Comment dit-on 80 en Belgique et en Suisse ?

Dans un précédent billet, on vous expliquait qu’il existe en français d’Europe deux formes pour les cardinaux 70 et 90, et que ces deux formes relèvent de deux façons de compter différentes : un système de numération utilisant la base de 10 (le système décimal, déjà employé en latin, dont relèvent les formes en -ante : soixante~60, septante~70, huitante/octante~80, nonante~90 etc.) et un système de numération utilisant la base de 20 (le système vigésimal, beaucoup plus répandu en ancien français qu’en français moderne, dont relèvent des tournures comme trois-vingts~60, trois-vingt-dix~70, quatre-vingts~80, quatre-vingt-dix~90, etc.).

img_8723.png

Dans ce billet, nous avions vu également qu’à l’heure actuelle, les formes septante et nonante n’étaient plus usitées que par les locuteurs du français de Belgique et de Suisse, alors qu’elles étaient encore bien vivantes il y a un siècle de cela dans les départements de France bordant l’Alsace, la Suisse, l’Italie et l’Espagne. Aujourd’hui, nous allons parler du cardinal 80, dont la singularité explique qu’on lui consacre tout un billet.

Le mythe d’octante

Selon une idée communément admise, en français de Belgique et en français de Suisse, c’est le terme octante que l’on utiliserait pour exprimer à l’oral ou à l’écrit le cardinal 80. Il s’agit d’un préjugé qui a la vie dure, colporté par des personnes n’ayant qu’une vague idée de ce que disent vraiment leurs voisins helvètes et wallons. Revue (non exhaustive) de quelques tweets :

Sans doute ces twittos s’imaginent-ils que puisque les Belges et les Suisses utilisent septante et nonante, ils utilisent forcément octante par analogie, car c’est plus « pratique » ou plus « logique » :

Ce serait toutefois aller un peu trop vite en besogne que de faire porter le chapeau aux twittos. Selon toutes vraisemblances, le préjugé auquel nous cherchons à tordre le cou trouve ses origines dans de nombreux dictionnaires de référence, comme le Trésor de la Langue Française ou l’une des nombreuses éditions du Petit Larousse :

OCTANTE, adj. numéral cardinal Vx, p. plaisant. ou région. (notamment Suisse romande, midi de la France, Canada français) [TLFi, consulté le 25.03.2017]

octante. adjectif numéral cardinal (ancien français uitante, avec l’influence du latin octoginta, de octo, huit). Quatre-vingts, en Suisse romande, en Belgique et au Canada [Larousse, consulté le 25.03.2017]

Certains travaux scientifiques spécialisés dans l’étude des régionalismes du français nous apprennent pourtant qu’en réalité, les faits sont bien différents :

Un certain nombre de sources affirment que le synonyme (et doublet) octante est encore employé en Suisse romande […]. Or, de nos jours, cette forme n’est plus du tout employée […] dans quelque canton que ce soit [Dictionnaire suisse romand, 1996², p. 458]

Dans le cadre de nos enquêtes sur Le français de nos régions, nous avons voulu vérifier empiriquement ce qu’il en était. Pour ce faire, nous avons proposé la question suivante « Comment prononcez-vous le chiffre 80 ? », et l’avons fait suivre de trois réponses possibles : « quatre-vingts », « huitante » et « octante ». Sur les 15.000 internautes ayant répondu à cette question, seuls 57 ont coché la réponse « octante ». Le pourcentage que cela représente est si bas qu’il n’a pas permis que l’on puisse réaliser une carte spécifique pour cet item. Nous avons toutefois signalé la localisation de ces répondants par des symboles de couleur mauve sur la carte ci-dessous :

octante.png

Figure 1. Attestations du mot « octante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Un petit détour dans l’Atlas Linguistique de France (ALF), publié à une époque où la plupart des ruraux parlaient encore le patois, nous indique qu’en dialecte, à la fin du 19e siècle, octante n’était utilisée par personne, ou du moins par pas grand monde. On ne compte en effet que 7 attestations de la forme, éparpillées sur l’ensemble de la France septentrionale. Les témoins utilisant une forme du système décimal employaient le type huitante (ou l’une de ses variantes otante, utante, oitante, etc.), et étaient tous établis à la périphérie du territoire galloroman :

80_ALF.png

Figure 2. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 1113 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Pour mémoire, les formes septante (de même que nonante, v. notre précédent billet) occupaient un espace beaucoup plus étendu à la fin du 19e siècle, ce qui laisse penser que sur cette partie du territoire, le type vigésimal avait supplanté le type décimal depuis un bon moment. Comparer en effet la carte 2 ci-dessus avec la carte 3, qui montre la vitalité et la répartition du type lexical septante d’après l’ALF, ci-dessous :

70_ALF

Figure 3. Les dénominations du cardinal « 70 » d’après la carte 1240 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Rappelons aussi que contrairement à ce que l’on peut lire sur certains ouvrages ou blogs de vulgarisation scientifique (comme celui-ci), la forme octante n’est pas plus ancienne que la forme huitante et ses variantes. La forme octante est une forme savante, qui après être restée assez discrète au Moyen-Âge, a connu une large diffusion aux 16e-17e siècles, pour retomber ensuite dans une relative désuétude. D’après les dictionnaires de l’époque, octante était essentiellement employé dans le domaine de l’arithmétique. Si le mot a survécu jusqu’à nous, il y a fort à parier que c’est parce qu’il était utilisé par les instituteurs pour faciliter l’apprentissage du calcul aux petits Français. À témoins les extraits suivants, tirés pour le premier des Instructions officielles de 1945, du journal La croix des 17-18 novembre 1979 pour le second :

Les noms des nombres présentent, comme l’on sait, des anomalies ; il peut être avantageux d’employer d’abord les noms qui seraient logiques […]. De même utiliser septante, octante et nonante au lieu de soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Des leçons complémentaires de vocabulaire feront ensuite correspondre à ces noms théoriques les noms de notre français courant [Source].

D’après la façon dont s’exprimaient les paroissiens, on savait instantanément ceux qui naguère avaient été à l’école publique et ceux qui avaient fréquenté l’école chrétienne. Ceux de «la laïque» comptaient: soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix; ceux de «l’école libre» comptaient: septante, octante, nonante [Source].

La vitalité de huitante 

Aujourd’hui, si personne n’utilise la forme octante, il n’en est pas de même pour la forme huitante, qui connaît une vitalité élevée en Suisse romande, comme le montre la carte ci-dessous :

huitante.png

Figure 4. Répartition et vitalité du mot « huitante » dans les enquêtes AJ-1 et Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En fait, il serait plus correct de dire que la forme huitante est courante dans certaines parties de ce territoire uniquement. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais, les pourcentages d’informateur ayant déclaré utiliser la forme huitante se situent entre 77,4 et 82,4% (rappelons que dans ces cantons, huitante est également en usage à l’école et dans l’administration). Il n’est pas impossible de l’entendre ailleurs, mais c’est plus rare (les pourcentages atteignent 13,2% à Genève et 6,9% dans les cantons de l’arc Jurassien).

Saviez-vous que la forme huiptante existe également ?

Le mot huiptante, qui s’explique par alignement analogique sur septante, est attesté dans le parlé français de Jersey (une île anglo-normande) et même de l’autre côté de l’Atlantique, dans quelques villages de la Nouvelle-Ecosse !  Dans le reste du Canada francophone en revanche, on dit « quatre-vingts » (n’en déplaise à certains dictionnaires).

Dans les dialectes galloromans, on l’a vu plus haut (Figure 2), le type huitante et ses variantes étaient connus et employés essentiellement en Suisse romande, et sporadiquement dans la partie méridionale de la France. On en trouve notamment une attestation du type utante dans l’ouest de la Wallonie (à Malmédy, point 191 de l’ALF). Nous avons cherché à vérifier ce qu’il en était dans les enquêtes conduites (en vue de l’établissement de l’Atlas Linguistique de Wallonie) par J. Haust et ses successeurs. La consultation des carnets d’enquête, mis à notre disposition par Esther Baiwir, nous a permis de rendre compte du fait que le point de l’ALF n’était pas un artefact :

80_ALW.png

Figure 5. Les dénominations du cardinal « 80 » dans les dialectes de Wallonie, d’après les enquêtes de J. Haust et successeurs (données inédites). Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir sur la carte 5, plusieurs témoins établis dans les provinces belges du Luxembourg et de Liège ont affirmé employer le type utante lorsqu’ils parlaient patois (accessoirement, on peut voir quelques attestations du type octante dans le reste du pays).

Sur ce point, la Belgique se différencie donc de la Suisse. Alors qu’en Suisse la forme décimale était répandue dans les dialectes et qu’elle s’est maintenue en français, en Belgique, la forme décimale n’était connue que dans certains dialectes de l’ouest, et ne s’est pas maintenue en français régional.

Le saviez-vous ?

On dit souvent qu’en raison de ses formes hybrides (soixante-dix) et vigésimales (quatre-vingts, quatre-vingt-dix), le système du français n’est pas « logique » quand on le compare aux autres langues (indo-)européennes, qui présentent des paradigmes plus réguliers.

244219

Cette assertion doit être nuancée. Saviez-vous p. ex. que dans certains dialectes d’Italie, on retrouve les traces d’un système vigésimal ? La carte ci-dessous a été générée à partir des données de l’Atlas linguistique et ethnographique de l’Italie et du sud de la Suisse (Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz ou AIS, publié de 1928 à 1940, à partir d’enquêtes effectuées entre 1919 et 1935).

80_AIS.png

Figure 6. Les dénominations du cardinal « 80 » d’après la carte 303 de l’AIS. Chaque point représente la ou les réponse(s) d’un témoin.

Comme on peut le voir, le système vigésimal n’est pas inconnu dans certains dialectes de l’Italie : il est attesté dans la région de Turin dans le Piémont (sans doute en raison de la proximité avec la France), dans les Abruzzes (milieu de la Botte) mais aussi dans de nombreux points à l’extrême sud du pays : en Calabre, en Sicile et dans les Pouilles ! D’après les notes de l’AIS, il semblerait que l’usage des cardinaux soit spécialisé pour parler de l’âge et le comptage du bétail.

Avez-vous remarqué ?

Au point 784 (commune de Benestare, le carré vert sur notre carte), les enquêteurs de l’AIS ont enregistré la forme peninda-trenta (« peninda » signifiant « cinquante » en grec). A la question « 90 », les enquêteurs ont même enregistré la réponse cientu menu deçi (« cent moins dix », qui traduit peut-être le chiffre romain « XC »).

En résumé…

En Belgique comme en France, 80 se dit quatre-vingts ; tandis qu’en Suisse, si tout le monde comprend quatre-vingts, on préfère dans certains cantons la forme concurrente huitante. Quant à octante, il s’agit d’une forme savante qui a connu son apogée aux 16e-17e siècles, mais qui n’a jamais vraiment réussi à s’imposer, et qui ne survit aujourd’hui que dans l’imaginaire linguistique de certains francophones…

Si ces questions vous turlupinent, vous pouvez consulter ce site, qui propose un inventaire des langues présentant un système vigésimal (v. aussi la page Wikipédia consacrée au système vigésimal). Pour aller plus loin, vous pouvez consulter cet ouvrage consacré aux numéraux dans les langues indo-européennes.

Ce billet vous a plu ?

Aidez-nous en participant à l’une de nos enquêtes sur les régionalismes du français (pour participer à la dernière enquête, c’est par ici et ça prend moins de 10 minutes), vous nous aiderez ainsi à améliorer la fiabilité de nos résultats et donc de nos cartes. Si vous voulez être tenus au courant des prochaines publications, n’hésitez pas à vous abonner à notre page Facebook !

Les régionalismes du Nord-Pas-de-Calais et de Wallonie

Nos précédents billets ont traité des régionalismes de l’Ouest, du Sud, du Centre-Est ou de l’Est de la francophonie d’Europe, mais pas encore des régionalismes du Nord. Nous nous devions de publier quelques cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité des particularités linguistiques du français que l’on parle dans cette région. Nous en avons sélectionné cinq.

Ne pas savoir

Le francophone lambda qui n’a jamais mis les pieds dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique sera frappé, lorsqu’il s’y rendra, de l’usage que font les locuteurs du français de ces régions du verbe savoir, notamment dans les contextes négatifs. Si un Belge vous dit que « son chat ne sait pas courir, avec sa patte blessée » ou qu’il « ne sait plus lire sans ses lunettes » (exemples tirés du Dictionnaire des belgicismes), il veut bien sûr dire que « son chat ne peut plus marcher, avec sa patte blessée » ou qu’il « ne peut pas lire sans ses lunettes ».

savoir

Dans Astérix chez les Belges, le verbe pouvoir est systématiquement remplacé par le verbe savoir.

Si cet emploi du verbe savoir est aujourd’hui bizarre pour celui qui ne le connait pas, il n’en a pas toujours été ainsi (v. notre précédent billet pour plus de détail).

L’influence du néerlandais ?

De nombreux grammairiens ont invoqué l’influence du néerlandais kunnen pour expliquer cet usage du verbe savoir en français. En néerlandais, le verbe kunnen permet d’exprimer à la fois la capacité physique et morale et la connaissance.

Les données de l’une de nos premières enquêtes, où on demandait aux internautes d’évaluer, sur une échelle de 0 (=jamais) à 10 (=souvent) à quelle fréquence ils emploieraient une phrase comme « J’ai tellement mal au dos que je ne sais même plus dormir » si leur mal de dos les empêchait de dormir, nous ont permis de préciser l’aérologie de ce régionalisme :

savoir.png

Figure 1. Fréquence d’emploi du verbe ne pas savoir (au sens de « ne pas pouvoir ») dans l’enquête Euro-1. Plus la couleur est sombre, plus la fréquence estimée par les participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

On peut voir que le tour ne pas savoir (au sens de « ne pas pouvoir ») a une fréquence variable en Belgique, et que de l’autre côté de la frontière, il est moins connu dans le département du Pas-de-Calais que dans le Nord.

Ducasse

Le mot ducasse (variante populaire ancienne du mot dédicace) désignait originellement une fête religieuse. Le mot est ancien (les premières attestations remontent au début du Moyen-Âge, d’après l’article du TLFi). Aujourd’hui, il désigne une fête de village quelconque, qui a lieu une ou deux fois par an (la Ducasse de Mons et la Ducasse d’Ath, deux localités situées dans le Hainault belge, sont les ducasses les plus fameuses, v. illustration ci-dessous). Ces fêtes sont notamment rythmées par des défilés de « géants » (un mot régional qui désigne « un personnage de grande dimension […] porté par les participants de certains carnavals et cortèges folkloriques dont ils constituent une attraction originale » d’après le Dictionnaire des belgicismes).

gouyasse-facebook-sante

Source de l’illustration : Sacré Piet !

Le mot ducasse est surtout employé dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais (82% des suffrages) et dans la province du Hainault (80% des suffrages) ; alentour, il jouit d’une vitalité significativement moins élevée (les pourcentages ne dépassent pas les 30% dans l’Aisne et dans la Somme ; les 10% dans les provinces du Brabant wallon et de Namur).

ducasse.png

Figure 2. Répartition et vitalité du mot ducasse (au sens de « fête de village ») dans l’enquête Euro-3. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Drisse

Il existe des dizaines de mots pour désigner le produit de l’évacuation de selles fortement liquides. Le mot drisse est l’un d’eux (étymologiquement, il faut mettre le mot drisse en rapport avec le moyen néerlandais drits « excréments » – notons qu’on retrouve aussi dans le français régional de la Lorraine, du Doubs et du Jura le paronyme trisse qui signifie « diarrhée », et des verbes comme estricler, estricher, trisser, etc. qui signifient « éclabousser », lesquels se rattachent tous à un autre étymon, l’allemand spritzen qui signifie « gicler/éclabousser »).

Il y a drisse et drisse !

Le mot de français régional drisse (au sens de « diarrhée ») ne doit pas être confondu avec le mot drisse du français commun, qui désigne un « cordage ou palan qui sert à hisser une voile, un pavillon, un signal flottant » (TLFi).

En français régional, le mot drisse (« diarrhée ») jouit d’une vitalité moyenne: c’est dans le département du Pas-de-Calais que le pourcentage d’utilisation du mot est le plus élevé (42%), suivi de la Somme (40%) et du Nord (32.5%).

drisse.png

Figure 3. Répartition et vitalité du mot drisse (au sens de « forte diarrhée ») dans l’enquête Euro-2. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En Belgique, le mot n’est pas connu en français. Il était pourtant utilisé par les informateurs picards ayant participé aux enquêtes pour l’Atlas Linguistique de Wallonie au début du siècle dernier, comme le montre la carte ci-dessous, générée à partir des données de l’Atlas Linguistique de Wallonie et de l’Atlas Linguistique de France :

drisse_alfr

Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « drisse » d’après l’ALF (carte 588, la question n’a pas été posée dans les départements autour du département Pas-de-Calais) et l’ALW (vol. 15, carte 76). Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Une collègue linguiste originaire du Pas-de-Calais me signale que dans sa famille, le mot drisse désignait spécifiquement « la diarrhée du chat ». Personnellement, ma mère l’utilise tout le temps (elle n’a jamais vécu dans le Nord, mais sa mère – ma grand-mère donc – y a passé la plus grande partie de sa jeunesse !). N’hésitez pas à nous dire en commentaire ce qu’il en est dans votre usage !

Chicon

Si vous allez faire votre marché dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique et que vous cherchez des endives, il y a de fortes chances que l’on vous présente une salade verte et frisée (et qui s’apparente à ce que l’on appelle en français commun une scarole, si ça ne vous dit rien, jetez un œil à cette page). Pour obtenir ce que vous voulez, il vous faudra plutôt demander des chicons ! Le mot chicon désigne en Belgique et dans le nord de la France ce que l’on appelle dans le reste de la francophonie d’Europe une endive, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous :

chicon.png

Figure 5. Répartition et vitalité du mot chicon (au sens de « endive ») dans l’enquête Euro-3. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Sur le plan géolinguistique, la carte ci-dessus, générée à partir des réponses de 8.000 participants francophones à l’une de nos dernières enquêtes, indique que la vitalité d’emploi du mot chicon pour désigner ce qu’on appelle en français commun une endive est assez élevée : en moyenne, 90% des répondants originaires de Belgique ont déclaré employer ce terme, contre 75% des répondants originaires des départements du Nord et du Pas-de-Calais et 37% des répondants originaires de la Somme, de l’Aisne, des Ardennes et de l’Oise. Dans le reste du domaine, le mot n’est pratiquement pas employé dans ce sens.

uvi7keet

Source de l’illustration : Dans mon frigo, la BD.

Vous avez compris ce que le chicon raconte à la saucisse dans cette petite BD ? Nous non plus ! N’hésitez pas à laisse une traduction en commentaire si vous comprenez le picard (on sélectionnera la meilleure traduction lors de la prochaine mise à jour du billet).

La prononciation du mot sourcil

On terminera ce billet, une fois n’est pas coutume, avec une carte donnant à voir la vitalité d’un fait de prononciation. On s’intéressera ici au mot sourcil, que l’on peut entendre prononcé de deux manières, c’est-à-dire avec sa consonne finale [sourcil] ou sans sa consonne finale [sourci].

Saviez-vous que l’Académie française signalait (dans la dernière édition complète de son dictionnaire, qui remonte à 1935), comme normative la prononciation sans consonne finale [sourci] ?* Saviez-vous également – et c’est plus surprenant – que c’est la variante [sourci], et elle seule, que l’on retrouve dans les dictionnaires classiques du français (à l’instar du Grand Robert et du Larousse) ? D’après nos recherches, la prononciation du -l final de sourcil n’est documentée que dans le TLFi (qui indique que le mot se prononce [sourci] et « parfois [-sil] ») et dans le Wiktionnaire.

Les données de notre enquête permettent de montrer qu’en 2016 (année du sondage), la prononciation du mot sourcil sans -l final est en voie de disparition en France et en Suisse, mais qu’elle continue de se maintenir en Belgique. On peut voir sur la carte ci-dessous (générée à partir des réponses d’environ 5.000 internautes) qu’en moyenne, seuls 5% des répondants originaires de France et de Suisse romande ont indiqué ne pas prononcer la consonne finale du mot sourcil. En Belgique, la moyenne des participants ayant indiqué ne pas prononcer cette consonne est significativement plus haute, puisqu’elle atteint les 60%.

sourcil.png

Figure 6. Répartition et vitalité de la prononciation sans -l final du mot sourcil dans l’enquête Consonnes-Euro. Plus la couleur est sombre, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

*Une recherche dans le moteur du site de l’Académie nous informe que la position de l’institution a changé d’avis depuis (v. la réponse donnée à Carole L., originaire de Chicago, qui demande le 04 juin 2015 si l’on doit prononcer le « l » finale du mot sourcil).

Le saviez-vous ?

Au Québec, la prononciation sans consonne finale constitue la norme (et il en va de même pour nombril, persil, etc).

Comment ça se dit chez vous ?

Ce billet vous a plus ? N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires et de vos suggestions. Vous pouvez nous aider en répondant à quelque questions sur vos usages linguistiques. Vos réponses (anonymes) nous permettront de générer les prochaines cartes (cliquez ici pour participer à notre dernière enquête). Si vous voulez être tenus au courant des prochaines publications, n’hésitez pas à nous suivre sur Facebook !

Les régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (vol. 2)

Dans un de nos précédents billets, on vous a parlé de quelques régionalismes du Grand (Sud-)Ouest, en l’occurrence des expressions ça loge et on n’est pas rendu (à Loches), ainsi que des mots tancarville (= « étendoir à linge ») et débaucher (= « sortir du travail »). On vous propose aujourd’hui six nouvelles cartes, qui permettent d’illustrer une nouvelle fois la richesse des particularités langagières de cette aire géographique.

Poche, pochon

On commence avec l’un des régionalismes les plus emblématiques d’un large quart du sud-ouest de la France, le mot poche, qui désigne ce qu’on appelle un peu plus au nord un pochon, et dans le reste de la francophonie d’Europe un sac (à l’Est, ce sont plutôt les variantes sachet et cornet que l’on retrouve, v. notre précédent billet à ce sujet). D’après les ouvrages que nous avons consultés, le mot poche était déjà attesté en ancien français avec le sens de « bourse, petit sac », et cette acception était déjà selon toute vraisemblance propre à l’Ouest au 18e siècle ! Quant au dérivé pochon (il s’agit du mot poche auquel on a ajouté le suffixe -on), il semble tout aussi ancien. Les résultats de notre première enquête (plus de 12.000 participants francophones d’Europe) montrent que que sur le plan géographique les aires des deux mots ne se recouvrent pas, mais se complémentent : on utilise le mot pochon dans les départements qui bordent, sur la frange nord, les départements où le mot poche est en usage.

poche_euro

Figure 1. Répartition et vitalité du mot poche (au sens de « sac ») dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participant plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

pochon_euro

Figure 2. Répartition et vitalité du mot pochon dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Bouiner

Peut-être moins connu que les deux précédents, le verbe bouiner (et sa variante bouéner) est emblématique du français que l’on parle dans une région qui inclut grosso modo la Basse-Normandie, une partie de la Bretagne et une partie des Pays de la Loire. Le sens que véhicule ce verbe est débattu sur le web (voir la discussion de cet article), et sans doute le verbe connaît-il une diffusion plus large quand il est employé dans l’expression « qu’est-ce que tu bouines ? » (voir cette page). Dans notre seconde grande enquête (plus de 10.000 participants francophones d’Europe), le mot était proposé comme réponse possible à une question dont l’intitulé était « Quand on reste à ne rien à faire à la place de travailler, cela veut dire qu’on passe son temps à… », à côté de synonymes comme bassoter, mamailler ou pétzer, entre autres (ces mots feront l’objet de billets particuliers).

bouiner_euro

Figure 3. Répartition et vitalité du mot bouiner (et de sa variante bouéner) dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Dalle

Dans le Sud-Ouest de l’Hexagone, le mot dalle n’a pas le même sens que dans le reste de la francophonie d’Europe (le mot désigne, selon le Larousse, une « plaque dimensionnée de marbre, pierre, céramique, verre, métal, béton, etc., plus grande qu’un carreau, employée en nombre pour le revêtement de sols ou de murs »). Beaucoup de locuteurs du français établis dans cette région utilisent en effet le mot dalle pour nommer ce que l’on appelle en français commun une gouttière (et ce qu’une large majorité des locuteurs du Grand Est de l’Hexagone appellent un cheneau, ou un chéneau ; promis, la carte sera bientôt disponible!).

dalle_euro

Figure 4. Répartition et vitalité du mot dalle (au sens de « gouttière ») dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

On imagine fort bien que ce genre d’homonymie doit souvent aboutir à des quiproquos dans la vie de tous les jours. A témoin ce petit dialogue entre un jeune architecte (manifestement non originaire du Sud-Ouest) et un couvreur originaire du pays , retranscrit sur ce blog tenu par un Girondin, et que je reproduis ci-dessous (manifestement, dans le Sud-Ouest, gouttière signifie « fuite ») :

  • Le couvreur : Dois-je mettre une dalle sous le toit?
  • L’architecte : Une dalle sous le toit mais pourquoi faire, puisqu’il va y avoir une gouttière ?…
  • Le couvreur : C’est bien parce qu’il y aura une gouttière que je propose de mettre une dalle !
  • L’architecte : Je n’ai jamais vu de dalle sous une gouttière…
  • Le couvreur : C’est pourtant souvent le cas, sous une gouttière on pose une dalle en zinc ou en cuivre…
  • L’architecte : Je n’en ai jamais vu, j’ai vu des dalles en pierre ou en marbre… On se sert du zinc ou du cuivre pour faire des gouttières… »

La prononciation des consonnes finales

Les particularités du français du Sud-Ouest peuvent se faire également sentir dans la prononciation de certains mots, notamment des consonnes finales. On vous parlait il y a quelque temps de la prononciation de la consonne finale du mot moins, en voici la carte mise à jour :

moins_euro

Figure 5. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot moins dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Saviez-vous que dans la région de Toulouse on prononce également la consonne finale du mot encens ?  Notez au passage que cette particularité de prononciation se retrouve également dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel (et dans une moindre mesure à Genève), en Suisse romande !

encens_euro

Figure 6. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot encens dans l’enquête Euro-3. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Quel français régional parlez-vous ?

Vous pouvez contribuer à notre projet en répondant à quelques questions sur vos usages des régionalismes. Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Hommage à Princesse Leia… L’inventrice du pain aux raisins !

Un dessin publié sur la page Facebook de Charlie Hebdo le 28 décembre, que l’on peut retrouver ci-dessous, nous a rappelé que tous les francophones d’Europe ne dénommaient pas de la même façon la viennoiserie constituée d’une pâte feuilletée levée, contenant des raisins secs de la crème pâtissière – enfin les brioches que l’on peut voir sur la caricature de Foolz ci-dessous:

15676516_1373122776044190_9098866657232131702_o

Source : Charlie Hebdo

Dans une enquête linguistique au cours de laquelle les participants étaient invités à répondre à plusieurs questions en sélectionnant dans une liste les mots qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours (cliquez ici pour accéder aux liens de l’enquête), nous avions glissé une question sur la dénomination du « pain aux raisins » et ses variantes régionales. Les internautes avaient le choix entre plusieurs. Les réponses de plus de 10.000 participants ont été analysées, et cartographiées.

Le pain aux raisins

Les résultats montrent que sur la plus grande partie du territoire français, la dénomination « pain aux raisins » est la plus courante. En Suisse et dans l’est de la Lorraine, c’est le mot « escargot » qui arrive en tête des  sondages, alors qu’en Alsace, c’est l’équivalent allemand de ce mot (« schnäcke ») que l’on a le plus de chance d’entendre dans les boulangeries. Dans le nord de la Wallonie et à Bruxelles, les participants ont sollicité la réponse « couque suisse » (ou « brioche suisse ») :

pain_aux_raisins_europe

Figure 1. Les dénominations du « pain aux raisins » selon les régions de la francophonie d’Europe, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).  Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes

L’une des enquêtes du programme « Le français de nos régions », conduite avec la collaboration de Magali Bellot, alors étudiante en master à l’Université de Fribourg, portait sur les germanismes du français que l’on parle en Suisse romande. L’idée était de voir dans quels cantons – et dans quelles proportions – certaines tournures lexicales, empruntées à l’allemand ou au suisse alémanique, étaient employées par les Romands. Plus de 3.000 francophones de Suisse (ainsi que quelque 150 Français des départements de l’Ain, du Jura et du Doubs) ont répondu à la quarantaine de questions que nous leurs avions posées. Ils se répartissent de la façon suivante :

0-participants_euro.png

Figure 0. Répartition des participants à l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Nous avons sélectionné pour ce nouveau billet 12 des cartes les plus représentatives des résultats.

Les premières cartes concernent les germanismes qui sont connus et employés par l’ensemble des Romands, d’où qu’ils viennent (sur ce genre de germanisme, v. aussi ce billet). C’est notamment le cas du mot boiler (prononcé « boileur »), ce qu’on appelle en France un « chauffe-eau » (le Dictionnaire suisse romand signale qu’on le trouve également en Alsace et en Belgique) ; du mot chablon (de l’allemand schablone), qui désigne un « pochoir » ; du mot stempf (et ses variantes : stemp, stempel, stempfel, le Dictionnaire suisse romand rappelle qu’on peut aussi les entendre en Alsace) qui désigne ce que l’on nomme en français commun un « tampon ». Mais c’est aussi le cas de l’emblématique verbe poutser (ou poutzer, de l’allemand putzen ; on trouve aussi l’expression faire la poutze), qui signifie grosso modo « faire le ménage » :

Boiler

1-boiler_euro.png

Figure 1. Répartition et vitalité du mot boiler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stempf

3-stempf_euro

Figure 2. Répartition et vitalité du mot stempf (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Chablon

2-chablon_euro

Figure 3. Répartition et vitalité du mot chablon dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Poutzer

4-poutzer_euro

Figure 4. Répartition et vitalité du mot poutzer (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

La seconde série de cartes permet de montrer que si certains germanismes sont connus sur l’ensemble du territoire, ils n’ont pas la même vitalité selon le canton d’où sont originaires les participants de l’enquête. C’est notamment le cas du mot witz (qui désigne une « blague » ou un « gag »), de la tournure être à la strasse (où le mot strasse remplace le mot rue ; en France, il est possible d’entendre un jeune dire qu’il est « à la street », v. ce lien), du verbe schlaguer (qui signifie « taper, battre ») ou du mot moutre (la « mère » en langage familier ; pour le « père » on dit fatre, la carte – non présentée ici – est identique à celle de moutre). Comme on peut le voir sur les figures ci-dessous, c’est surtout dans les cantons de l’Arc Jurassien que l’on aura le plus de chances d’entendre ces germanismes, le canton de Fribourg se place en seconde position, les autres cantons cumulent des pourcentages plus bas :

Witz

6-witz_euro.png

Figure 5. Répartition et vitalité du mot witz dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Être à la strasse

5-strasse_euro

Figure 6. Répartition et vitalité de l’expression être à la strasse dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schlaguer

8-schlaguer_euro

Figure 7. Répartition et vitalité du mot schlaguer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Moutre

7-moutre_euro

Figure 8. Répartition et vitalité du mot moutre <> dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Restent enfin les germanismes qui ne sont connus que dans une toute petite partie de la Suisse romande, en l’occurrence dans les cantons de l’Arc Jurassien. On pense aux verbes kotzer (« vomir »), petler (« mendier ») ou schneuquer (« fouiner, farfouiller »), mais aussi au substantif stöck (qui désigne un « bout de bois », et que l’on trouve également orthographié steck, stökre, stäkre ou encore chteucre) :

Kotzer

9-kotzer_euro

Figure 9. Répartition et vitalité du mot kotzer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schneuquer

10-schneuquer_euro

Figure 10. Répartition et vitalité du mot schneuquer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Petler

11-petler_euro

Figure 11. Répartition et vitalité du mot petler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stöck

12-steck_euro

Figure 12. Répartition et vitalité du mot stöck (et ses variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Quel français régional parlez-vous?

Cet article vous a plus ? L’enquête sur les germanismes est terminée, mais vous pouvez répondre à une autre enquête sur les mots et les expressions régionales du français, en cliquant ici. Vous nous aiderez ainsi à y voir plus clair entre ceux qui se sèchent avec un linge, un essuie, un drap ou une serviette (de bain); ceux qui cuisent l’eau et ceux qui la font bouillir ou encore ceux qui appellent un pamplemousse un grapefruit (ou inversement, ceux qui appellent un grapefruit un pamplemousse !)

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

avec corse.PNG

Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

une_bise_euro

Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

deux_bises_euro

Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

trois_bises_euro

Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

quatre_bises_euro

Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.

Des régionalismes du parler lyonnais (et alentours)

Ce nouveau billet est consacré aux régionalismes du parler que l’on qualifie de « lyonnais », mais qui peuvent s’entendre ailleurs (en fait, dans une zone dont les frontières correspondent au département du Jura au Nord, du Dauphiné au Sud, à la région du Forez à l’Ouest et à la Suisse romande à l’Est – les connaisseurs auront reconnu que l’on parle de l’aire où on parlait naguère francoprovençal, ou arpitan). Les régionalismes français de cette aire sont fort nombreux, et sont parmi les mieux documentés de la francophonie. Ici, nous n’en mentionnerons que quatre (on passera en revue les autres dans des prochains billets, vous pouvez déjà lire – si ce n’est pas déjà fait – ce billet consacré au « y » objet direct, comme dans la tournure « je vais y faire »).

Débarouler

Le verbe débarouler (on dit aussi débaruler ou débaroler, plus rarement barouler ou redebouler) signifie : « tomber en roulant » ou « dévaler à toute vitesse » (si quelqu’un débaroule les escaliers, c’est qu’il les descend précipitamment,  ou qu’il est tombé dedans ; on peut aussi débarouler aussi une piste de ski). Si vous ne venez pas de la région lyonnaise, il y a peu de chance que vous utilisiez (ou que vous connaissiez) ce mot (c’est d’ailleurs l’un des rares régionalismes de ce parler que l’on ne retrouve pas dans le français de Suisse romande), comme le montre la carte ci-dessous :

debarouler_euro.png

Figure 1. Répartition et vitalité du verbe « débarouler » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

C’est quelle heure ?

Il existe de nombreuses manières de demander l’heure, mais la variante avec « c' » au lieu de « il » (comme dans « il est quelle heure ») est caractéristique du français parlé dans la région lyonnaise (même la page Wikipédia consacrée au régionalismes de Lyon et de ses alentours recense la tournure !). Personnellement, ce n’est qu’une fois avoir fait cette carte que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un régionalisme (je suis originaire de la vallée de la Maurienne, en Savoie, et j’ai toujours pensé que tout le monde disait comme moi !).

heure_euro.png

Figure 2. Répartition et vitalité de l’expression « c’est quelle heure » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Etendage

Alors que dans le grand ouest de la France on appelle la structure métallique sur laquelle on suspend son linge quand il sort de la machine pour le faire sécher un « tancarville » (en référence à la forme d’un pont situé dans la ville de Tancarville, v. notre précédent billet), dans la région Rhône-Alpes, on appelle ça un « étendage » (ma mère disait un « étend-de-linge », sans doute une déformation par étymologie populaire). Le mot est aussi connu et employé dans la partie méridionale de la Suisse :

étendage_euro.png

Figure 3. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Caïon (ou cayon)

Ce mot d’origine inconnue désignait dans les patois francoprovençaux le porc d’élevage, et par extension la viande que l’on produit à partir de cette animal. Il n’était pas connu dans les autres dialectes gallo-romans, comme le montre la carte ci-dessous, générée à partir des données de l’Atlas Linguistique de France (les données ont récoltées autour des années 1900) :

cayon_ALF.png

Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « caïon » d’après la carte 1061 de l’ALF. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

En français contemporain, le mot est connu par seulement 25% des répondants originaires des deux Savoie, et un peu moins sur les autres territoires à substrat francoprovençal, comme on peut le voir à partir des données obtenues à la suite de notre enquête :

caïon_euro.png

Figure 5. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Les événements à l’occasion desquels on utilise le mot caïon pour nommer une fête villageoise durant laquelle on rend hommage à la bête autour de la dégustation de sa chair (la « fête du caïon » et son célèbre « concours du cri du cochon » ont lieu chaque année à Annecy (v. la page Facebook de l’événement 2016) ; dans la Broie, on célèbre la « Saint-Caïon » tous les deux ans, v. notamment cet article) devraient contribuer à ce que le mot ne sombre pas définitivement dans l’oubli.

Quel français régional parlez-vous ?

Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français (notamment de la région Rhône-Alpes), cliquez ici !

 

 

Cartographie linguistique du « crayon à papier » et de ses variantes

C’est une question qui agite la toile depuis pas mal de temps (v. ce topifight, ce forum ou celui-ci), mais qui n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Et les dictionnaires de référence, de même que les dictionnaires de régionalismes, ne sont toujours pas toujours non plus d’une très grande aide. La page Wikipedia consacrée au « crayon » résume le problème simplement :

« Il n’existe pas de terminologie officielle et les désignations peuvent varier selon les zones géographiques ou culturelles : on parle de « crayon-mine », de « crayon de mine », de « crayon à papier », de « crayon de papier », de « crayon de bois » ou « crayon gris », « crayon de plomb » ou « crayon à mine » au Québec, « crayon noir », « crayon ordinaire » ou même simplement « crayon » en Belgique » (page consultée le 25.11.2016).

Fait rare : même l’Académie signale que toutes ces variantes sont correctes (cliquez ici si vous ne nous croyez pas) !

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avions demandé aux internautes, dans l’une de nos premières enquêtes sur les mots et les phrases du français de nos régions , comment ils nommaient « le bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier ». Et on leur présentait cette image :

220px-Pencils_hb

Source de l’image : Wikipédia

Les répondants devaient choisir dans une liste de plusieurs réponses la variante qu’ils utiliseraient préférentiellement dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis. La carte ci-dessous (générée à partir des réponses de plus de 12’000 francophones d’Europe) permet de visualiser quels items ont été donnés le plus souvent pour chacun des départements de France, chacune des provinces de Belgique et chacun des cantons de Suisse romande.

crayon_new.png

Figure 1. Les désignations du « bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier » dans l’enquête Euro-1, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Comme on peut le voir, la variante « crayon » est arrivée largement en tête des sondages en Belgique. En France, la situation est plus contrastée: le territoire se partage entre ceux qui disent « crayon à papier » et ceux qui disent « crayon de papier » (à noter qu’aucune variante n’est « plus correcte » que l’autre, contrairement à ce que nous dit ce site). On remarque toutefois que dans certaines zones périphériques, qui incluent les départements des Alpes du Sud-Est, une bonne partie de la Bretagne et le département de l’Ariège,  c’est la variante « crayon gris » qui a été choisie. Nos amis de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais, de même que les habitants d’une partie des Pays de la Loire ont plébiscité la réponse « crayon de bois ». Dans une partie de la Bretagne, la variante « crayon papier » remporte les suffrage. En Suisse romande enfin, on observe également de la variation d’un canton à l’autre: les Vaudois et les Genevois nomment « crayon gris » ce que les Fribourgeois nomment « crayon papier » et les Valaisans nomment « crayon à papier ». Les Romands de l’Arc Jurassien ont préféré la réponse « crayon de papier », à l’instar de leur voisins de France.

Comme on n’a pu l’apercevoir sur la carte c-dessus, les choses ne sont pas tout à fait si tranchées : de nombreuses variantes sont connues en dehors des aires que montre la carte ci-dessus. Sur la carte suivante, on peut voir p. ex. que la variante « crayon à papier » est assez répandue dans l’Europe francophone, mise à part peut-être en Belgique:

crayon_à_papier.png

Figure 2. Répartition et vitalité de la réponse « crayon à papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La carte suivante laisse penser que la variante « crayon de papier » est moins célèbre hors de son aire maximale :

crayon_de_papier.png

Figure 3. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La variante sans préposition, « crayon papier », est connue dans des régions tout aussi discontinues, dans le canton de Fribourg et dans les Côtes-d’Armor :

crayon_papier.png

Figure 4. Répartition et vitalité de la réponse « crayon papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La forme « crayon » est quant à elle connue dans les départements de la frange Sud, mais également en Suisse romande et en Alsace :

crayon_euro

Figure 5. Répartition et vitalité de la réponse « crayon » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La réponse « crayon de bois » est cantonnée dans les zones où l’on a observé les pourcentages maximaux sur la Figure 1:

crayon_bois_euro

Figure 6. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de bois » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

On voit sinon que la réponse « crayon gris » est en fait connue sur une frange sud-est plus large que celle que l’on a vue sur la figure 1, et que la variante est également connue dans les régions situées au nord de la francophonie d’Europe (notez la différence entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais) :

crayon_gris_euro

Figure 7. Répartition et vitalité de la réponse « crayon gris » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Enfin, les participants avaient la possibilité d’indiquer d’autres réponses dans une case « autre ». Nous avons recueilli des variantes comme « crayon noir » et « crayon ordinaire » (proposées par quelques locuteurs de Belgique), mais aussi la réponse « crayon (de/à) plomb », en usage au Québec. Sur la carte ci-dessous, nous avons cartographié la vitalité de la réponse « crayon (à/de) mine ». Sans doute l’aire et la vitalité de cette tournure auraient été plus importantes si ce choix avait été proposé aux participants.

crayon_mine_euro

Figure 8. Répartition et vitalité de la réponse « crayon mine » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

NB : Les variantes « crayon noir » et « crayon ordinaire » n’ont pas été suggérées par un nombre suffisant de participants pour qu’on qu’elles fassent l’objet de cartes dédiées. Comme on peut le voir sur la carte 1 plus haut, la variante « crayon noir » est surtout attestée en Suisse, alors que la variante « crayon ordinaire » a surtout été sollicitée par des informateurs Belges.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici ! Pour être tenu au courant des prochains résultats, suivez-nous sur Facebook !

*Ce billet a été publié le 25 novembre 2016, et mis à jour le 08 mars 2017.

 

70 & 90

Une des différences les plus connues entre le français de Suisse ou de Belgique et le français de France repose sur les formes que l’on utilise pour exprimer les cardinaux 70 et 90. En Belgique comme en Suisse, ce sont les mots septante et nonante que la norme locale prescrit, alors qu’en France on utilise les mots soixante-dix et quatre-vingt-dix, et ce de façon (quasi-)exclusive. C’est en tout cas ce que montrent les deux cartes ci-dessous, où les taux d’emploi des formes septante et nonante avoisinent les 100% en Belgique comme en Suisse :

Septante

septante_euro

Figure 1. Répartition et vitalité du mot « septante » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Nonante

nonante_euro

Figure 2. Répartition et vitalité du mot « nonante » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

De nombreux témoins ont cependant signalé utiliser les mots septante et nonante en France, comme le suggèrent les pourcentages un peu plus élevés qu’ailleurs dans les départements de la Haute-Savoie, du Jura et du Doubs, notamment. Non, il ne s’agit pas (uniquement) de trolls ou de témoins nés en France mais vivant ou travaillant actuellement en Suisse ou en Belgique. Les formes septante et nonante ont en effet été connues et utilisées en France, et survivent aujourd’hui tant bien que mal dans la bouche de certains locuteurs âgés…

Un peu d’histoire

Au début du XXe siècle, le système décimal (où 70=7*10) était (encore) le système de référence dans les dialectes parlés sur un large croissant à l’Est du territoire, croissant dont les pointes se situent en Belgique et dans l’extrême Sud-Ouest de l’Hexagone (l’existence d’attestations isolées dans les îles anglo-normandes et en Bretagne laisse même penser que le système latin était jadis connu sur un territoire plus grand, ce que confirment de nombreux dictionnaires), comme on peut le voir sur les deux cartes ci-dessous :

Septante (d’après l’ALF)

septante_ALF.png

Figure 3. Répartition et vitalité du type lexical « septante » et du type lexical « tre-vingt-dix » d’après la carte 1240 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponses d’un témoin.

Nonante (d’après l’ALF)

nonante_ALF.png

Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « septante » d’après la carte 1114 de l’ALF. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Les cartes ci-dessus ont été conçues à partir des données de l’ALF (Atlas Linguistique de France), réalisé au début du siècle dernier par les linguistes J. Gilliéron & E. Edmont. Certes, les enquêtes à la base de cet atlas portait sur les patois, mais on peut penser que ces cartes reflètent (toutes choses étant égales par ailleurs) la situation du français que l’on parlait dans les milieux ruraux à cette époque. Tout du moins ces cartes décrivent-elles une situation qui est cohérente avec le témoignage que livrent les nombreuses sources qui nous permettent de documenter les spécificités locales du français parlé dans ces régions pendant les trois premiers quarts du précédent siècle (v. notamment les exemples littéraires et la cartographie fournie par A. Goosse dans son article intitulé « Qu’est-ce qu’un belgicisme ? « , paru dans le Bulletin de l’Académie Royale de la Langue et Littérature Française en 1977; de même que les articles septante et nonante dans l’excellent Dictionnaire suisse romand d’A. Thibault, dont le contenu est repris dans les articles éponymes de la Base de Données Linguistique Panfrancophone suisse).

Si ces régionalismes ne sont aujourd’hui presque plus utilisés en France, mais qu’ils se maintiennent en Suisse et en Belgique, c’est en raison principalement de systèmes éducatifs autonomes et distincts (plus aucun petit Français n’apprend que 70 et 90 se disent septante et nonante, contrairement à ce qui se passe en Belgique ou en Suisse).

Le saviez-vous ?

Les Romains comptaient sur une base de dix, alors que les que les peuples qu’ils ont envahis et qui vivaient sur le territoire où l’on parle aujourd’hui le français (grosso modo) comptaient sur une base de vingt (système vigésimal, où 70=3*20+10, v. à témoins les types archaïques tre-vingt-dix des points 955 et 963 en Savoie sur la carte septante (d’après l’ALF), que le français régional contemporain ne connaît pas).

Dans les états anciens du français, le système de numérotation par 20 était plus étendu qu’il ne l’est actuellement. La lecture de Des mots à la pensée, essai de grammaire de la langue française, monument que l’on doit à Damourette & Pichon, nous apprend l’existence de formes telles que « sept vingt » (= 140) ou « quatorze vingt » (= 280), ou que l’hôpital des Quinze-Vingts à Paris a été nommé ainsi par Louis IX car il s’agissait d’un hospice qui contenait à l’origine 300 lits !

Enfin, on terminera ce billet en rappelant que, contrairement à un préjugé bien implanté, ce ne sont pas les Gaulois qui ont inventé le système vigésimal. Selon toutes vraisemblance en effet, les membres des civilisations pré-indo-européennes comptaient déjà sur une base de vingt !

Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Ces mots du grand Ouest

Ce nouveau billet est consacré aux mots et aux expressions du grand Ouest, que l’on ne manquera pas d’entendre si on se ballade du côté de la Normandie au nord de l’Aquitaine, en passant par les pays de la Loire et le Poitou-Charentes.

Commençons avec deux mots que beaucoup de francophones emploient sans savoir sans doute qu’elles proviennent de l’Ouest…

Tancarville

Le saviez-vous ? Tancarville est une commune du département de la Seine-Maritime (signalée sur la carte ci-dessous par une petite étoile noire). Selon toutes vraisemblances, le mot tancarville a été utilisé par les créateurs d’un type de séchoir à linge de forme métallique pour désigner la marque de cet objet, sans doute par analogie avec la forme d’un pont situé à Tancarville (cliquer ici pour voir une photo du pont de Tancarville). Aujourd’hui, le mot n’est plus associé uniquement à cette marque, et est passé dans l’usage courant. Comme le montre la carte, il est même connu bien au-delà de sa région d’origine !

tancarville_euro.png

Figure 1. Répartition et vitalité du mot « tancarville » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

On est pas rendu (à Loches)

Beaucoup de francophones connaissent et emploient l’expression « on n’est pas rendu à Loches ». Comme vous nous l’expliquions dans ce billet, l’expression « on n’est pas rendu » peut être vue comme une forme raccourcie de l’expression « on n’est pas rendu à Loches », expression qui faisait « référence à la ligne de démarcation, traversée par la route qui, de Tours, en zone occupée, rejoignait Loches, en zone libre » pendant la seconde guerre mondiale (info trouvée sur ce blog, Loches est signalée par une étoile noire sur la carte ci-dessous). En fait, cette explication n’est pas la seule possible, et il est probable que l’expression « on n’est pas rendu » se soit propagée sans le complément « à Loches ». En effet, dans l’Ouest, le verbe « se rendre » jouit d’une vitalité fort importante. Beaucoup de francophones de cette région l’emploient pour désigner que l’on est « arrivé (à certain point de l’espace ou du temps) », comme le souligne le Dictionnaire des Régionalismes de France, qui donne les exemples suivants : « j’en suis rendu à la page 34 de mon livre » (comprendre : « j’ai atteint la page 34 »), « Où donc qu’ils sont rendus les ciseaux ? »(comprendre : « Où sont donc passés les ciseaux ? »).

rendu_euro.png

Figure 2. Fréquence d’usage, sur une échelle de 0 (= jamais) à 10 (=souvent) de l’expression « on n’est pas rendu à Loches ! » des répondants à l’enquête Euro-1. Plus la couleur est chaude, plus la fréquence est élevé, et inversement.

Les usages des mots suivants sont peut-être un peu moins connus ailleurs que dans le grand Ouest.

Débaucher

Le verbe débaucher est d’usage courant en français commun : débaucher quelqu’un, c’est le pousser  à faire des activités peu catholiques. Dans la bouche des francophones de l’Ouest, « débaucher » prend également le sens de « sortir du travail ». Pour dire que l’on commence le travail, on emploie le verbe « embaucher ».

débaucher_euro.png

Figure 3. Répartition et vitalité du mot « débaucher » au sens de « sortir du travail » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ça loge ?

Le verbe loger, notamment employé dans l’expression « ça loge », n’a pas vraiment d’équivalent direct en français commun (ce qui explique sans doute sa vitalité actuelle). Si on vous demande si ça loge en parlant d’une valise devant le coffre d’une voiture à moitié rempli, ça veut dire qu’on vous demande s’il y a assez de place pour que la valise entre dans le coffre.

loger_euro.png

 Figure 4. Répartition et vitalité du verbe « loger » au sens de « avoir assez de place » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Le saviez-vous ?

Les expressions ça loge, débaucher et on n’est pas rendu sont employées de l’autre côté de l’Atlantique chez nos cousins québécois (le français a été importé notamment par des colons venus de l’Ouest à partir du XVIIe siècle). Les Québécois ne semblent pas connaître en revanche le mot tancarville !

Participez à l’enquête !

Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !