Le midi, vous déjeunez ou vous dînez?

La francophonie se divise en deux camps: d’une part, ceux qui affirment déjeuner le midi; d’autre part, ceux qui vous diront plutôt qu’ils dînent. C’est d’ailleurs normalement tout le système des noms de repas qui fonctionne en blocs décalés: nous avons une zone (a) où l’on dit déjeuner, dîner et souper ainsi qu’une zone (b) où l’on dira plutôt petit(-)déjeuner, déjeuner, dîner.

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Déjeuner en paix (Stephan Eicher)

Mais d’où vient cette variation dans l’usage? Et en a-t-il toujours été ainsi? Nous allons d’abord rappeler à l’aide de quelques cartes et graphes quel est l’usage de nos jours dans les régions où nous avons enquêté, puis nous nous pencherons ensuite sur les raisons historiques qui expliquent la situation actuelle.

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Qui dit quoi?

Le système (a), déjeuner/dîner/souper, domine de façon écrasante en Suisse, en Belgique et dans toute l’Amérique du Nord francophone – comme le montrent les cartes ci-dessous. Dans les provinces de France, il a encore de beaux restes, en particulier dans tout l’est et le sud. La première série de cartes, consacrées à l’Europe francophone, montre non seulement que les Belges et les Helvètes se détachent clairement dans leur prédilection pour cet usage, mais aussi que de nombreuses régions de France atteignent des pourcentages non négligeables (ce qui se traduit sur la carte par des tons de bleu plus pâles, allant vers le blanc). Le système (b), petit(-)déjeuner/déjeuner/dîner, domine quant à lui dans la plus grande partie de la France – et, comme on le sait, il est le seul à être donné sans marque dans les dictionnaires… faits à Paris!

Fig. 1. Pourcentages d’usage du système (a) – déjeuner/dîner/souper en France, en Belgique et en Suisse selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Il est important de signaler que les trois verbes ne se comportent pas exactement de la même façon: souper est de loin celui qui a le mieux survécu (peut-être parce qu’il ne présente aucune ambiguïté sémantique, contrairement aux deux autres), avec des pourcentages supérieurs à 50% non seulement en Suisse et en Belgique mais également dans plusieurs provinces de France. Les pourcentages sont un peu plus bas pour déjeuner et encore davantage pour dîner.

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Fig. 2. Pourcentages d’usage du système (a) – représenté ici par dîner « repas de midi » dans l’est du Canada selon les résultats des enquêtes Français de nos régions, 2016-2018

Au Canada français, la quasi-totalité des répondants utilisent le système (a), à l’exception des témoins originaires de Toronto, grande agglomération urbaine où le français canadien traditionnel n’a jamais joui d’un véritable enracinement: les répondants aux enquêtes sont probablement issus de l’immigration francophone internationale. On ne voit pas la province du Manitoba sur la carte, mais le système (a) y domine aussi de façon très claire.

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En ce qui concerne les Antilles, nos enquêtes ont révélé que les Haïtiens optent plutôt pour le système (a), alors que Guadeloupéens et Martiniquais préfèrent le système (b). Cela n’est sans doute pas étranger au fait qu’Haïti s’est émancipé de la France au début du 19e siècle, alors que la Guadeloupe et la Martinique n’ont jamais rompu les liens avec la métropole. Comme nous le verrons ci-dessous, le système (a) était encore courant en France il y a deux siècles.

Quant aux francophones du continent africain, le Maghreb ainsi que la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne (où l’implantation du français de France est relativement récente) pratiquent le système (b), à l’exception notable de la République Démocratique du Congo, du Burundi et du Rwanda, qui sont justement d’anciennes colonies belges et qui ont hérité du système (a).

Comment en est-on arrivé là?

On entend parfois dire que les repas auraient « changé » de nom; comme si, du jour au lendemain, les Parisiens (par exemple) avaient décidé de remplacer brutalement dîner par déjeuner. Or, rien n’est plus faux: ce qui a changé, c’est l’heure des repas. Et pas partout en même temps!

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En fait, lorsqu’on parle des repas dans une perspective historique, il faut tenir compte de plusieurs facteurs. D’abord, le nombre de repas, qui peut varier de deux à quatre par jour, voire davantage; ensuite, les classes sociales et les différents corps de métier, qui ne mangent pas aux mêmes heures ni à la même fréquence, et dont le régime varie selon les ressources disponibles et les modes; enfin, les époques et les régions. Le tableau d’ensemble est donc très complexe et nous n’allons en tracer ici que les grandes lignes.

Au Moyen Âge, les paysans ne mangeaient que deux repas par jour. Le premier repas de la journée s’exprimait par un verbe issu du latin vulgaire *DISJEJUNARE, qui signifiait littéralement « rompre le jeûne ». Cet étymon a donné bien sûr le verbe déjeuner, mais ce que l’on sait moins (car l’évolution phonétique a rendu le phénomène invisible), c’est que le mot dîner vient également de cet ancêtre latin. Peu à peu, au fil des siècles, déjeuner s’est spécialisé dans l’expression du premier repas de la journée et dîner, du second. Quant à souper, il fermait la marche et désignait le dernier repas du jour. Bien que dérivé du substantif soupe, en raison de l’importance de ce mets dans les habitudes alimentaires du peuple, il a perdu sa motivation première et n’en implique pas nécessairement la consommation.

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Fig. 3. Albucasis, Tacuinum sanitatis, Allemagne (Rhénanie), XVe siècle (Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 93333, fol. 60)

Ce système ternaire était encore très stable dans les parlers ruraux au début du 20e siècle – et ce jusqu’aux portes de Paris, comme on peut le voir sur les trois cartes suivantes tirées de l’Atlas Linguistique de la France, qui illustrent respectivement l’aire du type ‘déjeuner’ pour le repas du matin, ‘dîner’ pour le repas du midi, et enfin ‘souper’ pour le repas du soir. Dans tous les cas, l’ancien système (a) domine presque sans partage.

Fig. 4. Cartes basées sur les données de l’ALF consacrées aux noms des trois repas de la journée (cartes 1254, 385 et 384)

Le grand changement s’est amorcé dans la seconde moitié du 18e siècle, en particulier à Paris, dans les classes dirigeantes. On dispose de nombreux témoignages nous indiquant qu’à l’époque, l’habitude s’est prise de reporter le repas du midi toujours de plus en plus tard. Comme l’écrit le fameux grammairien belge André Goosse:

À la cour, pourtant, les chasses du matin rejetaient parfois le dîner jusqu’à trois heures. C’est l’heure qui se généralise au XVIIIe siècle chez les aristocrates, pour reculer jusque vers cinq heures à la fin du siècle, et même, au début du XIXe, jusqu’à l’heure où l’on soupait auparavant. (GOOSSE, André. “L’heure du dîner”, dans Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Fran­çaises, t. LXVII, n° 1-2, p. 76).

Ce déplacement de l’heure des repas, qui a rayonné depuis Paris mais sans atteindre toute la francophonie, loin de là, a eu de nombreuses conséquences – matérielles et linguistiques. D’une part, le souper à Paris a été rejeté toujours plus tard en fin de soirée, jusqu’à ne plus être consommé du tout dans la plupart des cas. D’autre part, l’heure de l’ancien déjeuner s’est aussi déplacée, parallèlement à celle du dîner, jusqu’à ce que les Parisiens déjeunent à midi ou même plus tard. Or, lorsqu’on se lève tôt, on ne peut pas tenir à jeun jusqu’à midi: d’où le dédoublement du premier repas de la journée en deux repas distincts, l’un au réveil et l’autre plus tard. Les locuteurs ayant adopté ces nouveaux horaires ont dû créer de nouvelles étiquettes pour désigner ces deux repas, et le 19e siècle a vu l’éclosion d’une grande variété de termes, qui n’allait se résorber qu’au 20e siècle.

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« Le déjeuner des canotiers » de Pierre-Auguste Renoir (1880-1881)

Le tout premier repas a alors été baptisé de bien des façons: petit(-)déjeuner, seul terme qui a survécu, mais également déjeuner du matin, premier déjeuner, premier déjeuner du matin et petit déjeuner du matin. Ces appellations se sont d’abord opposées à déjeuner dînatoire, déjeuner à la fourchette, second déjeuner, grand déjeuner, déjeuner de midi et même déjeuner-dîner. Puis, au 20e siècle, petit déjeuner s’est imposé et, par ricochet, déjeuner tout court est devenu univoque et n’a plus eu besoin d’adjectifs pour le désambiguïser.

Le composé petit(-)déjeuner a longtemps tardé à être consigné comme entrée à part entière dans les dictionnaires: pendant très longtemps, en effet, il n’apparaît que comme une sous-entrée de l’article déjeuner, et s’écrit en deux mots, sans trait d’union. Ce n’est qu’à date récente que les dictionnaires proposent la graphie petit-déjeuner, qui consacre le statut du mot comme lexie indépendante. Cette graphie coexiste toutefois encore dans l’usage avec petit déjeuner, en deux mots et sans trait d’union.

Hors de France…

Dans les communautés francophones hors de France, en particulier en Suisse, en Belgique et au Canada, les élites urbaines n’ont jamais ressenti le besoin de s’aligner sur l’usage parisien, ce qui explique que l’ancien système de dénomination des repas se soit perpétué comme tel. Au Québec, le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) présente dîner, par exemple, comme l’appellation tout à fait standard, en français du Québec, du repas de midi. Il fait de même avec souper pour le repas du soir et présente l’emploi de dîner à la place de souper comme étant « surtout d’usage protocolaire ». En ce qui concerne petit(-)déjeuner, voici comment le GDT le caractérise:

Au Québec, la forme petit déjeuner, empruntée à la série petit déjeuner, déjeuner, dîner, est notamment employée dans la langue soutenue et dans la documentation destinée aux touristes.

Il faut dire que petit(-)déjeuner présente l’avantage de ne pas pouvoir causer de confusion avec d’autres dénominations, ce qui facilite son emploi au Québec. On y entend d’ailleurs de plus en plus, parmi les jeunes citadins, la forme abrégée p’tit-déj, si fréquente en France.

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Verbes et noms…

Normalement, déjeuner, dîner et souper fonctionnent tout à la fois comme des verbes et comme des substantifs. Or, quel verbe correspond à petit(-)déjeuner? Les usages sur ce point divergent. D’abord, il faut bien avouer que même les Français qui disent « le petit(-)déjeuner » sont parfaitement capables de dire qu’ils « déjeunent » le matin: le verbe s’est beaucoup mieux maintenu que le nom. Ensuite, la solution la plus neutre consiste à utiliser une locution verbale: prendre son petit(-)déjeuner. Enfin, on entend aussi très souvent, dans un registre plus familier, la lexie petit(-)déjeuner utilisée elle-même comme un verbe. Le Trésor de la Langue Française, s.v. déjeuner, affirme qu’il s’agirait d’un emploi ‘par plaisant.’, ce qui est peut-être de moins en moins vrai aujourd’hui. Voici un exemple du mot en discours:

Avez-vous bien dîné? demanda-t-il [André à Julietta]. Oui, très bien dîné, et bien petit-déjeuné aussi (L. DE VILMORIN, Julietta, 1951, p. 173 < TLFi s.v. déjeuner).

Et dans les autres langues?

Quiconque a déjà séjourné en Espagne s’est fait la réflexion suivante: mais comme ils mangent tard! Là où les Français vont se restaurer plus ou moins entre midi et 14h00, les Espagnols se mettent à table (la comida ou el almuerzo, selon les régions) vers 15h00. Et le soir, on y mange (la cena) vers 22h00, voire encore plus tard. En fait, et aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est tout le contraire: les Espagnols n’ont tout simplement pas déplacé le « dîner » parisien jusqu’en soirée, s’étant arrêtés en chemin, et mangent encore le soir ce « souper » que les Parisiens ont délaissé entre temps… bref, l’heure des repas a aussi pris du retard en Espagne, mais pas autant qu’à Paris.

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Dans le monde anglophone, on remarquera que dinner et supper (tous les deux de très anciens emprunts au français) ont connu plus ou moins le même parcours qu’en français. Voici comment l’Oxford English Dictionary caractérise l’usage de supper:

The time and style of ‘supper’ varies according to history, geography, and social factors. For much of its history, ‘supper’ was simply the last of three daily meals (breakfast, dinner, and supper), whether constituting the main meal or not. In the United States, ‘supper’ is now a less frequent synonym for ‘dinner’ as the evening meal. Where both ‘supper’ and ‘dinner’ can be applied to the last of three meals, supper is often a lighter or less formal affair than dinner […]. Where four meals a day are recognized, ‘supper’ is a light late meal or snack following an early evening dinner or a late afternoon or early evening ‘tea’.

Quant à dinner, selon ce même dictionnaire, son usage pour désigner le repas du soir serait l’apanage de certaines classes sociales:

The chief meal of the day, eaten originally, and still by the majority of people, about the middle of the day […], but now, by the professional and fashionable classes, usually in the evening […].

Des enquêtes semblables aux nôtres mais portant sur l’anglais nord-américain permettent de voir la répartition entre dinner et supper, respectivement aux États-Unis et au Canada:

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Entre francophones…

Bref, chez vous, utilisez les mots qu’il vous plaira, mais si vous communiquez avec des francophones qui ne partagent pas votre usage, assurez-vous de les inviter à manger à l’aide des termes appropriés! Peut-être que le plus simple est de leur fixer une heure précise plutôt que de vous empêtrer entre les déjeuners et les dîners… cela vous évitera de mauvaises surprises!

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A propos andrethibault3

André Thibault est professeur de linguistique française à l'Université de Paris-Sorbonne.

12 réponses

  1. HC

    le plus marrant dans l’histoire, c’est que la tendance à déplacer les repas plus tard continue : il est fréquent de voir le petit-déjeuner se déplacer vers 11h00-midi (on appelle cela alors le brunch, contraction de breakfast et lunch), le déjeuner se déplacer alors vers 15h00-18h00, et le dîner vers 22h00-23h00

  2. C’est bizarre, pour le repas du matin, j’ai toujours entendu « Petit déjeuné ». Puis « repas de midi », « 4 heure » ou « goûté ». Et pour finir le « soupé » ; voir « goûté dînatoire » si c’était un 4 heure un peu tardif ☺

  3. LOUIS COUSINEAU

    Avant de faire undébat sur les repas, faudrait-il régler certains problèmes qui agacent.
    Ici, lorsqu’on parle de la langue fran¸aise on dit Québec et non Canada.
    On dit aussi COURRIEL et non E-mail.
    Merci

      1. Lucie

        Merci pour votre commentaire M. Thibault. Je respecte beaucoup les québecois, ayant plusieurs amis québecois et ayant visiter la presque totalité de la belle province…mes ancêtres viennent du Québec bien sûr. Je suis une fière franco Ontarienne. Mes parents ont lutté pour que nous ayons accès à des écoles françaises… notre peuple a vécu et vit encore un combat constant pour préserver notre langue. Nous allons toujours être là!!! Heureusement, il y a des communautés francophones dans toutes les provinces canadiennes. Elles méritent toute notre reconnaissance et notre respect.
        Votre commentaire et votre ouverture me font du bien. Merci.

  4. Ch'bieu berlotcheu

    Dans ma famille, dans le nord de la France, on utilise bel et bien «dîner»-pour le repas du soir, mais le terme« déjeuner» est strictement réservé à c’qu’on prend au réveil. Pour le repas du midi, on dit simplement «repas de midi» ou «midi». Est-ce qu’il y en a d’autres dans mon cas ?

  5. Au Québec, à ce que j’ai appris anciennement, le maintien de déjeuner/dîner/ souper serait en grande partie dû à la conquête anglaise du Canada de 1760, qui aurait fait en sorte de nous couper de la mère patrie française. Ainsi les Français d’Amérique du nord n’aurait pas suivi l’évolution du concept petit-déjeuner/déjeuner/dîner/ souper qui est apparu plus tard. J’ignore si cette explication tient la route.

  6. Ben

    Ici aussi en Belgique j’ai l’impression qu’on utilise de plus en plus petit-déjeuner mais par contre je n’ai jamais entendu dire «on va déjeuner?» pour désigner le repas du midi.

  7. Gérard Marvaud

    Le livre «Le monde dans nos tasses» de Christian Grataloup, sorti en 2017, donne une version assez différente de l’origine du passage du mot déjeuner vers petit-déjeuner en France. Connaissez-vous cette version, et qu’en pensez-vous?

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