Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux

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Aire de diffusion du francoprovençal (Wikipédia)

La langue des habitants des actuels départements de l’ancienne région Rhône-Alpes et de Suisse romande n’a pas toujours été le français. Pendant des siècles, les locuteurs de ces régions se sont exprimés en francoprovençal, ou plus précisément dans l’une de ses nombreuses variétés (le dauphinois, le genevois, le lyonnais, le savoyard, etc.). Pour de multiples raisons relevant à la fois de la politique linguistique des États (en France, « La langue de la République est le français ») et des changements intervenus dans la société (expansion industrielle et exode rural, arrivée des médias de masse, etc.), les parlers francoprovençaux ont connu un déclin constant, qui s’est accéléré au XXe s., au profit de l’usage du français comme langue unique de la République. Aujourd’hui, bien que ces parlers ne soient toujours pas tout à fait disparus (contrairement à ce que prédisait pour l’an 2000 un jeune géographe genevois en 1980), ils sont sérieusement menacés d’extinction.

Il n’existe aucune enquête sérieuse et récente permettant d’évaluer le nombre précis de locuteurs parlant encore le francoprovençal au XXIe s. D’après diverses estimations, on pense qu’un peu plus de 100.000 personnes étaient capables de s’exprimer dans cette langue à la fin du XXe s. [source]

Pourtant, si les parlers francoprovençaux ne sont aujourd’hui plus utilisés ou même compris par les jeunes générations de Rhônalpins ou de Romands, ils survivent d’une certaine manière dans le français que l’on parle dans ces régions, lui donnant sa teinte locale, et contribuant à son exotisme aux oreilles des étrangers venus se relaxer aux sports d’hiver.

Pour réaliser les cartes de ce billet, nous nous sommes servi de deux types de source. Pour les données dialectales, nous avons puisé dans l’Atlas Linguistique de la France, qui consigne les résultats d’enquêtes de terrain réalisées par Edmond Edmont sous la direction du linguiste suisse Jules Gilliéron. Au total, chaque carte comporte près de 640 points. Pour les données sur le français régional, nous avons puisé dans les tables générées à la suite de sondages de la série Quel français régional parlez-vous?, sondages auxquels plusieurs milliers de participants ont pris part entre 2015 et aujourd’hui. En pratique, chaque carte a été réalisée à partir des données d’au moins 7.000 participants ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse.

Les cartes de ce billet, premier épisode d’une série d’articles sur les survivances du francoprovençal dans le français régional, permettent d’apprécier la vitalité et l’aire d’extension de mots relatifs au lexique de la faune.

Miron 🐈

Dans les dialectes galloromans, il existe des tas de mots différents pour désigner l’animal de compagnie que l’on appelle « chat domestique ». Une grande majorité de ces mots sont des aboutissants du latin CATTUS, qui a donné le français chat. Dans la région du Dauphiné (nord de l’Isère), mais aussi dans le sud de l’Ain, dans le département du Rhône au nord-ouest de la Haute-Savoie, les témoins interrogés par E. Edmont à la fin du XIXe s. ont donné des réponses que l’on peut regrouper sous l’étiquette miron (v. Figure 1, carte de gauche). On aurait pu penser qu’une aire si petite soit vouée à disparaître en même temps que les derniers locuteurs natifs des dialectes qu’on parlait dans cette région. Il n’en est pourtant rien, puisque comme le montre la carte à droite de la Figure 1, élaborée à partir des données de français régional enregistrées en 2016, le fait d’appeler un chat miron est une habitude qui perdure au XXIe s.:

Figure 1. Aire des aboutissants du latin CATTUS (en violet) et du type miron (en orange foncé) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot miron en français régional (à droite).

La superposition des deux cartes (Figure 3) permet de juger de la stabilité des frontières de l’aire, à près de plus de 100 ans d’intervalle:

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Figure 2. Superposition des aires de miron dans les dialectes galloromans et en français régional.

Si, sur le plan géographique, l’aire de la forme miron n’a guère évolué au fil des décennies – bien que l’on compare deux systèmes linguistique différents (= les parlers francoprovençaux et le français régional) –, sur le plan sémantique, quelques précisions s’imposent.

Le mot miron est un régionalisme emblématique du français de Lyon. Il figure en effet dans la plupart des recueils de régionalismes consacrés à cette région que nous avons pu consulter (v. aussi, sur le web, cet article du Wiktionnaire consacré au parler lyonnais ; cet article des Petits Frenchies ! ou encore ce site consacré aux spécificités du Dauphinois). Récemment, le mot a même inspiré une fête (« la fête du miron, chat vous dit?). Malgré cette forte vitalité, le mot demeure absent des dictionnaires de grande consultation (il n’est pas non plus dans le TLFi), comme dans le dictionnaire du Scrabble, au grand dam de cette internaute !

Dans les dialectes, miron (ou l’une de ses variantes, meronmirou, miraou, etc.) désignait le chat mâle (le « matou »), le mot mire étant utilisé pour désigner la femelle. Dans le français régional de la région de Lyon, le mot miron est surtout utilisé comme terme affectif ou expressif (il peut d’ailleurs désigner les humains). Quant à la forme mire, elle a presque disparu des usages en français contemporain. Des témoins nous ont signalé utiliser à la place la forme mironne (refaite selon les règles du français sur miron) pour désigner un chat femelle!

Cayon 🐖

L’aire dialectale du type cayon (au sens de « porc, cochon ») couvre l’étendue de six ou sept départements autour de Lyon en France; en Suisse, le mot est connu dans les cantons du Valais, de Fribourg, de Vaud et de Genève, comme on peut le voir sur la carte à gauche de la Figure 3 ci-dessous:

Figure 3. Aire du type cayon (en vert) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot cayon en français régional (à droite).

En français régional, le mot jouit d’une vitalité plus forte en Pays-de-Savoie qu’ailleurs (50% des participants ont indiqué employer ce mot – sous l’une de ses variantes phonético-graphiques: caïon, caion, câillon; voire cayou, caïou – pour désigner un cochon), alors qu’alentour, les pourcentages de vitalité sont plus bas (v. carte à droite ci-dessus). Si l’on fait fi des différences de pourcentage à l’intérieur de la zone, on peut voir avec la mise en rapport des deux cartes que les frontières de l’aire du français régional épousent plus ou moins celles de l’aire dialectale:

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Figure 4. Superposition des aires de cayon dans les dialectes galloromans et en français régional.

Naguère, le fait de posséder un cayon était considéré comme une providence pour les familles vivant dans les campagnes, notamment pour les familles propriétaires de fermes isolées en montagne. La mise à mort de l’animal, en général au début de l’hiver, s’accompagnait de diverses célébrations.

Par extension métaphorique, cayon désigne également un homme sale ou libertin. En Lorraine, (du) caillon signifie « (du) désordre » (range ta chambre, c’est un vrai caillon!).

Cette tradition populaire, qui existe depuis l’Antiquité et qui est répandue dans divers pays d’Europe, porte le nom de tue-cochon (ou, en Suisse romande, celui de boucherie). Aujourd’hui, il n’existe presque plus de fermiers élevant des porcs seulement pour leur propre consommation, mais la tradition de la fête demeure.

A Annecy, la fête du cayon réunit le deuxième samedi de novembre de l’année de nombreux visiteurs venus déguster les spécialités autour du cochon, et participer au concours du « cri du cochon ». En Suisse romande, on célèbre dans plusieurs cantons la Saint-Caïon.

Larmouise 🦎

Dans les dialectes galloromans, on avait coutume de distinguer, dans certaines régions tout du moins, le lézard « vert » du lézard « gris » (ou « lézard des murailles »).

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Deux lézards verts (un mâle et une femelle), accompagnés d’un lézard gris (Wikipédia)

Au sud-est du territoire, les locuteurs qui faisaient la part entre les deux espèces utilisaient un mot issu du latin LACRIMUSA pour désigner le lézard gris (v. TLFi). Dans les parlers francoprovençaux de la région de Lyon, les lois de l’évolution phonétiques ont fait que le mot LACRIMUSA a abouti à des formes différentes (lermouise, larmouise, lermuse, lermoise, etc.), qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui dans la bouche des francophones qui ne connaissent pas le patois au XXIe s.:

Figure 5. Aire du type larmouise (en marron) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot larmouise et variantes en français régional (à droite).

La superposition des aires montre une surprenante hétérogénéité d’un système à l’autre, bien que l’aire de vitalité du type lexical en français soit variable:

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Figure 6. Superposition des aires de larmouise dans les dialectes galloromans et en français régional.

Aujourd’hui, comme on peut le voir sur la carte de droite de la Figure 5, seulement 30% des répondants de notre enquête, au grand maximum, connaissent et emploient ce terme.

Dans les dialectes provençaux, LACRIMUSA a donné lieu à des formes de type legrimi, lagremuse, etc. Ces formes n’ont pas reçu assez de réponses pour qu’on puisse en donner une représentation sous forme de carte en français régional.

Beaucoup de gens ne font simplement pas la différence entre les deux types de reptiles, qu’ils appellent indifféremment « lézard ».

Darbon 🐀

Enfin, le mot darbon illustre un dernier cas de figure. Dans les dialectes galloromans, les aboutissant du latin TALPA (qui a donné le fr. taupe) étaient concurrencés, dans un large quart sud-est, par les aboutissants de *DARBO (qui a donné les formes darbon, darbou, derbon, drabon, etc., v. FEW). En français régional, on peut entendre encore des gens appeler darbon (ou derbon) une taupe, mais ces locuteurs sont plutôt isolés et peu nombreux (10%, au grand maximum, localisés à la frontière de la France et de la Suisse à la hauteur de Morzine en Haute-Savoie):

Figure 5. Aire du type darbon (en rouge) dans les dialectes galloromans à gauche; vitalité et aire du mot darbon et variantes en français régional (à droite).

En français régional, le mot darbon a fait les frais de la concurrence du français standard taupe, si bien qu’on observe, lors de la superposition des deux cartes, une forte réduction de l’aire d’un système à l’autre:

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Figure 8. Superposition des aires de darbon dans les dialectes galloromans et en français régional.

Plusieurs mots de la même famille que darbon ont été relevés dans les dictionnaires de français régional. Un terrain darbonné c’est un terrain plein de taupes; darbonner c’est labourer un terrain (à condition que ce soit une taupe qui fasse l’action), édrabouner c’est le fait d’écraser des taupinières; une darbonnière (ou un darbonier) c’est une taupinière (source: Dictionnaire des régionalismes de Rhône-Alpes).

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A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs postdocs en France (Paris), en Suisse (Neuchâtel, Genève et Zurich) et en Angleterre (Cambridge). Il travaille actuellement en tant que chargé de recherche à l'université catholique de Louvain (Belgique). Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français.

4 réponses

  1. J.J.

    A propos de LARMOISE
    En Angoumois on utilise(ait, reste peu de locuteurs du parler local), indifféremment des termes qui ressemblent à larmoise pour désigner le lézard gris : Langrote (vers l’est et la Charente limousine), ou Angroise, qui peuvent avoir quelques analogie phonétique avec larmoise.
    Je ne connais pas de terme spécifique pour le lézard vert, celui-ci étant peu fréquent dans les zones où j’ai résidé.
    Il existe un conte charentais ayant pour titre « la Langrote Verte ».

  2. J.J.

    Dans le roman provençal de Marcel Pagnol « Manon des Sources, il est question d’un grand lézard vert que l’auteur appelle un « LIMBERT ».

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