Taisez ce ‘-s’ que je ne saurais entendre – retour sur la prononciation de certaines consonnes finales en français

Comment prononcez-vous le mot persil? Avec ou sans son -l? Et le mot sourcil? Quid du mot détritus? En faites-vous sentir l’-s final? Posez la question autour de vous: vous risquez d’être surpris par les réponses que vous recevrez. Les résultats seront sans doute encore plus spectaculaires avec les mots ananasanis ou almanach, qui peuvent tous être prononcés avec ou sans leur consonne finale. On en a souvent parlé sur ce blog: la prononciation de certaines consonnes finales fait l’objet d’une variation insoupçonnée en français, que l’on aborde le problème sous l’angle géographique ou sous l’angle historique. Nous le montrerons une fois encore dans ce nouveau billet, qui traite de la prononciation des mots qui contiennent un -s final.

Dans des billets précédents…

Dans l’un des premiers billets que nous consacrions aux variantes de prononciation du français, on présentait une carte montrant que l’-s final du mot moins était surtout audible dans le sud-ouest de la France, et dans une moindre mesure dans le sud-est de ce pays, la Corse faisant toutefois bande à part:

Figure 1. Prononciation du mot « moins », d’après les enquêtes français de nos régions (2e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Dans un autre billet, on avait vu que la prononciation de l’-s final des mots anis et ananas variait non seulement en fonction de l’origine des locuteurs, mais aussi en fonction de leur âge, les plus jeunes ayant tendance à ne pas faire sonner la consonne de ces deux mots:

Figure 2. Prononciation du mot « anis », d’après les enquêtes français de nos régions (3e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

On avait aussi parlé, tout récemment encore, des mots détritus et cassis, dont la prononciation manifeste la même variation que les mots anis et ananas, c’est-à-dire que la (non-)réalisation à l’oral de la consonne est conditionnée par l’âge des locuteurs et leur origine régionale. Dans ce nouveau billet, nous avons mis à profit les résultats de la septième édition de notre enquête pour cartographier la variation qui affecte la prononciation de l’-s final dans quatre mots: rébus, thermos, pancréas et ours.

Méthode de cartographie

Les cartes de ce billet ont été construites à la suite de l’examen des réponses
à une enquête en ligne, à laquelle plus de 8.000 internautes ont pris part.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir des résultats d’enquêtes en ligne. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme, on participe depuis son ordinateur, sa tablette ou son smartphone. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique? Alors cliquez ici; Vous êtes originaire du Canada francophone? Alors c’est par .

En pratique, il était demandé aux participants de répondre à une première série de questions visant à documenter minimalement leur profil sociologique (pays et code postal du pays où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, ainsi que leur âge, leur sexe, etc.). Ils devaient ensuite cocher, dans des listes à choix multiple, la ou les formes qu’ils utiliseraient préférentiellement pour désigner tel ou tel objet ou telle ou telle action décrite au moyen d’une image et d’un court énoncé contextualisant la chose.

>> LIRE AUSSI: La France divisée: « pot », « cruche », « broc » ou « carafe »?

L’enquête contenait, outre des questions sur le vocabulaire, des questions relatives à la prononciation, notamment à la prononciation des consonnes finales. Nous reproduisons ci-dessous la question telle qu’elle apparaissait dans l’enquête:

Figure 3. Extrait du questionnaire français de nos régions (7e édition), où apparaissent les questions relatives à la prononciation de certaines consonnes finales.

Nous avons exclu les participants ayant coché les deux choix de réponses (« je prononce les deux, indifféremment »), ainsi que les internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en dehors de la Belgique (Wallonie+Bruxelles), de la France métropolitaine et de la Suisse romande. Nous avons ensuite comptabilisé pour cinq mots de la liste (rébusthermospancréas(un) ours et (des) ours) le nombre de réponses positives (« je prononce la consonne finale ») ou le nombre de réponses négatives (« je ne prononce pas la consonne finale »), que nous avons mis en rapport avec le nombre de total de participants par arrondissement en France et en Belgique, ou de district en Suisse.

Figure 4. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), avant interpolation (à gauche) et après interpolation (à droite). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Nous avons alors reporté sur une carte chacun des points représentant la localisation de la capitale d’un arrondissement de France, de Belgique, ou d’un district en Suisse. Nous avons ensuite fait varier sa couleur en fonction du pourcentage de réponses obtenues.

Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des bibliothèques raster, scales et ggplot2, notamment. Les fonds de carte proviennent en partie du site GADM, et les palettes de couleur ont été choisies sur le site colorbrewer

Nous avons enfin appliqué la technique du krigeage pour remplir, par interpolation, l’espace laissé vide entre ces points, et obtenir ainsi une surface lisse et continue du territoire. Sur nos cartes, les échelles de couleur vont de 0% (aucun participant) à 100% (tous les participants).

Rébu(s)

Un rébus est un jeu qui s’apparente à une charade. L’utilisateur doit déchiffrer un message (un mot, une phrase) dont les syllabes peuvent être devinées à partir de l’interprétation d’une succession d’images. La page Wikipédia consacrée à ce jeu donne l’exemple ci-dessous, où la première image montre une raie, la seconde un bus (soit la combinaison raie+bus = rébus).

La page signale que ce rébus « pèche pour des raisons phonétiques ». Raie se prononçant avec un /ɛ/ ouvert en français de référence, le résultat ne correspond pas tout à fait à la prononciation fermée du ‹é› (soit /e/), que signale l’accent aigu sur le début du mot. D’après mon usage (je suis originaire de Savoie), le problème ne vient pas seulement de la première syllabe, mais de la seconde. Pour moi, comme pour 84% des internautes ayant pris part à la 7e édition de notre sondage, le mot rébus se prononce sans -s final. En d’autres termes – et c’est ce que montre la carte 4 publiée juste au-dessus – la prononciation du mot rébus sans consonne finale est clairement dominante à l’intérieur de la francophonie d’Europe. Quant à la prononciation avec -s final, force est de constater qu’elle n’est pas régionale.

Ces faits sont surprenants, dans la mesure où ils sont contradictoires avec ce que préconisent les dictionnaires de grande consultation à l’instar du Robert ou du Larousse. Dans ces ouvrages, tous les deux consultés dans leur version en ligne (le 22 décembre 2018), seule la prononciation avec -s final audible est proposée. Maurice Grammont (cité par le TLFi) signalait en son temps la prononciation sans -s, aujourd’hui la plus répandue, comme « méridionale ». Le Wiktionnaire (page consultée le 22 décembre 2018) indique quant à lui la prononciation sans -s final, mais ne fait même pas état de la prononciation avec -s final. 

Une analyse de régression logistique, avec la variable « prononciation de la consonne finale » (oui/non) et l’âge comme prédicteur, indique en revanche que la prononciation de la consonne finale est statiquement sensible à la variation diagénérationnelle.

Figure 5. Prononciation du mot « rébus », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition), en fonction de l’âge des participants (à gauche, plus de 50 ans; à droite, moins de 25 ans). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part. Montage réalisé avec Juxtapose.

Comme on peut le voir en faisant glisser la barre verticale sur le montage ci-dessus, la prononciation avec -s final est clairement plus répandue chez les participants de notre panel qui sont âgés de 50 ans et plus; elle est, à l’inverse, nettement moins courante chez les participants de notre panel dont l’âge est inférieur ou égal à 25 ans. 

Thermo(s)

Second vocable de la série, le mot thermos, dont le genre (masculin ou féminin) hésite lui aussi quand on observe les usagers de la langue (v. à ce sujet l’excellente chronique de Michel Francard). Un(e) thermos, c’est un récipient dont on se sert pour garder du liquide au chaud.

Le saviez-vous? Le mot thermos, du grec ancien θερμός (« chaud »), est passé dans le langage courant par antonomase: il s’agit en effet à l’origine d’un nom de marque!

Sur le plan de la prononciation, le Robert, comme le TLFi, le Larousse et le Wiktionnaire (tous consultés le 22 décembre 2018), signalent que le mot se prononce avec un -s final audible. Cette fois-ci, ce que reportent ces dictionnaires coïncide avec l’usage majoritaire des francophones d’Europe.

Figure 6. Prononciation du mot « thermos », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

On observe en effet sur la Figure 6 ci-dessus que la grande majorité des internautes de notre panel prononcent le mot avec un -s final. Quant à la prononciation sans -s final, si elle peut être entendue à l’intérieur des frontières de l’Hexagone, elle y reste clairement minoritaire. En Belgique, c’est pourtant cette prononciation qui est la plus répandue.

Pancréa(s)

Le mot pancréas est un emprunt au grec ancien πάγκρεας. Dans cette langue, comme dans de nombreuses autres qui lui ont emprunté, l’-s final est audible (gr. /paŋɡɾɛas/; ang. /pæŋkɹɪəs/; it. pankreas, esp. /pan.kɾe.as/, etc.). Les dictionnaires de grande consultation (à savoir le Larousse, le Robert, le TLFi et le Wiktionnaire, tous consultés le 22 décembre 2018), indiquent que c’est aussi le cas en français: pancréas se prononce /pɑ̃kʀeas/, c.-à-d. avec un -s audible.

Figure 7. Prononciation du mot « pancréas », d’après les enquêtes français de nos régions (7e édition). Les traits épais délimitent les frontières entre la France et la Belgique d’une part, la France et la Suisse d’autre part.

Les données de notre enquête montrent que dans les faits, les choses ne sont pas si simples, et qu’il existe une véritable variation dans l’espace. Comme on peut le voir sur la figure 7 ci-dessus, la prononciation étymologique (avec -s final audible) est la plus répandue dans une majorité de la partie septentrionale de la France, de même qu’en Belgique et en Suisse. Dans l’actuelle région des Hauts-de-France, de même qu’en Alsace, en Bretagne et dans la plupart des régions du Midi, c’est la prononciation sans -s final que l’on a le plus de chances d’entendre.

Un our(s), des our(s)

Dernier élément de la série, le couple (un) ours / (des) ours. D’après les sources consultées par les auteurs de l’entrée ours du TLFi, la prononciation sans -s était naguère fort répandue jusqu’au 18e s., période à laquelle la prononciation avec -s audible aurait été rétablie. Toujours d’après ce qu’on peut lire dans le TLFi, il semblerait que ce changement ne se soit pas fait du jour au lendemain, la prononciation sans -s ayant encore été tolérée par de nombreux auteurs au 20e s.

Dans la grande majorité des parlers galloromans, l’-s final était prononcé dans les équivalents locaux du mot français ours, à part dans quelques localités du domaine francoprovençal (v. ALF 960).

Les dictionnaires Larousse et Robert ne signalent aujourd’hui plus que la prononciation avec -s final. Diverses sources affirment toutefois que le nombre du nom aurait joué à une certaine époque sur la prononciation. Voici notamment ce qu’on peut lire dans la Grande Grammaire Larousse du Français contemporain publiée en 1972 (§258, 4.):

Certains substantifs opposent dans la prononciation le singulier et le pluriel, sans les opposer dans l’orthographe par une autre marque que l’-s du pluriel. Ce sont surtout les noms œuf, bœuf et os [prononcés œf, bœf et ɔs] , qui marquent le pluriel par une chute de la consonne et une fermeture de la voyelle: œufs, bœufs et os [prononcés ø, bø et o]. REMARQUE – Certaines personnes ont la coquetterie de ne pas prononcer la consonne finale de cerf, ours employés au pluriel.

Dans la même veine, rappelons par ailleurs que le Wiktionnaire, indique que la prononciation du substantif pluriel (des ours) sans -s peut être encore entendue au Canada (l’Observatoire québécois de la langue française considère pourtant cette prononciation comme vieillie). Nos données permettent de vérifier la validité empirique d’une telle règle, du moins pour la francophonie d’Europe. Le graphe de gauche ci-dessous indique le pourcentage de réponses que chaque variante (avec ou sans consonne finale prononcée) a reçu: on peut voir que la prononciation vieillie est clairement minoritaire (environ 10% des répondants, au pluriel comme au singulier).

Quant au graphe de droite, il permet de montrer les résultats d’une analyse de régression logistique, avec la réponse oui/non comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur. On peut voir que dans un cas (singulier) comme dans l’autre (pluriel), la probabilité d’avoir une prononciation sans -s final, bien qu’elle demeure très faible, varie significativement selon l’âge des participants. Plus le participant est âgé, plus il sera enclin à ne pas prononcer l’-s final, que ce soit au singulier ou au pluriel.

Pour aller plus loin…

Si vous voulez en savoir plus sur la prononciation des consonnes finales, n’hésitez pas à jeter un œil à cet excellent article d’André Thibault sur le sort des consonnes finales en français à travers l’exemple du mot moins. Sinon n’oubliez pas de vous abonner à notre page Facebook pour être tenu au courant de l’actualité sur le français régional, et être averti de nos nouvelles publications! Sinon on a aussi un compte Instagram et on aime bien échanger sur Twitter!

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférence à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

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