Une histoire d’A…

A

Les manuels de prononciation, tout comme les dictionnaire et les grammaires du français, s’accordent pour dire que le graphème A peut être prononcé de deux manières: soit avec la voyelle [a] (voyelle dite « antérieure », qui se réalise avec une aperture maximale de la bouche et un léger avancement de la langue vers le devant de la bouche), soit avec la voyelle [ɑ] (voyelle dite « postérieure », qui se différencie de la précédente de par la position de la langue d’une part – [ɑ] est situé davantage au fond de la bouche que [a] – d’autre part en raison de la forme des lèvres, légèrement moins écartées pour [ɑ] que pour [a]). Dans l’extrait sonore ci-dessous, on peut entendre les deux variantes (abord [a], ensuite [ɑ]) prononcées par une locutrice belge:

Cette distinction, qui permet d’opposer sur le plan de la prononciation les mots à l’intérieur de paires comme patte [a] / pâte [ɑ]; rat [a] / ras [ɑ]; mal [a] / mâle [ɑ], a subi un fort recul dans la francophonie d’Europe depuis quelques générations, comme on peut le voir en comparant ces deux cartes qui illustrent respectivement le respect de la distinction chez les locuteurs de plus de 50 ans et chez ceux de moins de 25 ans:

Fig. 1. Pourcentage de répondants (âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans) ayant indiqué distinguer (en beige-marron) la voyelle du mot pâte de celle du mot patte d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Comme on peut le constater, chez les plus âgés, les zones de distinction englobent non seulement toute la Suisse et la Belgique, mais aussi la plus grande partie du Grand Est, et quelques poches de résistance dans le Grand Ouest. Seul le Midi est très largement réfractaire à cette distinction.

En revanche, lorsque l’on se tourne vers les plus jeunes, on constate qu’il n’y a plus que la Belgique, la Suisse et une partie du Grand Est qui distinguent encore, cette dernière région accusant d’ailleurs un sévère recul par rapport à la situation que l’on observe chez les aînés. Il s’agit donc de ce que les sociolinguistes appellent un « changement en cours« , que l’on peut appréhender à travers une étude des « effets d’âge » permettant de représenter une évolution linguistique en « temps apparent« .

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, son téléphone ou sa tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour les compléter.

Au Québec et chez ses voisins…

Si l’on traverse l’Atlantique, la situation sur le terrain est totalement différente: au Québec et dans les autres provinces canadiennes hébergeant des francophones, la distinction entre les deux A est universellement respectée (dans les syllabes fermées, c’est-à-dire se terminant par un son consonantique), autant en syllabe tonique qu’en syllabe prétonique, comme on peut l’entendre dans les deux paires de mots suivants:

en position tonique:

UNE TACHE

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UNE TÂCHE

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en position prétonique:

(SAINT-JEAN)-BAPTISTE

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PS: pour les férus de phonétique, cet exemple permet aussi d’illustrer la simplification du groupe consonantique final /-st/ > [s], l’assibilation de /t/ > [ts] devant [i] et le relâchement du /i/ > [I] en syllabe fermée.

UNE BÂTISSE

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En effet, vous n’entendrez jamais sur les rives du Saint-Laurent un locuteur prononcer « Saint-Jean-Bâtisse », ce qui ferait rire tout le monde. Les deux A sont non seulement perçus comme très clairement différents dans la conscience linguistique, mais en outre leur réalisation phonétique est très fortement divergente, le A de « tache » étant prononcé de façon très antérieure, presque comme le [æ] du mot anglais « apple », alors que le A de « tâche » est réalisé comme une voyelle très postérieure, qui tend fortement dans la prononciation relâchée à diphtonguer, c’est-à-dire en l’occurrence à se prononcer presque comme [aw] (ce qui peut ressembler vaguement à la diphtongue du mot anglais « shout »).

Les locuteurs qui distinguent sont en général d’accord sur le timbre antérieur ou postérieur des mots, mais il peut arriver qu’il y ait des divergences sur quelques unités lexicales isolées. Dans son ouvrage La phonologie du français (Paris, PUF, 1977), Henriette Walter a fait prononcer à 17 témoins parisiens de différentes catégories d’âge un très grand nombre de mots afin de documenter la prononciation du français dans son usage réel. Il s’est avéré que la prononciation de certains mots contenant la voyelle A n’a pas fait l’unanimité parmi ses informateurs (parmi ceux qui distinguaient encore à l’époque, surtout les plus âgés). Par exemple, les mots bague, fromage et cristal ont été prononcés avec une voyelle postérieure par l’une des informatrices, mais pas nécessairement par les autres. Idéalement, il aurait fallu pouvoir documenter et cartographier cette micro-variation à l’échelle de toute la francophonie d’Europe, et tester en outre d’éventuels effets de classe sociale. Les linguistes ont encore du pain sur la planche!

Or, en ce qui concerne le Canada, un certain nombre de mots peuvent aussi être prononcés avec un A antérieur ou postérieur, mais la variation s’observe selon la région où l’on se trouve. La frontière entre les deux A permet toujours d’isoler une zone ouest d’une zone est, mais cette ligne de démarcation ne passe pas toujours au même endroit. Nous allons voir ci-dessous des cartes consacrées à trois de ces mots: il s’agit de lacet, nage et crabe (qui sont donc prononcés par certains lâcet, nâge et crâbe).

Lacet vs lâcet

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À l’ouest d’une frontière passant plus ou moins par Trois-Rivières et Sherbrooke, la prononciation avec voyelle postérieure (lâcet) domine très largement, et ce jusqu’en Ontario (de même qu’au Manitoba, qui n’est pas représenté sur la carte), alors qu’à l’est c’est le A antérieur qui domine de façon écrasante, jusque dans les Maritimes.

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Fig. 2. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot lacet.

Il est très intéressant de comparer cette carte avec celle élaborée à partir des données de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, qui nous offre un instantané de la situation chez des témoins âgés enregistrés au début des années 1970, et qui montre que la situation n’a pas beaucoup changé depuis un demi-siècle.

Fig. 3. Prononciation de lacet avec un A postérieur d’après la question 1934 de l’ALEC (1980).

Nage vs. nâge

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Enchaînons maintenant avec un mot dont la prononciation avec un A postérieur se rend beaucoup plus loin dans l’est – il s’agit de nage.

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Fig. 4. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot nage.

On constate ici que la prononciation nâge occupe tout l’Ontario francophone et la plus grande partie du Québec, y inclus la Beauce, Charlevoix et le Saguenay–Lac-Saint-Jean; il n’y a plus guère que la Côte-du-Sud, le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie et les Maritimes qui ont un A antérieur dans ce mot.

Crabe vs. crâbe

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Mais il ne faudrait pas croire que l’ouest a le monopole des A postérieurs, et que l’est opte toujours pour des A antérieurs! L’exemple suivant illustre justement la situation opposée – il s’agit du mot crabe.

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Fig. 5. Pourcentage de répondants ayant indiqué prononcer un A postérieur dans le mot crabe.

Cette fois-ci, c’est au contraire le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie, la Côte-Nord et la plus grande partie de l’Acadie qui privilégient la prononciation avec « â »: crâââbe… On remarquera que ce sont justement les régions où l’on pêche ce délicieux crustacé! Il doit donc s’agir de la prononciation traditionnelle, alors que le reste du pays a dû faire connaissance avec ce mot à travers les livres…

Conclusion

Si en France la distinction entre les deux A est en net recul et ne se maintient encore bien que dans l’Est, la Belgique et la Suisse semblent quant à elles faire de la résistance. C’est aussi bien sûr le cas au Québec et chez ses voisins francophones du reste du Canada, où les deux timbres possibles de cette voyelle se distinguent encore très clairement à l’oreille. Si la plupart des mots comportant un A se prononcent de la même façon partout, il en existe toutefois quelques-uns, comme nous venons de le voir, qui peuvent être révélateurs de votre origine géographique!

Le français de nos provinces (Canada, Québec)

Suite au succès de nos premières enquêtes, nous en avons lancé une quatrième, dont le but est de tester encore de nombreux mots, et quelques prononciations qui varient d’un endroit à l’autre Nous vous invitons à y participer en grand nombre! N’oubliez pas que votre aide est essentielle pour nous permettre de cartographier avec la plus grande précision la répartition régionale de ces indices géo-linguistiques, révélateurs de nos origines. Cliquez sur 👉 ce lien 👈, laissez vous guider et partagez autour de vous! Toute participation est anonyme et gratuite.

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A propos andrethibault3

André Thibault est professeur de linguistique française à l'Université de Paris-Sorbonne.

1 réponse

  1. Merci pour un autre billet très instructif. Basé sur mon récent voyage en France il me semble que ‘pâte’ et ‘patte’ ou ‘tache’ et ‘tâche’ sont encore prononcés différemment, en tous cas à Paris et en Normandie. Vos statistiques vont dans un sens opposé. Après beaucoup d’années aux USA je prononce le français comme je le faisais jusqu’en 1990. Personne ne pense que je ne suis pas française à cause de ma façon de parler, mais à cause de mes vêtements 🙂

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