Taisez ce ‘-s’ que je ne saurais entendre – retour sur la prononciation de certaines consonnes finales en français

Comment prononcez-vous le mot persil? Avec ou sans son -l? Et le mot sourcil? Quid du mot détritus? En faites-vous sentir l’-s final? Posez la question autour de vous: vous risquez d’être surpris par les réponses que vous recevrez. Les résultats seront sans doute encore plus spectaculaires avec les mots ananasanis ou almanach, qui peuvent tous être prononcés avec ou sans leur consonne finale. On en a souvent parlé sur ce blog: la prononciation de certaines consonnes finales fait l’objet d’une variation insoupçonnée en français, que l’on aborde le problème sous l’angle géographique ou sous l’angle historique. Nous le montrerons une fois encore dans ce nouveau billet, qui traite de la prononciation des mots qui contiennent un -s final.

Dans des billets précédents…

Dans l’un des premiers billets que nous consacrions aux variantes de prononciation du français, on présentait une carte montrant que l’-s final du mot moins était surtout audible dans le sud-ouest de la France, et dans une moindre mesure dans le sud-est de ce pays, la Corse faisant toutefois bande à part:

Figure 1. Prononciation du mot « moins », d’après les enquêtes français de nos régions (2e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Dans un autre billet, on avait vu que la prononciation de l’-s final des mots anis et ananas variait non seulement en fonction de l’origine des locuteurs, mais aussi en fonction de leur âge, les plus jeunes ayant tendance à ne pas faire sonner la consonne de ces deux mots:

Figure 2. Prononciation du mot « anis », d’après les enquêtes français de nos régions (3e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

On avait aussi parlé, tout récemment encore, des mots détritus et cassis, dont la prononciation manifeste la même variation que les mots anis et ananas, c’est-à-dire que la (non-)réalisation à l’oral de la consonne est conditionnée par l’âge des locuteurs et leur origine régionale. Dans ce nouveau billet, nous avons mis à profit les résultats de la septième édition de notre enquête pour cartographier la variation qui affecte la prononciation de l’-s final dans quatre mots: rébus, thermos, pancréas et ours.

Méthode de cartographie

Les cartes de ce billet ont été construites à la suite de l’examen des réponses
à une enquête en ligne, à laquelle plus de 8.000 internautes ont pris part.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir des résultats d’enquêtes en ligne. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme, on participe depuis son ordinateur, sa tablette ou son smartphone. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique? Alors cliquez ici; Vous êtes originaire du Canada francophone? Alors c’est par .

En pratique, il était demandé aux participants de répondre à une première série de questions visant à documenter minimalement leur profil sociologique (pays et code postal du pays où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, ainsi que leur âge, leur sexe, etc.). Ils devaient ensuite cocher, dans des listes à choix multiple, la ou les formes qu’ils utiliseraient préférentiellement pour désigner tel ou tel objet ou telle ou telle action décrite au moyen d’une image et d’un court énoncé contextualisant la chose.

>> LIRE AUSSI: La France divisée: « pot », « cruche », « broc » ou « carafe »?

L’enquête contenait, outre des questions sur le vocabulaire, des questions relatives à la prononciation, notamment à la prononciation des consonnes finales. Nous reproduisons ci-dessous la question telle qu’elle apparaissait dans l’enquête:

Figure 3. Extrait du questionnaire français de nos régions (7e édition), où apparaissent les questions relatives à la prononciation de certaines consonnes finales.

Nous avons exclu les participants ayant coché les deux choix de réponses (« je prononce les deux, indifféremment »), ainsi que les internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en dehors de la Belgique (Wallonie+Bruxelles), de la France métropolitaine et de la Suisse romande. Nous avons ensuite comptabilisé pour cinq mots de la liste (rébusthermospancréas(un) ours et (des) ours) le nombre de réponses positives (« je prononce la consonne finale ») ou le nombre de réponses négatives (« je ne prononce pas la consonne finale »), que nous avons mis en rapport avec le nombre de total de participants par arrondissement en France et en Belgique, ou de district en Suisse.

Figure 4. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), avant interpolation (à gauche) et après interpolation (à droite). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Nous avons alors reporté sur une carte chacun des points représentant la localisation de la capitale d’un arrondissement de France, de Belgique, ou d’un district en Suisse. Nous avons ensuite fait varier sa couleur en fonction du pourcentage de réponses obtenues.

Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des bibliothèques raster, scales et ggplot2, notamment. Les fonds de carte proviennent en partie du site GADM, et les palettes de couleur ont été choisies sur le site colorbrewer

Nous avons enfin appliqué la technique du krigeage pour remplir, par interpolation, l’espace laissé vide entre ces points, et obtenir ainsi une surface lisse et continue du territoire. Sur nos cartes, les échelles de couleur vont de 0% (aucun participant) à 100% (tous les participants).

Rébu(s)

Un rébus est un jeu qui s’apparente à une charade. L’utilisateur doit déchiffrer un message (un mot, une phrase) dont les syllabes peuvent être devinées à partir de l’interprétation d’une succession d’images. La page Wikipédia consacrée à ce jeu donne l’exemple ci-dessous, où la première image montre une raie, la seconde un bus (soit la combinaison raie+bus = rébus).

La page signale que ce rébus « pèche pour des raisons phonétiques ». Raie se prononçant avec un /ɛ/ ouvert en français de référence, le résultat ne correspond pas tout à fait à la prononciation fermée du ‹é› (soit /e/), que signale l’accent aigu sur le début du mot. D’après mon usage (je suis originaire de Savoie), le problème ne vient pas seulement de la première syllabe, mais de la seconde. Pour moi, comme pour 84% des internautes ayant pris part à la 7e édition de notre sondage, le mot rébus se prononce sans -s final. En d’autres termes – et c’est ce que montre la carte 4 publiée juste au-dessus – la prononciation du mot rébus sans consonne finale est clairement dominante à l’intérieur de la francophonie d’Europe. Quant à la prononciation avec -s final, force est de constater qu’elle n’est pas régionale.

Ces faits sont surprenants, dans la mesure où ils sont contradictoires avec ce que préconisent les dictionnaires de grande consultation à l’instar du Robert ou du Larousse. Dans ces ouvrages, tous les deux consultés dans leur version en ligne (le 22 décembre 2018), seule la prononciation avec -s final audible est proposée. Maurice Grammont (cité par le TLFi) signalait en son temps la prononciation sans -s, aujourd’hui la plus répandue, comme « méridionale ». Le Wiktionnaire (page consultée le 22 décembre 2018) indique quant à lui la prononciation sans -s final, mais ne fait même pas état de la prononciation avec -s final. 

Une analyse de régression logistique, avec la variable « prononciation de la consonne finale » (oui/non) et l’âge comme prédicteur, indique en revanche que la prononciation de la consonne finale est statiquement sensible à la variation diagénérationnelle.

Figure 5. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

Comme on peut le voir en faisant glisser la barre verticale sur le montage ci-dessus, la prononciation avec -s final est clairement plus répandue chez les participants de notre panel qui sont âgés de 50 ans et plus; elle est, à l’inverse, nettement moins courante chez les participants de notre panel dont l’âge est inférieur ou égal à 25 ans. 

Thermo(s)

Second vocable de la série, le mot thermos, dont le genre (masculin ou féminin) hésite lui aussi quand on observe les usagers de la langue (v. à ce sujet l’excellente chronique de Michel Francard). Un(e) thermos, c’est un récipient dont on se sert pour garder du liquide au chaud.

Le saviez-vous? Le mot thermos, du grec ancien θερμός (« chaud »), est passé dans le langage courant par antonomase: il s’agit en effet à l’origine d’un nom de marque!

Sur le plan de la prononciation, le Robert, comme le TLFi, le Larousse et le Wiktionnaire (tous consultés le 22 décembre 2018), signalent que le mot se prononce avec un -s final audible. Cette fois-ci, ce que reportent ces dictionnaires coïncide avec l’usage majoritaire des francophones d’Europe.

Figure 6. Prononciation du mot « thermos », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

On observe en effet sur la Figure 6 ci-dessus que la grande majorité des internautes de notre panel prononcent le mot avec un -s final. Quant à la prononciation sans -s final, si elle peut être entendue à l’intérieur des frontières de l’Hexagone, elle y reste clairement minoritaire. En Belgique, c’est pourtant cette prononciation qui est la plus répandue.

Pancréa(s)

Le mot pancréas est un emprunt au grec ancien πάγκρεας. Dans cette langue, comme dans de nombreuses autres qui lui ont emprunté, l’-s final est audible (gr. /paŋɡɾɛas/; ang. /pæŋkɹɪəs/; it. pankreas, esp. /pan.kɾe.as/, etc.). Les dictionnaires de grande consultation (à savoir le Larousse, le Robert, le TLFi et le Wiktionnaire, tous consultés le 22 décembre 2018), indiquent que c’est aussi le cas en français: pancréas se prononce /pɑ̃kʀeas/, c.-à-d. avec un -s audible.

Figure 7. Prononciation du mot « pancréas », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Les données de notre enquête montrent que dans les faits, les choses ne sont pas si simples, et qu’il existe une véritable variation dans l’espace. Comme on peut le voir sur la figure 7 ci-dessus, la prononciation étymologique (avec -s final audible) est la plus répandue dans une majorité de la partie septentrionale de la France, de même qu’en Belgique et en Suisse. Dans l’actuelle région des Hauts-de-France, de même qu’en Alsace, en Bretagne et dans la plupart des régions du Midi, c’est la prononciation sans -s final que l’on a le plus de chances d’entendre.

Un our(s), des our(s)

Dernier élément de la série, le couple (un) ours / (des) ours. D’après les sources consultées par les auteurs de l’entrée ours du TLFi, la prononciation sans -s était naguère fort répandue jusqu’au 18e s., période à laquelle la prononciation avec -s audible aurait été rétablie. Toujours d’après ce qu’on peut lire dans le TLFi, il semblerait que ce changement ne se soit pas fait du jour au lendemain, la prononciation sans -s ayant encore été tolérée par de nombreux auteurs au 20e s.

Dans la grande majorité des parlers galloromans, l’-s final était prononcé dans les équivalents locaux du mot français ours, à part dans quelques localités du domaine francoprovençal (v. ALF 960).

Les dictionnaires Larousse et Robert ne signalent aujourd’hui plus que la prononciation avec -s final. Diverses sources affirment toutefois que le nombre du nom aurait joué à une certaine époque sur la prononciation. Voici notamment ce qu’on peut lire dans la Grande Grammaire Larousse du Français contemporain publiée en 1972 (§258, 4.):

Certains substantifs opposent dans la prononciation le singulier et le pluriel, sans les opposer dans l’orthographe par une autre marque que l’-s du pluriel. Ce sont surtout les noms œuf, bœuf et os [prononcés œf, bœf et ɔs] , qui marquent le pluriel par une chute de la consonne et une fermeture de la voyelle: œufs, bœufs et os [prononcés ø, bø et o]. REMARQUE – Certaines personnes ont la coquetterie de ne pas prononcer la consonne finale de cerf, ours employés au pluriel.

Dans la même veine, rappelons par ailleurs que le Wiktionnaire, indique que la prononciation du substantif pluriel (des ours) sans -s peut être encore entendue au Canada (l’Observatoire québécois de la langue française considère pourtant cette prononciation comme vieillie). Nos données permettent de vérifier la validité empirique d’une telle règle, du moins pour la francophonie d’Europe. Le graphe de gauche ci-dessous indique le pourcentage de réponses que chaque variante (avec ou sans consonne finale prononcée) a reçu: on peut voir que la prononciation vieillie est clairement minoritaire (environ 10% des répondants, au pluriel comme au singulier).

Quant au graphe de droite, il permet de montrer les résultats d’une analyse de régression logistique, avec la réponse oui/non comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur. On peut voir que dans un cas (singulier) comme dans l’autre (pluriel), la probabilité d’avoir une prononciation sans -s final, bien qu’elle demeure très faible, varie significativement selon l’âge des participants. Plus le participant est âgé, plus il sera enclin à ne pas prononcer l’-s final, que ce soit au singulier ou au pluriel.

Pour aller plus loin…

Si vous voulez en savoir plus sur la prononciation des consonnes finales, n’hésitez pas à jeter un œil à cet excellent article d’André Thibault sur le sort des consonnes finales en français à travers l’exemple du mot moins. Sinon n’oubliez pas de vous abonner à notre page Facebook pour être tenu au courant de l’actualité sur le français régional, et être averti de nos nouvelles publications! Sinon on a aussi un compte Instagram et on aime bien échanger sur Twitter!

Survivances des parlers provençaux en français, épisode 2 : le mot ‘dégun’

Voici le deuxième épisode de notre série dédiée aux survivances des parlers provençaux (les variétés ancestrales de la langue d’oc au moyen desquelles communiquaient naguère les habitants du sud-est de la France) en français. Il est consacré au mot dégun.

Du provençal…

Dans les dialectes galloromans, le pronom indéfini signifiant « personne », au sens de « aucun être humain », que l’on trouve en position de sujet dans des phrases comme « personne ne me croit », « personne n’est venu », ou d’objet dans des phrases comme « y a personne », « on (ne) craint personne », était exprimé dans la majorité des régions de la moitié sud du territoire par des aboutissants de la locution latine NEC UNUS (qui signifie, mot à mot, « pas un »). Les lois de l’évolution phonétique ont fait que ladite locution a abouti à des formes différentes dans la bouche des générations de locuteurs qui se sont succédé sur le territoire de l’actuelle francophonie d’Europe au fil des siècles.

LIRE AUSSI >> Survivances des parlers provençaux en français, épisode 1: le mot escoube/escubo

À la fin du XIXe s., juste avant que le déclin de l’usage des langues régionales ne s’accélère dramatiquement, les aboutissants de NEC UNUS pouvaient être classés en deux catégories principales: les types qui se rattachent à nion /ɲɔ̃/ et les types qui se rattachent à dégun /deɡœ̃/. Les types ningun, nugun, ligun, diu, qui constituent également des aboutissants de NEC UNUS, sont plus dispersés et peu nombreux, comme on peut le voir sur la fig. 1 ci-dessous (v. FEW, 7, 81a-b pour la liste exhaustive des formes attestées dans les dialectes galloromans). 


Figure 1. Typisation des formes obtenues pour traduire le français personne dans les dialectes galloromans du sud de la France et d’Italie (les témoins devaient traduire la phrase « personne ne me croit »; seules les formes correspondant à l’indéfini sont reportées sur la carte), d’après ALF 1655. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Dans quelques régions (le Gard, les Pyrénées Atlantiques et les alentours), ce sont des formes continuant le latin RES (> fr. rien) qu’Edmont a enregistrées lors de son tour de la Gallo-Romania.

La récolte des matériaux pour la confection de l’Atlas Linguistique de la France (ALF) ayant duré plusieurs années (quatre ans environ), le questionnaire initial mis au point par J. Gilliéron a évolué. D’après Brun-Trigaud et al. (2005: 26), il comptait initialement 1400 questions, et aurait contenu près de 2000 questions à la fin de l’enquête. Ceci explique qu’il manque, pour 326 cartes de l’atlas (la carte 1655 fait partie de ce lot), des données pour la partie septentrionale du territoire (à quoi s’ajoutent 1421 cartes complètes, et 173 où ne figure que le quart sud-est de l’Hexagone). 

On ne le voit pas sur la carte ci-dessus, mais les correspondants du français personne étaient répandus dans la plupart des régions de la partie septentrionale du territoire, à part sur le flanc oriental où les aboutissants de NEC UNUS recouvraient une bonne partie de l’aire francoprovençale (v. ALLy 1241, ALJA 1646) et remontaient, en occupant presque en totalité la Franche-Comté (ALFC 1290), jusqu’à la Bourgogne (ALB 1749) au moins.

Figure 2. Photo d’une fiche des carnets d’enquête de l’Atlas Linguistique de Wallonie (inédit). La fiche présente la phrase française traduite dans le parler de Longvilly: « il n’y a personne » ; le témoin a donné deux formes concurrentes pour l’indéfini : nŭk et nŏ.

Même constat pour une bonne partie de la Wallonie, où les correspondants du français personne coexistent avec les correspondants du français nul (nouk, noule et autres variantes, v. notre fig. 2 ci-dessus, ainsi que Dictionnaire liégeois, p. 430) que consignent les carnets des enquêtes réalisées en vue de la confection de l’Atlas Linguistique de Wallonie que nous avons pu consulter (merci au passage à Esther Baiwir d’avoir mis ces données à notre disposition ; nous tâcherons d’en fournir une cartographie analytique dans un prochain billet).

…au français de Marseille

Dans la seconde édition de notre enquête Quel français régional parlez-vous? (septembre 2015), on proposait aux internautes d’indiquer s’ils employaient, dans le cadre d’une conversation entre amis ou en famille notamment, le mot dégun. Le mot était présenté dans une liste, simplement glosé et sans contexte particulier, avec d’autres tours régionaux d’extension et d’origine variable (v. fig. 3):

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Figure 3. Extrait du questionnaire Euro-2, où apparaît la question visant à tester l’usage déclaré de l’indéfini dégun en français.

En nous basant sur les réponses des 8.000 francophones qui ont pris part à notre sondage, nous avons pu réaliser la carte (fig. 4) ci-dessous :


Figure 4. Pourcentage de francophones ayant déclaré utiliser le mot dégun lorsqu’ils s’exprimaient en français, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2e édition), après interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. 

Sur le continent, on peut voir que c’est essentiellement à l’intérieur de l’actuelle région Provence-Alpes-Côte d’Azur que le mot dégun est utilisé. Les nuances de rosé et de blanc laissent penser que si l’usage de cette forme déborde des frontière de cette zone, c’est dans des proportions qui restent moins significatives. 

En consultant la Banque de données de la langue corse (Banca di dati di a lingua corsa), on peut voir que dans les parlers corses, NEC UNUS a abouti à des formes qui n’ont pas connu le même destin que dans les parlers d’oc (ces derniers ayant connu le passage de /k/ à /g/ et la dissimilation de la consonne initiale /n/ > /d/) : on y relève en effet les variantes nisunu, nissunu, nesunu, nessunu, nisciunu, nisgiunu, qui rappellent l’italien standard nessuno.

La carte indique également qu’en Corse, l’usage du régionalisme est assez répandu, ce qui n’est guère surprenant, car le français régional de l’Île-de-Beauté est fortement influencé par celui de la région à laquelle elle est directement connectée. Compte tenu du fait que dégun est phonétiquement différent des formes corses locales qui permettent de traduire le français personne (v. encadré ci-dessus), toute influence de l’adstrat corse sur le français régional est évidemment à exclure ici. 

Un peu d’histoire

D’un point de vue historique, il semblerait que l’utilisation de la forme dégun en français soit un phénomène assez récent, comme le soulignent les auteurs du Dictionnaire des Régionalismes de France:

Noté fugitivement au 16e dans le français de Montauban (deugun, 1526, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle), le mot est plus tard absent des recueils méridionaux de cacologies et il manque encore dans Le français de Marseille. Etude de français régional (1931). On en inférera que le transfert du provençal au français, surtout cristallisé dans le tour (il) y a dégun, ne remonte qu’à une date récente. Limité d’ailleurs au code oral […], il s’agit d’un patoisisme consciemment employé pour « forcer le ton régional » […] et promu, plus récemment encore, stéréotype identitaire d’une certaine Marseille populaire.

Dégun figure en tout cas dans l’ensemble des recueils de régionalismes du sud-est que nous avions sous la main quand nous avons rédigé ce billet (tous publiés après les années 1980).

Dégun et le folklore marseillais

Pour toute personne étrangère à la ville de Marseille (et à la Provence), le mot dégun, compte tenu de sa position dans la phrase, peut être compris comme un nom propre, et donc comme référant à un être humain. Les locaux l’ayant bien compris, profitaient sur cette erreur d’interprétation pour jouer des tours aux touristes en visite dans la cité phocéenne.  

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L’Académie de Marseille, à laquelle appartiennent les auteurs du Dictionnaire du marseillais (et notamment le sociolinguiste Médéric Gasquet-Cyrus, v. photo ci-dessus), rapportent ainsi à l’entrée dégun l’anecdote suivante, tirée d’un roman de G. Foveau (à lire avec l’accent, en faisant bien sonner tous les ‘e’ muets): 

Hier, je monte à la gare Saint-Charles pour récupérer Xavier, un copain de Paris qui vient pour la première fois de sa vie à Marseille. Je le charge dans la bagnole et je tire jusque chez Fred au cours Julien. […]. Personne. Je redescends et je dis à Xavier : Y a dégun. Je démarre et je fonce au bar de la plaine […]. Je rentre. Personne. Je rentre dans la tire et Xavier me demande : | – Alors, qui y a? | – Y a dégun | – Il a fait vite. Il est en moto? | L’éclat de rire reprend de plus belle. À s’en taper les cuisses, non?  

Aujourd’hui ce genre de blague aurait peu de chance de fonctionner, car la connaissance du mot dégun s’est largement répandue hors de ses frontières d’origine. 

La diffusion de dégun

D’après le site géoado, c’est en 2005 que José Anigo, alors directeur sportif de l’Olympique de Marseille, propose de faire inscrire sur un grand panneau « À Marseille, on craint dégun! ». Il demande ensuite à ce que ce panneau soit placé au bout du tunnel emprunté par les joueurs pour accéder au stade Vélodrome.

source

La même année, le mot dégun est utilisé dans le cadre d’une collaboration entre le club de foot et Adidas, qui reprend l’expression pour sa campagne publicitaire (v. photo ci-dessous). « On craint dégun » devient ainsi « officiellement » le slogan de l’OM.

Il n’en fallait pas plus pour que l’équipe de lexicographes du Robert décide de faire enfin entrer la forme dans son édition 2017 (NB: il était entré dans le Larousse en 2015, d’après les relevés de DrDico sur son site dédié aux évolutions des dictionnaires), se retrouvant ainsi à l’origine d’un buzz sur les réseaux sociaux.

Quelques mois plus tard, le samedi 1er avril 2017, Emmanuel Macron, alors en pleine campagne pour la présidentielle, avait bien compris que pour être encore plus proche de ses potentiels électeurs, il fallait parler comme eux.   

LIRE AUSSI >> Les carabistouilles de Macron

De fait, en plein meeting dans la ville phocéenne, il affirme haut et fort devant la foule réunie pour venir l’entendre, qu' »avec vous, à vos côtés, aujourd’hui et comme on dit ici, on craint dégun! ». 

Si, comme on peut l’entendre sur la vidéo ci-dessus, le public est séduit, la twittosphère l’est un peu moins.

Le business de dégun

Aujourd’hui, le mot dégun s’affiche partout: stickerscoques de smartophonevêtements, mugs, etc. Il existe même une série de bières qui s’appelle « craint dégun »

Les régionalismes comme derniers remparts identitaires

À l’heure de la mondialisation et de l’internationalisation, il ne reste plus grand-chose qui permette de distinguer, sur le plan identitaire et culturel, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Longtemps, les dialectes locaux ont joué ce rôle. Ils ont hélas aujourd’hui quasiment disparu. 

Michel Feltin, rédacteur en chef à l’Express et auteur de l’infolettre « Sur le bout des langues« , rappelle à ce sujet le rôle de l’école dans la disparition des patois. Pendant des décennies, et jusque dans les années 1960, les écoliers qui parlaient le patois à l’école recevaient un symbole (un bâton, une figurine, un sabot) dont ils ne pouvaient se débarrasser que s’ils dénonçaient un camarade s’exprimant dans sa langue locale. Le dernier propriétaire du symbole recevait une punition à la fin de la journée (l’intégralité du texte est disponible ici).

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Dans ce contexte, les régionalismes linguistiques apparaissent en quelque sorte comme les derniers remparts (avec les équipes de foot) pour que les gens puissent affirmer leur identité régionale, et rappeler qu’ils sont bretons, marseillais, savoyards ou poitevins avant d’être français. 

Les régionalismes vous passionnent?

Si les régionalismes vous plaisent autant qu’à nous, n’hésitez pas à participer à notre enquête, ça nous aidera à confectionner les prochaines cartes, et mieux comprendre ce qui différencie et/ou rapproche, sur le plan linguistique, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Pour être tenu au courant de nos prochaines publications, vous pouvez aussi vous abonner à notre page Facebook ou nous suivre sur Twitter! Retrouvez également nos cartes sur notre compte Instagram.

Qui sont les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas?

Le blog français de nos régions est consacré à la variation du français, en particulier aux spécificités locales qui touchent à la prononciation, au vocabulaire et à la grammaire de cette langue. Il a pour but de documenter des faits linguistiques dont l’extension est restreinte géographiquement, et d’en expliquer les raisons d’êtres historiques. La présentation des phénomènes se fait essentiellement sous forme de cartes thématiques, générées à la suite d’enquêtes en ligne, auxquelles des milliers d’internautes ont pris part depuis le lancement du premier sondage, c’était en mai 2015….

LIRE AUSSI >> Quel français régional parlez-vous?

Dans la huitième édition de notre sondage principal à destination des francophones d’Europe (les questions sont différentes si vous êtes originaires d’Amérique du Nord), nous avons glissé un certain nombre de questions qui n’ont pas grand-chose à voir directement avec la langue française et les régionalismes qui en font la richesse. Ces questions sont pourtant intéressantes car elles permettent de cartographier, pour la première fois, l’aire de phénomènes culturels dont les frontières géographiques demeurent encore floues.

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Représentation de Saint-Nicolas [source]
En ce début de mois de décembre, synonyme de fêtes, nous publions dans ce billet les résultats de la question relative à la célébration de la Saint-Nicolas.

La Saint-Nicolas en Europe

La Saint-Nicolas est une fête chrétienne, qui est célébrée le 6 décembre de l’an, à part dans la tradition orthodoxe où c’est le 19 décembre que l’on fête Nicolas de Myre. D’après la page Wikipédia consacrée à cet événement, la tradition ne jouit pas de la même vivacité d’une région de l’Europe à l’autre:

On fête la Saint-Nicolas notamment aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg, en France (Grand Est, Hauts-de-France, Bourgogne-Franche-Comté), en Allemagne, en Russie, en Autriche, en Italie (Frioul, Trentin-Haut-Adige et Province de Belluno), en Croatie, en Slovénie, en Hongrie, en Pologne, en République tchèque, en Lituanie, en Roumanie, en Bulgarie, au Royaume-Uni, en Ukraine en Slovaquie, en Serbie, en Grèce, à Chypre et dans certains cantons suisses [source]

Dans notre enquête, nous avons laissé de côté les autres éléments associés à cet événement qui peuvent varier régionalement, à l’instar du moyen de locomotion de Saint-Nicolas (dans certaines régions Saint-Nicolas se déplace sur un âne magique, dans d’autres il arrive sur un bateau tiré par un cheval); des représentations du père fouettard qui l’accompagne; des présents que le personnage est en charge d’apporter aux enfants, voire même des pâtisseries que l’on confectionne pour l’occasion (pâtisserie que l’on nomme communément « bonhomme de Saint-Nicolas », mais dont il existe de nombreuses variantes). Enfin, notre enquête ne portant que sur les régions de France, de Belgique et de Suisse où l’on parle le français, nous ne disposons pas non plus de données pour les pays environnants comme l’Italie, où l’aire géographique de la célébration de ce saint semble ne pas être s’étendre au-delà des provinces du Nord-Ouest du pays.

Méthode de cartographie

Au total, nous avons recueilli les réponses de 5.142 internautes (l’enquête étant encore en cours, vous pouvez faire évoluer les résultats en participant vous aussi, pour cela cliquez ici). Sur la base du pays et du code postal où les internautes ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de France, de Belgique et de district en Suisse romande le pourcentage d’internautes ayant répondu positivement à la question « Le 6 décembre de l’an, c’est la Saint-Nicolas. Faites-vous quelque chose de spécial (distribution de cadeaux ou friandises aux enfants, p.ex.) pour célébrer cet événement? ».

Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Nous avons ensuite représenté sur un fond de carte vierge les points de chacun de ces arrondissements ou districts sur la base de leur coordonnées (longitudes/latitudes), et fait varier leur couleur en fonction de la valeur des pourcentages (plus la couleur est froide, plus le pourcentage de participants ayant indiqué célébrer la Saint-Nicolas est bas; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants ayant déclaré fêter l’événement est important). Nous avons alors obtenu la représentation graphique ci-dessous:

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Fig. 1: Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (8e édition), avant interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est élevé.

Nous avons ensuite utilisé la méthode du krigeage pour colorier la surface de la carte, de sorte à obtenir une représentation lisse et continue:

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Fig. 2: Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (8e édition), après interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est élevé.

Si les données de notre enquête valident en partie la description disponible sur Wikipédia, elle permet de délimiter, avec une précision jamais atteinte jusque-là, l’aire d’extension de cette coutume, de même que sa vitalité à travers les régions francophones. On peut ainsi voir que les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas sont tous établis sur un croissant dont les pointes vont de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais à la Suisse romande. De ce croissant sont exclus la ville-canton de Genève, de même que les départements du Jura, la Côte d’Or, la Haute-Marne, l’Aube et de l’île-de-France.

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Saint-Nicolas au Delhaize [chaîne de supermarché belge] de Bohan [source]
Sur le plan de la vitalité, on peut voir que la fête est nettement moins célébrée dans la région des Hauts-de-France, alors qu’en Alsace, en Lorraine et en Wallonie, la Saint-Nicolas est célébrée par tous. En Belgique, la Saint-Nicolas est une véritable institution: dans certaines familles, l’événement jouit d’une plus grande importance que Noël (v. à ce sujet les anecdotes rapportées ici). En Lorraine (de Nancy à Metz) comme à Fribourg en Suisse romande, la Saint-Nicolas est célébrée le premier weekend de décembre, à grand coups de spectacles, de défilés et de feux d’artifice. A Strasbourg, le célèbre marché de noël fût longtemps appelé le marché de la Saint-Nicolas.

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N’hésitez pas à participer à notre enquête pour nous aider à confectionner les prochaines cartes, et mieux comprendre qu’est-ce qui différencie et/ou qui rapproche, sur le plan linguistique, les différentes régions qui composent la francophonie d’Europe. Pour être tenu au courant de nos prochaines publications, vous pouvez vous abonner à notre page Facebook ou nous suivre sur Twitter! Retrouvez également nos cartes sur notre compte Instagram.

La « bus » ou le « bosse » ? Une autre rivalité Québec-Montréal…

Lorsqu’on déménage de Québec à Montréal ou de Montréal à Québec, on ne peut s’empêcher de remarquer l’existence d’un certain nombre de particularités qui distinguent le français parlé dans ces deux villes.

Lire aussi >> Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Les habitants respectifs de la « Métropole » (Montréal) et de la « Vieille Capitale » (Québec) ne manquent d’ailleurs pas de se taquiner les uns les autres sur ces usages qui les caractérisent.

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir d’enquêtes auxquelles près de 4.000 francophones originaires des provinces de l’est du Canada ont pris part. Pour en savoir plus sur la méthode de recueil, les participants et les techniques de cartographie, vous pouvez lire cet article. Pour participer à l’édition de notre 4e sondage, cliquez ici.

L’un des plus saillants de ces traits est constitué par le genre et la prononciation du petit mot utilisé dans la langue courante pour désigner le moyen de transport en commun urbain appelé autobus dans sa version longue, mais réduit au monosyllabe bus dans l’usage familier. En effet, dans l’ensemble des communautés francophones de l’est du Canada, on trouve autant le masculin que le féminin – donc, « le » ou « la » bus; mais en outre, certains prononceront bus à la française, et d’autres bosse, adaptation québécoise de la prononciation anglaise du mot (de même que fun est prononcé fonne, et fuckphoque!). Si l’on croise ces deux alternances, on obtient quatre formes possibles, que nous allons commenter ci-dessous: 1) la bus; 2) le bosse; 3) le bus; 4) la bosse.

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« La bus »

Dans cette première forme, la prononciation française est bien préservée, mais le genre du mot s’éloigne de la norme du français écrit: en effet, plutôt que d’être au masculin, il se retrouve au féminin. Cela s’explique par le fait que la forme complète du mot, autobus, commence par une voyelle; or, en français québécois, plusieurs mots à initiale vocalique ont une très forte tendance à être traités comme étant de genre féminin, indépendamment de ce qu’en disent les dictionnaires (on entendra donc une grosse avion, une tite érable, on a eu une belle été, etc.). Cette situation est favorisée par le fait que l’élision de l’article (le et la devenant tous les deux l’) ne permet plus de savoir quel est le genre originel du mot. Une fois réduite à bus, la forme garde son article féminin même devant le monosyllabe à initiale consonantique qu’elle est devenue.

On peut voir sur la carte ci-dessous que cet emploi est typique de l’est du Québec. Il est surtout attesté à Québec même et dans toutes ses zones d’influence: la Beauce, une partie des Cantons de l’Est, la Côte-du-Sud et le Bas-du-Fleuve, le Saguenay et la Côte-Nord. En revanche, il est totalement absent de la zone d’influence de Montréal, de l’Abitibi, de l’Ontario, de la plus grande partie de la Gaspésie ainsi que du Nouveau-Brunswick.

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Figure 1. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «la bus».

« Le bosse »

Il existe un autre emploi qui concurrence très fortement celui que nous venons de voir: il s’agit de « le bosse », qui d’une part est de genre masculin et d’autre part affiche une voyelle différente. Il s’agit dans ce cas-ci d’une influence de l’anglais. En effet, la prononciation de la voyelle du mot anglais bus est rendue en français québécois par un [ò] ouvert (alors qu’en France les mots anglais comportant cette voyelle sont adaptés en [œ], comme dans fun prononcé feune). Quant au genre, on sait que les mots anglais ne connaissent pas d’alternance masculin-féminin; toutefois, on observe que la majorité d’entre eux deviennent masculins en français. Ce n’est donc pas surprenant de retrouver cette situation ici.

En opposition frontale à Québec et à ses zones d’influence, « le bosse » est répandu, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, dans la grande région montréalaise, une partie de l’Abitibi, le nord ontarien et le nord du Nouveau-Brunswick. Il est totalement inusité dans la zone où l’on dit « la bus ».

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Figure 2. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «le bosse».

« Le bus »

« Le bus », forme standard diffusée par l’école, les ouvrages de référence et les offices gouvernementaux d’aménagement linguistique, connaît en fait l’extension géographique la plus large, même si son pourcentage de pénétration n’atteint presque nulle part les 100%. Comme les participants pouvaient cocher plusieurs réponses, il est fort possible que les locuteurs ayant donné « la bus » ou « le bosse » comme première réponse aient aussi coché « le bus », car il est normal de moduler son usage selon les circonstances et d’opter pour la variante standard dans les contextes d’emploi qui l’exigent.

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Figure 3. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «le bus».

« La bosse »

Il s’agit de la zone la plus minoritaire, mais elle est très compacte: dans le sud-est du Nouveau-Brunswick (autour de Moncton) ainsi que dans la région de la Baie-Sainte-Marie (en Nouvelle-Écosse), on a d’une part la prononciation adaptée de l’anglais et d’autre part le genre féminin.

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Figure 4. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire «la bosse».

Ce n’est pas le seul mot qui soit dans cette situation: on a aussi relevé le type « la fonne » (pour ce qui serait au Québec « le fonne ») chez certains écrivains acadiens:

— Ça c’est une idée ! Ça serait d’la fun une petite soirée de Deux-Cents [nom d’un jeu de cartes]. (France Daigle, Petites difficultés d’existence, Boréal, 2002, p. 25)

Et le Manitoba dans tout cela ?

Il n’est malheureusement pas possible d’inclure le Manitoba sur les cartes, centrées sur l’est du Canada, mais nous tenons à rendre hommage aux nombreux internautes franco-manitobains qui participent à nos enquêtes. On peut voir ci-dessous un graphique représentant les pourcentages respectifs d’emploi des différentes variantes dans cette province:

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Figure 5. Pourcentages d’usage des quatre variantes chez les répondants franco-manitobains.

On constate que la variante standard, « le bus », est la plus fréquente, atteignant environ 60% de répondants. Cette dernière est donc non seulement la plus répandue (géographiquement) dans l’Est, mais aussi au Manitoba. Parmi les variantes non-standard, c’est toutefois clairement le type « le bosse » qui domine, ayant été retenu par environ un tiers des répondants. Le Manitoba, de ce point de vue, participe à la même aire que l’ouest québécois et l’Ontario. Les deux autres variantes y sont presque inconnues: l’influence de Québec n’a pas réussi à conquérir l’Ouest!

« L’autobus »

Pour terminer, il importe quand même de rappeler que la forme pleine, autobus, jouit d’une fréquence elle aussi très élevée au Québec, beaucoup plus qu’en Europe (c’est du moins ce que l’on peut lire sur la question dans le Grand Dictionnaire Terminologique du gouvernement québécois). C’est donc celle pour laquelle il faut opter si l’on veut éviter de révéler son origine géographique, à tout le moins au Canada !

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête. Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez-vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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La France divisée: « pot », « cruche », « broc » ou « carafe »?

couverture

Il y a tout pile un an, l’Atlas du Français de nos Régions (éditions Armand Colin) était disponible dans toutes les bonnes librairies. Pour fêter cet anniversaire, j’ai eu envie de rédiger un billet que les internautes réclamaient depuis longtemps, qui porte sur les dénominations du récipient, en verre, en métal ou en terre cuite, que l’on utilise pour servir de l’eau à table.

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Dans l’une des précédentes éditions du sondage « Quel français régional parlez-vous? » (la 7e de la série principale), j’avais introduit la question suivante: « En famille ou à la cantine de l’école, comment appelez-vous le récipient ayant pour fonction de servir de l’eau? »

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir de sondages. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

La question était accompagnée de l’image d’un pot en verre, et suivie de la liste de choix de réponses ci-après:

  • un broc
  • un broc d’eau [prononcé: brodo]
  • un broc d’eau [prononcé: broKdo]
  • un broc à eau
  • une carafe
  • une cruche
  • un pichet
  • un pot (d’eau)
  • autre (précisez) :

Sur la base des codes postaux des localités dans lesquelles les participants au sondage (plus de 8.000) ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons comptabilisé, pour chaque arrondissement de France et de Belgique, de même que pour chaque district de Suisse romande, le pourcentage de chacune des réponses possibles. Nous avons ensuite utilisé des méthodes d’interpolation spatiale pour obtenir une surface lisse et continue du territoire.

Lire aussi >> Variations sur les dénominations du kebab

Quelques définitions

Les résultats nous ont pour ainsi dire surpris: on ne s’attendait pas à observer des aires d’emploi si compactes et si bien délimitées, compte tenu du fait que les mots proposés appartiennent tous au français « commun ». Dans le TLFi, aucune des variantes en présence n’est marquée comme « régionale ».

Les linguistes appellent régionalismes de fréquence ces expressions qui appartiennent au français commun (c.-à-d. que tout le monde connaît, et que tous les dictionnaires mentionnent sans marque diatopique), mais dont la fréquence d’emploi est plus élevée dans certaines régions.

Les définitions qu’on en trouve sont, cela dit, toutes assez proches: un pichet est un « récipient de petite taille, de terre ou de métal, de forme galbée avec un collet étroit où s’attache une anse, utilisé pour servir une boisson »; à l’entrée broc, la définition change à peine: « récipient à anse, de taille variable, le plus souvent en métal, avec un bec évasé, utilisé pour la boisson ou pour transporter des liquides ». La définition de cruche n’est guère différente non plus: « vase à large panse, à anse et à bec, destiné à contenir des liquides ». Si le récipient a un col étroit et ne possède pas d’anse, on l’appelle carafe: « bouteille en verre ou en cristal à base large et col étroit que l’on remplit d’eau, de vin ou de liqueurs ». Enfin, le mot pot est le plus sous-spécifié de tous les termes en présence: « récipient à usage domestique, de forme, de matière et de capacité variables, servant à contenir diverses substances, très souvent des liquides et des ingrédients plus ou moins solides ».

pichet

Dans notre sondage, les internautes utilisant le mot pichet sont clairement majoritaires (cette réponse a été cochée plus de 3.300 fois). Sur le plan géographique, ils s’agit de participants surtout originaires de la moitié ouest de la France, bien que le mot soit également employé dans le Nord-Pas-de-Calais.

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Fig. 1: Vitalité et aire d’extension du mot pichet d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

La répartition que l’on observe sur notre carte est cohérente avec l’étymologie du mot, que l’on trouve utilisé originellement dans les dialectes de Normandie, du Centre et de l’Ouest de la France (FEW).

cruche

À l’opposé, on observe sur un petit quart nord-est, qui englobe la Belgique, de même que dans le département de la Seine-Maritime, une majorité de participants ayant indiqué employer le mot cruche pour désigner ce récipient.

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Fig. 2: Vitalité et aire d’extension du mot cruche d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

L’étymologie germanique du mot cruche, déjà attesté en ancien français (TLFi), ne nous aide pas vraiment à comprendre les raisons d’être d’une telle aire.

broc, broc d’eau, broc à eau

Sur cette troisième carte, nous avons regroupé les variantes impliquant le mot broc, à savoir broc, broc à eau et broc d’eau (prononcé [brodo]).

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Fig. 3: Vitalité et aire d’extension des variantes broc, broc à eau et broc d’eau (prononcé [brodo])  d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

On peut voir que l’aire de broc est coincée, dans la partie septentrionale de la France, entre l’aire de pichet et celle de cruche. Elle forme comme une espèce de tache d’huile autour de l’Île-de-France, remontant jusqu’à la Somme et redescendant jusqu’au Puy-de-Dôme en passant par le Cher. Pour filer la métaphore, on pourrait même dire qu’une goutte s’est échappée de cette tache dans le Var.

pot d’eau vs pot à eau

Les deux cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’aire d’extension des variantes pot et pot d’eau à gauche, et pot à eau (prononcé [potâo]) à droite. La forme pot à eau ne figurait pas dans les choix de réponses, mais elle a été suggérée tellement de fois dans la case « autre: précisez » qu’il nous a été permis d’en donner une représentation sous forme de carte:

Fig. 4: Vitalité et aire d’extension des variantes pot et pot-d’eau à gauche, et du tour pot-à-eau (prononcé [potâo]) à droite, d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

On peut voir que les variantes pot et pot d’eau sont surtout employées dans une région dont le cœur est Lyon, et dont les frontières recoupent, à quelques kilomètres près, l’aire dialectale du francoprovençal (ce qui ne veut pas dire pour autant que le mot vienne de cette famille de parlers).

Lire aussi >> Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux

Quant à la forme pot à eau, c’est dans une région moins large, autour des villes de Privas (en Ardèche) et Valence (dans la Drôme), que l’on a le plus de chances de l’entendre.

carafe

Enfin, notre sixième carte rend compte de la vitalité de la forme carafe. On peut voir que le mot est connu partout (les zones vertes sont les zones où les pourcentages sont les plus faibles, mais ils ne sont jamais nuls).

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Fig. 5: Vitalité et aire d’extension du mot carafe d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

Si l’on y regarde de plus près, on devine aisément que c’est dans le sud de la Gascogne et dans les la partie la plus occidentale du Languedoc que le mot carafe cumule des pourcentages approchant les 100%, ce qui suggère que dans cette région, contrairement au reste du territoire, on n’utilise guère d’autres mots pour désigner le récipient de table qu’on utilise pour servir de l’eau.

Si on devait conclure

En guise de synthèse, nous avons réalisé la carte suivante:

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Fig. 6: Les principales dénominations du récipient destiné à contenir de l’eau à table d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition) en français. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part.

Cette dernière carte doit être interprétée avec prudence, et à la lumière de ce qui précède: on a vu que, presque partout, d’autres variantes étaient utilisées. De fait, la carte rend simplement compte des régions où l’on a observé les pourcentages les plus élevés pour chaque item proposé dans le questionnaire.

Les données dialectales de l’ALF récoltées par E. Edmont et éditées par J. Gilliéron ne permettent pas de documenter la situation dans les dialectes galloromans parlés vers la fin du XIXe s. Le questionnaire comprenait les mots « pot » (carte 1065) et « cruche » (carte 1526). Le sens exact du mot « pot » n’a pas été précisé dans l’enquête dialectale ; quant au mot « cruche », il est fortement polysémique, comme le révèlent les réponses des témoins (qui donnent des noms différents à l’objet selon qu’il soit en bois ou en terre, avec ou sans bec, avec une ou deux anses, etc.). Il aurait fallu que la question porte sur les dénominations du pot d’eau que l’on utilise à table pour que les données soient comparables.

Sur le plan diachronique, notre dernière carte laisse penser que certaines des aires aujourd’hui séparées ne l’ont pas toujours été. L’aire de cruche dans le département de la Seine-Maritime a dû être naguère connectée à celle du nord-ouest, comme l’aire de broc d’eau qui a du naguère être continue.

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Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux

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Aire de diffusion du francoprovençal (Wikipédia)

La langue des habitants des actuels départements de l’ancienne région Rhône-Alpes et de Suisse romande n’a pas toujours été le français. Pendant des siècles, les locuteurs de ces régions se sont exprimés en francoprovençal, ou plus précisément dans l’une de ses nombreuses variétés (le dauphinois, le genevois, le lyonnais, le savoyard, etc.). Pour de multiples raisons relevant à la fois de la politique linguistique des États (en France, « La langue de la République est le français ») et des changements intervenus dans la société (expansion industrielle et exode rural, arrivée des médias de masse, etc.), les parlers francoprovençaux ont connu un déclin constant, qui s’est accéléré au XXe s., au profit de l’usage du français comme langue unique de la République. Aujourd’hui, bien que ces parlers ne soient toujours pas tout à fait disparus (contrairement à ce que prédisait pour l’an 2000 un jeune géographe genevois en 1980), ils sont sérieusement menacés d’extinction.

Il n’existe aucune enquête sérieuse et récente permettant d’évaluer le nombre précis de locuteurs parlant encore le francoprovençal au XXIe s. D’après diverses estimations, on pense qu’un peu plus de 100.000 personnes étaient capables de s’exprimer dans cette langue à la fin du XXe s. [source]

Pourtant, si les parlers francoprovençaux ne sont aujourd’hui plus utilisés ou même compris par les jeunes générations de Rhônalpins ou de Romands, ils survivent d’une certaine manière dans le français que l’on parle dans ces régions, lui donnant sa teinte locale, et contribuant à son exotisme aux oreilles des étrangers venus se relaxer aux sports d’hiver.

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous nous sommes servi de deux types de source. Pour les données dialectales, nous avons puisé dans l’Atlas Linguistique de la France, qui consigne les résultats d’enquêtes de terrain réalisées par Edmond Edmont sous la direction du linguiste suisse Jules Gilliéron. Au total, chaque carte comporte près de 640 points. Pour les données sur le français régional, nous avons puisé dans les tables générées à la suite de sondages de la série Quel français régional parlez-vous?, sondages auxquels plusieurs milliers de participants ont pris part entre 2015 et aujourd’hui. En pratique, chaque carte a été réalisée à partir des données d’au moins 7.000 participants ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse.

Les cartes de ce billet, premier épisode d’une série d’articles sur les survivances du francoprovençal dans le français régional, permettent d’apprécier la vitalité et l’aire d’extension de mots relatifs au lexique de la faune.

Miron 🐈

Dans les dialectes galloromans, il existe des tas de mots différents pour désigner l’animal de compagnie que l’on appelle « chat domestique ». Une grande majorité de ces mots sont des aboutissants du latin CATTUS, qui a donné le français chat. Dans la région du Dauphiné (nord de l’Isère), mais aussi dans le sud de l’Ain, dans le département du Rhône au nord-ouest de la Haute-Savoie, les témoins interrogés par E. Edmont à la fin du XIXe s. ont donné des réponses que l’on peut regrouper sous l’étiquette miron (v. Figure 1, carte de gauche). On aurait pu penser qu’une aire si petite soit vouée à disparaître en même temps que les derniers locuteurs natifs des dialectes qu’on parlait dans cette région. Il n’en est pourtant rien, puisque comme le montre la carte à droite de la Figure 1, élaborée à partir des données de français régional enregistrées en 2016, le fait d’appeler un chat miron est une habitude qui perdure au XXIe s.:

Figure 1. Aire des aboutissants du latin CATTUS (en violet) et du type miron (en orange foncé) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot miron en français régional (à droite).

La superposition des deux cartes (Figure 3) permet de juger de la stabilité des frontières de l’aire, à près de plus de 100 ans d’intervalle:

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Figure 2. Superposition des aires de miron dans les dialectes galloromans et en français régional.

Si, sur le plan géographique, l’aire de la forme miron n’a guère évolué au fil des décennies – bien que l’on compare deux systèmes linguistique différents (= les parlers francoprovençaux et le français régional) –, sur le plan sémantique, quelques précisions s’imposent.

Le mot miron est un régionalisme emblématique du français de Lyon. Il figure en effet dans la plupart des recueils de régionalismes consacrés à cette région que nous avons pu consulter (v. aussi, sur le web, cet article du Wiktionnaire consacré au parler lyonnais ; cet article des Petits Frenchies ! ou encore ce site consacré aux spécificités du Dauphinois). Récemment, le mot a même inspiré une fête (« la fête du miron, chat vous dit?). Malgré cette forte vitalité, le mot demeure absent des dictionnaires de grande consultation (il n’est pas non plus dans le TLFi), comme dans le dictionnaire du Scrabble, au grand dam de cette internaute !

Dans les dialectes, miron (ou l’une de ses variantes, meronmirou, miraou, etc.) désignait le chat mâle (le « matou »), le mot mire étant utilisé pour désigner la femelle. Dans le français régional de la région de Lyon, le mot miron est surtout utilisé comme terme affectif ou expressif (il peut d’ailleurs désigner les humains). Quant à la forme mire, elle a presque disparu des usages en français contemporain. Des témoins nous ont signalé utiliser à la place la forme mironne (refaite selon les règles du français sur miron) pour désigner un chat femelle!

Cayon 🐖

L’aire dialectale du type cayon (au sens de « porc, cochon ») couvre l’étendue de six ou sept départements autour de Lyon en France; en Suisse, le mot est connu dans les cantons du Valais, de Fribourg, de Vaud et de Genève, comme on peut le voir sur la carte à gauche de la Figure 3 ci-dessous:

Figure 3. Aire du type cayon (en vert) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot cayon en français régional (à droite).

En français régional, le mot jouit d’une vitalité plus forte en Pays-de-Savoie qu’ailleurs (50% des participants ont indiqué employer ce mot – sous l’une de ses variantes phonético-graphiques: caïon, caion, câillon; voire cayou, caïou – pour désigner un cochon), alors qu’alentour, les pourcentages de vitalité sont plus bas (v. carte à droite ci-dessus). Si l’on fait fi des différences de pourcentage à l’intérieur de la zone, on peut voir avec la mise en rapport des deux cartes que les frontières de l’aire du français régional épousent plus ou moins celles de l’aire dialectale:

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Figure 4. Superposition des aires de cayon dans les dialectes galloromans et en français régional.

Naguère, le fait de posséder un cayon était considéré comme une providence pour les familles vivant dans les campagnes, notamment pour les familles propriétaires de fermes isolées en montagne. La mise à mort de l’animal, en général au début de l’hiver, s’accompagnait de diverses célébrations.

Par extension métaphorique, cayon désigne également un homme sale ou libertin. En Lorraine, (du) caillon signifie « (du) désordre » (range ta chambre, c’est un vrai caillon!).

Cette tradition populaire, qui existe depuis l’Antiquité et qui est répandue dans divers pays d’Europe, porte le nom de tue-cochon (ou, en Suisse romande, celui de boucherie). Aujourd’hui, il n’existe presque plus de fermiers élevant des porcs seulement pour leur propre consommation, mais la tradition de la fête demeure.

A Annecy, la fête du cayon réunit le deuxième samedi de novembre de l’année de nombreux visiteurs venus déguster les spécialités autour du cochon, et participer au concours du « cri du cochon ». En Suisse romande, on célèbre dans plusieurs cantons la Saint-Caïon.

Larmouise 🦎

Dans les dialectes galloromans, on avait coutume de distinguer, dans certaines régions tout du moins, le lézard « vert » du lézard « gris » (ou « lézard des murailles »).

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Deux lézards verts (un mâle et une femelle), accompagnés d’un lézard gris (Wikipédia)

Au sud-est du territoire, les locuteurs qui faisaient la part entre les deux espèces utilisaient un mot issu du latin LACRIMUSA pour désigner le lézard gris (v. TLFi). Dans les parlers francoprovençaux de la région de Lyon, les lois de l’évolution phonétiques ont fait que le mot LACRIMUSA a abouti à des formes différentes (lermouise, larmouise, lermuse, lermoise, etc.), qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui dans la bouche des francophones qui ne connaissent pas le patois au XXIe s.:

Figure 5. Aire du type larmouise (en marron) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot larmouise et variantes en français régional (à droite).

La superposition des aires montre une surprenante hétérogénéité d’un système à l’autre, bien que l’aire de vitalité du type lexical en français soit variable:

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Figure 6. Superposition des aires de larmouise dans les dialectes galloromans et en français régional.

Aujourd’hui, comme on peut le voir sur la carte de droite de la Figure 5, seulement 30% des répondants de notre enquête, au grand maximum, connaissent et emploient ce terme.

Dans les dialectes provençaux, LACRIMUSA a donné lieu à des formes de type legrimi, lagremuse, etc. Ces formes n’ont pas reçu assez de réponses pour qu’on puisse en donner une représentation sous forme de carte en français régional.

Beaucoup de gens ne font simplement pas la différence entre les deux types de reptiles, qu’ils appellent indifféremment « lézard ».

Darbon 🐀

Enfin, le mot darbon illustre un dernier cas de figure. Dans les dialectes galloromans, les aboutissant du latin TALPA (qui a donné le fr. taupe) étaient concurrencés, dans un large quart sud-est, par les aboutissants de *DARBO (qui a donné les formes darbon, darbou, derbon, drabon, etc., v. FEW). En français régional, on peut entendre encore des gens appeler darbon (ou derbon) une taupe, mais ces locuteurs sont plutôt isolés et peu nombreux (10%, au grand maximum, localisés à la frontière de la France et de la Suisse à la hauteur de Morzine en Haute-Savoie):

Figure 5. Aire du type darbon (en rouge) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot darbon et variantes en français régional (à droite).

En français régional, le mot darbon a fait les frais de la concurrence du français standard taupe, si bien qu’on observe, lors de la superposition des deux cartes, une forte réduction de l’aire d’un système à l’autre:

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Figure 8. Superposition des aires de darbon dans les dialectes galloromans et en français régional.

Plusieurs mots de la même famille que darbon ont été relevés dans les dictionnaires de français régional. Un terrain darbonné c’est un terrain plein de taupes; darbonner c’est labourer un terrain (à condition que ce soit une taupe qui fasse l’action), édrabouner c’est le fait d’écraser des taupinières; une darbonnière (ou un darbonier) c’est une taupinière (source: Dictionnaire des régionalismes de Rhône-Alpes).

Ce billet vous a plu?

Alors n’hésitez pas à participer à notre dernier sondage sur les mots et les expressions du français de nos régions! Votre participation est anonyme et gratuite. Il suffit juste d’être connecté à internet (depuis un téléphone, une tablette ou un ordinateur). Si vous avez grandi en Europe, cliquez ici ; si c’est au Canada, cliquez ici. En prenant part à l’un de nos sondages, vous nous aiderez ainsi à disposer de données précises, ce qui nous permettra de mettre au point nos prochaines cartes!

Plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz?

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La marque Aperol Spritz vient juste de lancer un sondage sur la prononciation du mot « Spritz » en français. Vous dites plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz ? En termes phonétiques, la question revient à savoir si vous prononcez le mot spritz avec une chuintante ([ʃ], que l’on transcrit |ch| en français), ou avec une sifflante ([s], son que l’on orthographie généralement avec |s| en français).

J’ai pu récupérer les données de leur site, et créer, à partir des réponses des internautes, la carte ci-dessous:

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Plutôt Aperol Spritz ou Aperol Schpritz? Source des données: àchacunsonapérol

Le sondage de la marque demande d’indiquer sa région (13 choix), et non son département ou sa ville d’origine, ce qui explique le manque de précision de la carte. En outre, il n’est pas possible de participer si l’on provient d’une région localisée en dehors de l’Hexagone.

Lire aussi >> Perrier tranche ou Perrier rondelle?

On peut voir que si partout domine la prononciation avec [s], dans la région Grand Est c’est la prononciation avec [ʃ] qui est clairement majoritaire.

Comment expliquer l’existence de deux prononciations différentes?

La prononciation avec [s] est attendue en français, la graphie |sp| se prononçant avec une sifflante (à témoin la prononciation des mots spéléologie, spécificité, spammer, steak, etc.). Il n’est pas étonnant toutefois que les Français qui parlent allemand, ou qui côtoient des germanophones (notamment en Alsace, en Lorraine et en Moselle) utilisent la prononciation avec chuintante lorsqu’ils commandent, à la terrasse d’un café ou ailleurs, un Aperol Spritz. Dans la langue de Goethe, à laquelle le mot Spritz a été emprunté, spritzen (« éclabousser ») se prononce avec une chuintante (des exemples peuvent être entendus sur Forvo).

Le saviez-vous? Le Spritz est originaire de Venise, mais ses origines seraient autrichiennes! À la fin du XVIIIe siècle, la ville de Venise est alors brièvement occupée par l’Autriche. Les soldats ayant trouvé les vins locaux trop forts, auraient demandé qu’on les « asperge » (qu’on les « spritze ») d’eau gazeuse. Après quelques décennies, la recette a changé (on arrose désormais avec du Prosecco de l’Apérol, qui consiste en une liqueur de plante, faiblement alcoolisée et légèrement amère), mais le nom est resté!

On ne dispose pas de données cartographiables pour les autres langues d’Europe où l’on consomme de l’Apérol Spritz; on sait toutefois que les deux variantes existent en italien (comme on peut l’entendre ici).

Bonus: spritzer en français

En français régional, le verbe all. spritzen a également été adapté. Dans la bouche des locuteurs de Metz et alentours, le verbe spritzer (prononcé ‘schpritzer’) est d’usage relativement courant, et signifie « éclabousser ».

Lire aussi >> Les régionalismes du Grand Est

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Vitalité et aire d’extension du verbe schpritzer au sens de « éclabousser » d’après les enquêtes Français de nos Régions (2e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

La carte ci-dessus, générée à partir des 11.000 réponses d’internautes originaires de France, de Belgique et de Suisse, montre bien qu’il s’agit d’un régionalisme connu en Moselle, en Lorraine et dans une moindre mesure en Alsace.

Quel français régional parlez-vous? Si les petites variations linguistiques de la vie de tous les jours vous passionnent autant qu’elles nous passionnent, n’hésitez pas à prendre part à notre dernier sondage sur les spécificités locales du français que l’on parle en Europe ou au Canada! Cliquez 👉 ici 👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭; cliquez 👉 👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱.

Variations sur les dénominations du kebab

Il y a quelques mois, une journaliste m’avait demandé si j’avais des données qui permettraient de rendre compte de la variation géographique des dénominations du sandwich à la viande grillée, que l’on appelle « kebab », « dürüm, « döner », « grec » ou encore « sh(a)warma ». Désolé, j’avais répondu par la négative, mais promis d’ajouter lors de la mise au point de la 7e édition de notre série d’enquêtes sur les spécificités locales du français de nos régions, la question suivante:

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source de l’image: Wikipédia

Les mots désignant le sandwich que l’on réalise avec la viande que l’on voit sur la photo
varient d’un bout à l’autre du territoire. Comment appelez-vous ce sandwich ?

– un döner
– un dürüm
– un grec
– un gyros
– un kebab
– un kebap
– un shawarma (shwarma, shawerma ou shoarma)
– autre (précisez):

Six mois plus tard, plus de 8.000 internautes francophones (8.229 pour être exact) avaient répondu au sondage. L’enquête clôturée, il a été possible d’analyser et de cartographier les résultats. Je les présente dans ce billet (PS: les formes kebap, shawarma et variantes et gyros n’ont pas fait l’objet d’un grand nombre de votes, et n’ont donc pas donné lieu à des cartes).

Quel français régional parlez-vous? 8e édition! Vous êtres francophones, connectés à Internet? Vous pouvez vous aussi participer à l’une de nos enquêtes et nous aider à mieux comprendre comment le français varie d’un bout à l’autre des territoires où il est parlé. Comment appelez-vous le bout d’une baguette de pain? Que dites-vous à quelqu’un quand il éternue? En été vous vous rafraîchissez plutôt avec un granité ou un granita?  Comment prononcez vous les mots jadis, juillet, août, épais, Catherine? Dites-le-nous en répondant à quelques questions de ce sondage en ligne (anonyme et accessible depuis n’importe quel support connecté); si vous êtes originaires d’Amérique du Nord, cliquez ici!

Méthode de cartographie

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous avons utilisé différentes librairies du gratuiciel R, notamment les librairies kknn, raster et ggplot2 et téléchargé les fonds de carte du site GADM. Sur la base des codes postaux des localités où les participants ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons d’abord calculé pour chaque réponse les pourcentages d’utilisateurs de chaque arrondissement de France et de Belgique, ou de district en Suisse. Nous avons ensuite utilisé différentes méthodes d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire, comme on peut le voir ci-dessous:

Fig. 1: Vitalité et aire d’extension du mot döner d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition), avant (à gauche) et après (à droite) interpolation. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Kebab

Notre première carte rend compte de la vitalité et l’aire d’extension de la variante kebab. À la lecture de cette carte, on comprend que partout en France et en Suisse romande, cette variante est connue et employée avec des pourcentages relativement élevés. Il n’y a guère qu’en Belgique où la forme n’est pas en usage (47% en moyenne, le maximum étant atteint pour l’arrondissement de Mouscron, 91%):

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Fig. 2: Vitalité et aire d’extension du mot kebab d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Dürüm

Si le mot kebab n’est pas (ou presque) employé en Belgique, c’est parce que les Wallons appellent dürüm le sandwich réalisé sur la base de la viande grillée, telle qu’on peut la voir sur l’image qui illustre l’en-tête de ce billet:

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Fig. 3: Vitalité et aire d’extension du mot dürüm d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Döner

La réponse döner montre qu’en Alsace (et un peu en Moselle), le mot kebab n’est pas la seule appellation existante. La forme kebab y est en effet employée en alternance avec la forme döner, une ellipse du syntagme döner kebab:

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Fig. 4: Vitalité et aire d’extension du mot döner d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Grec

Enfin, l’examen de la réponse grec permet de faire apparaître une aire dont le centre est Paris, mais qui s’étend plus ou moins fortement du nord-ouest au sud-ouest de l’Hexagone:

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Fig. 5: Vitalité et aire d’extension du mot grec (au sens de sandwich à la viande grillée) d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

 

De façon surprenante, les données révèlent un intéressant effet d’âge. Le montage ci-dessous, réalisé avec Juxtapose, permet d’apprécier les différences entre les réponses des participants les plus jeunes (moins de 25 ans, à gauche, N=3.627), et les réponses des participants plus âgés (50 ans et plus, à droite, N=1.243).

Fig. 6: Vitalité et aire d’extension du mot grec (au sens de sandwich à la viande grillée) d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition), en fonction des réponses des participants de moins de 25 ans (à gauche) et des participants de plus de 50 ans (à droite). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage est élevé.

Chez les moins de 25 ans, la réponse grec est beaucoup plus répandue sur le territoire, alors que chez les plus de 50 ans elle ne s’entend guère en dehors de Paris. On peut donc faire l’hypothèse que l’utilisation du mot grec pour désigner un sandwich à la viande grillée est une innovation récente, née à Paris.

Carte de synthèse

La carte ci-dessous permet d’avoir une idée de l’aire d’extension relative de chacune des variantes en circulation à l’heure actuelle en français pour désigner le sandwich réalisé à partir de viande grillée à la broche. En pratique, pour la France, où partout domine la forme kebab, on a décidé de retenir en plus les variantes grec et döner pour les arrondissements où les pourcentages obtenus pour ces réponses étaient supérieurs à 20%. On a appliqué ensuite une méthode d’interpolation pour obtenir une surface lissée du territoire, similaire dans le principe à celle qui a été appliquée pour les cartes précédentes.

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Fig. 7: Les principales dénominations du sandwich à la viande grillée d’après les enquêtes Français de nos Régions (7e édition) en français. Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, entre la France et la Suisse d’autre part. 

Un peu d’histoire et d’étymologie

Avant de terminer ce billet, il nous reste à mentionner d’où viennent les différentes dénominations en présence, et faire des hypothèses qui permettraient d’expliquer leur aire d’extension. Le mot kebab est un emprunt à l’arabe  کبابkabāb, qui signifie littéralement « viande grillée, grillade », et qui désigne dans les pays orientaux différents plats réalisés à partir de cette viande. En français, le mot kebab renvoie non seulement à la viande, mais aussi au sandwich et au restaurant où on le sert.

Quant au terme döner, c’est un raccourci de donner kebab, tournure turque que l’on peut traduire par « grillade tournante ». Il est à noter que le mot est particulièrement répandu en Allemagne, où la majorité des vendeurs de kebabs sont d’origine turque (l’inventeur serait d’ailleurs un immigré turc installé à Berlin!). Rien de surprenant qu’il soit utilisé dans les départements français adossés à l’Allemagne!

kebab
Döner berlinois (source)

Le mot dürüm est également un mot d’origine turque (il signifie « enroulade »), et désigne une préparation enroulée dans une galette turque. C’est donc une différence non pas linguistique qui oppose les Belges et les Français, mais une différence d’objet. En Belgique, le sandwich est préférentiellement réalisée à partir d’une galette, et non de pain.

3.Food
Dürüm bruxellois (source)

Enfin, en ce qui concerne l’utilisation de la variante grec (ou sandwich grec), il s’agirait selon Wikipédia d’une innovation parisienne, assez récente, ce qui est confirmé par nos données:

En région parisienne, le kebab est souvent appelé familièrement sandwich grec, voire grec. Cette appellation erronée — et pratiquement inconnue dans les autres régions de France — trouve son origine dans l’apparition, dans les années 1980, de vendeurs grecs de gyros (spécialité grecque très proche du kebab mais à base de pain pita), dans le 5e arrondissement de Paris (quartier latin, rue de la Huchette, rue Mouffetard), qui furent les premiers à commercialiser ce type de sandwichs à destination de la population à la fois étudiante et touristique propre à cet arrondissement. Par la suite, lorsque les kebabs germano-turcs proprement dit firent leur apparition dans toute la région parisienne dans les années 1990, majoritairement tenus par des Maghrébins, le terme grec subsista dans le langage courant, y compris parmi les restaurateurs eux-mêmes, qui n’hésitent pas à mentionner grec sur leurs menus.

Finalement, peu importe le nom que l’on donne à ce sandwich, l’important c’est qu’il soit bon!

Survivances des parlers provençaux en français, épisode 1: le mot escoube/escubo

Avec ce billet, on initie une nouvelle série de publications courtes, centrées sur un mot (ou plutôt sur un type lexical) qui connaissait en galloroman (c.-à.-d. dans les dialectes romans de France, de Belgique et de Suisse, que parlaient quotidiennement certains de nos arrières-grands-parents, voire nos grands-parents et encore quelques-uns d’entre nous) une certaine aire d’extension, et qui a fait l’objet d’un emprunt de la part du français dans l’aire d’extension concernée. Ce billet est consacré au mot de français régional escoube, galloroman escoba, qui désigne ce qu’on appelle plus communément en français standard un « balai ».

Note sur la réalisation des cartes – Pour réaliser les cartes de ce billet, nous nous sommes servi de deux types de source. En ce qui concerne les données dialectales, nous avons puisé dans l’Atlas Linguistique de la France. En ce qui concerne les données sur le français régional, nous avons utilisé les tables générées à la suite d’un sondage linguistique auquel plus de 8.000 francophones ayant déclaré avoir passé leur jeunesse en France, en Suisse ou en Belgique ont pris part.

En français, le mot escoube est absent des dictionnaires de grande consultation: aucune trace dans le Robert ou le Larousse, ni même dans le TLFi ou le Wiktionnaire. On en trouve toutefois des traces dans quelques recueils de régionalismes, qui concernent surtout le français de la région de Marseille, v. notamment Ph. Blanchet (Le parler de Marseille et de Provence), M. Gasquet-Cyrus (Le marseillais pour les nuls) ou R. Bouvier (Le parler marseillais). La citation ci-dessous est tirée de l’ouvrage de ce dernier (p.72):

francisation du provençal escoubo, le balai: « Té, vai, passe-moi l’escoube, que je suis fatiguée ». Quand en français on lance un vigoureux : « Allez du balai! », le Marseillais dit bien : « de l’escoube, et va t’escoundre* [*te cacher] »

D’après les dictionnaires spécialisés (v. notamment le Dictionnaire des régionalismes de France de P. Rézeau ou le Dictionnaire du marseillais de l’Académie de Marseille), le mot est utilisé en français depuis au moins le 17e s., dans la Drôme, les Hautes-Alpes, la Provence, le Gard et l’Ardèche.

Le terme escoube est sporadiquement attesté en français du 15e au 17e s., mais toujours marqué diatopiquement comme un trait du sud […]. Il s’agit d’un emprunt au provençal […]. La rareté des attestions écrites donne à penser que le mot est de nos jours diaphasiquement marqué et qu’il appartient au registre familier. [Dictionnaire des régionalismes de France, p. 414]

Les résultats de notre enquête confirment en partie tout du moins, les remarques sur l’aire d’emploi du mot escoube en français. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, escoube est bien connu dans le sud-est, mais il est également sporadiquement attesté dans l’extrême sud-ouest de la France:

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Figure 1. Vitalité et aire d’emploi du mot escoube en français, d’après les enquêtes Français de nos Régions. Les traits épais délimitent la Belgique et la Suisse de la France. Les nombres désignent les pourcentages supérieurs à zéro obtenus pour chaque arrondissement de France.

Quant à sa vitalité, force est de constater qu’elle est relativement faible. C’est dans les arrondissements du Vigan (dans le Gard) et de Marseille (Bouches-du-Rhône) que les pourcentages les plus hauts sont atteints (60% et 53% des répondants, respectivement, ont déclaré connaître et utiliser le mot escoube pour désigner un balai). Ailleurs les pourcentages ne dépassent jamais les 30% (noter quand même des scores atteignant 24% dans les Alpes-de-Haute-Provence ou les Hautes-Alpes).

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Figure 2. Probabilité d’utilisation du mot escoube en français (en ordonnées, de 0=non à 1=oui), en fonction de l’âge des participants (en abscisses).

Par ailleurs, les données montrent également que le mot escoube est un mot vieillissant. Une analyse de régression effectuée sur l’ensemble des participants établis dans l’un des 11 départements où escoube est attesté (N=658), avec la réponse oui/non (=je déclare [ne pas] utiliser escoube) comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur, révèle un effet significatif de l’âge. Plus le locuteur est âgé, plus la probabilité qu’il connaisse et emploie le mot escoube est grande, et inversement.

Dans les dialectes galloromans, les correspondants du français régional escoube étaient répandus sur une aire relativement similaire à celle que l’on retrouve actuellement en français régional (v. les triangles bleus sur la Figure 3), bien que plus compacte à l’est et plus étendue à l’ouest.

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Les dénominations du « balai » dans les dialectes galloromans du début du 20e s., d’après l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente une localité enquêtée.

Noter l’existence, dans le domaine francoprovençal, de formes de la même famille. Dans le canton du Valais en Suisse et dans la région du Jura sur la frontière franco-suisse principalement, on trouve le type écouve (où l’on voit que es- est passé à é-, v. nos carrés bleus sur la carte) ; dans les départements de l’Isère, du Rhône et alentours, une forme sans e(s)- a pu être suffixée à certains endroits (on trouve les formes couve ou couvillon, voir nos cercles bleus).

En français moderne, le mot écouvillon, qui désigne une brosse dont on se sert pour nettoyer les biberons ou les bouteilles, voire une sorte de balai pour nettoyer les fours, est de la même famille.

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Différents modèles d’écouvillon (source: Wikipédia)

L’existence de ces formes francoprovençales, de même que l’existence de points isolés dans le centre de la France (en Corrèze, dans le Cantal et dans la Creuse), laissent penser que naguère, l’aire des mots de la même famille que escoube (qui dérivent tous d’un nom créé sur le latin SCOPARE) pour désigner un balai était beaucoup plus étendue. La concurrence des formes appartenant aux parlers voisins (à l’est, les types de la famille rameau ; au sud, les formes que l’on retrouve en castillan et sur le flanc nord, le français balai) semble leur avoir été fatale.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages mise en place en juin 2015. Le principe est assez simple: les internautes qui parlent français répondent à quelques questions illustrées concernant leur usage de mots ou d’expressions potentiellement régionales, en cliquant sur ce lien (procédure anonyme, gratuite, et réalisable depuis son ordinateur, son smartphone ou sa tablette – c’est assez marrant à faire, et ça prend une dizaine de minutes), et on se sert des réponses collectées pour réaliser des cartes donnant à voir la vitalité et l’aire d’extension de certains particularismes locaux du français (la carte de la chocolatine et autres gourmandises est ici, celle de crayons est par-là, pour savoir comment on prononce rose ou piquet dans tel ou tel coin de l’Hexagone, c’est par ici). Dans notre dernier sondage (le 8e de la série principale), on a étendu notre curiosité à des questions plus ethnologiques, comme celles concernant le jeu qui se joue avec les mains et qui oppose plusieurs joueurs (chifoumi, pierre/papier/ciseaux, feuille/marteau/ciseaux, etc.), la Saint-Nicolas, la joue que l’on tend en premier quand on fait la bise, etc. N’hésitez pas à participer!

Cinq objets qui n’ont pas le même nom en France, en Belgique et en Suisse

 

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Source de l’illustration: L’Humanosphère

A priori, d’un bout à l’autre de l’Europe, tous les locuteurs du français se comprennent sans trop de mal, car ils parlent la même langue. « Sans trop de mal » – sous-entendu « pas toujours parfaitement » – car, comme quiconque en a déjà fait l’expérience, en écoutant la radio ou en regardant la télévision, en voyageant hors de se région d’origine ou en discutant avec une personne établie dans un coin différent du sien, la langue française n’a ni les mêmes teintes ni les mêmes sonorités d’un bout à l’autre du territoire. Tout le monde ne prononce pas les mêmes mots de la même façon, et certaines dénominations, entre autres des expressions de la vie de tous les jours, sont seulement connues à l’intérieur de régions dont la taille est fort variable (le Nord-Pas-de-Calais, le grand Est, le grand Ouestle Midi de la France, etc.). Les linguistes appellent régionalismes ces éléments de la langue qui ne sont utilisés que sur des portions limitées de la francophonie.

Quel français régional parlez-vous? Les cartes de ce billet ont été générées à partir des résultats d’enquêtes auxquelles ont participé plusieurs milliers de locuteurs francophones (entre 7.000 et 12.000) ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, selon les cartes). Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Cliquez 👉ici👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭;  cliquez 👉👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓!

41uS-6Q9FhL._SX238_BO1,204,203,200_Sur le plan géographique, il n’est pas rare que les frontières de l’aire d’un régionalisme donné s’aligne, plus ou moins parfaitement, sur les frontières d’une entité politique ou culturelle ancienne, à l’instar des provinces et autres duchés qui composaient le royaume de France jusqu’à la fin du XVIIIe s. Ainsi parle-t-on de sabausismes quand on renvoie aux spécificités linguistiques du français que l’on parle en Pays-de-Savoie, de gasconismes quand il s’agit des spécificités du français du sud-ouest de la France, de provencalismes pour rendre compte des particularismes de la Provence, de lyonnaisismes pour la région de Lyon (v. illustration ci-contre), de normandismes et de bretonnismes pour les régions du Nord-Ouest de l’Hexagone, etc. 

Dans ce billet, on s’intéressera à des régionalismes dont l’aire d’extension épouse celles de frontières politiques actuelles, frontières qui séparent la France de la Belgique d’une part, la France de la Suisse d’autre part.

Le saviez-vous? Il est d’usage de nommer les particularités locales du français de Suisse des helvétismes, celles du français de Belgique des belgicismes. Le terme plus général de statalisme a été également proposé (J. Pohl) en vue d’englober dans une même catégorie les régionalismes qui ne sont connus qu’à l’intérieur d’un seul et même pays.

On se concentrera sur cinq objets dont le nom change selon que l’on se situe en France, en Suisse ou en Belgique.

Chauffe-eau ou boiler?

Comment appelez-vous l’équipement qui sert à obtenir de l’eau chaude dans les maisons? Dans notre sondage, la photo dans le coin gauche de la Figure 1 ci-dessous accompagnait cette question, et le tout était suivi de cinq choix de réponses: un chauffe-eau, un ballon, un cumulus, un boiler (prononcé [boy-leur]), un boiler (prononcé [bwa-lère]). Sur la base du dépouillement des résultats, nous avons pu mettre au point la carte ci-dessous, où l’on voit qu’en France, les variantes ballon, chauffe-eau et cumulus sont arrivées très largement en tête des suffrages (signalons qu’aucune de ces trois variantes ne se distribue régionalement à l’intérieur du territoire).

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Figure 1. Les dénominations du « chauffe-eau », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

En Belgique et en Suisse, c’est la variante boiler qui a été sollicitée majoritairement par les internautes. La façon dont les locuteurs prononcent ce mot varie toutefois d’un pays à l’autre. En Suisse, la prononciation du mot reproduit plus ou moins fidèlement celle de l’anglais: [boy_leur]. D’après André Thibault, auteur du Dictionnaire suisse romand, le mot aurait été emprunté à l’anglais par les germanophones de Suisse, pour désigner d’abord une chaudière à vapeur, puis un réservoir d’eau chaude. C’est par l’intermédiaire de l’allemand qu’il serait ensuite passé en français (il s’agit donc d’un de ces mots que les linguistes appellent un germanisme).

>> LIRE AUSSI – « Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes »

En Belgique, c’est la prononciation [bwa_lère], basée sur la graphie et non sur la prononciation de l’anglais boiler, que l’on retrouve.

Enfin, les résultats de notre sondage indiquent également que la forme boiler (prononcée [boy_leur]) est utilisée par quelques frontaliers du côté de la Suisse (en Haute-Savoie notamment), mais également en Alsace, où elle a d’abord été empruntée à l’anglais par les dialectes germaniques locaux, avant de passer en français régional par l’intermédiaire de ces derniers (v. Dictionnaire des régionalismes du français en Alsace).

Clignotant, clignoteur ou signofile?

Notre seconde carte permet de rendre compte de la géographie des dénominations du dispositif lumineux produisant un clignotement, dont on se sert pour signaler un changement de direction lorsque l’on conduit un véhicule. En France, la variante clignotant est de loin la plus répandue. En Belgique, la forme clignoteur arrive en tête des sondages, tout comme dans les cantons de la partie septentrionale de la Romandie (Jura, Jura bernois et Neuchâtel). Dans le reste de la Suisse romande, les internautes ont surtout produit la réponse signofile.

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Figure 2. Les dénominations du « clignotant », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

D’après le TLFi, il semblerait que la forme clignoteur fût naguère utilisée en France:

On rencontre dans la documentation le synonyme clignoteur, subst. masc. Tout véhicule automobile doit être pourvu d’indicateurs de changement de direction. Actionnés depuis le tableau de bord, ils comprennent deux grandes famillesles flèches et les clignoteurs (Ch. ChapelainCours mod. de techn. automob., 1956, p. 314).

Puisqu’elle n’est aujourd’hui pas ou peu utilisée en France, on peut faire l’hypothèse qu’elle n’a jamais vraiment réussi à s’imposer dans les usages des locuteurs de l’Hexagone, alors qu’en Belgique et dans les cantons de l’Arc jurassien, c’est l’inverse qui s’est produit: la forme clignoteur a été préférée à la forme clignotant.

Contrairement à ce qu’affirme le Wiktionnaire (page consultée le 01.09.2018), le terme clignoteur n’est pas utilisé au Québec ou dans les autres provinces francophones du Canada. Dans cette région de la francophonie, on parle de clignotant (comme en France), voire de flasher (dans un registre plus familier).

Quant à la variante signofile (que l’on trouve aussi orthographiée signofil, signophile voire encore signeaufile), elle est attestée depuis 1938 en Suisse. D’après le Dictionnaire suisse romand, il s’agit probablement à l’origine d’un nom de marque, passé dans le langage courant par antonomase.

Portable, Natel ou GSM?

On avait consacré, il y a quelques temps déjà, un billet complet aux dénominations du « téléphone mobile » dans la francophonie d’Europe, mais aussi au Canada et dans les Antilles. En ce qui concerne l’Europe, on peut voir sur la carte ci-dessous qu’il n’existe pas de mot spécifique pour désigner cet objet en France: on parle de son téléphone portable, de son portable, voire tout simplement de son téléphone ou de son tél’.

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Figure 3. Les dénominations du « téléphone mobile », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

En Belgique, c’est l’acronyme GSM (écrit sans points intermédiaires), de l’anglais Global System for Mobile Communications (« système mondial de communications mobiles ») qui a cours. Certaines personnes utilisent même la forme apocopée « G »: tu me prêtes ton G? (v. Dictionnaire des belgicismes).

En Suisse, c’est le mot-valise Natel, formé à partir de la contraction de deux mots allemands, « Nationales » et « Autotelefon », qui est en circulation.

A l’origine, un Natel désignait un téléphone de voiture. Le terme est aujourd’hui la propriété de la marque Swisscom, qui est la seule entreprise autorisée à utiliser le terme à des fins commerciales.

Si vous voulez savoir en quoi le « Natel » est différent du « portable » français, n’hésitez pas à lire cet article de Kantu, une bloggeuse romande qui a bourlingué aux quatre coins de la francophonie, c’est très drôle !

Au final, on peut dire que les Belges et le Suisses sont plus précis que les Français, car ils ont des mots spécifiques pour désigner ce petit instrument. Quand on y pense bien, l’usage des termes Natel et GSM empêche en effet tout conflit synonymique avec deux autres objets de la vie quotidienne, à savoir le téléphone (fixe) et l’ordinateur (portable).

Pochette, farde ou fourre?

En cette période de rentrée scolaire, la question est de circonstance: « Comment appelez-vous l’étui de carton ou de plastique dans lequel vous allez classer et ranger vos documents? » Et bien comme vous vous en doutez, la réponse à cette question dépend du pays dans lequel vous habitez. En France, c’est dans une pochette (ou une chemise), que vous glisserez vos feuilles de papier. En Belgique, le même objet prend le doux nom de farde, comme l’expliquait tout récemment ce twittos à ses followers:

En Suisse, c’est le mot fourre qui est le plus répandu:

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Figure 4. Les dénominations de la « pochette », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Le Dictionnaire des belgicismes signale que le mot farde est une survivance de l’ancien français (une variante du mot harde, qui désignait des vêtements, mot encore en usage en ce sens en français acadien). Quant au mot fourre (de la même famille que le verbe fourrer ou que les substantifs fourreau ou fourrage), il est utilisé pour désigner différents étuis en Suisse (une fourre de duvet, une fourre à skis, une fourre à carabine, v. Dictionnaire suisse romand).

Serviette, essuie ou linge?

On a gardé le meilleur pour la fin. Français ayant habité en Suisse romande une dizaine d’années, presque autant en Belgique, j’ai longtemps eu du mal avec l’emploi des mots linge (en Suisse) et essuie (en Belgique) pour désigner ce qu’on appelle en France une serviette (ou un drap de bain).

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Figure 5. Les dénominations de la « serviette », d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits épais délimitent les frontières entre les pays, les traits plus fins les limites de département en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse.

Ne demandez pas à un Belge s’il peut essuyer la vaisselle avec un torchon, il vous regardera avec des grands yeux en vous disant sans doute que c’est dégoûtant (torchon désigne en Belgique une serpillière), il vous dira qu’il est préférable d’utiliser pour ce faire un essuie (de cuisine, ou de vaisselle).

>> LIRE AUSSI – « Serpillière, panosse, wassingue, pate, cinse, etc. »

Le mot essuie désigne en effet en Belgique une pièce de tissu dont on se sert pour « essuyer »: sa propre personne après la toilette ou la baignade (on parle alors d’essuie de bain), des couverts mouillés (on parle alors d’essuie de cuisine).

En Suisse, on n’utilise guère le mot serviette pour désigner une pièce de tissu en éponge, mais le mot linge: il est ainsi normal, de ce côté-là de la frontière, de se sécher ou de s’essuyer avec UN linge propre, ou de ne pas oublier d’apporter SON linge au lac ou à la piscine. Chose impossible en France, où le substantif désigne uniquement un référent massif, non-comptable (on lave, on achète ou on étend DU linge, mais pas UN linge).

Le bilinguisme des périphéries

En Belgique et en Suisse, tous les locuteurs du français connaissent (et souvent emploient), outre leurs propres variantes, les variantes en circulation en France. De fait, ils sont assez bien armés pour s’adapter à leurs interlocuteurs quand ils se rendent dans l’Hexagone. A l’inverse, ce n’est presque jamais le cas des Français, ce qui étonne notre twittos cité plus haut:

Les Français, car ils vivent dans le pays où l’on parle le français de « référence » sur le plan international, et certainement aussi parce qu’ils représentent une masse démographique déterminante au sein de la francophonie, ne se soucient guère des variantes en usage dans les autres pays ou DOM (on rencontre le même phénomène au Canada ou dans les Antilles, qui sont perçues comme des entités « exotiques » aux yeux des Français de métropole).

>> Lire aussi « Quelques beaux vieux mots du français au Canada »

Espérons qu’avec ce billet, on aura pu contribuer à une meilleure connaissance du français que l’on parle dans les régions périphériques de la francophonie d’Europe!

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