La « bus » ou le « bosse » ? Une autre rivalité Québec-Montréal…

Lorsqu’on déménage de Québec à Montréal ou de Montréal à Québec, on ne peut s’empêcher de remarquer l’existence d’un certain nombre de particularités qui distinguent le français parlé dans ces deux villes.

Lire aussi >> Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Les habitants respectifs de la « Métropole » (Montréal) et de la « Vieille Capitale » (Québec) ne manquent d’ailleurs pas de se taquiner les uns les autres sur ces usages qui les caractérisent.

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir d’enquêtes auxquelles près de 4.000 francophones originaires des provinces de l’est du Canada ont pris part. Pour en savoir plus sur la méthode de recueil, les participants et les techniques de cartographie, vous pouvez lire cet article. Pour participer à l’édition de notre 4e sondage, cliquez ici.

L’un des plus saillants de ces traits est constitué par le genre et la prononciation du petit mot utilisé dans la langue courante pour désigner le moyen de transport en commun urbain appelé autobus dans sa version longue, mais réduit au monosyllabe bus dans l’usage familier. En effet, dans l’ensemble des communautés francophones de l’est du Canada, on trouve autant le masculin que le féminin – donc, « le » ou « la » bus; mais en outre, certains prononceront bus à la française, et d’autres bosse, adaptation québécoise de la prononciation anglaise du mot (de même que fun est prononcé fonne, et fuckphoque!). Si l’on croise ces deux alternances, on obtient quatre formes possibles, que nous allons commenter ci-dessous: 1) la bus; 2) le bosse; 3) le bus; 4) la bosse.

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1. « La bus »

Dans cette première forme, la prononciation française est bien préservée, mais le genre du mot s’éloigne de la norme du français écrit: en effet, plutôt que d’être au masculin, il se retrouve au féminin. Cela s’explique par le fait que la forme complète du mot, autobus, commence par une voyelle; or, en français québécois, plusieurs mots à initiale vocalique ont une très forte tendance à être traités comme étant de genre féminin, indépendamment de ce qu’en disent les dictionnaires (on entendra donc une grosse avion, une tite érable, on a eu une belle été, etc.). Cette situation est favorisée par le fait que l’élision de l’article (le et la devenant tous les deux l’) ne permet plus de savoir quel est le genre originel du mot. Une fois réduite à bus, la forme garde son article féminin même devant le monosyllabe à initiale consonantique qu’elle est devenue.

On peut voir sur la carte ci-dessous que cet emploi est typique de l’est du Québec. Il est surtout attesté à Québec même et dans toutes ses zones d’influence: la Beauce, une partie des Cantons de l’Est, la Côte-du-Sud et le Bas-du-Fleuve, le Saguenay et la Côte-Nord. En revanche, il est totalement absent de la zone d’influence de Montréal, de l’Abitibi, de l’Ontario, de la plus grande partie de la Gaspésie ainsi que du Nouveau-Brunswick.

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Figure 1. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire « la bus ».

2. « Le bosse »

Il existe un autre emploi qui concurrence très fortement celui que nous venons de voir: il s’agit de « le bosse », qui d’une part est de genre masculin et d’autre part affiche une voyelle différente. Il s’agit dans ce cas-ci d’une influence de l’anglais. En effet, la prononciation de la voyelle du mot anglais bus est rendue en français québécois par un [ò] ouvert (alors qu’en France les mots anglais comportant cette voyelle sont adaptés en [œ], comme dans fun prononcé feune). Quant au genre, on sait que les mots anglais ne connaissent pas d’alternance masculin-féminin; toutefois, on observe que la majorité d’entre eux deviennent masculins en français. Ce n’est donc pas surprenant de retrouver cette situation ici.

En opposition frontale à Québec et à ses zones d’influence, « le bosse » est répandu, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, dans la grande région montréalaise, une partie de l’Abitibi, le nord ontarien et le nord du Nouveau-Brunswick. Il est totalement inusité dans la zone où l’on dit « la bus ».

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Figure 2. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire « le bosse ».

3. « Le bus »

« Le bus », forme standard diffusée par l’école, les ouvrages de référence et les offices gouvernementaux d’aménagement linguistique, connaît en fait l’extension géographique la plus large, même si son pourcentage de pénétration n’atteint presque nulle part les 100%. Comme les participants pouvaient cocher plusieurs réponses, il est fort possible que les locuteurs ayant donné « la bus » ou « le bosse » comme première réponse aient aussi coché « le bus », car il est normal de moduler son usage selon les circonstances et d’opter pour la variante standard dans les contextes d’emploi qui l’exigent.

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Figure 3. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire « le bus ».

4. « La bosse »

Il s’agit de la zone la plus minoritaire, mais elle est très compacte: dans le sud-est du Nouveau-Brunswick (autour de Moncton) ainsi que dans la région de la Baie-Sainte-Marie (en Nouvelle-Écosse), on a d’une part la prononciation adaptée de l’anglais et d’autre part le genre féminin.

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Figure 4. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué dire « la bosse ».

Ce n’est pas le seul mot qui soit dans cette situation: on a aussi relevé le type « la fonne » (pour ce qui serait au Québec « le fonne ») chez certains écrivains acadiens :

— Ça c’est une idée ! Ça serait d’la fun une petite soirée de Deux-Cents [nom d’un jeu de cartes]. (France Daigle, Petites difficultés d’existence, Boréal, 2002, p. 25)

5. Et le Manitoba dans tout cela ?

Il n’est malheureusement pas possible d’inclure le Manitoba sur les cartes, centrées sur l’est du Canada, mais nous tenons à rendre hommage aux nombreux internautes franco-manitobains qui participent à nos enquêtes. On peut voir ci-dessous un graphique représentant les pourcentages respectifs d’emploi des différentes variantes dans cette province :

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Figure 5. Pourcentages d’usage des quatre variantes chez les répondants franco-manitobains.

On constate que la variante standard, « le bus », est la plus fréquente, atteignant environ 60% de répondants. Cette dernière est donc non seulement la plus répandue (géographiquement) dans l’Est, mais aussi au Manitoba. Parmi les variantes non-standard, c’est toutefois clairement le type « le bosse » qui domine, ayant été retenu par environ un tiers des répondants. Le Manitoba, de ce point de vue, participe à la même aire que l’ouest québécois et l’Ontario. Les deux autres variantes y sont presque inconnues : l’influence de Québec n’a pas réussi à conquérir l’Ouest !

6. « L’autobus »

Pour terminer, il importe quand même de rappeler que la forme pleine, autobus, jouit d’une fréquence elle aussi très élevée au Québec, beaucoup plus qu’en Europe (c’est du moins ce que l’on peut lire sur la question dans le Grand Dictionnaire Terminologique du gouvernement québécois). C’est donc celle pour laquelle il faut opter si l’on veut éviter de révéler son origine géographique, à tout le moins au Canada !

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête. Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez-vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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Une histoire d’A…

A

Les manuels de prononciation, tout comme les dictionnaire et les grammaires du français, s’accordent pour dire que le graphème A peut être prononcé de deux manières: soit avec la voyelle [a] (voyelle dite « antérieure », qui se réalise avec une aperture maximale de la bouche et un léger avancement de la langue vers le devant de la bouche), soit avec la voyelle [ɑ] (voyelle dite « postérieure », qui se différencie de la précédente de par la position de la langue d’une part – [ɑ] est situé davantage au fond de la bouche que [a] – d’autre part en raison de la forme des lèvres, légèrement moins écartées pour [ɑ] que pour [a]). Dans l’extrait sonore ci-dessous, on peut entendre les deux variantes (abord [a], ensuite [ɑ]) prononcées par une locutrice belge:

Cette distinction, qui permet d’opposer sur le plan de la prononciation les mots à l’intérieur de paires comme patte [a] / pâte [ɑ]; rat [a] / ras [ɑ]; mal [a] / mâle [ɑ], a subi un fort recul dans la francophonie d’Europe depuis quelques générations, comme on peut le voir en comparant ces deux cartes qui illustrent respectivement le respect de la distinction chez les locuteurs de plus de 50 ans et chez ceux de moins de 25 ans:

Fig. 1. Pourcentage de répondants (âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans) ayant indiqué distinguer (en beige-marron) la voyelle du mot pâte de celle du mot patte d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Comme on peut le constater, chez les plus âgés, les zones de distinction englobent non seulement toute la Suisse et la Belgique, mais aussi la plus grande partie du Grand Est, et quelques poches de résistance dans le Grand Ouest. Seul le Midi est très largement réfractaire à cette distinction.

En revanche, lorsque l’on se tourne vers les plus jeunes, on constate qu’il n’y a plus que la Belgique, la Suisse et une partie du Grand Est qui distinguent encore, cette dernière région accusant d’ailleurs un sévère recul par rapport à la situation que l’on observe chez les aînés. Il s’agit donc de ce que les sociolinguistes appellent un « changement en cours« , que l’on peut appréhender à travers une étude des « effets d’âge » permettant de représenter une évolution linguistique en « temps apparent« .

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, son téléphone ou sa tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour les compléter.

Au Québec et chez ses voisins…

Si l’on traverse l’Atlantique, la situation sur le terrain est totalement différente: au Québec et dans les autres provinces canadiennes hébergeant des francophones, la distinction entre les deux A est universellement respectée (dans les syllabes fermées, c’est-à-dire se terminant par un son consonantique), autant en syllabe tonique qu’en syllabe prétonique, comme on peut l’entendre dans les deux paires de mots suivants:

en position tonique:

UNE TACHE

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UNE TÂCHE

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en position prétonique:

(SAINT-JEAN)-BAPTISTE

st-jea10

PS: pour les férus de phonétique, cet exemple permet aussi d’illustrer la simplification du groupe consonantique final /-st/ > [s], l’assibilation de /t/ > [ts] devant [i] et le relâchement du /i/ > [I] en syllabe fermée.

UNE BÂTISSE

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En effet, vous n’entendrez jamais sur les rives du Saint-Laurent un locuteur prononcer « Saint-Jean-Bâtisse », ce qui ferait rire tout le monde. Les deux A sont non seulement perçus comme très clairement différents dans la conscience linguistique, mais en outre leur réalisation phonétique est très fortement divergente, le A de « tache » étant prononcé de façon très antérieure, presque comme le [æ] du mot anglais « apple », alors que le A de « tâche » est réalisé comme une voyelle très postérieure, qui tend fortement dans la prononciation relâchée à diphtonguer, c’est-à-dire en l’occurrence à se prononcer presque comme [aw] (ce qui peut ressembler vaguement à la diphtongue du mot anglais « shout »).

Les locuteurs qui distinguent sont en général d’accord sur le timbre antérieur ou postérieur des mots, mais il peut arriver qu’il y ait des divergences sur quelques unités lexicales isolées. Dans son ouvrage La phonologie du français (Paris, PUF, 1977), Henriette Walter a fait prononcer à 17 témoins parisiens de différentes catégories d’âge un très grand nombre de mots afin de documenter la prononciation du français dans son usage réel. Il s’est avéré que la prononciation de certains mots contenant la voyelle A n’a pas fait l’unanimité parmi ses informateurs (parmi ceux qui distinguaient encore à l’époque, surtout les plus âgés). Par exemple, les mots bague, fromage et cristal ont été prononcés avec une voyelle postérieure par l’une des informatrices, mais pas nécessairement par les autres. Idéalement, il aurait fallu pouvoir documenter et cartographier cette micro-variation à l’échelle de toute la francophonie d’Europe, et tester en outre d’éventuels effets de classe sociale. Les linguistes ont encore du pain sur la planche!

Or, en ce qui concerne le Canada, un certain nombre de mots peuvent aussi être prononcés avec un A antérieur ou postérieur, mais la variation s’observe selon la région où l’on se trouve. La frontière entre les deux A permet toujours d’isoler une zone ouest d’une zone est, mais cette ligne de démarcation ne passe pas toujours au même endroit. Nous allons voir ci-dessous des cartes consacrées à trois de ces mots: il s’agit de lacet, nage et crabe (qui sont donc prononcés par certains lâcet, nâge et crâbe).

Lacet vs lâcet

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À l’ouest d’une frontière passant plus ou moins par Trois-Rivières et Sherbrooke, la prononciation avec voyelle postérieure (lâcet) domine très largement, et ce jusqu’en Ontario (de même qu’au Manitoba, qui n’est pas représenté sur la carte), alors qu’à l’est c’est le A antérieur qui domine de façon écrasante, jusque dans les Maritimes.

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Fig. 2. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot lacet.

Il est très intéressant de comparer cette carte avec celle élaborée à partir des données de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, qui nous offre un instantané de la situation chez des témoins âgés enregistrés au début des années 1970, et qui montre que la situation n’a pas beaucoup changé depuis un demi-siècle.

Fig. 3. Prononciation de lacet avec un A postérieur d’après la question 1934 de l’ALEC (1980).

Nage vs. nâge

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Enchaînons maintenant avec un mot dont la prononciation avec un A postérieur se rend beaucoup plus loin dans l’est – il s’agit de nage.

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Fig. 4. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot nage.

On constate ici que la prononciation nâge occupe tout l’Ontario francophone et la plus grande partie du Québec, y inclus la Beauce, Charlevoix et le Saguenay–Lac-Saint-Jean; il n’y a plus guère que la Côte-du-Sud, le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie et les Maritimes qui ont un A antérieur dans ce mot.

Crabe vs. crâbe

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Mais il ne faudrait pas croire que l’ouest a le monopole des A postérieurs, et que l’est opte toujours pour des A antérieurs! L’exemple suivant illustre justement la situation opposée – il s’agit du mot crabe.

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Fig. 5. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot crabe.

Cette fois-ci, c’est au contraire le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie, la Côte-Nord et la plus grande partie de l’Acadie qui privilégient la prononciation avec « â »: crâââbe… On remarquera que ce sont justement les régions où l’on pêche ce délicieux crustacé! Il doit donc s’agir de la prononciation traditionnelle, alors que le reste du pays a dû faire connaissance avec ce mot à travers les livres…

Conclusion

Si en France la distinction entre les deux A est en net recul et ne se maintient encore bien que dans l’Est, la Belgique et la Suisse semblent quant à elles faire de la résistance. C’est aussi bien sûr le cas au Québec et chez ses voisins francophones du reste du Canada, où les deux timbres possibles de cette voyelle se distinguent encore très clairement à l’oreille. Si la plupart des mots comportant un A se prononcent de la même façon partout, il en existe toutefois quelques-uns, comme nous venons de le voir, qui peuvent être révélateurs de votre origine géographique!

Le français de nos provinces (Canada, Québec)

Suite au succès de nos premières enquêtes, nous en avons lancé une quatrième, dont le but est de tester encore de nombreux mots, et quelques prononciations qui varient d’un endroit à l’autre Nous vous invitons à y participer en grand nombre! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous! Toute participation est anonyme et gratuite.

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Le midi, vous déjeunez ou vous dînez?

La francophonie se divise en deux camps: d’une part, ceux qui affirment déjeuner le midi; d’autre part, ceux qui vous diront plutôt qu’ils dînent. C’est d’ailleurs normalement tout le système des noms de repas qui fonctionne en blocs décalés: nous avons une zone (a) où l’on dit déjeuner, dîner et souper ainsi qu’une zone (b) où l’on dira plutôt petit(-)déjeuner, déjeuner, dîner.

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Déjeuner en paix (Stephan Eicher)

Mais d’où vient cette variation dans l’usage? Et en a-t-il toujours été ainsi? Nous allons d’abord rappeler à l’aide de quelques cartes et graphes quel est l’usage de nos jours dans les régions où nous avons enquêté, puis nous nous pencherons ensuite sur les raisons historiques qui expliquent la situation actuelle.

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Vous pouvez contribuer vous aussi à notre recherche en répondant à nos derniers sondages sur les régionalismes du français en cliquant 👉 ici 👈 et en vous laissant guider selon que vous êtes originaires de France métropolitaine 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪, de Suisse 🇨🇭, du Québec ou des autres provinces francophones du Canada 🇨🇦. Votre participation est gratuite et anonyme. Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus.

Qui dit quoi?

Le système (a), déjeuner/dîner/souper, domine de façon écrasante en Suisse, en Belgique et dans toute l’Amérique du Nord francophone – comme le montrent les cartes ci-dessous. Dans les provinces de France, il a encore de beaux restes, en particulier dans tout l’est et le sud. La première série de cartes, consacrées à l’Europe francophone, montre non seulement que les Belges et les Helvètes se détachent clairement dans leur prédilection pour cet usage, mais aussi que de nombreuses régions de France atteignent des pourcentages non négligeables (ce qui se traduit sur la carte par des tons de bleu plus pâles, allant vers le blanc). Le système (b), petit(-)déjeuner/déjeuner/dîner, domine quant à lui dans la plus grande partie de la France – et, comme on le sait, il est le seul à être donné sans marque dans les dictionnaires… faits à Paris!

Fig. 1. Pourcentages d’usage du système (a) – déjeuner/dîner/souper en France, en Belgique et en Suisse selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Il est important de signaler que les trois verbes ne se comportent pas exactement de la même façon: souper est de loin celui qui a le mieux survécu (peut-être parce qu’il ne présente aucune ambiguïté sémantique, contrairement aux deux autres), avec des pourcentages supérieurs à 50% non seulement en Suisse et en Belgique mais également dans plusieurs provinces de France. Les pourcentages sont un peu plus bas pour déjeuner et encore davantage pour dîner.

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Fig. 2. Pourcentages d’usage du système (a) – représenté ici par dîner « repas de midi » dans l’est du Canada selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Au Canada français, la quasi-totalité des répondants utilisent le système (a), à l’exception des témoins originaires de Toronto, grande agglomération urbaine où le français canadien traditionnel n’a jamais joui d’un véritable enracinement: les répondants aux enquêtes sont probablement issus de l’immigration francophone internationale. On ne voit pas la province du Manitoba sur la carte, mais le système (a) y domine aussi de façon très claire.

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En ce qui concerne les Antilles, nos enquêtes ont révélé que les Haïtiens optent plutôt pour le système (a), alors que Guadeloupéens et Martiniquais préfèrent le système (b). Cela n’est sans doute pas étranger au fait qu’Haïti s’est émancipé de la France au début du 19e siècle, alors que la Guadeloupe et la Martinique n’ont jamais rompu les liens avec la métropole. Comme nous le verrons ci-dessous, le système (a) était encore courant en France il y a deux siècles.

Quant aux francophones du continent africain, le Maghreb ainsi que la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne (où l’implantation du français de France est relativement récente) pratiquent le système (b), à l’exception notable de la République Démocratique du Congo, du Burundi et du Rwanda, qui sont justement d’anciennes colonies belges et qui ont hérité du système (a).

Comment en est-on arrivé là?

On entend parfois dire que les repas auraient « changé » de nom; comme si, du jour au lendemain, les Parisiens (par exemple) avaient décidé de remplacer brutalement dîner par déjeuner. Or, rien n’est plus faux: ce qui a changé, c’est l’heure des repas. Et pas partout en même temps!

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En fait, lorsqu’on parle des repas dans une perspective historique, il faut tenir compte de plusieurs facteurs. D’abord, le nombre de repas, qui peut varier de deux à quatre par jour, voire davantage; ensuite, les classes sociales et les différents corps de métier, qui ne mangent pas aux mêmes heures ni à la même fréquence, et dont le régime varie selon les ressources disponibles et les modes; enfin, les époques et les régions. Le tableau d’ensemble est donc très complexe et nous n’allons en tracer ici que les grandes lignes.

Au Moyen Âge, les paysans ne mangeaient que deux repas par jour. Le premier repas de la journée s’exprimait par un verbe issu du latin vulgaire *DISJEJUNARE, qui signifiait littéralement « rompre le jeûne ». Cet étymon a donné bien sûr le verbe déjeuner, mais ce que l’on sait moins (car l’évolution phonétique a rendu le phénomène invisible), c’est que le mot dîner vient également de cet ancêtre latin. Peu à peu, au fil des siècles, déjeuner s’est spécialisé dans l’expression du premier repas de la journée et dîner, du second. Quant à souper, il fermait la marche et désignait le dernier repas du jour. Bien que dérivé du substantif soupe, en raison de l’importance de ce mets dans les habitudes alimentaires du peuple, il a perdu sa motivation première et n’en implique pas nécessairement la consommation.

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Fig. 3. Albucasis, Tacuinum sanitatis, Allemagne (Rhénanie), XVe siècle (Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 93333, fol. 60)

Ce système ternaire était encore très stable dans les parlers ruraux au début du 20e siècle – et ce jusqu’aux portes de Paris, comme on peut le voir sur les trois cartes suivantes tirées de l’Atlas Linguistique de la France, qui illustrent respectivement l’aire du type ‘déjeuner’ pour le repas du matin, ‘dîner’ pour le repas du midi, et enfin ‘souper’ pour le repas du soir. Dans tous les cas, l’ancien système (a) domine presque sans partage.

Fig. 4. Cartes basées sur les données de l’ALF consacrées aux noms des trois repas de la journée (cartes 1254, 385 et 384)

Le grand changement s’est amorcé dans la seconde moitié du 18e siècle, en particulier à Paris, dans les classes dirigeantes. On dispose de nombreux témoignages nous indiquant qu’à l’époque, l’habitude s’est prise de reporter le repas du midi toujours de plus en plus tard. Comme l’écrit le fameux grammairien belge André Goosse:

À la cour, pourtant, les chasses du matin rejetaient parfois le dîner jusqu’à trois heures. C’est l’heure qui se généralise au XVIIIe siècle chez les aristocrates, pour reculer jusque vers cinq heures à la fin du siècle, et même, au début du XIXe, jusqu’à l’heure où l’on soupait auparavant. (GOOSSE, André. “L’heure du dîner”, dans Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Fran­çaises, t. LXVII, n° 1-2, p. 76).

Ce déplacement de l’heure des repas, qui a rayonné depuis Paris mais sans atteindre toute la francophonie, loin de là, a eu de nombreuses conséquences – matérielles et linguistiques. D’une part, le souper à Paris a été rejeté toujours plus tard en fin de soirée, jusqu’à ne plus être consommé du tout dans la plupart des cas. D’autre part, l’heure de l’ancien déjeuner s’est aussi déplacée, parallèlement à celle du dîner, jusqu’à ce que les Parisiens déjeunent à midi ou même plus tard. Or, lorsqu’on se lève tôt, on ne peut pas tenir à jeun jusqu’à midi: d’où le dédoublement du premier repas de la journée en deux repas distincts, l’un au réveil et l’autre plus tard. Les locuteurs ayant adopté ces nouveaux horaires ont dû créer de nouvelles étiquettes pour désigner ces deux repas, et le 19e siècle a vu l’éclosion d’une grande variété de termes, qui n’allait se résorber qu’au 20e siècle.

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« Le déjeuner des canotiers » de Pierre-Auguste Renoir (1880-1881)

Le tout premier repas a alors été baptisé de bien des façons: petit(-)déjeuner, seul terme qui a survécu, mais également déjeuner du matin, premier déjeuner, premier déjeuner du matin et petit déjeuner du matin. Ces appellations se sont d’abord opposées à déjeuner dînatoire, déjeuner à la fourchette, second déjeuner, grand déjeuner, déjeuner de midi et même déjeuner-dîner. Puis, au 20e siècle, petit déjeuner s’est imposé et, par ricochet, déjeuner tout court est devenu univoque et n’a plus eu besoin d’adjectifs pour le désambiguïser.

Le composé petit(-)déjeuner a longtemps tardé à être consigné comme entrée à part entière dans les dictionnaires: pendant très longtemps, en effet, il n’apparaît que comme une sous-entrée de l’article déjeuner, et s’écrit en deux mots, sans trait d’union. Ce n’est qu’à date récente que les dictionnaires proposent la graphie petit-déjeuner, qui consacre le statut du mot comme lexie indépendante. Cette graphie coexiste toutefois encore dans l’usage avec petit déjeuner, en deux mots et sans trait d’union.

Hors de France…

Dans les communautés francophones hors de France, en particulier en Suisse, en Belgique et au Canada, les élites urbaines n’ont jamais ressenti le besoin de s’aligner sur l’usage parisien, ce qui explique que l’ancien système de dénomination des repas se soit perpétué comme tel. Au Québec, le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) présente dîner, par exemple, comme l’appellation tout à fait standard, en français du Québec, du repas de midi. Il fait de même avec souper pour le repas du soir et présente l’emploi de dîner à la place de souper comme étant « surtout d’usage protocolaire ». En ce qui concerne petit(-)déjeuner, voici comment le GDT le caractérise:

Au Québec, la forme petit déjeuner, empruntée à la série petit déjeuner, déjeuner, dîner, est notamment employée dans la langue soutenue et dans la documentation destinée aux touristes.

Il faut dire que petit(-)déjeuner présente l’avantage de ne pas pouvoir causer de confusion avec d’autres dénominations, ce qui facilite son emploi au Québec. On y entend d’ailleurs de plus en plus, parmi les jeunes citadins, la forme abrégée p’tit-déj, si fréquente en France.

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Verbes et noms…

Normalement, déjeuner, dîner et souper fonctionnent tout à la fois comme des verbes et comme des substantifs. Or, quel verbe correspond à petit(-)déjeuner? Les usages sur ce point divergent. D’abord, il faut bien avouer que même les Français qui disent « le petit(-)déjeuner » sont parfaitement capables de dire qu’ils « déjeunent » le matin: le verbe s’est beaucoup mieux maintenu que le nom. Ensuite, la solution la plus neutre consiste à utiliser une locution verbale: prendre son petit(-)déjeuner. Enfin, on entend aussi très souvent, dans un registre plus familier, la lexie petit(-)déjeuner utilisée elle-même comme un verbe. Le Trésor de la Langue Française, s.v. déjeuner, affirme qu’il s’agirait d’un emploi ‘par plaisant.’, ce qui est peut-être de moins en moins vrai aujourd’hui. Voici un exemple du mot en discours:

Avez-vous bien dîné? demanda-t-il [André à Julietta]. Oui, très bien dîné, et bien petit-déjeuné aussi (L. DE VILMORIN, Julietta, 1951, p. 173 < TLFi s.v. déjeuner).

Et dans les autres langues?

Quiconque a déjà séjourné en Espagne s’est fait la réflexion suivante: mais comme ils mangent tard! Là où les Français vont se restaurer plus ou moins entre midi et 14h00, les Espagnols se mettent à table (la comida ou el almuerzo, selon les régions) vers 15h00. Et le soir, on y mange (la cena) vers 22h00, voire encore plus tard. En fait, et aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est tout le contraire: les Espagnols n’ont tout simplement pas déplacé le « dîner » parisien jusqu’en soirée, s’étant arrêtés en chemin, et mangent encore le soir ce « souper » que les Parisiens ont délaissé entre temps… bref, l’heure des repas a aussi pris du retard en Espagne, mais pas autant qu’à Paris.

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Dans le monde anglophone, on remarquera que dinner et supper (tous les deux de très anciens emprunts au français) ont connu plus ou moins le même parcours qu’en français. Voici comment l’Oxford English Dictionary caractérise l’usage de supper:

The time and style of ‘supper’ varies according to history, geography, and social factors. For much of its history, ‘supper’ was simply the last of three daily meals (breakfast, dinner, and supper), whether constituting the main meal or not. In the United States, ‘supper’ is now a less frequent synonym for ‘dinner’ as the evening meal. Where both ‘supper’ and ‘dinner’ can be applied to the last of three meals, supper is often a lighter or less formal affair than dinner […]. Where four meals a day are recognized, ‘supper’ is a light late meal or snack following an early evening dinner or a late afternoon or early evening ‘tea’.

Quant à dinner, selon ce même dictionnaire, son usage pour désigner le repas du soir serait l’apanage de certaines classes sociales:

The chief meal of the day, eaten originally, and still by the majority of people, about the middle of the day […], but now, by the professional and fashionable classes, usually in the evening […].

Des enquêtes semblables aux nôtres mais portant sur l’anglais nord-américain permettent de voir la répartition entre dinner et supper, respectivement aux États-Unis et au Canada:

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Entre francophones…

Bref, chez vous, utilisez les mots qu’il vous plaira, mais si vous communiquez avec des francophones qui ne partagent pas votre usage, assurez-vous de les inviter à manger à l’aide des termes appropriés! Peut-être que le plus simple est de leur fixer une heure précise plutôt que de vous empêtrer entre les déjeuners et les dîners… cela vous évitera de mauvaises surprises!

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Canneberges ou cranberries?

S’il y a une chose qui énerve les Québécois en matière de vocabulaire, c’est bien de constater que les Français ne connaissent pas le mot canneberges et n’utilisent que son correspondant anglais, cranberries. Et encore: pour être complet, il faudrait dire que le français du Canada connaît bien d’autres équivalents, comme atocas / atacas ou pommes de pré. Cela est normal, dans la mesure où c’est un petit fruit très répandu en Amérique du Nord et qui s’y consomme depuis des siècles alors que sa commercialisation et sa diffusion en France sont très récentes.

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Autrefois essentiellement consommées en confiture ou en gelée, comme accompagnement de la dinde, ces baies sont désormais apprêtées de bien des façons: on en fait un jus très riche en vitamines et autres éléments nutritifs, mais on peut aussi les intégrer à des muffins ou à des biscuits, ou alors en faire des smoothies.

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Mais revenons à des considérations plus linguistiques: d’où viennent ces différentes dénominations, et comment se distribuent-elles dans le temps et dans l’espace?

PS: les cartes présentées dans ce billet reposent sur des enquêtes en ligne; il est essentiel pour nous que vous participiez en grand nombre pour que nos résultats soient valables! si vous êtes francophone nord-américain, cliquez ici; si vous êtes francophone d’Europe, cliquez là! Un grand grand grand merci pour votre participation!

Atocas / atacas

Il s’agit sans nul doute de l’appellation la plus ancienne car nous l’avons héritée des Premières Nations, comme nous l’apprend ce passage du Dictionnaire Historique du Français Québécois, p. 89 (aussi consultable en ligne): «D’origine iroquoienne; relevé dans la langue huronne sous les formes atoxa et toxa « petit fruit rouge » (où x rend une prononciation [kh]».

muffin aux atocas

C’est dans les Relations des Jésuites que l’on trouve la première attestation de ce mot en français, dans un passage qui fait bien ressortir les caractéristiques du fruit:

Dieu nous do[n]na un petit fruict sauvage qu’on nomme icy Atoka; La jeunesse en alloit ramasser dans les prairies voisines, & quoy qu’il n’eust presque ny goust ny substance, la faim nous le faisoit trouver excellent: il est presque de la couleur & de la grosseur d’une petite cerise. (1656, Relations des Jésuites 43, p. 146 – v. DHFQ > BDLP-Québec)

C’est ce terme qui était encore naguère le plus répandu au Canada francophone pour désigner ce fruit, comme nous le montre cette carte tirée de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada, publié en 1980 sur la base d’enquêtes menées dans les années 1970 auprès de témoins nés au début du XXe siècle:

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Figure 1. Carte élaborée à partir des questions 1655 et 1656 de l’ALEC.

Comme on peut le constater, atocas (petits carrés rouges) dominait alors partout sauf dans les provinces maritimes (où l’on disait et où l’on dit encore pommes de pré, petits carrés bleus sur la carte; nous y reviendrons ci-dessous). Quant à canneberge, aujourd’hui si dominant chez les francophones canadiens, il était à toutes fins pratiques inconnu. Mais d’où vient donc ce canneberge, et comment est-il devenu la norme au Canada en quelques décennies?

Canneberges

En fait, on a raison de s’étonner sur les rives du Saint-Laurent de la méconnaissance de ce terme dans l’Hexagone, car il figure en bonne place dans tous les dictionnaires français: même le Dictionnaire de l’Académie l’a inclus à sa nomenclature, et ce depuis 1762! Cela dit, il s’agit d’un terme technique de botanistes, totalement inconnu du grand public. Cela devait également être le cas autrefois au Canada, car le DHFQ pouvait encore écrire en 1998: «Se rencontre surtout dans la langue savante ou soignée (par ex. en botanique, dans la publicité).» Or de nos jours, vingt ans plus tard, le mot canneberge a remporté la partie: comme le montre la carte ci-dessous (Fig. 2), il domine sur presque tout le territoire, ayant relégué son vieux rival atoca (Fig. 3) au rayon des vieilleries:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré du type canneberges dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

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Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré du type atocas dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

Que s’est-il donc passé pour qu’un pareil revirement de situation ait pu avoir lieu en l’espace d’une ou deux générations? Il semble bien que c’est l’aménagement linguistique qui soit en cause. Nous avons vu il y a quelques mois que le mot espadrille s’est largement diffusé au Canada francophone comme désignation des chaussures de sport au détriment de plusieurs équivalents – souvent des mots d’origine anglaise – et ce, grâce à l’interventionnisme des organismes de terminologie, comme l’Office Québécois de la Langue française (OQLF).

Or, le Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) de l’OQLF préconise justement l’emploi de canneberge, qu’il présente comme «terme privilégié», reléguant atocas au statut de terme «utilisé dans certains contextes», mais sans préciser lesquels. Comme la langue de l’affichage commercial suit assez fidèlement les recommandations de l’OQLF, on ne s’étonnera pas de constater que canneberges est devenu l’appellation dominante dans les supermarchés, à partir d’où elle se sera répandue dans toute la population.

Mais pourquoi l’OQLF a-t-il préféré canneberges à atocas, d’emploi jadis si étendu? Probablement en raison de sa présence plus ancienne et plus fréquente dans les dictionnaires français. Cela dit, atocas figure également à la nomenclature de quelques dicos, et ce depuis 1823 (voir TLFi).

Aujourd’hui, atocas survit mieux dans des composés, comme gelée d’atocas ou dinde aux atocas. En revanche, lorsqu’il s’agit de produits plutôt récents, c’est naturellement canneberge qui s’impose, comme dans jus de canneberge – une boisson qui n’existait pas autrefois, mais qui est aujourd’hui produite (et appréciée!) pour ses vertus anti-oxydantes.

Maintenant, vous allez peut-être vous demander, en lecteurs curieux que vous êtes, d’où peut bien venir ce mot de canneberge? D’après le plus grand dictionnaire étymologique du français, le Französisches Etymologisches Wörterbuch en 25 volumes, il semble bien s’agir d’une francisation déjà relativement ancienne (1665!) du mot anglais cranberry, désignant le même petit fruit.

Cranberries

Comme le petit fruit en question était autrefois totalement inconnu du grand public en France, lorsque les grandes surfaces ont commencé à le commercialiser, on n’a rien trouvé de mieux à faire que de reprendre le mot anglais – sans se soucier de chercher le mot français correspondant, pourtant présent dans les dictionnaires depuis quelques siècles déjà. C’est ainsi que la francophonie se retrouve encore une fois coupée en deux, avec des Canadiens qui utilisent le mot français, et des Français qui utilisent le mot anglais… mais d’ailleurs, quelle est l’origine de ce mot anglais?

D’implantation relativement tardive dans cette langue, il semble bien s’agir, selon l’Oxford English Dictionary (OED), d’une adaptation d’un type lexical présent dans différentes variétés d’allemand et de néerlandais s’étant exportées en Amérique du Nord à l’époque coloniale, et dont le sens était celui de « baie des grues » (littéralement, crane berry). Voici d’ailleurs ce que l’OED nous apprend sur l’histoire de ce mot en anglais:

Etymology: A name of comparatively recent appearance in English; entirely unknown to the herbalists of 16–17th cent., who knew the plant and fruit as marsh-whorts, fen-whorts, fen-berries, marsh-berries, moss-berries. Several varieties of the name occur in continental languages, as German kranichbeere, kranbeere, Low German krônbere, krones- or kronsbere, krônsbär, kranebere (all meaning crane-berry); […]. The name appears to have been adopted by the North American colonists from some Low German source […]. (OED, on-line edition). 

Il n’est pas entièrement impossible de rencontrer le mot dans l’usage des francophones canadiens, mais selon nos enquêtes il n’est répandu que dans des régions où le français, en situation minoritaire, est plus fortement influencé par l’anglais (comme les provinces maritimes ou l’Ontario) – et ce, de toute façon, avec des pourcentages ne dépassant jamais les 30%:

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Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré du type cranberries dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

Pommes de pré

Les Acadiens du Canada connaissent toutefois une autre appellation, de facture tout à fait française cette fois-ci: il s’agit de pommes de pré. Les témoins de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (nés au début du XXe siècle) connaissaient bien cette dénomination, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, où la variante pommes de pré apparaît en rouge:

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Figure 5. Carte élaborée à partir des réponses aux questions 1655 et 1656 de l’ALEC.

Il est toutefois réjouissant de constater que ce terme est encore connu dans les provinces maritimes, comme le révèle la carte ci-dessous, basée sur des enquêtes récentes. Les pourcentages d’usage déclaré peuvent monter jusqu’à 60%.

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré du type pommes de pré dans l’est du Canada d’après les enquêtes Français de nos régions (2017-2018).

L’influence de l’OQLF en dehors des frontières du Québec

En théorie, l’OQLF ne «règne» que sur le français du Québec, mais force est de constater que canneberges s’est diffusé également en dehors des frontières de la Belle Province: comme le montre la figure 2, les provinces maritimes et l’Ontario l’ont aussi adopté, avec des pourcentages à peine moins élevés. Le Manitoba, province des prairies, ne figure pas sur la carte (il est trop à l’ouest!), mais selon les réponses des nombreux internautes franco-manitobains qui ont participé à nos enquêtes, canneberges y est également très bien implanté de nos jours (voir figure 7 ci-dessous).

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Figure 7. Pourcentages d’emploi déclaré de quatre variantes chez nos répondants franco-manitobains.

La variante atocas est presque désuète, ayant cédé la place à canneberges chez env. trois quarts des répondants. Le mot anglais cranberries a été donné par env. 20% des témoins, ce qui rappelle un peu la situation au Nouveau-Brunswick. Enfin, certains témoins ont donné comme réponse pembinas, mot d’origine amérindienne qui désigne en théorie un autre petit fruit rouge comestible, celui de la viorne. Cette confusion a peut-être été favorisée par le fait que ce fruit est appelé, en anglais canadien, lowbush cranberry (v. GDT).

Bref…

Nous avons donc eu à la base un mot dialectal allemand ou néerlandais signifiant « baie des grues » (quelque chose comme kranbeere) qui a d’abord fait l’objet d’une adaptation en anglais, devenant cranberry, mot à partir duquel le français a créé anciennement une forme fortement francisée, canneberge, et beaucoup plus récemment une forme sans adaptation (à tout le moins graphique), cranberry. À tout cela s’ajoute un mot plus ancien, atoca, d’origine amérindienne, qui n’a pas eu les faveurs de l’OQLF – ce qui l’a condamné à s’incliner devant canneberge, plus courant dans la lexicographie française bien que totalement inconnu du grand public en France.

Cela dit, peu importe comment vous les appelez, ces petites baies sont très bonnes pour votre santé – alors n’hésitez pas à vous en gaver!

Pour en savoir davantage sur la culture et la récolte de ce fruit, vous pouvez consulter cette page de l’Association des producteurs de canneberges du Québec.

carrés aux canneberges

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Le mois d’août, ou… comment diable est-ce que ça se prononce?

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Il y a grosso modo deux grandes tendances dans l’histoire de notre mot qu’il convient de distinguer et de commenter: d’une part, on en a longtemps prononcé le a- initial, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque beaucoup plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «ouT»); entre les deux se trouve la variante la plus minimaliste, «ou».

Ces différents mouvements n’ont pas eu lieu en même temps dans les différentes aires francophones, raison pour laquelle nous allons nous pencher ci-dessous sur quelques cartes et graphes. La situation d’ensemble se résume toutefois très facilement: c’est de loin la variante «ouT» qui domine aujourd’hui en Europe, alors qu’au Canada on préfère «ou». Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas…

Le mois d’aaaaaoût…

La stratégie d’étoffement consistant à prononcer le a- graphique à l’initiale du mot a longtemps eu cours dans l’histoire de la langue française. Les différents grammairiens qui en ont parlé au cours des siècles la présentent tantôt de façon neutre, tantôt comme propre au «peuple de Paris» ainsi qu’à la plupart des provinces de France («Beaucoup de gens à Paris, et presque tous les provinciaux prononcent a-oût-» Bescherelle 1845 cité dans TLFi s.v. août); d’autres affirment qu’elle était fréquente dans la prononciation des procureurs, des orateurs et autres savants, comme une sorte d’hypercorrection caractérisant la diction des personnages régulièrement appelés à s’exprimer en public. À l’issue d’une longue liste de commentaires recueillis chez de nombreux grammairiens, voici comment un grand spécialiste de phonétique historique du français résume la situation en 1881:

L’usage semble partagé entre oût et a-oût; il incline plutôt du côté d’oût. (Charles Thurot, De la prononciation française depuis le commencement du XVIe siècle d’après les témoignages des grammairiens, Paris, 1881, vol. 1, p. 506.)

Vous pouvez cliquer ici pour écouter une chanson du chanteur français Ray Ventura (1908-1979) intitulée « À la mi-août » qui exploite la prononciation a-oût pour en tirer un jeu de mots avec le miaulement du chat.

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S’il est bien vrai que a-oût semble avoir perdu la guerre, il a toutefois longtemps régné en maître sur d’immenses territoires, en Europe tout comme au Canada. La carte ci-dessous illustre la situation dans les anciens patois galloromans de France, de Belgique et de Suisse.

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Figure 1. Carte établie à partir des données de la carte 47 de l’Atlas Linguistique de la France consacrée au nom du huitième mois de l’année.

Comme on peut facilement le constater, le type qui dominait largement dans les patois galloromans au début du 20e siècle est bien a-ou, représenté sur cette carte par des cercles oranges. La variante ou est bien présente elle aussi (triangles oranges), en particulier dans le centre-est (elle domine totalement en Suisse romande, en Savoie, et jusqu’à Lyon et Saint-Étienne) mais apparaît également dans les extrémités orientales et occidentales du domaine. La prononciation la mieux représentée aujourd’hui en français d’Europe, ouT (triangles mauves), était totalement marginale dans les patois de l’époque. Quant à a-ouT (cercles mauves), le hasard des évolutions phonétiques locales l’a fait apparaître à l’extrémité nord-est du domaine ainsi que sur un large ruban occidental allant de la Bretagne romane au gascon. (PS: les points sans symboles correspondent à d’autres prononciations patoises possibles, mais non représentées en français.)

Au Canada, la prononciation a-ou était jadis dominante au sein de la population rurale, comme le montre ci-dessous une carte de l’ALEC (Atlas Linguistique de l’Est du Canada), ouvrage publié en 1980 à partir d’enquêtes effectuées auprès de locuteurs âgés.

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Figure 2. Carte élaborée à partir des réponses à la question 1697 (le nom des mois de l’année) de l’ALEC.

Les cercles oranges (a-ou) dominent sur tout le territoire. Ils sont toutefois déjà fortement concurrencés par les triangles oranges (ou), en particulier dans la vallée du Saint-Laurent et au Saguenay. La variante ou-t (triangles mauves) s’avère, quant à elle, très minoritaire, tout comme a-ou-t (cercles mauves)

Des enquêtes plus récentes (2016-2017) nous ont permis de cartographier la situation actuelle au Canada:

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Figure 3. Concurrence entre a-ou (en orangé) et ou (en mauve) dans l’est du Canada.

On constate que de nos jours, au Canada, la prononciation a-ou ne survit bien que dans quelques zones éloignées, en dehors des grands centres (on pense en particulier à l’Abitibi, à l’Estrie et au Bas-du-Fleuve); le reste du territoire opte massivement pour la prononciation ou. Le Manitoba (province de l’ouest canadien) n’apparaît pas sur la carte, mais c’est également la variante ou qui y domine largement. La variante a-ou est donc en net recul (par rapport aux données de l’ALEC, v. fig. 2) et risque de disparaître bientôt. Dans la mesure où elle est stigmatisée par l’école et les organismes normatifs canadiens, cela n’est guère surprenant.

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La valse des phonèmes adventices: a-ou > ou > ou-t!

Alors que la pression normative semble avoir réussi à rejeter la variante a-ou dans l’enfer des prononciations vieillies, un nouveau phénomène caractérise l’évolution de notre mot: dans la francophonie d’Europe, la prononciation avec -t final l’a emporté. Le graphe suivant offre une présentation comparative des quatre pays de la francophonie du nord:

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Figure 4. Proportions respectives des variantes ou (en jaune clair), ouT (en mauve clair), a-ouT (en violet) et a-ou (en orangé) en Belgique, en France, en Suisse et au Canada.

En Europe, c’est en Suisse que le phénomène du remplacement de ou par ouT est le plus avancé, un peu devant la France; la Belgique ferme la marche avec un pourcentage de ouT qui, bien qu’inférieur à celui de ses voisins, reste tout de même largement majoritaire. Quant au Canada, la variante ouT y est à toutes fins pratiques inusitée, et c’est ou qui domine très largement dans l’usage – mais avec encore un bon 25% de a-ou, en particulier dans les régions éloignées des grands centres (comme on l’a vu sur la fig. 3 ci-dessus). Quant à a-ouT, c’est la variante la plus rare, tous pays confondus.

Nos enquêtes permettent de visualiser la répartition des variantes européennes:

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Figure 5. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer ou (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On voit que seule la Belgique fait encore de la résistance, avec des pourcentages de maintien de la variante ou pouvant grimper jusqu’à 35% (ce qui n’est d’ailleurs pas très élevé), ainsi que deux petites régions en France (dans l’Indre-et-Loire et l’Aube).

Il faut ajouter à cette carte celle qui représente les régions tout aussi minoritaires où l’on a relevé la prononciation a-ouT, voir ci-dessous:

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Figure 6. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer a-ouT (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On relève trois petites aires (centrées sur l’Orne, la Somme et la Marne) où la variante a-ouT atteint des pourcentages ne dépassant jamais les 25%. En somme, c’est la variante ouT qui domine largement dans tout le territoire, même en Belgique.

Cela dit, il importe de préciser que l’âge des répondants joue un grand rôle dans leur usage, comme le montre la figure ci-dessous:

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Figure 7. Probabilité de prononciation de la variante ou en fonction de l’âge des répondants en Belgique et en France.

En France, la probabilité d’apparition de la variante ou est de toute façon très basse, mais s’élève légèrement avec l’âge. En Belgique, toutefois, l’effet générationnel est beaucoup plus spectaculaire: les jeunes dans la vingtaine sont relativement peu susceptibles d’utiliser la variante archaïsante ou, alors que les gens âgés l’utilisent encore massivement.

Qu’en disent les dictionnaires?

La prononciation de la consonne finale du mot août semble donc promise à un brillant avenir, mais les ouvrages de référence ont été lents à la reconnaître et ce n’est que peu à peu qu’ils lui concèdent un statut normatif équivalent à celui de la prononciation concurrente sans -t final. On peut lire dans une notule du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel quelques citations tirées de différents ouvrages normatifs qui illustrent cette valse-hésitation; on pourrait en multiplier le nombre par dix. Elles ont en commun d’être toujours un peu en retard sur l’usage et de ne jamais justifier par des arguments empiriques leurs jugements normatifs.

Pour ceux qui aimeraient entendre les formes orales dont nous avons parlé dans ce billet, l’hésitation entre les deux prononciations est illustrée sur ce site qui propose des enregistrements authentiques de locuteurs francophones.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la prononciation de ce mot peut être résumée comme suit: la concurrence entre a-ou et ou s’est soldée par la victoire de la seconde variante, laquelle n’a guère eu le temps de s’en réjouir car elle est déjà en train d’être délogée par ouT! Ainsi va la vie…

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Et les dérivés dans tout ça?

Les ouvrages de référence ont beau se livrer à mille et une condamnations contre la prononciation archaïque a-ou, qui ne trouve pas grâce à leurs yeux, ils sont tous bien obligés d’admettre que certains dérivés du mot août (aoûtat « larve d’un acarien provoquant des lésions très prurigineuses à la fin de l’été » et surtout aoûtien « personne qui prend ses vacances au mois d’août ») se prononcent toujours avec leur a- initial.

Pour d’autres dérivés, on relève une grande tolérance envers les deux prononciations dans les dictionnaires qui les relèvent (aoûter « parvenir à maturation », aoûté « parvenu à maturation », aoûtement « lignification des jeunes rameaux vers la fin de l’été », aoûteron « ouvrier agricole engagé, au mois d’août, pour les travaux des champs », v. TLFi). Puisse cette tolérance s’étendre aussi à toutes les prononciations du mot août que nous avons présentées dans ce billet !

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Un peu d’histoire

Le nom du huitième mois de l’année en français présente deux caractéristiques très intéressantes: d’une part, il illustre de façon spectaculaire le phénomène de l’érosion phonétique; d’autre part, il montre l’influence que la graphie peut exercer sur la prononciation.

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Figure 8. Buste de l’empereur Auguste.

L’érosion phonétique

Phénomène général dans l’évolution des langues, l’érosion phonétique consiste en une usure du corps phonique des mots qui, d’un siècle à l’autre, en viennent à voir leur substance se réduire peu à peu, les phonèmes tombant l’un après l’autre. Plus un mot est fréquent dans l’usage, plus il est susceptible d’être touché. Le cas du mot août se prête particulièrement bien à l’illustration du concept. En latin, pour honorer l’empereur Auguste, on donna son nom au mois en question (qui s’appelait auparavant SEXTILIS): MENSIS (‘mois’) AUGUSTUS, simplifié par la suite en AUGUSTUS. Nous avions donc au départ pas moins de huit phonèmes en latin. Les plus anciennes attestations en ancien français se présentent sous les formes aust, aost et aoust (voir FEW 25, 910). À cette époque, la graphie était plus proche de l’oral et l’on devait prononcer quelque chose comme a-ou-s-t, c’est-à-dire que les huit phonèmes du latin s’étaient déjà réduits à quatre. Mais l’érosion ne s’est pas arrêtée en si bon chemin: l’aboutissement final de l’évolution phonétique de ce mot ne nous laisse plus qu’un seul phonème, celui qui s’écrit <ou> en français. Huit phonèmes en latin, quatre en ancien français, un seul en français moderne… bientôt il ne restera plus rien de ce mot! Mais c’est sans compter avec les stratégies d’étoffement de la langue, toujours prête à s’auto-réguler, comme on va le voir au paragraphe suivant.

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Stratégies d’étoffement

Les locuteurs ont deux possibilités à leur disposition pour contrebalancer cette usure phonétique. D’une part, on peut choisir de dire systématiquement le mois d’août plutôt que simplement août (par ex., «je prends mes vacances au mois d’août» plutôt que «en août»). Cela permet déjà de donner un peu plus de substance à l’expression.

Il existe toutefois une autre stratégie, qui consiste à restituer à l’oral les lettres qui ne se prononcent plus depuis des siècles.

Les linguistes appellent «effet Buben» ce phénomène fréquent, du nom du linguiste tchèque Vladimir Buben qui y consacra un livre entier intitulé Influence de l’orthographe sur la prononciation du français moderne (1935).

Dans le cas de notre mot, il y a grosso modo deux grandes tendances que nous venons d’observer: d’une part, on a longtemps prononcé le a- initial du mot, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «outte»).

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Quelques beaux vieux mots du français au Canada

Après vous avoir présenté les dénominations contemporaines des chaussures de sport et des petits pains au chocolat au Canada, nous allons nous pencher dans le présent billet sur des mots plus anciens, qui caractérisent le français tel qu’il est pratiqué en Amérique du Nord depuis l’époque coloniale.

Les cartes de ce billet ont été réalisées avec le logiciel R, à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles plus de 4000 francophones nord-américains ont pris part. Vous pouvez vous aussi contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 15 minutes – faites entendre votre voix, car plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables) en répondant à quelques questions. Pour cela, cliquez 👉 ici. Merci!

Mouffette… 

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…ou bête puante?

Moufette

Ce petit mammifère nord-américain omnivore, à la fourrure noire rayée de blanc, qui se défend en projetant un liquide très malodorant sécrété par ses glandes anales, est appelé mouffette dans le français des dictionnaires. Le Trésor de la langue française nous apprend que ce mot est attesté depuis 1765 et qu’il s’agit d’une adaptation de mofette, un emprunt ancien à l’italien qui désignait une «exhalaison dangereuse ou irrespirable». Le Grand Dictionnaire Terminologique du gouvernement québécois recense également mouffette, tout en précisant qu’il connaît un équivalent plus familier: bête puante. Mais quelle est l’origine et l’ancienneté de cette appellation, et peut-on évaluer et cartographier la vitalité de son usage aujourd’hui?

En fait, il n’est pas surprenant que les Canadiens francophones disent bête puante, car cette appellation est plus ancienne que mouffette: on trouve déjà le pluriel collectif bêtes puantes dans le Dictionnaire françois-latin de Jaques du Puys, daté de 1573, mais avec un sens plus large, celui de “ensemble des animaux de chasse qui puent (putois, blaireau, renard, etc.)” (réf.: FEW 9, 624b). Il y a donc eu restriction sémantique: lorsque les Français sont arrivés en Amérique du Nord, ils ont réservé ce mot à la désignation de cette espèce inconnue en Europe, à une époque où le mot mouffette n’était même pas encore entré dans la langue française. Le fichier lexical en ligne du Trésor de la langue française au Québec nous fournit d’ailleurs de très anciennes attestations de ce mot composé, que nous reproduisons ci-dessous en respectant évidemment la graphie d’origine:

Il y a d’autres animaux que l’on appelle Beste puante. Cét animal ne court pas viste: quand il se void poursuivy, il urine: mais cette urine est si puante, qu’elle infecte tout le voisinage, & plus de quinze jours ou trois semaines apres, on sent encor l’odeur approchant du lieu. Cét animal étrangle les poules quand il les peut atraper. (1664, Pierre Boucher, Histoire veritable et naturelle des moeurs & productions du pays de la Nouvelle France, vulgairement dite le Canada)

Il se trouve aussy dans ces bois [du Canada] d’autres animaux dont les peaux n’ont aucun debit; parmy eux est le porc-epy, la beste puante, l’écureuil et la belette blanche […]. La seconde est de la grosseur d’un chat et a le poil noir et blanc; elle se deffend du chasseur et de ses chiens par son urine qu’elle tache de leur jetter dans les yeux, laquelle est d’une si grande puanteur qu’on la sent à un quart de lieue, et que les endroits dans lesquels elle est tombée n’en perdent l’odeur que trois semaines ou un mois après, telle pluye qu’il fasse. (env. 1721, Antoine-Denis Raudot, Relation par lettres de l’Amérique septentrionalle)

Les enquêtes ayant servi à la confection de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC), menées auprès de témoins nés grosso modo au début du 20e siècle, révèlent que cette dénomination traditionnelle était encore très largement répandue sur tout le territoire dans les années 1970:

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Figure 1. Répartition des types « bête puante » (en rose) et « mouffette » (en vert) d’après la question 1587 de l’ALEC (1980).

Mais qu’en est-il aujourd’hui? Des enquêtes en ligne menées en 2016-2017, auxquelles ont participé plus de 4000 internautes canadiens francophones, montrent que le type archaïque bête puante a reculé dans les grands centres (au profit de mouffette, mot diffusé par les dictionnaires et la norme) mais qu’il se maintient encore fort bien dans les régions:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré du type bête puante selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On constate que les grandes régions urbaines qui gravitent autour de Montréal, d’Ottawa-Gatineau, de Québec ou de Saguenay présentent des taux d’usage déclaré extrêmement bas. En revanche, lorsqu’on s’éloigne de la vallée du Saint-Laurent pour s’approcher de la frontière américaine, comme en Estrie, dans la Beauce, au Madawaska et en Gaspésie, ou alors en Mauricie ou dans certains châteaux-forts de la francophonie ontarienne, bête puante a encore de beaux restes! Quant au sud-est du Nouveau-Brunswick et à la Nouvelle-Écosse, c’est en fait le type skunk, mot d’origine anglaise, qui y domine. La donnée la plus importante qui ressort de la comparaison de ces deux cartes est que le mot des dictionnaires, mouffette, s’est largement imposé depuis une cinquantaine d’années au détriment de bête puante, aujourd’hui relégué à un statut archaïsant et rural et dont le pourcentage d’usage déclaré ne dépasse jamais les 40%.

Le pain est-il moisi ou… cani?

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Aux côtés du mot du français général, moisi, le français au Canada connaît également un synonyme vieilli et rural: il s’agit de cani, participe passé du verbe canir. Ces deux formes représentent un héritage normand, car on les trouve dans de nombreuses sources consacrées aux parlers de Normandie (v. FEW 2, 238a). Le verbe canir, aussi attesté autrefois en France sous la forme chanir (voir TLF), remonte à un verbe latin qui voulait dire “devenir grisâtre, blanchir”. Comme c’est souvent le cas des héritages normands, ce mot est mieux attesté au Québec qu’en Acadie, et plus précisément dans l’est du Québec, qui dépend historiquement de la diffusion du français de la Vieille Capitale, où les colons d’origine normande étaient particulièrement bien représentés; toutefois, il n’était pas impossible de le retrouver autrefois dans d’autres aires, de façon sporadique. La carte suivante représente l’aire d’extension de cani (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 3. Répartition des types moisi (en vert) et cani (en rose) d’après la question 187 de l’ALEC (1980).

Que reste-t-il de ce bel archaïsme du français de nos aïeux? Si le mot est en sérieux recul d’après nos enquêtes récentes (2016-2017), il semble être encore en usage dans certaines régions:

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Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré de cani selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On voit que le mot survit surtout loin des grands centres, comme dans Charlevoix, la Côte-Nord, le Bas-du-Fleuve, en Gaspésie et dans une partie du Nouveau-Brunswick.

Il entre d’ailleurs dans la formation de nombreuses locutions verbales, dont la plus connue est sentir le cani, c’est-à-dire “exhaler une mauvaise odeur, une odeur de renfermé”. En voici un exemple tiré de la littérature québécoise contemporaine:

Le Roi de l’habit, c’est comme ça que ça s’appelle, je n’y peux rien si c’est une binerie qui sent le moisi, le cani, le sur et le moins sûr […]. (1973, Victor-Lévy Beaulieu, Oh Miami Miami Miami, p. 9 [attestation tirée du Volume de présentation du Dictionnaire du français québécois, PUL, 1985, p. 44])

Il est fascinant de constater que ce mot de lointaine origine normande s’est également diffusé dans les Antilles françaises à l’époque coloniale. En voici une attestation relevée dans un célèbre ouvrage consacré au français d’Haïti:

Canir, v. intr. Pourrir en exhalant une odeur spéciale. Fig.: Pourrir en prison. […] Et n’eût été l’intervention du commissaire, le pauvre serait encore à canir au cachot pour une faute de diction […]. (1961, Pradel Pompilus, La langue française en Haïti, Paris, p. 182)

On terminera en signalant l’ancien dérivé canissure (vraisemblablement formé par analogie sur moisissure), lui aussi hérité des parlers de Normandie.

Tombé du ciel comme des mannes

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Les «éphémères», ces petits insectes qui s’abattent parfois en immenses nuées et qu’on voit s’agglomérer autour des sources de lumière nocturne, comme les lampadaires, sont appelés traditionnellement mannes dans l’Ouest du Québec. Il s’agit d’une spécialisation sémantique à partir d’un emploi plus général du français des dictionnaires, manne des poissons, qui désigne des «papillons dont les poissons sont très friands et qui sert à faire des appâts (terme de pêche)» (v. FEW et TLF s.v. manne 1, comm. étymol. et hist.). À la base de cet emploi se trouve une allusion métaphorique à la nourriture providentielle que Dieu envoya aux Hébreux pendant la traversée du désert, ces insectes étant une proie facile pour les poissons. Voici un tableau de Nicolas Poussin illustrant cette scène biblique; on peut y voir Moïse annonçant l’arrivée de la manne céleste à son peuple affamé:

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Comme l’écrivait déjà le lexicographe Oscar Dunn dans son Glossaire franco-canadien de 1880, la manne est une «sorte de grosse mouche qui se répand sur nos fleuves et qui est vraiment la manne des poissons, de l’anguille et de l’alose, en particulier».

Contrairement à cani et à bête puante, il semble que mannes résiste mieux dans l’usage contemporain. Voici d’abord la carte représentant l’aire d’extension de mannes (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 5. Répartition du type mannes (en rose) d’après la question 1563 (« papillons de nuit ») de l’ALEC (1980). Les points verts correspondent à d’autres réponses, le plus souvent papillon (de nuit).

On constate qu’il s’agit très clairement d’un type occidental, extrêmement bien représenté dans l’ouest de la province, mais qui ne s’aventure guère au-delà de Trois-Rivières; l’Estrie et la Beauce ne le connaissent pas tellement non plus. Or, qu’en est-il de la situation actuelle, d’après nos enquêtes récentes (2016-2017)?

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré de mannes selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

On peut voir que le mot a bien résisté. La sphère d’influence de Montréal est clairement la zone où il survit encore le mieux, avec des extensions jusqu’aux frontières américaines vers le sud, et jusqu’aux Pays d’en Haut et l’Abitibi vers le nord. En revanche, la région de Québec, Charlevoix, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, tout comme l’Ontario et les Maritimes, ne sont guère représentatifs de cet usage. Un indice de sa vitalité se trouve dans son emploi sporadique dans la presse; en voici un exemple:

Et à propos d’éphémères, il y en avait des millions autour du stade hier soir. Vous savez, ces nuages de petites bibittes volantes du printemps, que certains appellent des «mannes» et qui ne vivent que quelques heures… (1990, La Presse, 25 mai, p. 6 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Cette citation fait bien ressortir plusieurs caractéristiques prototypiques que l’on prête à cette catégorie d’insectes: ils arrivent au printemps, en très grand nombre, et ne vivent pas longtemps (d’où leur nom d’éphémères dans le français des dictionnaires).

Des marionnettes dans le ciel

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Les aurores boréales, ce magnifique spectacle nocturne visible dans les régions septentrionales, naissent de la projection d’électrons d’origine solaire captés par le pôle nord magnétique. Ce dernier ne coïncide pas avec le pôle nord géographique; il est en fait situé dans le nord du Canada, ce qui fait que les aurores boréales y sont plus faciles à admirer.

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Le terme d’aurore boréale est toutefois une dénomination savante. Nos ancêtres connaissaient une appellation beaucoup plus poétique, évoquant le caractère remuant de ce phénomène: ils les appellaient des marionnettes. Voici la carte représentant l’aire d’extension de marionnettes (en rose) vers 1970 selon les enquêtes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC):

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Figure 7. Répartition du type marionnettes (en rose) d’après la question 1161 (« aurore boréale ») de l’ALEC (1980). Les points verts correspondent à d’autres réponses.

On voit que le mot domine très largement dans la plus grande partie du territoire, à l’exception de l’ouest du Québec, du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de l’Abitibi. Dans ces régions, il connaît plusieurs concurrents: le terme du français des dictionnaires, aurore boréale, mais aussi les types clairons, signaux et tirants.

Près d’un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de cette appellation figurée? La carte ci-dessous en présente un aperçu:

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Figure 8. Pourcentage d’usage déclaré de marionnettes selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017). Plus la couleur tire sur le rose, plus le pourcentage est élevé.

Les pourcentages de reconnaissance sont, dans l’ensemble, très bas. Les gens des villes, de nos jours, n’ont guère la chance d’admirer les aurores boréales, aveuglés qu’ils sont par la pollution visuelle engendrée par les nombreuses sources de lumière artificielle. Peu familiers avec le référent, ils ne connaissent plus que l’appellation transmise par l’école et les médias (ou éventuellement son équivalent anglais northern lights, dans les régions où le français est en contact étroit avec l’anglais). On note toutefois que certaines régions font de la résistance, comme le Bas-du-Fleuve, le Madawaska et le reste du Nouveau-Brunswick, relativement protégés de l’influence des grands centres urbains. Il faut ajouter que l’absence du type marionnettes dans le parler populaire et traditionnel de la grande région montréalaise (voir Figure 7 ci-dessus) n’a certainement pas aidé à son maintien (contrairement à ce qui est arrivé dans le cas de mannes, que nous avons vu ci-dessus).

Les aurores boréales occupaient une place de choix dans l’imaginaire populaire traditionnel, aux côtés des farfadets et autres créatures perçues comme surnaturelles; voici un magnifique passage d’un roman de l’écrivain Louis Fréchette qui les met en vedette:

Vous savez p’tête pas c’que c’est que les marionnettes, les enfants; eh ben, c’est des espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le Nord, quand on est pour avair du frette [= quand on est sur le point d’avoir du froid]. Ça pétille, sus vot’ respèque, comme quand on passe la main, le soir, sus le dos d’un chat. Ça s’élonge, ça se racotille, ça s’étire et ça se beurraille dans le ciel, sans comparaison comme si le diable brassait les étoiles en guise d’oeufs pour se faire une omelette. (1911, Louis Fréchette, «Les marionnettes», dans L’Almanach du peuple de la Librairie Beauchemin 1912, 43e année, Montréal, p. 270 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Des documents ethnographiques attestent aussi de l’importance du phénomène dans la mentalité populaire:

C’était immanquable. Quand on voyait des marionnettes, on se mettait dehors puis, là, on chantait des chansons et on frappait du pied. Ça se mettait à valser sur nos airs ces lueurs-là, une vraie beauté! Il y en a qui disaient que c’était les âmes du purgatoire qui venaient réclamer des prières. Moi, je dis que c’était pas ça pas en toute! (1981, Hélène Gauthier-Chassé, À diable-vent: légendaire du Bas-Saint-Laurent et de la Vallée de la Matapédia, Montréal, Les Quinze, p. 81 [exemple tiré du fichier lexical du TLFQ])

Un tout petit commentaire, en terminant, sur l’étymologie du mot: avant de devenir marionnettes, le mot s’est en fait d’abord présenté, en France, sous la forme mariennette (dér. de l’ancien français mérienne “heure de midi; heure de la sieste”, du latin mĕrĭdianus, v. FEW 6, II, 31b; cf. fr. mod. méridienne dans TLF) et désignait alors les “vibrations de l’air échauffé pendant les grandes chaleurs”. Donnons la parole à une grande spécialiste de l’histoire des français de l’Ouest de la France et du Canada:

Les expressions angevine, bretonne et charentaise remontaient vraisemblablement à l’afr. meriene, -enne, -aine, -ane s.f. «heure de midi» (God.): cette heure, où le soleil est le plus haut, serait caractérisée (en période de grande chaleur) par des vibrations lumineuses. La même métaphore aurait été appliquée par les Français d’Amérique (dont beaucoup sont originaires de l’Ouest de la France) aux vibrations lumineuses de l’aurore boréale. (Geneviève Massignon, Les parlers français d’Acadie: enquête linguistique, Paris, Klincksieck, 1960, p. 135)

Et qu’en est-il de l’influence de l’âge sur la vitalité?

Une analyse des réponses de nos internautes en fonction de leur âge montre de façon assez spectaculaire l’effet générationnel sur l’usage déclaré, avec toutefois de bonnes différences d’un mot à l’autre:

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Figure 9. Probabilité (en pourcentage) de réponse positive en fonction de l’âge des répondants pour les quatre lexies considérées.

On observe d’abord une tendance générale, pour les quatre lexies, à être plus utilisées par les gens âgés. Cela dit, il y a une différence majeure entre bête puante et mannes d’une part, et cani et marionnettes d’autre part. Ces deux derniers sont de toute façon beaucoup moins usités, peu importe l’âge des répondants, alors que les deux premiers affichent un effet d’âge vertigineux: près des trois quarts des gens les plus âgés disent les utiliser, alors que chez les jeunes de 20 ans la proportion tombe à env. 10% pour bête puante et un peu plus de 25% pour mannes (qui est donc encore celui qui résiste le mieux). Il faut donc considérer autant l’âge que la région pour bien circonscrire les conditions d’usage de nos mots.

Et pendant ce temps, au Manitoba…

Le Manitoba est difficile à représenter sur la carte, mais nous tenons à rendre compte des réponses de notre centaine de répondants franco-manitobains, que nous remercions pour leur participation à nos enquêtes. Des quatre lexies étudiées, il n’y a que bête puante qui s’en tire relativement bien, avec près de 30% d’usage déclaré. Les trois autres mots, autant ceux de l’est (cani et marionnettes) que celui de la grande région montréalaise (mannes), y sont pratiquement inusités. Il faut rappeler que bête puante affichait la vitalité la plus étendue dans l’est du Canada à l’époque des enquêtes de l’ALEC: des quatre vocables à l’étude, c’est le seul qui couvrait tout le domaine sans partage. Cela suggère que ce sont les mots les moins régionaux dans l’Est qui se sont le mieux maintenus et enracinés dans l’Ouest, hypothèse raisonnable mais qu’il faudrait pouvoir tester sur un plus grand nombre d’unités lexicales.

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Figure 10. Pourcentage de réponses positives, au Manitoba, pour les quatre lexies considérées.

Bilan

Nous venons de passer en revue quatre expressions du français traditionnel parlé au Canada depuis l’époque coloniale. La première, bête puante, résulte d’une spécialisation sémantique à partir du sens, plus large, que cette lexie avait en France, à une époque où le mot mouffette n’était pas encore né. La deuxième, cani, est la survivance d’un usage typiquement normand. La troisième, mannes, provient d’une métaphore reposant sur une scène bien connue de l’Ancien Testament. Enfin, la dernière serait aussi d’origine française mais serait passée, dans l’usage canadien, de la désignation d’un phénomène atmosphérique (vibrations lumineuses en cas de grande chaleur) à celle d’un phénomène électromagnétique en très haute altitude (les aurores boréales).

En ce qui concerne leurs aires d’extension et leur vitalité, il n’y a que mannes qui semble s’être bien maintenu, peut-être en raison du poids de l’agglomération montréalaise (son noyau initial) au sein de la francophonie canadienne. La lexie bête puante, jadis connue à la grandeur du territoire, a été rejetée dans les marges, alors que cani et marionnettes ne survivent que dans les zones les plus orientales. Alors qu’éphémères est resté un terme plutôt savant, mouffette, moisi et aurore boréale sont courants. Ce sont des exemples d’alignement sur la norme du français des dictionnaires, qui ne représentent pas nécessairement une vague de fond (ce ne sont que quelques mots sur les milliers d’unités lexicales que comporte une langue) mais qui illustrent une orientation possible de l’évolution du lexique français au Canada.

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête, dont le but est (entre autres) de tester la prononciation de nombreux « shibboleths » : saumon, clôture, nage, lacets, crabe, bibliothèque, photo, haleine, aveugle… Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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Cartographier la rivalité linguistique entre Québec et Montréal

Dans un précédent billet, on vous parlait de ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France. Dans ce nouveau billet, nous nous rendons outre-Atlantique, dans la province de Québec, au Canada.

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Les villes de Montréal et de Québec se situent sur les bords du fleuve Saint-Laurent, dans la province de Québec (l’une des dix provinces que comprend le Canada). Seulement 250 km séparent ces deux pôles urbains !

Plus particulièrement, nous nous intéresserons aux différences qui caractérisent deux grandes aires à l’intérieur de la francophonie canadienne : l’une centrée sur la ville de Québec (la capitale provinciale), l’autre sur la ville de Montréal (la plus grande agglomération francophone au pays).

Le saviez-vous ?
La rivalité entre les villes de Montréal et de Québec est ancienne, et ne concerne pas uniquement le hockey… Pour en savoir plus sur l’histoire du phénomène, vous pouvez lire cet article ou encore celui-ci.

Une histoire de voyelles…

Si le français pratiqué au Canada n’a pas les mêmes sonorités que le français que l’on parle à Paris, c’est notamment parce que les locuteurs établis dans ce pays ont conservé certaines prononciations qui sont tombées en désuétude en Europe.

Ou plutôt devrait-on dire dans la plupart des régions d’Europe – puisque  la Suisse, la Belgique et certains département périphériques de l’Hexagone font exception…

Par exemple, en français canadien, il est tout à fait normal d’opposer à l’oral mettre à maître, le premier mot étant prononcé avec une voyelle brève, le second avec une voyelle longue :

De même, dans cette partie de la francophonie, beauté (avec une voyelle longue et fermée) s’oppose clairement dans la prononciation à botté (avec une voyelle brève et ouverte).

Toutefois, bien que l’immense majorité des mots comportant des voyelles potentiellement longues soient prononcés de la même façon chez tous les Canadiens francophones, il en existe quelques-uns qui ne font pas l’unanimité d’une région à l’autre…

Les cartes de ce billet ont été réalisées avec le logiciel R, à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles plus de 4000 francophones Nord-Américains ont pris part. Vous pouvez vous aussi contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 15 minutes – faites entendre votre voix, car plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables) en répondant à quelques questions. Pour cela, cliquez 👉 ici .

Arrête !

L’exemple le plus connu est celui du verbe arrête (à l’indicatif ou à l’impératif).

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La plupart des Québécois savent que les habitants de la ville de Québec prononcent ce mot avec une voyelle brève (celle, par exemple, du mot dette) alors que les Montréalais réalisent dans ce mot une voyelle longue (celle que les Canadiens francophones articulent dans le mot fête).

Il s’agit là de ce que les linguistes appellent un « shibboleth », c’est-à-dire un indice phonétique qui permet d’identifier l’origine d’un locuteur à partir d’une particularité de son accent. Le mot shibboleth  est un « [emprunt] à l’hébr. biblique shibbōlet ‘épi’, mot utilisé par les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibbōlet, et qu’ils égorgeaient aussitôt (Juges 12, 6) » (TLFi). Espérons que les habitants de Montréal et de Québec n’en arriveront pas à de pareilles extrémités !

Or, si le comportement des locuteurs de Montréal et de Québec par rapport à cette variable est bien connu, qu’en est-il de la prononciation dans le reste du pays ? C’est ce que nous révèle cette première carte :

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Figure 1. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « arrête » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

On peut voir la domination claire et nette de la prononciation avec voyelle brève dans tout l’est du domaine (en vert), à partir d’une ligne qui traverse le fleuve Saint-Laurent à quelques dizaines de km à l’ouest de Québec. Cette aire se prolonge dans Charlevoix, au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord d’une part, ainsi que dans le Bas-du-Fleuve, en Gaspésie et dans toute l’Acadie d’autre part. L’aire de la voyelle longue (celle de fête) se répand dans tout l’ouest du domaine (en mauve). Les villes de Trois-Rivières, Drummondville, Sherbrooke, Montréal et Gatineau en font toutes partie, ainsi que la totalité des zones francophones de l’Ontario, à l’ouest du Québec.

À l’échelle du Québec, Montréal est de loin le pôle démographique le plus important, avec une agglomération urbaine de près de 4 millions d’habitants (dont environ les deux tiers sont de langue maternelle française). On s’attendrait donc à ce que cet énorme pôle diffuse sa norme. Il semble toutefois que la ville de Québec, seconde agglomération urbaine de la province avec env. 750 000 habitants, agisse comme un « verrou » qui freine l’expansion des variantes montréalaises vers l’est.

Baleine 🐋 

Un autre mot nous fournit une situation très similaire : il s’agit de baleine, prononcé lui aussi avec une voyelle longue dans l’ouest (celle que les Québécois articulent tous dans le mot reine) et une voyelle brève dans l’est (celle qui, pour eux, rime avec la voyelle de zen).

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La carte ci-dessous nous présente une répartition aréologique très semblable à celle du mot précédent :

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Figure 2. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « baleine » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

La ligne de démarcation entre les deux aires, perpendiculaire au fleuve Saint-Laurent, passe sensiblement au même endroit que sur la carte précédente. Dans les deux cas, on remarquera que cette frontière va en s’élargissant vers le sud, formant une sorte de triangle de couleur blanchâtre qui représente une transition graduelle entre la Beauce et l’Estrie, jusqu’à la frontière avec les États-Unis. Il est normal, en effet, que les frontières linguistiques dans des zones d’habitation densément peuplées et dépourvues d’obstacles géographiques majeurs soient graduelles et non pas tranchées.

La question de savoir laquelle des deux variantes (balei:ne ou baleine) est correcte est un faux-problème, comme l’explique ici notre collègue Marie-Hélène Côté, linguiste et spécialiste de la prononciation du français parlé au Canada. C’est l’usage des locuteurs qui fait la norme, et non l’inverse (nonobstant ce qu’en pense l’Office québécois de la langue française) !

Un cas inverse : connaisse

Cela veut-il dire qu’il existerait une tendance générale des habitants de l’est à privilégier les voyelles brèves, contrairement à l’ouest qui opterait pour les longues ? Cela est doublement faux. D’abord, comme nous l’avons précisé au début de ce billet, l’immense majorité des mots comportant des voyelles toniques susceptibles d’être brèves ou longues se prononcent de la même manière dans tout le pays. Ensuite, on trouve également des contre-exemples qui s’opposent à arrête et baleine. En effet, la forme verbale connaisse (forme conjuguée du verbe connaître) constitue un autre shibboleth entre Québec et Montréal, mais fonctionne de façon inverse : c’est l’est qui prononce une voyelle longue, et l’ouest qui opte pour une brève !

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La carte ci-dessous donne le détail de cette situation :

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Figure 3. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « connaisse » avec un « è » long. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

Encore une fois, on voit que les provinces maritimes affichent le même comportement que l’est de la province de Québec, alors que la prononciation de la plus grande partie de l’Ontario se situe dans le prolongement de l’ouest québécois. On fera toutefois deux remarques supplémentaires :

  • La démarcation entre les deux zones se situe à l’ouest du lac Saint-Pierre, c’est-à-dire sensiblement plus à l’ouest que dans les deux cartes précédentes ; la ville de Trois-Rivières, cette fois-ci, regarde plutôt vers Québec que vers Montréal.
  • L’Abitibi, autant du côté québécois que du côté ontarien, s’aligne sur l’est plutôt que sur l’ouest. Il faut savoir que cette région a été colonisée à une époque relativement récente (20e siècle) par des locuteurs originaires de toutes les parties de la province. Les variantes s’y sont donc redistribuées de façon imprévisible.

Prononce-moi poteau, je te dirai d’où tu es…

Il n’y a pas que la voyelle « è » qui affiche un comportement régionalement différencié pour certains mots : c’est aussi le cas de « o ». Les locuteurs de Québec et de Montréal se taquinent régulièrement sur la prononciation du mot poteau, articulé avec la voyelle de botté à Québec, mais avec celle de beauté à Montréal. En d’autres mots, à Québec on prononce « potteau » et à Montréal, « pôteau ».

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Or, que disent les locuteurs francophones dans le reste du pays ? La carte ci-dessous répond à cette question :

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Figure 4. Pourcentage de répondants à l’enquête ayant indiqué prononcer le mot « poteau » avec un « o » long et fermé. Les frontières en grisé signalent des limites de MRC (Québec), de comtés (autres provinces du Canada) et d’états (États-Unis).

On peut observer que la démarcation est-ouest épouse les contours de la frontière déjà esquissée pour arrête (figure 1) et baleine (figure 2), avec encore une fois la voyelle longue qui domine dans l’ouest et la voyelle brève qui s’étend jusqu’à l’Atlantique. Toutefois, il y a une différence de taille : entre la grande région soumise à l’influence de la ville de Québec d’une part et le domaine acadien d’autre part, tout Charlevoix, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, le Bas-du-Fleuve et le Madawaska (nord-ouest du Nouveau-Brunswick) vont de pair avec l’ouest et privilégient eux aussi la voyelle longue. Il faut donc admettre que la voyelle « o », dans les mots où l’on observe une différenciation régionale, ne se comporte pas partout de la même façon que la voyelle « è ».

Voyelles longues et « diphtongues »

Nous avons parlé jusqu’à maintenant de voyelles « brèves » et de voyelles « longues ». Il faut toutefois rappeler que les voyelles longues en français laurentien (c’est ainsi que les linguistes appellent, techniquement, le français né dans la vallée du Saint-Laurent mais qui s’est aussi exporté à l’ouest du Québec) connaissent une tendance à la « diphtongaison ». Ce terme désigne le fait de scinder une voyelle en deux éléments ; en l’occurrence, le « ê » long tend à se réaliser comme un « aïe » et le « ô » long comme un « ôouw ».

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📢 Ecoutez quelques exemples de prononciations laurentiennes réalisées de façon fortement diphtonguée : connaisse(nt) ; baleine ; arrête ; poteau.

Il importe toutefois de préciser que plus la diphtongaison est forte, plus elle est socialement marquée. Dans la diction soignée des lecteurs de nouvelles à la télé et à la radio, la diphtongaison est évitée et seule persiste la longueur vocalique ; en revanche, dans les milieux populaires, la diphtongaison se fait clairement entendre.

Et qu’en est-il de l’Ouest canadien?…

Il y a aussi des francophones dans les provinces de l’Ouest canadien, et en ce qui concerne le Manitoba, une bonne centaine d’entre eux ont répondu à notre enquête, ce qui nous a permis de recueillir les données suivantes, présentées sous forme de tableau (plutôt que sous forme de carte, l’immense majorité des répondants étant issus de l’agglomération urbaine de Winnipeg, plus précisément de Saint-Boniface):

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Figure 5. Pourcentage de répondants à l’enquête (dans l’agglomération de Winnipeg–Saint-Boniface) ayant indiqué prononcer les mots arrête, baleine, connaissent et poteau avec une voyelle longue.

Dans l’ensemble, le comportement des Bonifaciens s’aligne sur celui des locuteurs de l’Ontario et de l’Ouest du Québec. Tout comme eux, ils privilégient (bien que dans des proportions moindres) la longueur vocalique pour arrête et baleine, alors qu’inversement connaissent est prononcé très majoritairement avec une voyelle brève. Enfin, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’Est du pays (sauf dans la grande région de Québec et dans les Maritimes), poteau est prononcé par une très claire majorité des répondants avec une voyelle longue. Ces résultats ne sont guère surprenants, une bonne partie des ancêtres des Franco-Manitobains étant originaires de l’Ouest québécois, voire de l’Ontario.

Le peuplement francophone dans le reste de l’Ouest canadien est toutefois un peu plus varié, incluant entre autres des immigrants originaires de Suisse, de Belgique ou de France. Nous n’avons pas récolté pour l’instant un nombre suffisant de participants dans ces zones pour garantir une représentativité suffisante de l’échantillon, raison pour laquelle nous encourageons fortement tous les Francos de l’Ouest à participer massivement à nos enquêtes!

Mot(s) de la fin…

Bien qu’il existe quelques petites différences d’une région à l’autre du pays, celles-ci sont plutôt rares et tendent à s’estomper avec les jeunes générations. Toutefois, c’est cette rareté même qui confère aux variantes régionalement marquées une saillance particulière dans l’imaginaire linguistique collectif. Sur la base de ces quelques cartes, on peut déjà dire qu’un locuteur qui prononce arrête avec un « è » bref mais poteau avec un « o » long vient probablement de Charlevoix, du Saguenay–Lac-Saint-Jean ou du Bas-du-Fleuve, mais pas de Québec ou de Montréal.

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Serait-il possible d’identifier des aires linguistiques à l’intérieur du Canada francophone en superposant les résultats de différentes cartes ? L’expérience mérite d’être tentée, mais il faut encore tenir compte de nombreux mots !

Le français de nos provinces 🇨🇦

Suite au succès de notre première enquête, nous avons lancé une nouvelle enquête, dont le but est (entre autres) de tester la prononciation de nombreux « shibboleths » : saumon, clôture, nage, lacets, crabe, bibliothèque, photo, haleine, aveugle… Nous vous invitons à y participer en grand nombre ! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous ! Toute participation est anonyme et gratuite.

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« Chocolatine » a conquis le Québec!

Nos enquêtes se sont récemment exportées au Canada (pour participer au sondage, que vous veniez d’Europe ou du Canada, c’est par ici).

Ce sont les Gascons qui vont être contents: dans la guerre sans merci qui fait rage entre partisans de chocolatine et défenseurs de pain au chocolat, des renforts inespérés arrivent du Québec, où chocolatine (le terme dominant dans le Sud-Ouest de la France) s’impose de façon écrasante dans toute la province. Toutefois, le portrait général dans l’ensemble du Canada francophone doit être nuancé: pain au chocolat n’y est pas entièrement inconnu, loin de là, et la variante croissant au chocolat atteint même des pourcentages majoritaires dans certaines provinces. Voyons d’abord une carte d’ensemble qui montre le type dominant dans chaque zone:

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Figure 1. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017).

Nous allons revenir dans le détail ci-dessous sur chacune de ces dénominations, car cette carte récapitulative recouvre une réalité plus nuancée. Pour l’instant, on notera que chocolatine domine au Québec et au Nouveau-Brunswick, croissant au chocolat en Ontario (ainsi qu’au Manitoba, plus à l’ouest) alors que pain au chocolat est arrivé en tête en Nouvelle-Écosse (mais nous n’avons encore que très peu de répondants pour cette province).

Pour rappel et à titre de comparaison, voici la carte correspondant à ce concept pour la francophonie d’Europe (voir ici notre billet sur la question):

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Figure 2. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).

On y voit que pain au chocolat recouvre la plus grande partie du territoire, alors que chocolatine étend sa domination à tout le Sud-Ouest. La variante couque au chocolat ne couvre que l’ouest de la Belgique francophone; quant à croissant au chocolat, il est attesté sporadiquement dans l’Est et en Suisse romande. On y trouve aussi petit pain au chocolat, qui n’a été donné par aucun répondant au Canada mais qui en Europe occupe deux aires latérales, respectivement dans l’est du domaine (Alsace, Franche-Comté, nord de la Suisse romande) et dans le Nord–Pas-de-Calais.

Voyons maintenant de plus près les trois types lexicaux les plus répandus au Canada francophone.

Chocolatine

C’est de loin la dénomination la plus répandue au Canada francophone, mais c’est clairement au Québec qu’elle règne en maître, les pourcentages d’emploi déclaré y atteignant des sommets:

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Figure 3. Répartition et vitalité de chocolatine d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut voir ici que le mot, bien que n’étant pas apparu comme première réponse en Ontario, y est aussi connu par une tranche non négligeable de la population. Au Québec, les pourcentages peuvent atteindre 90%; chocolatine est d’ailleurs présenté comme un «terme privilégié» par le Grand Dictionnaire Terminologique de l’Office québécois de la langue française.

Il est hautement improbable que le mot ait été inventé de façon indépendante des deux côtés de l’Atlantique. Selon toute vraisemblance, il aura été importé et diffusé au Québec par des immigrants français originaires de régions de l’Hexagone où son emploi est dominant. Les grandes bases de données textuelles en ligne (EuropresseGallica, Google Recherche Avancée de Livres) permettent de mieux documenter son histoire. Au Québec, il n’apparaît pas avant 1988; voici la première attestation connue (un grand merci à Jean Bédard, de l’OQLF, pour son aide):

D’après les inspecteurs, des pains, des muffins, des croissants aux amandes et des chocolatines étaient présentés au public sur une étagère, sans aucune protection. (La Presse, Montréal, 30 avril 1988, page A4)

En France, on peut faire remonter la première attestation du mot (avec le sens qui nous intéresse) à 1960:

Quant au repas de midi, il fut excellent, comme le prouve celui-ci, tiré à 1.249 «exemplaires» pour les «Francas» [= Francs et Franches Camarades] de Bordeaux par les cuisines municipales: œuf dur, tranche de galantine, rôti de porc, crème de gruyère, banane. A 18 heures, on fut heureux de savourer une chocolatine, mais, hélas! c’était déjà le départ, après une excellente journée au grand air, très bien meublée par un grand rallye des jeux et des concours passionnants. (Sud-Ouest, 7 mai 19670, page 8)

On remarquera que cette première attestation renvoie justement à Bordeaux, ce qui correspond à l’ancrage du mot dans le Sud-Ouest.

On s’est beaucoup questionné sur l’origine du mot chocolatine. Il faut savoir en fait que cette forme apparaît déjà au dix-neuvième siècle, mais avec un tout autre sens: elle désignait alors un bonbon au chocolat et aux fruits, distribué dans toute la France.

CHOCOLATINES […] Ce nouveau BONBON, composé de chocolat et de fruits, présente, sous forme de dragées, un délicieux aliment et la plus délicate des friandises. Les CHOCOLATINES feront les délices des palais affriandés des douceurs et des parfums; c’est un Bonbon agréable à l’œil, facile à manger, se conservant indéfiniment, et n’ayant aucun des inconvénients qui résultent de l’usage des friandises. Des mesures sont prises pour que ce Bonbon se trouve avec le cachet du fabricant dans toutes les premières maisons de confiserie en province. CHOCOLAT PERRON, rue Vivienne, 14. – Partout en France à 2 fr. et 3 fr. le demi-kilogr. (Publicité, Journal des débats, 15 novembre 1853)

Cet emploi va même jusqu’à faire son entrée dans les pages du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (dans un fascicule publié en 1869). Un peu plus tard, le bonbon en question devient en fait un médicament à la quinine utilisé dans la prévention contre le paludisme, comme le montrent de nombreuses attestations:

En résumé, l’auteur conclut, à l’inverse de la commission, que les chocolatines au tannate de quinine sont appelées à rendre de grands services dans la campagne anti-paludique, pour la quininisation des enfants. (Bulletin de l’Institut Pasteur, 1906, page 929)

Cet emploi persiste environ jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, puis disparaît des radars. Lorsque chocolatine réapparaît dans les années 1960, après un hiatus de plus de vingt ans, il est régionalisé, plutôt rare, et typique du Sud-Ouest. Il se pourrait bien qu’il n’y ait donc aucun lien historique entre l’ancien sens de « dragée au chocolat » et celui de « viennoiserie au chocolat ». En ce qui concerne la forme du mot, il s’agit évidemment d’un dérivé de chocolat formé à l’aide du suffixe -ine (fréquent en cuisine, cf. gélatine, galantine, amandine, grenadinepraline). Un tel dérivé pourrait très bien avoir été formé à deux reprises dans l’histoire de la langue, de façon indépendante. Ajoutons pour l’anecdote que l’espagnol connaît les formes chocolatín et chocolatina, mais que ces mots désignent dans cette langue des bonbons au chocolat, et non pas une viennoiserie. Au Québec, le mot est aujourd’hui diffusé massivement par les chaînes de restauration rapide (Tim Hortons, Starbucks) mais a dû faire ses premières apparitions dans des boulangeries de quartier gérées par des «Gascons» immigrés.

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Publicité québecoise d’une célèbre chaîne de restauration [source]

Cet exemple contemporain reproduit bien la façon dont certaines variantes qui étaient régionales en France à l’époque coloniale ont pu s’exporter et s’enraciner pour devenir majoritaires dans le Nouveau Monde.

Croissant au chocolat

Il s’agit du deuxième type le mieux représenté au Canada francophone. En Ontario et au Manitoba, il a même remporté la majorité des suffrages (bien que les pourcentages ne dépassent jamais 55%, ce qui est de loin inférieur aux proportions atteintes par chocolatine au Québec).

Précisons que la question posée aux témoins était accompagnée d’une photo représentant bel et bien un rectangle de pâte feuilletée fourrée au chocolat, et non pas une viennoiserie en forme de véritable croissant (car il existe aussi de véritables croissants fourrés au chocolat, que l’on peut légitimement appeler croissants au chocolat, mais ce n’est pas ce que la photo représentait).

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Figure 4. Répartition et vitalité de croissant au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En Europe francophone, c’est essentiellement dans l’Est que le mot est attesté (bien qu’avec des pourcentages qui ne dépassent pas 18%), comme le montre la carte ci-dessous:

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Figure 5. Répartition et vitalité de croissant au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ces répartitions géographiquement marquées nous mettent peut-être sur la piste d’une explication quant à l’origine du terme croissant au chocolat. En allemand, Schokoladencroissant désigne indifféremment de véritables croissants fourrés au chocolat, ou ce que la plupart des Français appellent (petits) pains au chocolat ou chocolatines. Cela pourrait expliquer pourquoi les zones qui bordent des territoires germanophones (le Nord-Est de la Wallonie, la Lorraine et la Suisse romande) connaissent le type (bien qu’avec des pourcentages très bas); croissant au chocolat serait donc chez eux un calque de traduction. S’opposent toutefois à cette hypothèse son absence totale en Alsace et les 18% de reconnaissance dans le département de la Côte-d’Or, assez éloigné de la frontière.

Au Canada, croissant au chocolat est fort vraisemblablement un calque de l’anglais chocolate croissant. D’une part, ce terme est majoritaire dans les provinces (Ontario, Manitoba) où le français est en contact intense avec l’anglais; d’autre part, les chaînes de restauration rapide évoquées ci-dessus diffusent massivement l’anglais chocolate croissant dans leurs menus pour désigner le référent qui nous intéresse  (comme on peut le constater en cliquant ici). Contrairement au Québec où la législation impose l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, dans le reste du pays la langue des menus dans la restauration relève du bon vouloir de chaque commerçant – ce qui équivaut donc à une écrasante prédominance de l’unilinguisme anglais.

Si ces hypothèses sont valables, on pourrait dire que les mêmes causes (des contacts de langues) ont provoqué les mêmes effets (un calque de traduction). Dans les deux cas, c’est la méconnaissance de la motivation sémantique première du mot croissant en anglais et en allemand qui explique qu’il ait pu être utilisé pour désigner un objet n’ayant pas nécessairement la forme d’un croissant (seul le sème /pâte feuilletée/ semble avoir été retenu).

Pain au chocolat

Le terme le plus répandu en France n’est pas totalement inconnu au Canada, mais il ne s’y classe qu’au troisième rang. Dans les commentaires fournis par les internautes ayant participé aux enquêtes, on relève souvent la précision selon laquelle cet équivalent sera employé de préférence dans le cadre d’une conversation avec des francophones européens. En outre, la connaissance passive de pain au chocolat au sein de la population a été largement favorisée, selon plusieurs répondants, par la célèbre chanson de Joe Dassin… même si celle-ci parlait plutôt de «petits pains au chocolat». Voici la carte correspondant aux pourcentages de reconnaissance de cette variante au Canada français; on notera qu’ils ne dépassent jamais les 35%, bien en deçà des 90% et plus atteints par chocolatine.

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Figure 6. Répartition et vitalité de pain au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut comparer avec la carte consacrée à ce même terme en Europe francophone, où sa fréquence est beaucoup plus élevée, dépassant souvent les 90%:

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Figure 7. Répartition et vitalité de pain au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Outre les chansons populaires et les voyages outre-mer, cette variante peut avoir été diffusée directement par des immigrants français, ou par les ouvrages de référence (le Grand Dictionnaire Terminologique donne pain au chocolat parmi les «termes privilégiés», mais précise bien que chocolatine est plus courant au Québec). On comprend mal, toutefois, qu’il soit relativement plus fréquent au Nouveau-Brunswick et, surtout, en Nouvelle-Écosse.

Conclusion

Alors que le système scolaire a réussi à diffuser dans tout le Canada francophone le terme d’espadrille pour désigner des chaussures de sport (voir notre billet), il semble que les désignations de la viennoiserie au chocolat qui nous occupe ici sont apparues plus spontanément, les instances interventionnistes se contentant de prendre le train en marche. D’une part, les dénominations les plus fréquentes en France se sont tout naturellement exportées, mais avec des fréquences inversées (chocolatine dominant pain au chocolat); d’autre part, les francophones hors-Québec ont spontanément créé le calque croissant au chocolat en réponse à l’anglais chocolate croissant.

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Le français nord-américain: premiers résultats

Nos enquêtes, après avoir couvert la francophonie d’Europe et s’être étendues aux Antilles, se sont récemment déployées en Amérique du Nord – et ce, avec un succès inespéré: plus de 2500 participants ont répondu à notre questionnaire, nous fournissant ainsi de précieuses données sur leurs préférences phonétiques, grammaticales et lexicales. Les répondants sont majoritairement issus des différentes régions du Québec, mais l’Ontario francophone est également très bien représenté, ainsi que l’Acadie, les provinces de l’Ouest canadien et même la Louisiane, aux États-Unis.

Des runnings, sneakers et autres shoe-claques

Pour ce premier billet, nous avons choisi de présenter les différentes dénominations des chaussures de sport – ce que l’on appelle couramment en France «des baskets» (mot pratiquement inusité, comme on va le voir, au Canada francophone).

La situation en 1980…

Une première enquête lexicale de grande envergure, menée dans les années 1970, avait abouti en 1980 à la publication de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (10 vol., 700 témoins, 2500 questions). L’une des questions de cet atlas était justement consacrée à la dénomination des chaussures de sport. La carte ci-dessous permet de prendre connaissance des principales réponses alors recueillies, ainsi que de leurs aires respectives:

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Figure 1. Les dénominations des chaussures de sport dans l’ALEC (1980).

On pouvait y observer une répartition géographique tripartite: le type running ou running-shoes [triangles rouges] est caractéristique de l’ouest du Québec (centré sur Montréal) et de l’Ontario, shoe-claques [carrés verts] domine dans la moitié est, centrée sur Québec, et sneakers/sneaks a été relevé dans l’Estrie ainsi qu’en Acadie [ronds bleus]. L’Abitibi (en haut à gauche), zone de colonisation récente, affiche une combinaison des trois types. La carte montrait aussi d’autres appellations beaucoup plus rares, comme par ex. souliers de toile ou espadrilles (mot qui désigne en Europe francophone un autre type de chaussure, qui a en commun avec les premières chaussures de sport d’être fait en toile mais dont la semelle est faite de corde tressée, v. TLFi).

…et la situation aujourd’hui

Qu’en est-il de la situation de nos jours, plus de quarante ans après les enquêtes de l’ALEC? La carte ci-dessous illustre la répartition de ces appellations dans l’Est du pays (qui concentre la plus grande partie de la population francophone):

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Figure 2. Les dénominations des « chaussures de sport » d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016).

Si les grandes tendances déjà illustrées par la carte de l’ALEC se maintiennent (runnings ou running-shoes dans l’ouest du Québec, shoe-claques dans l’est et sneaks/sneakers dans l’Estrie et en Acadie), des nouveautés attirent toutefois l’attention: d’une part, la diffusion de runnings en dehors de sa zone d’origine; d’autre part, la véritable explosion qu’a connue l’usage d’espadrille, arrivé bon premier dans de nombreuses régions (en orangé sur la carte). À vrai dire, c’est aussi ce mot qui domine dans l’ensemble du pays: 44,5% des participants ont déclaré l’utiliser, contre 42,1% pour runnings, très fréquent dans la populeuse agglomération montréalaise; sneakers (11,3%) et shoe-claques (10,1%) se répartissent le reste (le total dépasse 100%, car les participants pouvaient donner plus d’une réponse). Quant à baskets, le terme le plus banal en Europe francophone pour désigner le même référent, il dépasse à peine la barre des 1%.

Où dit-on runnings ?

Les cartes ci-dessous présentent les pourcentages d’usage respectifs de chaque mot séparément, ce qui permet de mieux évaluer leur diffusion sur tout le territoire. Commençons par celle consacrée à runnings ou running-shoes:

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot runnings d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot désigne en anglais, selon l’Oxford English Dictionary, «each of a pair of shoes worn or designed to be worn while running». Attesté depuis 1914 en français canadien, il est très diffusé dans la grande région montréalaise (où son pourcentage d’emploi déclaré peut atteindre 100%) et en Abitibi, mais atteint également une forte proportion de locuteurs en dehors de sa zone d’origine, comme en Gaspésie. Il a toutefois beaucoup reculé ces dernières décennies devant espadrille, en particulier en Ontario.

Où dit-on shoe-claques ?

Passons maintenant à shoe-claques, mot hybride combinant un élément d’origine anglaise (shoe “chaussure”) à un élément d’origine française (claque “couvre-chaussure en caoutchouc”), peut-être parce que les chaussures de sport se caractérisent par leur semelle en caoutchouc.

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot shoe-claques d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot attesté depuis 1909 au Québec est clairement représentatif de l’est de la province, mais par rapport aux données de l’ALEC (1980) il a clairement reculé dans certaines régions, au profit d’espadrille au Saguenay-Lac-Saint-Jean ou de runnings en Gaspésie. Son pourcentage d’utilisation ne dépasse d’ailleurs jamais les 55%.

Où dit-on sneakers ?

La carte suivante est consacrée à sneakers (ou à sa version abrégée, sneaks).

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot sneakers d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En anglais, sneak (ou sneaker) désigne selon l’Oxford English Dictionary «a soft soled, noiseless slipper or shoe». En fait, c’est le mot largement utilisé dans toute la Nouvelle-Angleterre (cf. J. Katz, Speaking American, 2016, p. 5 ainsi que les résultats du Harvard Dialect Survey) pour désigner «the shoes we wear to the gym», le reste des États-Unis préférant tennis shoes. C’est certainement de là qu’il se sera exporté aux régions voisines que sont les Canton de l’Est (au Québec), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Notons toutefois que les pourcentages ne dépassent jamais 55%.

Où dit-on espadrilles ?

Enfin, la dernière carte illustre le triomphe du seul mot d’origine entièrement «française», si l’on peut dire, espadrilles (bien qu’il ait connu une évolution sémantique):

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Figure 6. Répartition et vitalité du mot espadrilles d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Alors que la carte de l’ALEC (voir ci-dessus fig. 1) n’attestait ce mot que pour quelques points à peine, les résultats de notre enquête montrent des pourcentages d’usage déclaré très élevés en moyenne sur la plus grande partie du territoire, même là où d’autres types le concurrencent. Le Saguenay-Lac-Saint-Jean, où shoe-claques régnait autrefois presque sans partage, est maintenant devenu un véritable bastion d’espadrilles (90%), mais ce dernier se défend aussi très bien dans la grande région de Québec, en Acadie ainsi qu’en Ontario. Les provinces de l’Ouest canadien (qui n’étaient pas représentées dans l’ALEC) n’échappent pas à cette tendance, bien au contraire: au Manitoba par exemple, près de 87% des répondants ont déclaré utiliser espadrille, ne laissant que des miettes aux autres dénominations. Quant à la Saskatchewan et à l’Alberta, les pourcentages atteignent ou dépassent 60%. Il n’y a guère que la Louisiane qui méconnaisse notre mot, le système scolaire canadien n’ayant pas réussi à l’implanter jusque là-bas. Les répondants ont cité baskets (probablement diffusé en Louisiane par la transmission du français standard de France en milieu scolaire), et même parfois runnings ou sneakers, mais aussi tennis shoes, le terme le plus fréquent dans la plus grande partie des États-Unis pour désigner ce référent.

Le triomphe d’espadrilles et l’aménagement linguistique

Il semble bien que la forte tendance du système scolaire à diffuser et encourager l’usage d’équivalents sentis comme «français» au détriment de mots perçus comme des anglicismes à éviter ait réussi à propulser espadrilles au sommet du classement. Lisons à ce sujet la fiche du Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) du gouvernement québécois consacrée aux différentes appellations de ce concept:

Le terme espadrille a été proposé au Québec au milieu du XXe siècle pour contrer l’usage de certains emprunts à l’anglais. Espadrille désigne également une chaussure de toile très légère, traditionnellement composée d’une semelle de corde.

On voit que la nature du référent désigné par ce mot en Europe francophone est rappelée ici aux lecteurs, mais il s’agit d’un type de chaussure beaucoup moins répandu que la chaussure de sport. Pour désigner cette dernière, le GDT préconise chaussure (de) sport, espadrille, basket ou tennis (ce dernier est d’ailleurs attesté sporadiquement dans notre enquête); il déconseille explicitement shoe-claque et running ou running shoes. Quant à sneak ou sneaker, il n’en fait pas du tout mention.

Mot de la fin

Ce premier billet nord-américain a montré qu’il est possible de cartographier des dénominations géographiquement concurrentes, de décrire l’évolution des usages dans le temps et d’évaluer l’impact des politiques d’aménagement linguistique gouvernementales en matière de francisation. Ironiquement, le mot d’aspect «français» qui domine dans l’usage des francophones canadiens aujourd’hui, espadrilles, ne désigne pas exactement le même référent qu’en France, et le mot utilisé par les Français pour se référer aux chaussures de sport (baskets) est à toutes fins pratiques inusité au Canada. Il s’agit d’un exemple illustrant bien l’autonomisation d’une forme endogène de français et le rapatriement de la légitimité des jugements sur la norme.

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Retour aux Antilles…

Il y a quelques mois, nous vous avons présenté les résultats préliminaires d’une enquête en ligne sur le français dans les Antilles (Petites Antilles et Haïti). Nous vous proposons aujourd’hui un billet consacré à deux nouveaux phénomènes qui caractérisent le français dans cette région du monde: la prononciation du -s final du mot moins, ainsi que la distinction entre la voyelle du mot brun et celle du mot brin.

La prononciation du -S final de ‘moins’

En métropole, comme cela a déjà été évoqué ici même il y a quelque temps, la prononciation du -s final de moins est un trait régional très clairement caractéristique du sud-ouest de la France, comme on peut le voir à nouveau sur la carte ci-dessous.

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Figure 1. Répartition et vitalité de la prononciation du [s] final de moins dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Un coup d’œil aux données de l’Atlas Linguistique de la France, qui expose les résultats d’enquêtes menées au début du siècle dernier sur les dialectes galloromans, montre d’ailleurs que cette aire coïncide en grande partie avec l’aire de maintien du -s final du mot patois correspondant:

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Figure 2. Répartition de la prononciation du [s] final des aboutissants de MINUS (moins) dans les dialectes galloromans d’après la carte 867 de l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Il est très intéressant de constater que la prononciation du -s final de moins dans les Antilles est un trait largement répandu, qui touche la grande majorité des locuteurs. En effet, moins de 20% des répondants disent ne jamais prononcer la consonne finale de ce mot (en bleu sur le graphique ci-dessous). Les autres disent la prononcer dans tous les cas (en rouge), ou alterner (en violet ; certains témoins ont précisé, par exemple, qu’ils prononcent parfois la consonne finale, mais seulement en fin de phrase). Cette correspondance entre les Antilles et le Sud-Ouest trouve peut-être son explication dans le rôle joué par les colons gascons à une certaine époque de l’histoire coloniale antillaise (Bordeaux, en particulier, est un port ayant joué un rôle certain dans les rapports entre métropole et Caraïbe, spécialement aux XVIIIe-XIXe siècles).

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Figure 3. La prononciation du [s] final du mot moins d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

La distinction brin ≠ brun… 

En métropole, naguère, l’immense majorité de la population distinguait la voyelle de ces deux mots : brin (comme dans brin d’herbe) et brun (comme dans ours brun). C’est ce que l’on peut constater sur cette carte établie à partir des données tirées de l’ouvrage d’André Martinet La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis dans un camp d’officiers prisonniers (Paris, 1945) :

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Figure 4. Répartition et vitalité de l’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête de Martinet (1945). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par région est élevé.

Les résultats récents des enquêtes ‘Français de nos régions’ montrent que cette opposition est en sérieux recul, les deux voyelles ayant fini par se confondre dans la plus grande partie du territoire (à partir de l’Île-de-France) en se prononçant comme celle qui s’écrit ‘in’ ; le Midi (et en particulier le Sud-Ouest) résiste toutefois encore très bien. C’est ce que l’on peut voir sur cette autre carte:

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Figure 5. Répartition et vitalité de la distinction entre la voyelle de brin et la voyelle de brun dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants ayant déclaré distinguer les deux voyelles (par département [FR], province [BE] ou canton [CH]) est élevé.

Or, dans les Antilles – qu’il s’agisse d’Haïti ou des DOM –, la distinction entre les deux voyelles se maintient encore solidement (84,3% en Haïti, et 67,1% dans les DOM; voir le graphique ci-dessous). De ce point de vue, ces variétés de français d’outre-mer se comportent comme le français canadien (et, dans une moindre mesure, comme les variétés méridionales, belges et suisses).

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Figure 6. L’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

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