enquête lexicale de grande envergure, menée dans les années 1970, avait abouti en 1980 à la publication de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (10 vol., 700 témoins, 2500 questions). L’une des questions de cet atlas était justement consacrée à la dénomination des chaussures de sport. La carte ci-dessous permet de prendre connaissance des principales réponses alors recueillies, ainsi que de leurs aires respectives:

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Figure 1. Les dénominations des chaussures de sport dans l’ALEC (1980).

On pouvait y observer une répartition géographique tripartite: le type running ou running-shoes [triangles rouges] est caractéristique de l’ouest du Québec (centré sur Montréal) et de l’Ontario, shoe-claques [carrés verts] domine dans la moitié est, centrée sur Québec, et sneakers/sneaks a été relevé dans l’Estrie ainsi qu’en Acadie [ronds bleus]. L’Abitibi (en haut à gauche), zone de colonisation récente, affiche une combinaison des trois types. La carte montrait aussi d’autres appellations beaucoup plus rares, comme par ex. souliers de toile ou espadrilles (mot qui désigne en Europe francophone un autre type de chaussure, qui a en commun avec les premières chaussures de sport d’être fait en toile mais dont la semelle est faite de corde tressée, v. TLFi).

…et la situation aujourd’hui

Qu’en est-il de la situation de nos jours, plus de quarante ans après les enquêtes de l’ALEC? La carte ci-dessous illustre la répartition de ces appellations dans l’Est du pays (qui concentre la plus grande partie de la population francophone):

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Figure 2. Les dénominations des « chaussures de sport » d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016).

Si les grandes tendances déjà illustrées par la carte de l’ALEC se maintiennent (runnings ou running-shoes dans l’ouest du Québec, shoe-claques dans l’est et sneaks/sneakers dans l’Estrie et en Acadie), des nouveautés attirent toutefois l’attention: d’une part, la diffusion de runnings en dehors de sa zone d’origine; d’autre part, la véritable explosion qu’a connue l’usage d’espadrille, arrivé bon premier dans de nombreuses régions (en orangé sur la carte). À vrai dire, c’est aussi ce mot qui domine dans l’ensemble du pays: 44,5% des participants ont déclaré l’utiliser, contre 42,1% pour runnings, très fréquent dans la populeuse agglomération montréalaise; sneakers (11,3%) et shoe-claques (10,1%) se répartissent le reste (le total dépasse 100%, car les participants pouvaient donner plus d’une réponse). Quant à baskets, le terme le plus banal en Europe francophone pour désigner le même référent, il dépasse à peine la barre des 1%.

Où dit-on runnings ?

Les cartes ci-dessous présentent les pourcentages d’usage respectifs de chaque mot séparément, ce qui permet de mieux évaluer leur diffusion sur tout le territoire. Commençons par celle consacrée à runnings ou running-shoes:

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot runnings d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot désigne en anglais, selon l’Oxford English Dictionary, «each of a pair of shoes worn or designed to be worn while running». Attesté depuis 1914 en français canadien, il est très diffusé dans la grande région montréalaise (où son pourcentage d’emploi déclaré peut atteindre 100%) et en Abitibi, mais atteint également une forte proportion de locuteurs en dehors de sa zone d’origine, comme en Gaspésie. Il a toutefois beaucoup reculé ces dernières décennies devant espadrille, en particulier en Ontario.

Où dit-on shoe-claques ?

Passons maintenant à shoe-claques, mot hybride combinant un élément d’origine anglaise (shoe “chaussure”) à un élément d’origine française (claque “couvre-chaussure en caoutchouc”), peut-être parce que les chaussures de sport se caractérisent par leur semelle en caoutchouc.

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot shoe-claques d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot attesté depuis 1909 au Québec est clairement représentatif de l’est de la province, mais par rapport aux données de l’ALEC (1980) il a clairement reculé dans certaines régions, au profit d’espadrille au Saguenay-Lac-Saint-Jean ou de runnings en Gaspésie. Son pourcentage d’utilisation ne dépasse d’ailleurs jamais les 55%.

Où dit-on sneakers ?

La carte suivante est consacrée à sneakers (ou à sa version abrégée, sneaks).

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot sneakers d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En anglais, sneak (ou sneaker) désigne selon l’Oxford English Dictionary «a soft soled, noiseless slipper or shoe». En fait, c’est le mot largement utilisé dans toute la Nouvelle-Angleterre (cf. J. Katz, Speaking American, 2016, p. 5 ainsi que les résultats du Harvard Dialect Survey) pour désigner «the shoes we wear to the gym», le reste des États-Unis préférant tennis shoes. C’est certainement de là qu’il se sera exporté aux régions voisines que sont les Canton de l’Est (au Québec), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Notons toutefois que les pourcentages ne dépassent jamais 55%.

Où dit-on espadrilles ?

Enfin, la dernière carte illustre le triomphe du seul mot d’origine entièrement «française», si l’on peut dire, espadrilles (bien qu’il ait connu une évolution sémantique):

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Figure 6. Répartition et vitalité du mot espadrilles d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Alors que la carte de l’ALEC (voir ci-dessus fig. 1) n’attestait ce mot que pour quelques points à peine, les résultats de notre enquête montrent des pourcentages d’usage déclaré très élevés en moyenne sur la plus grande partie du territoire, même là où d’autres types le concurrencent. Le Saguenay-Lac-Saint-Jean, où shoe-claques régnait autrefois presque sans partage, est maintenant devenu un véritable bastion d’espadrilles (90%), mais ce dernier se défend aussi très bien dans la grande région de Québec, en Acadie ainsi qu’en Ontario. Les provinces de l’Ouest canadien (qui n’étaient pas représentées dans l’ALEC) n’échappent pas à cette tendance, bien au contraire: au Manitoba par exemple, près de 87% des répondants ont déclaré utiliser espadrille, ne laissant que des miettes aux autres dénominations. Quant à la Saskatchewan et à l’Alberta, les pourcentages atteignent ou dépassent 60%. Il n’y a guère que la Louisiane qui méconnaisse notre mot, le système scolaire canadien n’ayant pas réussi à l’implanter jusque là-bas. Les répondants ont cité baskets (probablement diffusé en Louisiane par la transmission du français standard de France en milieu scolaire), et même parfois runnings ou sneakers, mais aussi tennis shoes, le terme le plus fréquent dans la plus grande partie des États-Unis pour désigner ce référent.

Le triomphe d’espadrilles et l’aménagement linguistique

Il semble bien que la forte tendance du système scolaire à diffuser et encourager l’usage d’équivalents sentis comme «français» au détriment de mots perçus comme des anglicismes à éviter ait réussi à propulser espadrilles au sommet du classement. Lisons à ce sujet la fiche du Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) du gouvernement québécois consacrée aux différentes appellations de ce concept:

Le terme espadrille a été proposé au Québec au milieu du XXe siècle pour contrer l’usage de certains emprunts à l’anglais. Espadrille désigne également une chaussure de toile très légère, traditionnellement composée d’une semelle de corde.

On voit que la nature du référent désigné par ce mot en Europe francophone est rappelée ici aux lecteurs, mais il s’agit d’un type de chaussure beaucoup moins répandu que la chaussure de sport. Pour désigner cette dernière, le GDT préconise chaussure (de) sport, espadrille, basket ou tennis (ce dernier est d’ailleurs attesté sporadiquement dans notre enquête); il déconseille explicitement shoe-claque et running ou running shoes. Quant à sneak ou sneaker, il n’en fait pas du tout mention.

Mot de la fin

Ce premier billet nord-américain a montré qu’il est possible de cartographier des dénominations géographiquement concurrentes, de décrire l’évolution des usages dans le temps et d’évaluer l’impact des politiques d’aménagement linguistique gouvernementales en matière de francisation. Ironiquement, le mot d’aspect «français» qui domine dans l’usage des francophones canadiens aujourd’hui, espadrilles, ne désigne pas exactement le même référent qu’en France, et le mot utilisé par les Français pour se référer aux chaussures de sport (baskets) est à toutes fins pratiques inusité au Canada. Il s’agit d’un exemple illustrant bien l’autonomisation d’une forme endogène de français et le rapatriement de la légitimité des jugements sur la norme.

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Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes

L’une des enquêtes du programme « Le français de nos régions », conduite avec la collaboration de Magali Bellot, alors étudiante en master à l’Université de Fribourg, portait sur les germanismes du français que l’on parle en Suisse romande. L’idée était de voir dans quels cantons – et dans quelles proportions – certaines tournures lexicales, empruntées à l’allemand ou au suisse alémanique, étaient employées par les Romands. Plus de 3.000 francophones de Suisse (ainsi que quelque 150 Français des départements de l’Ain, du Jura et du Doubs) ont répondu à la quarantaine de questions que nous leurs avions posées. Ils se répartissent de la façon suivante :

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Figure 0. Répartition des participants à l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Nous avons sélectionné pour ce nouveau billet 12 des cartes les plus représentatives des résultats.

Les premières cartes concernent les germanismes qui sont connus et employés par l’ensemble des Romands, d’où qu’ils viennent (sur ce genre de germanisme, v. aussi ce billet). C’est notamment le cas du mot boiler (prononcé « boileur »), ce qu’on appelle en France un « chauffe-eau » (le Dictionnaire suisse romand signale qu’on le trouve également en Alsace et en Belgique) ; du mot chablon (de l’allemand schablone), qui désigne un « pochoir » ; du mot stempf (et ses variantes : stemp, stempel, stempfel, le Dictionnaire suisse romand rappelle qu’on peut aussi les entendre en Alsace) qui désigne ce que l’on nomme en français commun un « tampon ». Mais c’est aussi le cas de l’emblématique verbe poutser (ou poutzer, de l’allemand putzen ; on trouve aussi l’expression faire la poutze), qui signifie grosso modo « faire le ménage » :

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot boiler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stempf

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot stempf (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Chablon

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot chablon dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Poutzer

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot poutzer (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

La seconde série de cartes permet de montrer que si certains germanismes sont connus sur l’ensemble du territoire, ils n’ont pas la même vitalité selon le canton d’où sont originaires les participants de l’enquête. C’est notamment le cas du mot witz (qui désigne une « blague » ou un « gag »), de la tournure être à la strasse (où le mot strasse remplace le mot rue ; en France, il est possible d’entendre un jeune dire qu’il est « à la street », v. ce lien), du verbe schlaguer (qui signifie « taper, battre ») ou du mot moutre (la « mère » en langage familier ; pour le « père » on dit fatre, la carte – non présentée ici – est identique à celle de moutre). Comme on peut le voir sur les figures ci-dessous, c’est surtout dans les cantons de l’Arc Jurassien que l’on aura le plus de chances d’entendre ces germanismes, le canton de Fribourg se place en seconde position, les autres cantons cumulent des pourcentages plus bas :

Witz

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot witz dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Être à la strasse

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Figure 6. Répartition et vitalité de l’expression être à la strasse dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schlaguer

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Figure 7. Répartition et vitalité du mot schlaguer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Moutre

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Figure 8. Répartition et vitalité du mot moutre <> dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Restent enfin les germanismes qui ne sont connus que dans une toute petite partie de la Suisse romande, en l’occurrence dans les cantons de l’Arc Jurassien. On pense aux verbes kotzer (« vomir »), petler (« mendier ») ou schneuquer (« fouiner, farfouiller »), mais aussi au substantif stöck (qui désigne un « bout de bois », et que l’on trouve également orthographié steck, stökre, stäkre ou encore chteucre) :

Kotzer

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Figure 9. Répartition et vitalité du mot kotzer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schneuquer

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Figure 10. Répartition et vitalité du mot schneuquer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Petler

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Figure 11. Répartition et vitalité du mot petler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stöck

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Figure 12. Répartition et vitalité du mot stöck (et ses variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Quel français régional parlez-vous?

Cet article vous a plus ? L’enquête sur les germanismes est terminée, mais vous pouvez répondre à une autre enquête sur les mots et les expressions régionales du français, en cliquant ici. Vous nous aiderez ainsi à y voir plus clair entre ceux qui se sèchent avec un linge, un essuie, un drap ou une serviette (de bain); ceux qui cuisent l’eau et ceux qui la font bouillir ou encore ceux qui appellent un pamplemousse un grapefruit (ou inversement, ceux qui appellent un grapefruit un pamplemousse !)

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.

Retour aux Antilles…

Il y a quelques mois, nous vous avons présenté les résultats préliminaires d’une enquête en ligne sur le français dans les Antilles (Petites Antilles et Haïti). Nous vous proposons aujourd’hui un billet consacré à deux nouveaux phénomènes qui caractérisent le français dans cette région du monde: la prononciation du -s final du mot moins, ainsi que la distinction entre la voyelle du mot brun et celle du mot brin.

La prononciation du -S final de ‘moins’

En métropole, comme cela a déjà été évoqué ici même il y a quelque temps, la prononciation du -s final de moins est un trait régional très clairement caractéristique du sud-ouest de la France, comme on peut le voir à nouveau sur la carte ci-dessous.

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Figure 1. Répartition et vitalité de la prononciation du [s] final de moins dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Un coup d’œil aux données de l’Atlas Linguistique de la France, qui expose les résultats d’enquêtes menées au début du siècle dernier sur les dialectes galloromans, montre d’ailleurs que cette aire coïncide en grande partie avec l’aire de maintien du -s final du mot patois correspondant:

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Figure 2. Répartition de la prononciation du [s] final des aboutissants de MINUS (moins) dans les dialectes galloromans d’après la carte 867 de l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Il est très intéressant de constater que la prononciation du -s final de moins dans les Antilles est un trait largement répandu, qui touche la grande majorité des locuteurs. En effet, moins de 20% des répondants disent ne jamais prononcer la consonne finale de ce mot (en bleu sur le graphique ci-dessous). Les autres disent la prononcer dans tous les cas (en rouge), ou alterner (en violet ; certains témoins ont précisé, par exemple, qu’ils prononcent parfois la consonne finale, mais seulement en fin de phrase). Cette correspondance entre les Antilles et le Sud-Ouest trouve peut-être son explication dans le rôle joué par les colons gascons à une certaine époque de l’histoire coloniale antillaise (Bordeaux, en particulier, est un port ayant joué un rôle certain dans les rapports entre métropole et Caraïbe, spécialement aux XVIIIe-XIXe siècles).

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Figure 3. La prononciation du [s] final du mot moins d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

La distinction brin ≠ brun… 

En métropole, naguère, l’immense majorité de la population distinguait la voyelle de ces deux mots : brin (comme dans brin d’herbe) et brun (comme dans ours brun). C’est ce que l’on peut constater sur cette carte établie à partir des données tirées de l’ouvrage d’André Martinet La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis dans un camp d’officiers prisonniers (Paris, 1945) :

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Figure 4. Répartition et vitalité de l’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête de Martinet (1945). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par région est élevé.

Les résultats récents des enquêtes ‘Français de nos régions’ montrent que cette opposition est en sérieux recul, les deux voyelles ayant fini par se confondre dans la plus grande partie du territoire (à partir de l’Île-de-France) en se prononçant comme celle qui s’écrit ‘in’ ; le Midi (et en particulier le Sud-Ouest) résiste toutefois encore très bien. C’est ce que l’on peut voir sur cette autre carte:

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Figure 5. Répartition et vitalité de la distinction entre la voyelle de brin et la voyelle de brun dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants ayant déclaré distinguer les deux voyelles (par département [FR], province [BE] ou canton [CH]) est élevé.

Or, dans les Antilles – qu’il s’agisse d’Haïti ou des DOM –, la distinction entre les deux voyelles se maintient encore solidement (84,3% en Haïti, et 67,1% dans les DOM; voir le graphique ci-dessous). De ce point de vue, ces variétés de français d’outre-mer se comportent comme le français canadien (et, dans une moindre mesure, comme les variétés méridionales, belges et suisses).

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Figure 6. L’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

Si ce billet vous a plu, n’hésitez pas à participer à nos enquêtes, et à nous partager sur les réseaux sociaux !

Des régionalismes du parler lyonnais (et alentours)

Ce nouveau billet est consacré aux régionalismes du parler que l’on qualifie de « lyonnais », mais qui peuvent s’entendre ailleurs (en fait, dans une zone dont les frontières correspondent au département du Jura au Nord, du Dauphiné au Sud, à la région du Forez à l’Ouest et à la Suisse romande à l’Est – les connaisseurs auront reconnu que l’on parle de l’aire où on parlait naguère francoprovençal, ou arpitan). Les régionalismes français de cette aire sont fort nombreux, et sont parmi les mieux documentés de la francophonie. Ici, nous n’en mentionnerons que quatre (on passera en revue les autres dans des prochains billets, vous pouvez déjà lire – si ce n’est pas déjà fait – ce billet consacré au « y » objet direct, comme dans la tournure « je vais y faire »).

Débarouler

Le verbe débarouler (on dit aussi débaruler ou débaroler, plus rarement barouler ou redebouler) signifie : « tomber en roulant » ou « dévaler à toute vitesse » (si quelqu’un débaroule les escaliers, c’est qu’il les descend précipitamment,  ou qu’il est tombé dedans ; on peut aussi débarouler aussi une piste de ski). Si vous ne venez pas de la région lyonnaise, il y a peu de chance que vous utilisiez (ou que vous connaissiez) ce mot (c’est d’ailleurs l’un des rares régionalismes de ce parler que l’on ne retrouve pas dans le français de Suisse romande), comme le montre la carte ci-dessous :

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Figure 1. Répartition et vitalité du verbe « débarouler » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

C’est quelle heure ?

Il existe de nombreuses manières de demander l’heure, mais la variante avec « c' » au lieu de « il » (comme dans « il est quelle heure ») est caractéristique du français parlé dans la région lyonnaise (même la page Wikipédia consacrée au régionalismes de Lyon et de ses alentours recense la tournure !). Personnellement, ce n’est qu’une fois avoir fait cette carte que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un régionalisme (je suis originaire de la vallée de la Maurienne, en Savoie, et j’ai toujours pensé que tout le monde disait comme moi !).

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Figure 2. Répartition et vitalité de l’expression « c’est quelle heure » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Etendage

Alors que dans le grand ouest de la France on appelle la structure métallique sur laquelle on suspend son linge quand il sort de la machine pour le faire sécher un « tancarville » (en référence à la forme d’un pont situé dans la ville de Tancarville, v. notre précédent billet), dans la région Rhône-Alpes, on appelle ça un « étendage » (ma mère disait un « étend-de-linge », sans doute une déformation par étymologie populaire). Le mot est aussi connu et employé dans la partie méridionale de la Suisse :

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Caïon (ou cayon)

Ce mot d’origine inconnue désignait dans les patois francoprovençaux le porc d’élevage, et par extension la viande que l’on produit à partir de cette animal. Il n’était pas connu dans les autres dialectes gallo-romans, comme le montre la carte ci-dessous, générée à partir des données de l’Atlas Linguistique de France (les données ont récoltées autour des années 1900) :

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Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « caïon » d’après la carte 1061 de l’ALF. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

En français contemporain, le mot est connu par seulement 25% des répondants originaires des deux Savoie, et un peu moins sur les autres territoires à substrat francoprovençal, comme on peut le voir à partir des données obtenues à la suite de notre enquête :

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Les événements à l’occasion desquels on utilise le mot caïon pour nommer une fête villageoise durant laquelle on rend hommage à la bête autour de la dégustation de sa chair (la « fête du caïon » et son célèbre « concours du cri du cochon » ont lieu chaque année à Annecy (v. la page Facebook de l’événement 2016) ; dans la Broie, on célèbre la « Saint-Caïon » tous les deux ans, v. notamment cet article) devraient contribuer à ce que le mot ne sombre pas définitivement dans l’oubli.

Quel français régional parlez-vous ?

Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français (notamment de la région Rhône-Alpes), cliquez ici !