Le mois d’août, ou… comment diable est-ce que ça se prononce?

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Il y a grosso modo deux grandes tendances dans l’histoire de notre mot qu’il convient de distinguer et de commenter: d’une part, on en a longtemps prononcé le a- initial, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque beaucoup plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «ouT»); entre les deux se trouve la variante la plus minimaliste, «ou».

Ces différents mouvements n’ont pas eu lieu en même temps dans les différentes aires francophones, raison pour laquelle nous allons nous pencher ci-dessous sur quelques cartes et graphes. La situation d’ensemble se résume toutefois très facilement: c’est de loin la variante «ouT» qui domine aujourd’hui en Europe, alors qu’au Canada on préfère «ou». Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas…

Le mois d’aaaaaoût…

La stratégie d’étoffement consistant à prononcer le a- graphique à l’initiale du mot a longtemps eu cours dans l’histoire de la langue française. Les différents grammairiens qui en ont parlé au cours des siècles la présentent tantôt de façon neutre, tantôt comme propre au «peuple de Paris» ainsi qu’à la plupart des provinces de France («Beaucoup de gens à Paris, et presque tous les provinciaux prononcent a-oût-» Bescherelle 1845 cité dans TLFi s.v. août); d’autres affirment qu’elle était fréquente dans la prononciation des procureurs, des orateurs et autres savants, comme une sorte d’hypercorrection caractérisant la diction des personnages régulièrement appelés à s’exprimer en public. À l’issue d’une longue liste de commentaires recueillis chez de nombreux grammairiens, voici comment un grand spécialiste de phonétique historique du français résume la situation en 1881:

L’usage semble partagé entre oût et a-oût; il incline plutôt du côté d’oût. (Charles Thurot, De la prononciation française depuis le commencement du XVIe siècle d’après les témoignages des grammairiens, Paris, 1881, vol. 1, p. 506.)

Vous pouvez cliquer ici pour écouter une chanson du chanteur français Ray Ventura (1908-1979) intitulée « À la mi-août » qui exploite la prononciation a-oût pour en tirer un jeu de mots avec le miaulement du chat.

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S’il est bien vrai que a-oût semble avoir perdu la guerre, il a toutefois longtemps régné en maître sur d’immenses territoires, en Europe tout comme au Canada. La carte ci-dessous illustre la situation dans les anciens patois galloromans de France, de Belgique et de Suisse.

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Figure 1. Carte établie à partir des données de la carte 47 de l’Atlas Linguistique de la France consacrée au nom du huitième mois de l’année.

Comme on peut facilement le constater, le type qui dominait largement dans les patois galloromans au début du 20e siècle est bien a-ou, représenté sur cette carte par des cercles oranges. La variante ou est bien présente elle aussi (triangles oranges), en particulier dans le centre-est (elle domine totalement en Suisse romande, en Savoie, et jusqu’à Lyon et Saint-Étienne) mais apparaît également dans les extrémités orientales et occidentales du domaine. La prononciation la mieux représentée aujourd’hui en français d’Europe, ouT (triangles mauves), était totalement marginale dans les patois de l’époque. Quant à a-ouT (cercles mauves), le hasard des évolutions phonétiques locales l’a fait apparaître à l’extrémité nord-est du domaine ainsi que sur un large ruban occidental allant de la Bretagne romane au gascon. (PS: les points sans symboles correspondent à d’autres prononciations patoises possibles, mais non représentées en français.)

Au Canada, la prononciation a-ou était jadis dominante au sein de la population rurale, comme le montre ci-dessous une carte de l’ALEC (Atlas Linguistique de l’Est du Canada), ouvrage publié en 1980 à partir d’enquêtes effectuées auprès de locuteurs âgés.

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Figure 2. Carte élaborée à partir des réponses à la question 1697 (le nom des mois de l’année) de l’ALEC.

Les cercles oranges (a-ou) dominent sur tout le territoire. Ils sont toutefois déjà fortement concurrencés par les triangles oranges (ou), en particulier dans la vallée du Saint-Laurent et au Saguenay. La variante ou-t (triangles mauves) s’avère, quant à elle, très minoritaire, tout comme a-ou-t (cercles mauves)

Des enquêtes plus récentes (2016-2017) nous ont permis de cartographier la situation actuelle au Canada:

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Figure 3. Concurrence entre a-ou (en orangé) et ou (en mauve) dans l’est du Canada.

On constate que de nos jours, au Canada, la prononciation a-ou ne survit bien que dans quelques zones éloignées, en dehors des grands centres (on pense en particulier à l’Abitibi, à l’Estrie et au Bas-du-Fleuve); le reste du territoire opte massivement pour la prononciation ou. Le Manitoba (province de l’ouest canadien) n’apparaît pas sur la carte, mais c’est également la variante ou qui y domine largement. La variante a-ou est donc en net recul (par rapport aux données de l’ALEC, v. fig. 2) et risque de disparaître bientôt. Dans la mesure où elle est stigmatisée par l’école et les organismes normatifs canadiens, cela n’est guère surprenant.

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La valse des phonèmes adventices: a-ou > ou > ou-t!

Alors que la pression normative semble avoir réussi à rejeter la variante a-ou dans l’enfer des prononciations vieillies, un nouveau phénomène caractérise l’évolution de notre mot: dans la francophonie d’Europe, la prononciation avec -t final l’a emporté. Le graphe suivant offre une présentation comparative des quatre pays de la francophonie du nord:

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Figure 4. Proportions respectives des variantes ou (en jaune clair), ouT (en mauve clair), a-ouT (en violet) et a-ou (en orangé) en Belgique, en France, en Suisse et au Canada.

En Europe, c’est en Suisse que le phénomène du remplacement de ou par ouT est le plus avancé, un peu devant la France; la Belgique ferme la marche avec un pourcentage de ouT qui, bien qu’inférieur à celui de ses voisins, reste tout de même largement majoritaire. Quant au Canada, la variante ouT y est à toutes fins pratiques inusitée, et c’est ou qui domine très largement dans l’usage – mais avec encore un bon 25% de a-ou, en particulier dans les régions éloignées des grands centres (comme on l’a vu sur la fig. 3 ci-dessus). Quant à a-ouT, c’est la variante la plus rare, tous pays confondus.

Nos enquêtes permettent de visualiser la répartition des variantes européennes:

ou

Figure 5. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer ou (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On voit que seule la Belgique fait encore de la résistance, avec des pourcentages de maintien de la variante ou pouvant grimper jusqu’à 35% (ce qui n’est d’ailleurs pas très élevé), ainsi que deux petites régions en France (dans l’Indre-et-Loire et l’Aube).

Il faut ajouter à cette carte celle qui représente les régions tout aussi minoritaires où l’on a relevé la prononciation a-ouT, voir ci-dessous:

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Figure 6. Pourcentage de répondants ayant affirmé prononcer a-ouT (en orangé) dans la francophonie d’Europe.

On relève trois petites aires (centrées sur l’Orne, la Somme et la Marne) où la variante a-ouT atteint des pourcentages ne dépassant jamais les 25%. En somme, c’est la variante ouT qui domine largement dans tout le territoire, même en Belgique.

Cela dit, il importe de préciser que l’âge des répondants joue un grand rôle dans leur usage, comme le montre la figure ci-dessous:

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Figure 7. Probabilité de prononciation de la variante ou en fonction de l’âge des répondants en Belgique et en France.

En France, la probabilité d’apparition de la variante ou est de toute façon très basse, mais s’élève légèrement avec l’âge. En Belgique, toutefois, l’effet générationnel est beaucoup plus spectaculaire: les jeunes dans la vingtaine sont relativement peu susceptibles d’utiliser la variante archaïsante ou, alors que les gens âgés l’utilisent encore massivement.

Qu’en disent les dictionnaires?

La prononciation de la consonne finale du mot août semble donc promise à un brillant avenir, mais les ouvrages de référence ont été lents à la reconnaître et ce n’est que peu à peu qu’ils lui concèdent un statut normatif équivalent à celui de la prononciation concurrente sans -t final. On peut lire dans une notule du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel quelques citations tirées de différents ouvrages normatifs qui illustrent cette valse-hésitation; on pourrait en multiplier le nombre par dix. Elles ont en commun d’être toujours un peu en retard sur l’usage et de ne jamais justifier par des arguments empiriques leurs jugements normatifs.

Pour ceux qui aimeraient entendre les formes orales dont nous avons parlé dans ce billet, l’hésitation entre les deux prononciations est illustrée sur ce site qui propose des enregistrements authentiques de locuteurs francophones.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la prononciation de ce mot peut être résumée comme suit: la concurrence entre a-ou et ou s’est soldée par la victoire de la seconde variante, laquelle n’a guère eu le temps de s’en réjouir car elle est déjà en train d’être délogée par ouT! Ainsi va la vie…

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Et les dérivés dans tout ça?

Les ouvrages de référence ont beau se livrer à mille et une condamnations contre la prononciation archaïque a-ou, qui ne trouve pas grâce à leurs yeux, ils sont tous bien obligés d’admettre que certains dérivés du mot août (aoûtat « larve d’un acarien provoquant des lésions très prurigineuses à la fin de l’été » et surtout aoûtien « personne qui prend ses vacances au mois d’août ») se prononcent toujours avec leur a- initial.

Pour d’autres dérivés, on relève une grande tolérance envers les deux prononciations dans les dictionnaires qui les relèvent (aoûter « parvenir à maturation », aoûté « parvenu à maturation », aoûtement « lignification des jeunes rameaux vers la fin de l’été », aoûteron « ouvrier agricole engagé, au mois d’août, pour les travaux des champs », v. TLFi). Puisse cette tolérance s’étendre aussi à toutes les prononciations du mot août que nous avons présentées dans ce billet !

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Un peu d’histoire

Le nom du huitième mois de l’année en français présente deux caractéristiques très intéressantes: d’une part, il illustre de façon spectaculaire le phénomène de l’érosion phonétique; d’autre part, il montre l’influence que la graphie peut exercer sur la prononciation.

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Figure 8. Buste de l’empereur Auguste.

L’érosion phonétique

Phénomène général dans l’évolution des langues, l’érosion phonétique consiste en une usure du corps phonique des mots qui, d’un siècle à l’autre, en viennent à voir leur substance se réduire peu à peu, les phonèmes tombant l’un après l’autre. Plus un mot est fréquent dans l’usage, plus il est susceptible d’être touché. Le cas du mot août se prête particulièrement bien à l’illustration du concept. En latin, pour honorer l’empereur Auguste, on donna son nom au mois en question (qui s’appelait auparavant SEXTILIS): MENSIS (‘mois’) AUGUSTUS, simplifié par la suite en AUGUSTUS. Nous avions donc au départ pas moins de huit phonèmes en latin. Les plus anciennes attestations en ancien français se présentent sous les formes aust, aost et aoust (voir FEW 25, 910). À cette époque, la graphie était plus proche de l’oral et l’on devait prononcer quelque chose comme a-ou-s-t, c’est-à-dire que les huit phonèmes du latin s’étaient déjà réduits à quatre. Mais l’érosion ne s’est pas arrêtée en si bon chemin: l’aboutissement final de l’évolution phonétique de ce mot ne nous laisse plus qu’un seul phonème, celui qui s’écrit <ou> en français. Huit phonèmes en latin, quatre en ancien français, un seul en français moderne… bientôt il ne restera plus rien de ce mot! Mais c’est sans compter avec les stratégies d’étoffement de la langue, toujours prête à s’auto-réguler, comme on va le voir au paragraphe suivant.

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Stratégies d’étoffement

Les locuteurs ont deux possibilités à leur disposition pour contrebalancer cette usure phonétique. D’une part, on peut choisir de dire systématiquement le mois d’août plutôt que simplement août (par ex., «je prends mes vacances au mois d’août» plutôt que «en août»). Cela permet déjà de donner un peu plus de substance à l’expression.

Il existe toutefois une autre stratégie, qui consiste à restituer à l’oral les lettres qui ne se prononcent plus depuis des siècles.

Les linguistes appellent «effet Buben» ce phénomène fréquent, du nom du linguiste tchèque Vladimir Buben qui y consacra un livre entier intitulé Influence de l’orthographe sur la prononciation du français moderne (1935).

Dans le cas de notre mot, il y a grosso modo deux grandes tendances que nous venons d’observer: d’une part, on a longtemps prononcé le a- initial du mot, mais sans pour autant faire entendre le -t final (donc, «a-ou»); d’autre part, on a restitué à une époque plus récente le -t final mais sans garder le a- (donc, «outte»).

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A propos andrethibault3

André Thibault est professeur de linguistique française à l'Université de Paris-Sorbonne.

10 réponses

  1. Chambaron

    Quel regret de ne pas trouver sur le délicieux gâteau de votre billet la cerise de la « mi-août » ! L’inoubliable chanson de Ray Ventura ancrera encore longtemps en nous sa prononciation féline même si le nom du mois continue d’évoluer.
    Les chansons, y a rien de mieux pour se souvenir…

    Aimé par 1 personne

    1. Chambaron

      Attention à la citation exacte :
      «Je vous paierai, lui dit-elle,
      Avant l’oût , foi d’animal,
      Intérêt et principal .»
      Notre mois ne fait pas la rime dans ce cas et la prononciation ne change pas la prosodie. Mais cela permet de découvrir la surprenante graphie adoptée par La Fontaine pour éviter la prononciation du a justement. Il ne s’agit d’ailleurs pas du mois ici, mais du sens courant à l’époque de « moisson qui se fait durant le mois d’août » (Richelet).

      Aimé par 1 personne

  2. Latelio

    Bonjour,
    Je ne comprends pas tout à fait: la figure 1 (qui montre une majorité de triangles oranges (pour la proonciation ‘ou’) semble en contradiction avec la figure 4 (qui montre une majorité pour la prononciation ‘ouT’, qui m’a l’air majoritaire en Suisse romande. Pourquoi?

    Sinon: merci pour ces billets!

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