Survivances des parlers francoprovençaux, épisode 3: les mots pour dire la #Savoie

Ce troisième épisode est consacré à des expressions utilisées en français dont l’origine est à chercher dans les parlers francoprovençaux (c.-à-d. dans les dialectes galloromans que parlaient couramment nos (arrières)-grand-parents). Après avoir parlé des animaux puis des spécificités du Valais romand, on a choisi de mettre cette fois-ci en lumière quelques sabaudismes, c’est-à-dire des régionalismes propres aux Pays-de-Savoie.

Le substantif sabaudisme a été proposé pour la première fois en 1932, dans un texte posthume de Joseph Désormaux (« Le français régional de Savoie. Les sabaudismes à travers l’histoire« ), co-auteur avec Aimé Constantin d’un excellent Dictionnaire savoyard (v. encadré ci-dessous). Il est construit sur l’ancien francoprovençal Sabaudia, qui continue probablement un composé gaulois latinisé Sapaudia (où sapa = « sapin » et uidus = « forêt », soit « forêt de sapins »), et qui a évolué pour donner en français moderne le mot… Savoie! Quant à la formation Pays-de-Savoie, elle désigne depuis le XVIIe s. les terres des princes de la maison de Savoie, appelées aussi à l’époque États de Savoie.

Il existe des dizaines de recueils, articles scientifiques ou de journaux, sites web, pages Facebook consacrés aux particularités du français que l’on parle en Savoie (cette région qui comprend aujourd’hui les départements 73 et 74, mais qui a constitué un comté, un duché puis une principauté avant d’être annexée, en 1860, à la France – pour en savoir plus cliquez ici), tellement qu’il serait vain d’essayer de chercher à en faire l’inventaire exhaustif.

À ce jour, il n’existe toujours pas de cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité de ces particularités linguistiques. Les enquêtes conduites dans le cadre du projet Français de nos Régions ont permis de combler cette lacune.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir de sondages. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Je présente dans ce billet trois termes emblématiques du français régional de Savoie. Il en existe bien sûr des dizaines d’autres. Ils feront l’objet de publications indépendantes.

LIRE AUSSI >> Le « y » dit savoyard : laissez-moi vous y expliquer!

D’ici là, n’hésitez pas à nous signaler vos expressions savoyardes favorites dans la section ‘commentaires’ de ce billet, sinon sur notre page Facebook ou sur nos comptes Twitter et Instagram!

Monchu

Sans doute l’un des régionalismes les plus emblématiques des Pays-de-Savoie, le mot monchu désigne un vacancier, prototypiquement originaire de la région parisienne, identifiable grâce au numéro de sa plaque d’immatriculation de la voiture sur laquelle il place les chaînes du mauvais côté (à l’avant si la voiture est à traction arrière, à l’arrière si la voiture est à traction avant), ou les porte-skis à l’horizontale. En dehors de sa voiture, on reconnaît le monchu à son accoutrement : c’est ce vacancier qui skie en jeans, qui porte ses spatules à l’arrière ou qui débarque au supermarché de la plaine en tenue de ski avec aux pieds ses MoonBoots®, voire ses chaussures de ski.

Source des photos: Histoires de monchus

Sur le plan linguistique, le mot monchu est la forme dialectale correspondant au français « monsieur ». Le terme ne figure pas dans les atlas linguistiques de référence (c-.à-d. dans l’Atlas Linguistique de la France et l’Atlas linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura).

Figure 1. Attestations des formes monchu et monsu au sens de « monsieur » dans les parlers savoyards, d’après Constantin & Désormaux (1902, p. 274, entrées monchu et monsu).

Toutefois, il est mentionné dans le Dictionnaire savoyard de Constantin & Désormaux, qui l’attestent dans la région de Chamonix, plus précisément, comme le montre la Figure 1 ci-dessus, en Haute-Savoie dans les arrondissements de Thônes et d’Annecy, ainsi qu’à Montmin (NB: dans les arrondissements de Thonon et de Bonneville, c’est la variante monsu qui est répertoriée).

Le Dictionnaire savoyard est un ouvrage unique en son genre. Publié en 1902 (il est téléchargeable en pdf via Gallica), il se présente comme un dictionnaire bilingue savoyard/français, d’un peu plus de 500 pages. Pour chaque mot, il fait état de variantes et propose des localisations précises, bien que non exhaustives (elles n’ont pas fait l’objet d’une enquête systématique à l’échelle des deux Savoie). Le gros des matériaux qui a servi à son élaboration a été recueilli par Aimé Constantin. Il décède en 1900, alors qu’il n’avait rédigé qu’une ébauche des articles consacrés aux mots commençant par les trois premières lettres de l’alphabet. Le travail est alors repris et achevé par Joseph Désormaux.

En savoyard, le mot monchu semble avoir été originellement utilisé depuis au moins la fin du XVIIIe s. pour désigner les touristes en quête d’air pur, les « môssieurs » aisés et habillés comme à la ville.

Quand les Savoyards se sont mis à parler français, ils ont conservé la forme de leur patois pour désigner les touristes venus prendre l’air en altitude. Passé en français, le mot a perdu ses lettres de noblesse pour finir par désigner péjorativement des touristes spécifiquement maladroits, peu au fait des règles de bonne conduite à adopter en station.

On trouve encore le mot monchu dans les romans de Roger Frison-Roche, avec le sens noble qu’il avait naguère. Extrait de Premier de cordée (1941): — Suffit, gamin, n’y revenons plus… C’est trop triste, vois-tu, d’aller finir ses jours à remonter le réveil dans une cabane et à préparer le thé pour les monchus qui vont en course.

Mais qui utilise aujourd’hui le mot monchu ? Absent des dictionnaires scientifiques consacrés aux régionalismes du français (∅ Dictionnaire des Régionalismes de France et Dictionnaire des régionalismes de Rhône-Alpes), le mot n’est-il qu’un mythe ? Pour le vérifier, nous avons posé une question relative à son usage dans la 9e édition de notre série d’enquête Quel français régional parlez-vous?, enquête à laquelle plus de 10.000 internautes (dont 200 Savoyards) ont participé entre 2018 et 2019.

Note sur la confection des cartes: Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des librairies rasterggplot2 et ggsn. Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à contacter l’auteur!

En nous basant sur le pays et la localité où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons pu estimer, pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district de Suisse romande, la vitalité et l’aire d’extension du mot monchu au sens de « touriste maladroit ».

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot monchu dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-9, 2018/2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%). Source de l’illustration en haut à gauche: Youtube.

Nous avons reporté ces valeurs sur un fond de carte, en faisant varier la couleur des points (plus la couleur est froide, plus le pourcentage d’internautes utilisant le mot monchu est bas; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est haut). Nous avons ensuite utilisé des techniques d’interpolation statistique afin d’obtenir une surface lisse et continue du territoire. C’est en suivant cette méthode que nous avons pu mettre au point la Figure 2 ci-dessus.

>> LIRE AUSSI: Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 2: le canton du Valais (CH)

Pour terminer sur les monchus, sachez que les locaux ne manquent jamais une occasion de s’en moquer, et de le faire savoir sur les réseaux sociaux.

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À témoin, ces photos plus hilarantes les unes que les autres, que l’on peut retrouver sur la pages Facebook Histoires de monchus, ou dans certains tweets du compte de la Police nationale du 73:

A r’vi pa!

Régionalisme lui aussi répertorié par de nombreux ouvrages et sites web tout public relatifs au parler savoyard, a r’vi est une interjection que l’on emploie pour prendre congé de quelqu’un. Il fait nuit, ça veut dire que c’est l’heure de rentrer. A’rvi ! Elle peut être suivie de la particule pa (aussi orthographiée ou pas) ou plus rarement donc. En route, vous autres. A r’vi, pas ! A r’vi, donc !

source

En dialecte savoyard, r’vi (aussi écrit rvi) correspond au français « revoir ». Dans cette expression, la voyelle a joue le même rôle que la préposition française « à ». A r’vi se traduit donc par « au revoir », ou plus précisément « à la revoyure ». Quant à la particule pa, il semblerait qu’il s’agisse d’une forme raccourcie de l’équivalent patois de n’est-ce pas (cette explication, trouvée ici, nous semble assez probable dans la mesure où dans cette position, alterne avec donc et ses équivalents dialectaux).

Le Dictionnaire savoyard de Constantin & Desormaux (1902, p. 360) localise la forme dans l’arrondissement d’Annecy (les auteurs donnent l’exemple a vo rvi, traduit « à vous revoir »). Nos données (près de 7.000 réponses reçues suite à la mise en ligne de notre 5e enquête entre 2017 et 2018, avec les votes de plus d’une centaine d’internautes originaires du 73 et du 74) indiquent que la forme est relativement répandue dans les deux Savoie:

Figure 3. Vitalité et aire d’extension de l’expression a r’vi pa dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-5, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

Sur le web, on trouve peu d’exemples d’emplois de l’expression a r’vi et ses variantes. Le tour a en revanche été repris par bon nombre de commerçants qui ont baptisé leur société de ce nom (marque de vêtement, chambres d’hôte, association culturelle, etc.). Preuve que la tournure est emblématique de sa région: on trouve du vin et de la bière fabriqués en Savoie qui arborent l’expression a r’vi pa sur leurs étiquettes (ça nous rappelle une certaine cagole). La forme s’affiche même sur des t-shirts:

On rappellera que l’expression a r’vi pa s’oppose à adieu (prononcée adjeu), utilisée pour saluer quelqu’un que l’on rencontre, et non pour lui dire au revoir.

source

Signalons toutefois que cet usage remarquable d’adieu n’a en revanche rien de spécifiquement savoyard: il est également tout à fait courant en Suisse et dans le Sud-Ouest, comme on vous l’expliquait ici, et comme on peut le voir sur la figure 4:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension de l’expression adieu au sens de « bonjour » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

Patchoque

Enfin, moins connu que les deux précédents, le mot patchoque (que l’on trouve aussi sous les variantes graphiques patiôque, patioque, patçoque voire patchauque, selon que l’on prononce la suite <ti> comme dans « petit » ou comme dans « tchi« ; que l’on prononce le <o> de façon ouverte, comme dans « bof » ou fermée, comme dans « beau« ) n’en est pas moins représentatif du français que l’on parle en Savoie.

>> LIRE AUSSI: Ces particularismes locaux qui se dérégionalisent

Probablement à rattacher au patois patĭâcă, que Constantin & Désormaux (1902, p. 405) ont entendu dans les dialectes de l’arrondissement de Thônes, avec le sens de « bouillie épaisse » (à Aviernoz, la variante patĭôcă a été reportée), le mot patchoque désigne en français régional de la neige fondue et brunâtre (neige qui peut être plus ou moins liquide et plus ou moins sale), dans laquelle on patauge, notamment au printemps, lors du radoux.

Absent des dictionnaires scientifiques susmentionnés, le mot ne figure que dans quelques rares recueils de sabaudismes. Il est uniquement signalé dans le lexique des termes régionaux de Suisse et de Savoie de Henri Suter, ainsi que par Anita Gagny dans son Dictionnaire du français régional de Savoie. On en trouve des attestations dans l’Atlas linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura, à la lecture des cartes 33 (« on patauge ») et 34 (« la boue »). Sur la Figure 5 ci-dessous, nous avons signalé les localités où les témoins rencontrés par Gaston Tuaillon ont donné une réponse impliquant le type lexical patchoque:

Figure 5. Attestations des types lexicaux <patchoquer> (« patauger ») et <patchoque> (« boue ») dans l’Atlas Linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura (cartes 33 et 34, respectivement).

On peut voir que le mot a été relevé principalement en Savoie, bien qu’on en trouve des attestations en Haute-Savoie et en Italie. Ici encore, l’absence de formes dans le reste de la Savoie ne doit pas faire penser qu’il s’agit d’une forme originellement mauriennaise: la question ne portait pas sur la neige fondue, mais sur la boue et l’action de patauger.

Sur le web, patchoque est aussi fort rare. Malgré nos efforts pour faire des recherches tenant compte des différentes variantes graphiques de patchoque, nous n’en avons trouvé que quelques attestations, notamment sur Twitter:

Les données de notre toute première enquête (juin 2015, plus de 6.000 participants originaires des Alpes et du Jura, dont 570 Savoyards) montrent que si le terme est employé dans les deux Savoie, il est aussi répandu dans la partie francophone du canton du Valais, en Suisse:

Figure 6. Vitalité et aire d’extension du mot patchoque dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (AJ-1, 2015). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

D’après ce site, il semblerait que le mot patchoque soit également utilisé dans les parlers dialectaux de la Vallée d’Aoste.

Le saviez-vous? Dans les provinces francophones de l’est du Canada, c’est le mot sloche (emprunté à l’anglais slush) que l’on utilise préférentiellement pour désigner cet état de neige. En Suisse romande, il existe des dizaines de variantes en circulation. Mis à part le mot patchoque en Valais, les unes sont à rapprocher de papètche (cantons de Vaud et de Genève), les autres de pètche (arc jurassien), comme on peut le voir sur cette carte.

Signalons enfin que l’on retrouve la forme patchoque dans le verbe patchoquer (« marcher dans la patchoque et se salir »), l’adjectif patchoqué (« sali, recouvert de boue » : Quand il est rentré à la maison, il était tout patchoqué !) et dans le substantif patchôcon (« se dit d’un enfant qui aime se salir, notamment en mangeant »: Arrête de faire le patchôcon ou tu vas te prendre une torgniole !). NB: Dans le domaine culinaire, le mot patchoque peut aussi désigner une préparation liquide mais compacte, laissant en bouche un goût pâteux.

Le mot de la fin

Si vous voulez poursuivre votre lecture sur les survivances des parlers francoprovençaux en français, n’hésitez pas à jeter un œil à ce billet consacré au y dit « savoyard » (ça, je vais y faire). Des cartes et des explications sur l’origine et la dérégionalisation du mot peuf (« poussière », et par extension « neige poudreuse ») ont été publiées ici.

N’oubliez pas de participer à l’une de nos enquête sur le français régional, vous nous aiderez ainsi à réaliser les prochaines cartes qui seront publiées sur ce blog. Et pour ne pas rater nos prochaines cartes, abonnez-vous à nos comptes Facebook, Twitter et Instagram!

Parlez-vous (les) français ? Atlas des expressions de nos régions

Enfin, si vous êtes en panne d’idée pour Noël et que la géographie linguistique vous passionne autant que nous, nous ne pouvons que vous conseiller la consultation de notre nouvel atlas. Il disponible aux éditions Armand Colin depuis octobre 2019, dans toutes les bonnes librairies, sinon en ligne sur les sites de la Fnac, Decitre ou Amazon!

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

6 réponses

  1. Carabin

    Très bien cet article. C’est mon grand père qui m’a appris le mot patchoque. Il s’était aussi amusé à me faire un petit lexique des mots transmis par sa grand mère (originaire de l’avant pays savoyard) et qu’il aimait employer. Outre patchoque, il y avait les mots clopet (petite sieste), panosse (serpillère), gône (faire des manières), ce tantôt (cette après midi)… En fait il y en a plein d’autres mais ayant toujours vécu dans la région, je ne rends pas toujours compte si une tournure est un sabaudisme ou pas. En plus même dans ma famille, chacun a les siens !

  2. Malavasi

    Bonjour
    Vous avez oublié dans les dérivés de patioque le « patioquin », peintre en bâtiment de son état. J’en tiens pour cette orthographe, car ceux qui perdent l’accent prononcent bien ce mot « patioque » avec la prononciation régulière du français.

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