Toponymie alpine : les noms de lieux en -oz/-az/-uz et -ax/-ex/-ix

Dans une large région à cheval sur la France, la Suisse et l’Italie, région où l’on parle historiquement des dialectes qui se rattachent à la famille du francoprovençal, de nombreux toponymes se terminent par les lettres -az, -oz, -uz, -ax, -ex ou encore -ix.

En linguistique, un toponyme est un nom propre qui désigne une localité, quelle qu’elle soit: lieu-dit, bourg, village, ville, etc. Les noms propres qui désignent des cours ou des étendues d’eau sont appelés hydronymes.

Citons parmi les plus les célèbres Avoriaz et La Féclaz (pour leurs stations de ski, la première située en Haute-Savoie, la seconde en Savoie), Chamonix (pour son glacier, le Mont-Blanc), Moillesullaz et Bardonnex (pour leurs douanes : il s’agit de communes localisées en périphérie du canton de Genève, le long de la frontière entre la France et la Suisse), Culoz (pour sa gare désaffectée dans l’Ain), le Val-de-Ruz dans le canton de Neuchâtel en Suisse (célèbre pour son absinthe) ou encore Bionaz (l’une des communes les plus peuplées de la Vallée d’Aoste) en Italie.

Fichier:Entrée La Féclaz (Savoie).JPG
source

Cartographie

Il n’existe pas de carte donnant à voir l’étendue et la densité de ces toponymes si spéciaux du point de vue de leur morphologie. En nous basant sur les bases de données du site GADM, nous avons extrait automatiquement l’ensemble des noms de communes se terminant par les lettres -az, -oz, -uz, -ax, -ex ou encore -ix (en prenant soin, pour cette dernière, de ne pas retenir les formes en -oix et en –eix). Nous avons ensuite extrait les coordonnées de ces localités, pour les reporter sur un fond de carte vierge, où nous avons fait varier la couleur et les symboles des points en fonction du suffixe :

Figure 1. Position des toponymes avec suffixes en -oz/-az/-uz et –ax/-ex/-ix. Données extraites de la base GADM.

Nous avons ensuite calculé la densité de ces points, en recourant à une technique statistique non-paramétrique d’estimation de l’appariement par noyau (2D kernel density estimation, fonction stat_density_2d de la librairie ggplot2, nombre de points = 40), puis avons supprimé les points avec une valeur de densité inférieure à 0.1. Le résultat de ces manipulations peut être visualisé sur la carte ci-dessous, où l’on peut voir que plus les points sont gros et clairs, plus la densité de toponymes est élévée :

Figure 2. Densité de toponymes avec suffixes en -oz/-az/-uz et –ax/-ex/-ix..

Grâce à cette technique, on a pu laisser de côté les points qui se trouvent en dehors de l’aire francoprovençale, ou qui ne s’y rattachent pas (et dont l’étymologie est sans doute bien différente, v. ci-dessous).

Comment ça se prononce ?

La plupart des locuteurs qui ne sont pas originaires de la région (ceux-là mêmes que les Savoyards appellent des monchûs) prononcent la dernière lettre de ces noms de lieu.

>> LIRE AUSSI : Survivances des parlers francoprovençaux, épisode 3: les mots pour dire la #Savoie

Dans la bouche d’un Parisien, il n’est pas rare d’entendre Avoriaz prononcé Avoriaze, La Clusaz prononcé La Clusaze, Chamonix prononcé Chamonikse, etc. Ce qui n’est pas sans déclencher les railleries de la part des locaux, car dans l’usage de ces derniers, les consonnes finales ne se prononcent pas. On dit Avoria, la Cluz, Chamoni, etc.

Le saviez-vous ? Dans les années 1950, lors de la production de cartes IGN, de nombreux toponymes savoyards se terminant par les lettres -az, -ez, -oz, -uz, -ex, etc. ont été francisés, au grand dam des géographes locaux ! Le promoteur de cette réforme était d’ailleurs un linguiste fort célèbre, Albert Dauzat, qui ne voyait dans ces terminaisons que des « parasites à réparer ». [source: La toponymie savoyarde et les nouvelles cartes de l’Institut Géographique National, Revue de géographie alpine, 1951, 39/1, 201-211].

Au Moyen Âge, quand les scribes du Duché de Savoie (qui s’étendait alors sur l’actuel Pays-de-Savoie, une partie de la Suisse romande et du Val d’Aoste) ont commencé à écrire les noms des différentes paroisses et autres diocèses les entourant (dès le 13e s., période où l’on ne parlait évidemment plus le latin de Jules César, mais bien le francoprovençal), ils ont eu l’idée d’utiliser les lettres inusitées de l’alphabet latin pour signaler une prononciation « locale ».

Comme le rappelle le dialectologue savoyard spécialiste du francoprovençal Gaston Tuaillon dans la vidéo ci-dessus, la règle était la suivante :

  • Si le mot contient plusieurs syllabes, et que l’accent tonique frappe la syllabe pénultième (l’avant-dernière) du mot, alors on ajoute la lettre –z à la fin du mot pour signifier que la voyelle finale est atone, c’est-à-dire qu’elle se prononce en douceur : La clusa, culo (la syllabe accentuée est soulignée, et la voyelle en exposant se prononce comme une voyelle inaccentuée finale en italien).
  • Si le mot contient plusieurs syllabes, et que l’accent tonique frappe la dernière syllabe du mot, alors on ajoute la lettre -x à la fin de ce mot, pour signifier que la voyelle finale est pleine : chamoni, mont-saxon, etc.

On l’aura compris : les terminaisons en -z ou en -x sont donc des artifices graphiques pour indiquer quelle syllabe est accentuée dans le mot. Elles ne se prononcent pas ! Pas plus, quand on y pense, que le -s final de Paris, ou le -x final de chevaux

Comme on dit chez nous

Ce billet consiste en une version remaniée d’une notice à paraître dans Comme on dit chez nous. Le grand livre de français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies dès le 15 octobre 2020 !

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

4 réponses

  1. Meunier

    Pardonnez un sudiste : la sonorisation du « s » final dans les toponymes en -as ne tiendrait-elle pas, plutôt qu’à Dauzat, à une sorte de convention provençaliso-occitano-rhodanienneoïde qui veut que les cités « importantes « de Carpentras à Aubenas le « s » ne « doive » pas sonner, alors que, n’en déplaise à quelques (euh… nordistes), il reste à sonner pour Vinsas, Lussas ou Gigondas ? Cdt. JM.

  2. Isabelle Reverchon

    Je ne sais pas si la gare de Culoz est désaffectée, en tout cas les trains s’y arrêtent encore !
    Par ailleurs vous auriez pu citer la ville d’Oyonnax, certes peu connue des Parisiens (pas de station de ski !), mais qui représente un bassin de population plus important que la plupart des localités que vous avez citées.
    Malgré ces deux points de détails je continue à lire vos publications avec le plus grand intérêt !
    Cordialement.

  3. P.Durand

    Et Gex alors, on dit comment ? Parce que pour le fromage, j’ai toujours entendu (même les locaux) dire le Bleu de Gèxe.
    Alors, Bleu de Gé ou Bleu de Gèxe ?

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