« Chocolatine » a conquis le Québec!

Nos enquêtes se sont récemment exportées au Canada (pour participer au sondage, que vous veniez d’Europe ou du Canada, c’est par ici).

Ce sont les Gascons qui vont être contents: dans la guerre sans merci qui fait rage entre partisans de chocolatine et défenseurs de pain au chocolat, des renforts inespérés arrivent du Québec, où chocolatine (le terme dominant dans le Sud-Ouest de la France) s’impose de façon écrasante dans toute la province. Toutefois, le portrait général dans l’ensemble du Canada francophone doit être nuancé: pain au chocolat n’y est pas entièrement inconnu, loin de là, et la variante croissant au chocolat atteint même des pourcentages majoritaires dans certaines provinces. Voyons d’abord une carte d’ensemble qui montre le type dominant dans chaque zone:

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Figure 1. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017).

Nous allons revenir dans le détail ci-dessous sur chacune de ces dénominations, car cette carte récapitulative recouvre une réalité plus nuancée. Pour l’instant, on notera que chocolatine domine au Québec et au Nouveau-Brunswick, croissant au chocolat en Ontario (ainsi qu’au Manitoba, plus à l’ouest) alors que pain au chocolat est arrivé en tête en Nouvelle-Écosse (mais nous n’avons encore que très peu de répondants pour cette province).

Pour rappel et à titre de comparaison, voici la carte correspondant à ce concept pour la francophonie d’Europe (voir ici notre billet sur la question):

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Figure 2. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).

On y voit que pain au chocolat recouvre la plus grande partie du territoire, alors que chocolatine étend sa domination à tout le Sud-Ouest. La variante couque au chocolat ne couvre que l’ouest de la Belgique francophone; quant à croissant au chocolat, il est attesté sporadiquement dans l’Est et en Suisse romande. On y trouve aussi petit pain au chocolat, qui n’a été donné par aucun répondant au Canada mais qui en Europe occupe deux aires latérales, respectivement dans l’est du domaine (Alsace, Franche-Comté, nord de la Suisse romande) et dans le Nord–Pas-de-Calais.

Voyons maintenant de plus près les trois types lexicaux les plus répandus au Canada francophone.

Chocolatine

C’est de loin la dénomination la plus répandue au Canada francophone, mais c’est clairement au Québec qu’elle règne en maître, les pourcentages d’emploi déclaré y atteignant des sommets:

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Figure 3. Répartition et vitalité de chocolatine d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut voir ici que le mot, bien que n’étant pas apparu comme première réponse en Ontario, y est aussi connu par une tranche non négligeable de la population. Au Québec, les pourcentages peuvent atteindre 90%; chocolatine est d’ailleurs présenté comme un «terme privilégié» par le Grand Dictionnaire Terminologique de l’Office québécois de la langue française.

Il est hautement improbable que le mot ait été inventé de façon indépendante des deux côtés de l’Atlantique. Selon toute vraisemblance, il aura été importé et diffusé au Québec par des immigrants français originaires de régions de l’Hexagone où son emploi est dominant. Les grandes bases de données textuelles en ligne (EuropresseGallica, Google Recherche Avancée de Livres) permettent de mieux documenter son histoire. Au Québec, il n’apparaît pas avant 1988; voici la première attestation connue (un grand merci à Jean Bédard, de l’OQLF, pour son aide):

D’après les inspecteurs, des pains, des muffins, des croissants aux amandes et des chocolatines étaient présentés au public sur une étagère, sans aucune protection. (La Presse, Montréal, 30 avril 1988, page A4)

En France, on peut faire remonter la première attestation du mot (avec le sens qui nous intéresse) à 1960:

Quant au repas de midi, il fut excellent, comme le prouve celui-ci, tiré à 1.249 «exemplaires» pour les «Francas» [= Francs et Franches Camarades] de Bordeaux par les cuisines municipales: œuf dur, tranche de galantine, rôti de porc, crème de gruyère, banane. A 18 heures, on fut heureux de savourer une chocolatine, mais, hélas! c’était déjà le départ, après une excellente journée au grand air, très bien meublée par un grand rallye des jeux et des concours passionnants. (Sud-Ouest, 7 mai 19670, page 8)

On remarquera que cette première attestation renvoie justement à Bordeaux, ce qui correspond à l’ancrage du mot dans le Sud-Ouest.

On s’est beaucoup questionné sur l’origine du mot chocolatine. Il faut savoir en fait que cette forme apparaît déjà au dix-neuvième siècle, mais avec un tout autre sens: elle désignait alors un bonbon au chocolat et aux fruits, distribué dans toute la France.

CHOCOLATINES […] Ce nouveau BONBON, composé de chocolat et de fruits, présente, sous forme de dragées, un délicieux aliment et la plus délicate des friandises. Les CHOCOLATINES feront les délices des palais affriandés des douceurs et des parfums; c’est un Bonbon agréable à l’œil, facile à manger, se conservant indéfiniment, et n’ayant aucun des inconvénients qui résultent de l’usage des friandises. Des mesures sont prises pour que ce Bonbon se trouve avec le cachet du fabricant dans toutes les premières maisons de confiserie en province. CHOCOLAT PERRON, rue Vivienne, 14. – Partout en France à 2 fr. et 3 fr. le demi-kilogr. (Publicité, Journal des débats, 15 novembre 1853)

Cet emploi va même jusqu’à faire son entrée dans les pages du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (dans un fascicule publié en 1869). Un peu plus tard, le bonbon en question devient en fait un médicament à la quinine utilisé dans la prévention contre le paludisme, comme le montrent de nombreuses attestations:

En résumé, l’auteur conclut, à l’inverse de la commission, que les chocolatines au tannate de quinine sont appelées à rendre de grands services dans la campagne anti-paludique, pour la quininisation des enfants. (Bulletin de l’Institut Pasteur, 1906, page 929)

Cet emploi persiste environ jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, puis disparaît des radars. Lorsque chocolatine réapparaît dans les années 1960, après un hiatus de plus de vingt ans, il est régionalisé, plutôt rare, et typique du Sud-Ouest. Il se pourrait bien qu’il n’y ait donc aucun lien historique entre l’ancien sens de « dragée au chocolat » et celui de « viennoiserie au chocolat ». En ce qui concerne la forme du mot, il s’agit évidemment d’un dérivé de chocolat formé à l’aide du suffixe -ine (fréquent en cuisine, cf. gélatine, galantine, amandine, grenadinepraline). Un tel dérivé pourrait très bien avoir été formé à deux reprises dans l’histoire de la langue, de façon indépendante. Ajoutons pour l’anecdote que l’espagnol connaît les formes chocolatín et chocolatina, mais que ces mots désignent dans cette langue des bonbons au chocolat, et non pas une viennoiserie. Au Québec, le mot est aujourd’hui diffusé massivement par les chaînes de restauration rapide (Tim Hortons, Starbucks) mais a dû faire ses premières apparitions dans des boulangeries de quartier gérées par des «Gascons» immigrés.

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Publicité québecoise d’une célèbre chaîne de restauration [source]

Cet exemple contemporain reproduit bien la façon dont certaines variantes qui étaient régionales en France à l’époque coloniale ont pu s’exporter et s’enraciner pour devenir majoritaires dans le Nouveau Monde.

Croissant au chocolat

Il s’agit du deuxième type le mieux représenté au Canada francophone. En Ontario et au Manitoba, il a même remporté la majorité des suffrages (bien que les pourcentages ne dépassent jamais 55%, ce qui est de loin inférieur aux proportions atteintes par chocolatine au Québec).

Précisons que la question posée aux témoins était accompagnée d’une photo représentant bel et bien un rectangle de pâte feuilletée fourrée au chocolat, et non pas une viennoiserie en forme de véritable croissant (car il existe aussi de véritables croissants fourrés au chocolat, que l’on peut légitimement appeler croissants au chocolat, mais ce n’est pas ce que la photo représentait).

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Figure 4. Répartition et vitalité de croissant au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En Europe francophone, c’est essentiellement dans l’Est que le mot est attesté (bien qu’avec des pourcentages qui ne dépassent pas 18%), comme le montre la carte ci-dessous:

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Figure 5. Répartition et vitalité de croissant au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ces répartitions géographiquement marquées nous mettent peut-être sur la piste d’une explication quant à l’origine du terme croissant au chocolat. En allemand, Schokoladencroissant désigne indifféremment de véritables croissants fourrés au chocolat, ou ce que la plupart des Français appellent (petits) pains au chocolat ou chocolatines. Cela pourrait expliquer pourquoi les zones qui bordent des territoires germanophones (le Nord-Est de la Wallonie, la Lorraine et la Suisse romande) connaissent le type (bien qu’avec des pourcentages très bas); croissant au chocolat serait donc chez eux un calque de traduction. S’opposent toutefois à cette hypothèse son absence totale en Alsace et les 18% de reconnaissance dans le département de la Côte-d’Or, assez éloigné de la frontière.

Au Canada, croissant au chocolat est fort vraisemblablement un calque de l’anglais chocolate croissant. D’une part, ce terme est majoritaire dans les provinces (Ontario, Manitoba) où le français est en contact intense avec l’anglais; d’autre part, les chaînes de restauration rapide évoquées ci-dessus diffusent massivement l’anglais chocolate croissant dans leurs menus pour désigner le référent qui nous intéresse  (comme on peut le constater en cliquant ici). Contrairement au Québec où la législation impose l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, dans le reste du pays la langue des menus dans la restauration relève du bon vouloir de chaque commerçant – ce qui équivaut donc à une écrasante prédominance de l’unilinguisme anglais.

Si ces hypothèses sont valables, on pourrait dire que les mêmes causes (des contacts de langues) ont provoqué les mêmes effets (un calque de traduction). Dans les deux cas, c’est la méconnaissance de la motivation sémantique première du mot croissant en anglais et en allemand qui explique qu’il ait pu être utilisé pour désigner un objet n’ayant pas nécessairement la forme d’un croissant (seul le sème /pâte feuilletée/ semble avoir été retenu).

Pain au chocolat

Le terme le plus répandu en France n’est pas totalement inconnu au Canada, mais il ne s’y classe qu’au troisième rang. Dans les commentaires fournis par les internautes ayant participé aux enquêtes, on relève souvent la précision selon laquelle cet équivalent sera employé de préférence dans le cadre d’une conversation avec des francophones européens. En outre, la connaissance passive de pain au chocolat au sein de la population a été largement favorisée, selon plusieurs répondants, par la célèbre chanson de Joe Dassin… même si celle-ci parlait plutôt de «petits pains au chocolat». Voici la carte correspondant aux pourcentages de reconnaissance de cette variante au Canada français; on notera qu’ils ne dépassent jamais les 35%, bien en deçà des 90% et plus atteints par chocolatine.

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Figure 6. Répartition et vitalité de pain au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut comparer avec la carte consacrée à ce même terme en Europe francophone, où sa fréquence est beaucoup plus élevée, dépassant souvent les 90%:

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Figure 7. Répartition et vitalité de pain au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Outre les chansons populaires et les voyages outre-mer, cette variante peut avoir été diffusée directement par des immigrants français, ou par les ouvrages de référence (le Grand Dictionnaire Terminologique donne pain au chocolat parmi les «termes privilégiés», mais précise bien que chocolatine est plus courant au Québec). On comprend mal, toutefois, qu’il soit relativement plus fréquent au Nouveau-Brunswick et, surtout, en Nouvelle-Écosse.

Conclusion

Alors que le système scolaire a réussi à diffuser dans tout le Canada francophone le terme d’espadrille pour désigner des chaussures de sport (voir notre billet), il semble que les désignations de la viennoiserie au chocolat qui nous occupe ici sont apparues plus spontanément, les instances interventionnistes se contentant de prendre le train en marche. D’une part, les dénominations les plus fréquentes en France se sont tout naturellement exportées, mais avec des fréquences inversées (chocolatine dominant pain au chocolat); d’autre part, les francophones hors-Québec ont spontanément créé le calque croissant au chocolat en réponse à l’anglais chocolate croissant.

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Le français nord-américain: premiers résultats

Nos enquêtes, après avoir couvert la francophonie d’Europe et s’être étendues aux Antilles, se sont récemment déployées en Amérique du Nord – et ce, avec un succès inespéré: plus de 2500 participants ont répondu à notre questionnaire, nous fournissant ainsi de précieuses données sur leurs préférences phonétiques, grammaticales et lexicales. Les répondants sont majoritairement issus des différentes régions du Québec, mais l’Ontario francophone est également très bien représenté, ainsi que l’Acadie, les provinces de l’Ouest canadien et même la Louisiane, aux États-Unis.

Des runnings, sneakers et autres shoe-claques

Pour ce premier billet, nous avons choisi de présenter les différentes dénominations des chaussures de sport – ce que l’on appelle couramment en France «des baskets» (mot pratiquement inusité, comme on va le voir, au Canada francophone).

La situation en 1980…

Une première enquête lexicale de grande envergure, menée dans les années 1970, avait abouti en 1980 à la publication de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (10 vol., 700 témoins, 2500 questions). L’une des questions de cet atlas était justement consacrée à la dénomination des chaussures de sport. La carte ci-dessous permet de prendre connaissance des principales réponses alors recueillies, ainsi que de leurs aires respectives:

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Figure 1. Les dénominations des chaussures de sport dans l’ALEC (1980).

On pouvait y observer une répartition géographique tripartite: le type running ou running-shoes [triangles rouges] est caractéristique de l’ouest du Québec (centré sur Montréal) et de l’Ontario, shoe-claques [carrés verts] domine dans la moitié est, centrée sur Québec, et sneakers/sneaks a été relevé dans l’Estrie ainsi qu’en Acadie [ronds bleus]. L’Abitibi (en haut à gauche), zone de colonisation récente, affiche une combinaison des trois types. La carte montrait aussi d’autres appellations beaucoup plus rares, comme par ex. souliers de toile ou espadrilles (mot qui désigne en Europe francophone un autre type de chaussure, qui a en commun avec les premières chaussures de sport d’être fait en toile mais dont la semelle est faite de corde tressée, v. TLFi).

…et la situation aujourd’hui

Qu’en est-il de la situation de nos jours, plus de quarante ans après les enquêtes de l’ALEC? La carte ci-dessous illustre la répartition de ces appellations dans l’Est du pays (qui concentre la plus grande partie de la population francophone):

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Figure 2. Les dénominations des « chaussures de sport » d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016).

Si les grandes tendances déjà illustrées par la carte de l’ALEC se maintiennent (runnings ou running-shoes dans l’ouest du Québec, shoe-claques dans l’est et sneaks/sneakers dans l’Estrie et en Acadie), des nouveautés attirent toutefois l’attention: d’une part, la diffusion de runnings en dehors de sa zone d’origine; d’autre part, la véritable explosion qu’a connue l’usage d’espadrille, arrivé bon premier dans de nombreuses régions (en orangé sur la carte). À vrai dire, c’est aussi ce mot qui domine dans l’ensemble du pays: 44,5% des participants ont déclaré l’utiliser, contre 42,1% pour runnings, très fréquent dans la populeuse agglomération montréalaise; sneakers (11,3%) et shoe-claques (10,1%) se répartissent le reste (le total dépasse 100%, car les participants pouvaient donner plus d’une réponse). Quant à baskets, le terme le plus banal en Europe francophone pour désigner le même référent, il dépasse à peine la barre des 1%.

Où dit-on runnings ?

Les cartes ci-dessous présentent les pourcentages d’usage respectifs de chaque mot séparément, ce qui permet de mieux évaluer leur diffusion sur tout le territoire. Commençons par celle consacrée à runnings ou running-shoes:

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot runnings d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot désigne en anglais, selon l’Oxford English Dictionary, «each of a pair of shoes worn or designed to be worn while running». Attesté depuis 1914 en français canadien, il est très diffusé dans la grande région montréalaise (où son pourcentage d’emploi déclaré peut atteindre 100%) et en Abitibi, mais atteint également une forte proportion de locuteurs en dehors de sa zone d’origine, comme en Gaspésie. Il a toutefois beaucoup reculé ces dernières décennies devant espadrille, en particulier en Ontario.

Où dit-on shoe-claques ?

Passons maintenant à shoe-claques, mot hybride combinant un élément d’origine anglaise (shoe “chaussure”) à un élément d’origine française (claque “couvre-chaussure en caoutchouc”), peut-être parce que les chaussures de sport se caractérisent par leur semelle en caoutchouc.

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot shoe-claques d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Ce mot attesté depuis 1909 au Québec est clairement représentatif de l’est de la province, mais par rapport aux données de l’ALEC (1980) il a clairement reculé dans certaines régions, au profit d’espadrille au Saguenay-Lac-Saint-Jean ou de runnings en Gaspésie. Son pourcentage d’utilisation ne dépasse d’ailleurs jamais les 55%.

Où dit-on sneakers ?

La carte suivante est consacrée à sneakers (ou à sa version abrégée, sneaks).

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot sneakers d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En anglais, sneak (ou sneaker) désigne selon l’Oxford English Dictionary «a soft soled, noiseless slipper or shoe». En fait, c’est le mot largement utilisé dans toute la Nouvelle-Angleterre (cf. J. Katz, Speaking American, 2016, p. 5 ainsi que les résultats du Harvard Dialect Survey) pour désigner «the shoes we wear to the gym», le reste des États-Unis préférant tennis shoes. C’est certainement de là qu’il se sera exporté aux régions voisines que sont les Canton de l’Est (au Québec), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Notons toutefois que les pourcentages ne dépassent jamais 55%.

Où dit-on espadrilles ?

Enfin, la dernière carte illustre le triomphe du seul mot d’origine entièrement «française», si l’on peut dire, espadrilles (bien qu’il ait connu une évolution sémantique):

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Figure 6. Répartition et vitalité du mot espadrilles d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

Alors que la carte de l’ALEC (voir ci-dessus fig. 1) n’attestait ce mot que pour quelques points à peine, les résultats de notre enquête montrent des pourcentages d’usage déclaré très élevés en moyenne sur la plus grande partie du territoire, même là où d’autres types le concurrencent. Le Saguenay-Lac-Saint-Jean, où shoe-claques régnait autrefois presque sans partage, est maintenant devenu un véritable bastion d’espadrilles (90%), mais ce dernier se défend aussi très bien dans la grande région de Québec, en Acadie ainsi qu’en Ontario. Les provinces de l’Ouest canadien (qui n’étaient pas représentées dans l’ALEC) n’échappent pas à cette tendance, bien au contraire: au Manitoba par exemple, près de 87% des répondants ont déclaré utiliser espadrille, ne laissant que des miettes aux autres dénominations. Quant à la Saskatchewan et à l’Alberta, les pourcentages atteignent ou dépassent 60%. Il n’y a guère que la Louisiane qui méconnaisse notre mot, le système scolaire canadien n’ayant pas réussi à l’implanter jusque là-bas. Les répondants ont cité baskets (probablement diffusé en Louisiane par la transmission du français standard de France en milieu scolaire), et même parfois runnings ou sneakers, mais aussi tennis shoes, le terme le plus fréquent dans la plus grande partie des États-Unis pour désigner ce référent.

Le triomphe d’espadrilles et l’aménagement linguistique

Il semble bien que la forte tendance du système scolaire à diffuser et encourager l’usage d’équivalents sentis comme «français» au détriment de mots perçus comme des anglicismes à éviter ait réussi à propulser espadrilles au sommet du classement. Lisons à ce sujet la fiche du Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) du gouvernement québécois consacrée aux différentes appellations de ce concept:

Le terme espadrille a été proposé au Québec au milieu du XXe siècle pour contrer l’usage de certains emprunts à l’anglais. Espadrille désigne également une chaussure de toile très légère, traditionnellement composée d’une semelle de corde.

On voit que la nature du référent désigné par ce mot en Europe francophone est rappelée ici aux lecteurs, mais il s’agit d’un type de chaussure beaucoup moins répandu que la chaussure de sport. Pour désigner cette dernière, le GDT préconise chaussure (de) sport, espadrille, basket ou tennis (ce dernier est d’ailleurs attesté sporadiquement dans notre enquête); il déconseille explicitement shoe-claque et running ou running shoes. Quant à sneak ou sneaker, il n’en fait pas du tout mention.

Mot de la fin

Ce premier billet nord-américain a montré qu’il est possible de cartographier des dénominations géographiquement concurrentes, de décrire l’évolution des usages dans le temps et d’évaluer l’impact des politiques d’aménagement linguistique gouvernementales en matière de francisation. Ironiquement, le mot d’aspect «français» qui domine dans l’usage des francophones canadiens aujourd’hui, espadrilles, ne désigne pas exactement le même référent qu’en France, et le mot utilisé par les Français pour se référer aux chaussures de sport (baskets) est à toutes fins pratiques inusité au Canada. Il s’agit d’un exemple illustrant bien l’autonomisation d’une forme endogène de français et le rapatriement de la légitimité des jugements sur la norme.

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Retour aux Antilles…

Il y a quelques mois, nous vous avons présenté les résultats préliminaires d’une enquête en ligne sur le français dans les Antilles (Petites Antilles et Haïti). Nous vous proposons aujourd’hui un billet consacré à deux nouveaux phénomènes qui caractérisent le français dans cette région du monde: la prononciation du -s final du mot moins, ainsi que la distinction entre la voyelle du mot brun et celle du mot brin.

La prononciation du -S final de ‘moins’

En métropole, comme cela a déjà été évoqué ici même il y a quelque temps, la prononciation du -s final de moins est un trait régional très clairement caractéristique du sud-ouest de la France, comme on peut le voir à nouveau sur la carte ci-dessous.

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Figure 1. Répartition et vitalité de la prononciation du [s] final de moins dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Un coup d’œil aux données de l’Atlas Linguistique de la France, qui expose les résultats d’enquêtes menées au début du siècle dernier sur les dialectes galloromans, montre d’ailleurs que cette aire coïncide en grande partie avec l’aire de maintien du -s final du mot patois correspondant:

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Figure 2. Répartition de la prononciation du [s] final des aboutissants de MINUS (moins) dans les dialectes galloromans d’après la carte 867 de l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Il est très intéressant de constater que la prononciation du -s final de moins dans les Antilles est un trait largement répandu, qui touche la grande majorité des locuteurs. En effet, moins de 20% des répondants disent ne jamais prononcer la consonne finale de ce mot (en bleu sur le graphique ci-dessous). Les autres disent la prononcer dans tous les cas (en rouge), ou alterner (en violet ; certains témoins ont précisé, par exemple, qu’ils prononcent parfois la consonne finale, mais seulement en fin de phrase). Cette correspondance entre les Antilles et le Sud-Ouest trouve peut-être son explication dans le rôle joué par les colons gascons à une certaine époque de l’histoire coloniale antillaise (Bordeaux, en particulier, est un port ayant joué un rôle certain dans les rapports entre métropole et Caraïbe, spécialement aux XVIIIe-XIXe siècles).

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Figure 3. La prononciation du [s] final du mot moins d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

La distinction brin ≠ brun… 

En métropole, naguère, l’immense majorité de la population distinguait la voyelle de ces deux mots : brin (comme dans brin d’herbe) et brun (comme dans ours brun). C’est ce que l’on peut constater sur cette carte établie à partir des données tirées de l’ouvrage d’André Martinet La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis dans un camp d’officiers prisonniers (Paris, 1945) :

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Figure 4. Répartition et vitalité de l’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête de Martinet (1945). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par région est élevé.

Les résultats récents des enquêtes ‘Français de nos régions’ montrent que cette opposition est en sérieux recul, les deux voyelles ayant fini par se confondre dans la plus grande partie du territoire (à partir de l’Île-de-France) en se prononçant comme celle qui s’écrit ‘in’ ; le Midi (et en particulier le Sud-Ouest) résiste toutefois encore très bien. C’est ce que l’on peut voir sur cette autre carte:

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Figure 5. Répartition et vitalité de la distinction entre la voyelle de brin et la voyelle de brun dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants ayant déclaré distinguer les deux voyelles (par département [FR], province [BE] ou canton [CH]) est élevé.

Or, dans les Antilles – qu’il s’agisse d’Haïti ou des DOM –, la distinction entre les deux voyelles se maintient encore solidement (84,3% en Haïti, et 67,1% dans les DOM; voir le graphique ci-dessous). De ce point de vue, ces variétés de français d’outre-mer se comportent comme le français canadien (et, dans une moindre mesure, comme les variétés méridionales, belges et suisses).

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Figure 6. L’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

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Le français parlé dans les Antilles

Notre enquête s’est étendue il y a quelques mois au français dans les Antilles, plus précisément au français d’Haïti d’une part et à celui des Petites Antilles françaises d’autre part (Martinique, Guadeloupe et ses dépendances). Les résultats illustrent bien l’existence de nombreux antillanismes plutôt méconnus en métropole, mais aussi celle de différences parfois assez marquées entre Haïti, indépendant depuis le début du XIXe siècle, et les Départements d’Outre-Mer (DOM), ceux-ci s’étant trouvés en contact ininterrompu avec la métropole jusqu’à nos jours.

Chaque trois mois…

Le français scolaire ne connaît que la structure distributive tou(te)s les + adjectif numéral + (nom désignant une durée) ; on dira par exemple tous les trois mois, toutes les deux semaines. Or, de nombreuses régions francophones connaissent aussi une structure équivalente mais pas entièrement acceptée par la norme : il s’agit de la tournure chaque + adjectif numéral + (nom désignant une durée) ; cf. chaque trois heures, chaque deux mois, etc. Seules des enquêtes à grande échelle permettront de révéler la pénétration réelle de cet emploi dans l’usage des francophones ; quoi qu’il en soit, dans la Caraïbe, on constate que les deux structures se distribuent de façon à peu près égale en Haïti, alors que les DOM préfèrent de loin la tournure du français normé :

mois

Cela est peut-être dû à un contact plus intense avec la norme du français écrit de métropole, largement diffusée par le biais de l’école, des médias et des nombreux Métropolitains présents sur place.

Billes, marbres et caniques…

Le mot billes pour désigner les petites sphères avec lesquelles jouent les enfants est d’apparition relativement récente en français (1829, dans le dictionnaire de P.C.V. Boiste). On disait auparavant marbres, du nom de la matière dont certaines de ces petites boules étaient faites. Si en métropole le type marbres s’est effacé au profit de billes, ce n’est pas le cas en Haïti, où les réponses des enquêtés se partagent presqu’à égalité :

billes

Dans les DOM, le mot de métropole domine largement, mais près de 20% des sondés se souviennent de marbres (et de son diminutif tit-marbres) ; un tout petit pourcentage a même répondu caniques, un normandisme passé au Canada et dans les Antilles à l’époque coloniale.

Le « factitif » et sa syntaxe…

Dans le français de la plus grande partie des francophones, le factitif se construit comme suit : ils font entrer les invités (l’auxiliaire faire étant directement antéposé au verbe). Or, dans les Antilles, on relève en plus de l’ordre canonique un autre ordre qui est propre au français de cette région : il font les invités entrer (ici, l’auxiliaire est séparé du verbe par le complément qui vient s’intercaler entre les deux). Reconnue par plus d’un tiers des répondants haïtiens, la structure a même eu la préférence chez près de 60% des participants originaires des Petites Antilles. Il faut dire qu’elle est soutenue par l’existence d’une construction analogue dans les créoles antillais :

factitif

Bref…

On peut donc dire en résumé que le français dans les Antilles comporte, entre autres, des particularismes qui s’expliquent tour à tour comme des archaïsmes, des créolismes ou des importations de régionalismes métropolitains, plus ou moins présents selon qu’on se trouve en Haïti ou dans les départements français d’outre-mer. Nous soulignerons dans nos prochains billets d’autres catégories lexicales, telles que des amérindianismes, des africanismes, des hispanismes ou de pures innovations du français local. Vous pouvez toutefois continuer à nourrir cette enquête, en cliquant ici. Plus nous obtiendrons de réponses, plus les résultats seront probants. Merci à l’avance pour votre aide !