Tartiflette – un exemple de régionalisme faussement ‘authentique’

Cette spécialité à base de pommes de terre et de reblochon, qui réchauffe les âmes en hiver, est emblématique des Alpes françaises, et plus spécialement du massif des Aravis en Pays de Savoie, où est produit le reblochon.

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Mais saviez-vous que ce mot, malgré sa consonance provinciale, n’avait rien de traditionnel? On fait le point dans ce nouveau billet.

L’histoire (des dénominations) de la patate

Sur le plan historique, la consommation de la pomme de terre en Europe est relativement récente. Elle remonte au XVIe s., période à laquelle les marins, à la suite de Christophe Colomb, reviennent en Espagne les bras chargés de pommes de terre. Le tubercule prend alors le nom de patata (résultat d’un croisement entre papa, du quechua, et batata, du taíno, qui désignait alors la patate douce).

De là, il s’exporte en Italie, où il reçoit un nom similaire à celui de la truffe (tartufflo), par analogie avec le fait qu’il pousse dans la terre et qu’il a ce même aspect boursouflé. De l’Italie, la pomme de terre voyage en Suisse, puis en Allemagne, où le mot s’adapte phonétiquement pour devenir Kartoffel.

Le saviez-vous? En France, la culture de la pomme de terre reste assez peu répandue en dehors de l’Alsace, de la Lorraine, de la Savoie et du Midi jusqu’au XVIIIe s., période époque à laquelle un certain Antoine Augustin Parmentier (à qui l’on doit le nom d’un célèbre gratin) promeut sa culture dans la partie septentrionale de la France, où sa consommation par l’homme était jusqu’alors considérée comme impropre.

Les dialectes galloromans, encore parlés de façon relativement courante à la fin du XIXe s., gardent les traces de cette implantation en plusieurs phases de la pomme de terre.

L’Atlas Linguistique de la France est un ouvrage unique et précurseur dans le domaine de la dialectologie. Publié entre 1902 et 1910, d’abord sous forme de fascicules, puis sous la forme de volumes (13 au total), il comprend plus de 2000 cartes, générées à la suite du dépouillement d’autant de questions. Ces données ont été récoltées par E. Edmont, à la suite d’interviews qu’il a réalisées avec des témoins rencontrés au fil de son périple aux quatre coins de la France et de ses « satellites linguistiques » (Wallonie, Suisse romande, îles Anglo-Normandes et vallées transalpines), périple qui a duré quatre ans (entre 1897 et 1901). L’ensemble des cartes numérisées peut être consulté sur ce site.

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, les équivalents de la patata espagnole se sont implantés tout le long de la côte ouest de l’Hexagone, alors que dans le grand centre-est, ce sont des formes de la famille étymologique italienne tartufflo (truffe, tartufe, trifle, tartifle, etc.) qui se sont installées dans les parlers locaux.

Figure 1. Dénominations de la pomme de terre dans les dialectes galloromans, circa 1895, d’après l’Atlas Linguistique de la France (carte n°1057). Chacun des points représente une localité enquêtée, et les formes sont des types lexicaux.

Entre ces deux grandes aires et dans la partie septentrionale de la France, on trouve des formes qui sont à rattacher à l’allemand dialectal Erdapfel (avec erd = « terre » et apfel = « pomme »), toutes adaptées avec les continuateurs du latin pomum et terra (TLFi, FEW 9, 155), soit pomme de terre – notons toutefois que dans les Vosges, le p- initial du latin pomum est passé à k- (v. Haillant, 1886: 446), ce qui explique les formes kmotierre, kmo de terre. Quant aux formes qu’on a classées sous le type crompîre, elles sont à mettre à relation avec un emprunt non adapté à l’allemand Grundbirne (grund = « sol » et birne = « poire », v. Haust 1974: 174). Dans la même famille, soulignons l’existence des types poire de terre (Fribourg en Suisse) et les dérivés pomette et poirette. Enfin, c’est également de l’allemand que proviennent les types cartoffel relevés çà et là dans l’est.

De la tartifle

Quand les Savoyards se sont mis à parler français, ils n’ont pas tous adopté le terme du français standard (pomme de terre, ou patate, plus familier). Certains ont francisé la forme patoise qui était en usage dans leurs vallées, tartifla, et c’est ainsi que le mot tartifle s’est retrouvé utilisé dans les conversations qui se tenaient dans la langue de la République.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir d’enquêtes. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Les résultats de la seconde édition de la série d’enquête Français de nos Régions (datant de 2015 et 2016, et à laquelle plus de 12.000 francophones d’Europe ont pris part) ont permis de générer la carte ci-dessous, qui montre qu’au XXIe s., le terme survit dans les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie, mais aussi, bien que plus sporadiquement, en Ardèche.

Figure 2. Vitalité et aire d’extension de tartifle au sens de « pomme de terre » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-2, 2015/2016). Echelle: 0 à 100%.

Rien d’étonnant, étant donné que ces aires coïncident avec celles où ce type lexical était attesté dans les dialectes substratiques (v. figure 1 ci-dessus).

In tartiflette we trust

Comme c’est le cas de nombreux autres mots d’origine dialectale passés en français lors de la disparition des derniers locuteurs natifs du parler savoyard (on en parlait dans cet article), le mot tartifle aurait dû disparaître des radars.

Mais pour des raisons commerciales, le mot a connu à la fin des années 80 un destin différent, par l’entremise du néologisme tartiflette, créé de toute pièce par les restaurateurs en vue de donner un coup de jeune à une recette traditionnelle typique du pays du Massif des Bornes, où est produit le reblochon : la pèlâ.

Contrairement à ce que l’on peut lire ici, le mot pèlâ ne désigne pas un mélange dans le parler savoyard, mais une poêle (le français poêle comme le francoprovençal pèlà continuent le latin patella). C’est en effet dans ce genre d’ustensile en fonte et à long manche que l’on cuisait l’ancêtre de la tartiflette.

Une hypothèse voudrait que ce soit le Syndicat Interprofessionnel du Reblochon qui ait été à l’origine de cette innovation linguistique, ce que contestait la directrice de ce syndicat en 2004, laquelle attribuait la paternité de ce néologisme à un restaurateur de La Clusaz (prononcé La Cluz’).

Ce qui est sûr, c’est que cette création est relativement récente à l’échelle de l’histoire du français. Elle remonte au plus tôt à la fin des années 80. Les premières attestations du mot tartiflette que nous avons trouvées datent toutes de l’année 1990:

On vous sert encore dans ces montagnes [savoyardes] le matafan ou les tartiflettes, deux spécialités à base de pomme de terre [L’Evénement du jeudi, 5 juillet 1990, 129 < DRF]

Le fils de la maison, celui qui joue de la guitare sur la [sic; le] tranche caillé, évoquera ce moment important de la vie familiale: le repas de « tartiflette ». C’est une poêlée de pommes de terre sautées avec quelques petits lardons, ou des oignons hachés ou bien encore une poignée de chanterelles [Cuisine et vins de France, 1990 : 42]

En 1992, Albertville accueille les Jeux Olympiques d’hiver, et le monde entier découvre la tartiflette. Neuf ans plus tard, en 2011, Guillaume Lahure, fondateur du site www.skipass.com, utilise le slogan In tartiflette we trust sur des autocollants, des t-shirts et autres « goodies » que s’arrachent les locaux et les monchûs venus se divertir aux sports d’hiver.

À partir de là, la spécialité à base de pommes de terre et de reblochon se dérégionalise à vitesse grand V. Preuve de ce succès : le mot apparaît plusieurs dizaines de milliers de fois dans la presse francophone depuis le début des années 2000, comme le montre ce graphique :

Figure 3. nombre d’occurrences du mot tartiflette dans la presse francophone depuis 1970, d’après EuroPresse (N=57.410).

Aujourd’hui, la tartiflette se décline sur tous les supports: tartines, pizzas, tartelettes, et sa renommée s’étend bien au-delà des Pays de Savoie.

On trouve même des recettes de tartiflette rédigées dans de nombreuses langues (anglais, allemand, chinois, russe, etc.). Attention: on ne garantit pas l’authenticité des recettes!

Devant le succès de cette spécialité alpine, certains restaurateurs ont même créé sur ce modèle morphologique (avec ajout d’un suffixe -iflette) la croziflette (dérivé sur le français régional crozet, mot désignant une sorte de petite pâte alimentaire savoyarde, aplatie au rouleau et coupée en carrés).

croziflette

Depuis quelques années, on peut ainsi déguster des morbiflettes (remplacez le reblochon par du Morbier), des ch’tiflettes (remplacez le reblochon par du maroilles), voire encore des camembertiflettes (remplacez le reblochon par du camembert). Où s’arrêtera-t-on?

Comme on dit chez nous

Ce billet consiste en une version remaniée d’une notice parue dans Comme on dit chez nous. Le grand livre du français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies depuis le 15 octobre 2020, sinon ici ou !

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

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