Les régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (vol. 2)

Dans un de nos précédents billets, on vous a parlé de quelques régionalismes du Grand (Sud-)Ouest, en l’occurrence des expressions ça loge et on n’est pas rendu (à Loches), ainsi que des mots tancarville (= « étendoir à linge ») et débaucher (= « sortir du travail »). On vous propose aujourd’hui six nouvelles cartes, qui permettent d’illustrer une nouvelle fois la richesse des particularités langagières de cette aire géographique.

Poche, pochon

On commence avec l’un des régionalismes les plus emblématiques d’un large quart du sud-ouest de la France, le mot poche, qui désigne ce qu’on appelle un peu plus au nord un pochon, et dans le reste de la francophonie d’Europe un sac (à l’Est, ce sont plutôt les variantes sachet et cornet que l’on retrouve, v. notre précédent billet à ce sujet). D’après les ouvrages que nous avons consultés, le mot poche était déjà attesté en ancien français avec le sens de « bourse, petit sac », et cette acception était déjà selon toute vraisemblance propre à l’Ouest au 18e siècle ! Quant au dérivé pochon (il s’agit du mot poche auquel on a ajouté le suffixe -on), il semble tout aussi ancien. Les résultats de notre première enquête (plus de 12.000 participants francophones d’Europe) montrent que que sur le plan géographique les aires des deux mots ne se recouvrent pas, mais se complémentent : on utilise le mot pochon dans les départements qui bordent, sur la frange nord, les départements où le mot poche est en usage.

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot poche (au sens de « sac ») dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participant plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot pochon dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Bouiner

Peut-être moins connu que les deux précédents, le verbe bouiner (et sa variante bouéner) est emblématique du français que l’on parle dans une région qui inclut grosso modo la Basse-Normandie, une partie de la Bretagne et une partie des Pays de la Loire. Le sens que véhicule ce verbe est débattu sur le web (voir la discussion de cet article), et sans doute le verbe connaît-il une diffusion plus large quand il est employé dans l’expression « qu’est-ce que tu bouines ? » (voir cette page). Dans notre seconde grande enquête (plus de 10.000 participants francophones d’Europe), le mot était proposé comme réponse possible à une question dont l’intitulé était « Quand on reste à ne rien à faire à la place de travailler, cela veut dire qu’on passe son temps à… », à côté de synonymes comme bassoter, mamailler ou pétzer, entre autres (ces mots feront l’objet de billets particuliers).

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot bouiner (et de sa variante bouéner) dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Dalle

Dans le Sud-Ouest de l’Hexagone, le mot dalle n’a pas le même sens que dans le reste de la francophonie d’Europe (le mot désigne, selon le Larousse, une « plaque dimensionnée de marbre, pierre, céramique, verre, métal, béton, etc., plus grande qu’un carreau, employée en nombre pour le revêtement de sols ou de murs »). Beaucoup de locuteurs du français établis dans cette région utilisent en effet le mot dalle pour nommer ce que l’on appelle en français commun une gouttière (et ce qu’une large majorité des locuteurs du Grand Est de l’Hexagone appellent un cheneau, ou un chéneau ; promis, la carte sera bientôt disponible!).

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot dalle (au sens de « gouttière ») dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

On imagine fort bien que ce genre d’homonymie doit souvent aboutir à des quiproquos dans la vie de tous les jours. A témoin ce petit dialogue entre un jeune architecte (manifestement non originaire du Sud-Ouest) et un couvreur originaire du pays , retranscrit sur ce blog tenu par un Girondin, et que je reproduis ci-dessous (manifestement, dans le Sud-Ouest, gouttière signifie « fuite ») :

  • Le couvreur : Dois-je mettre une dalle sous le toit?
  • L’architecte : Une dalle sous le toit mais pourquoi faire, puisqu’il va y avoir une gouttière ?…
  • Le couvreur : C’est bien parce qu’il y aura une gouttière que je propose de mettre une dalle !
  • L’architecte : Je n’ai jamais vu de dalle sous une gouttière…
  • Le couvreur : C’est pourtant souvent le cas, sous une gouttière on pose une dalle en zinc ou en cuivre…
  • L’architecte : Je n’en ai jamais vu, j’ai vu des dalles en pierre ou en marbre… On se sert du zinc ou du cuivre pour faire des gouttières… »

La prononciation des consonnes finales

Les particularités du français du Sud-Ouest peuvent se faire également sentir dans la prononciation de certains mots, notamment des consonnes finales. On vous parlait il y a quelque temps de la prononciation de la consonne finale du mot moins, en voici la carte mise à jour :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot moins dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Saviez-vous que dans la région de Toulouse on prononce également la consonne finale du mot encens ?  Notez au passage que cette particularité de prononciation se retrouve également dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel (et dans une moindre mesure à Genève), en Suisse romande !

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Figure 6. Répartition et vitalité de la prononciation du -s final du mot encens dans l’enquête Euro-3. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants; plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevée.

Quel français régional parlez-vous ?

Vous pouvez contribuer à notre projet en répondant à quelques questions sur vos usages des régionalismes. Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Hommage à Princesse Leia… L’inventrice du pain aux raisins !

Un dessin publié sur la page Facebook de Charlie Hebdo le 28 décembre, que l’on peut retrouver ci-dessous, nous a rappelé que tous les francophones d’Europe ne dénommaient pas de la même façon la viennoiserie constituée d’une pâte feuilletée levée, contenant des raisins secs de la crème pâtissière – enfin les brioches que l’on peut voir sur la caricature de Foolz ci-dessous:

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Source : Charlie Hebdo

Dans une enquête linguistique au cours de laquelle les participants étaient invités à répondre à plusieurs questions en sélectionnant dans une liste les mots qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours (cliquez ici pour accéder aux liens de l’enquête), nous avions glissé une question sur la dénomination du « pain aux raisins » et ses variantes régionales. Les internautes avaient le choix entre plusieurs. Les réponses de plus de 10.000 participants ont été analysées, et cartographiées.

Le pain aux raisins

Les résultats montrent que sur la plus grande partie du territoire français, la dénomination « pain aux raisins » est la plus courante. En Suisse et dans l’est de la Lorraine, c’est le mot « escargot » qui arrive en tête des  sondages, alors qu’en Alsace, c’est l’équivalent allemand de ce mot (« schnäcke ») que l’on a le plus de chance d’entendre dans les boulangeries. Dans le nord de la Wallonie et à Bruxelles, les participants ont sollicité la réponse « couque suisse » (ou « brioche suisse ») :

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Figure 1. Les dénominations du « pain aux raisins » selon les régions de la francophonie d’Europe, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).  Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes

L’une des enquêtes du programme « Le français de nos régions », conduite avec la collaboration de Magali Bellot, alors étudiante en master à l’Université de Fribourg, portait sur les germanismes du français que l’on parle en Suisse romande. L’idée était de voir dans quels cantons – et dans quelles proportions – certaines tournures lexicales, empruntées à l’allemand ou au suisse alémanique, étaient employées par les Romands. Plus de 3.000 francophones de Suisse (ainsi que quelque 150 Français des départements de l’Ain, du Jura et du Doubs) ont répondu à la quarantaine de questions que nous leurs avions posées. Ils se répartissent de la façon suivante :

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Figure 0. Répartition des participants à l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Nous avons sélectionné pour ce nouveau billet 12 des cartes les plus représentatives des résultats.

Les premières cartes concernent les germanismes qui sont connus et employés par l’ensemble des Romands, d’où qu’ils viennent (sur ce genre de germanisme, v. aussi ce billet). C’est notamment le cas du mot boiler (prononcé « boileur »), ce qu’on appelle en France un « chauffe-eau » (le Dictionnaire suisse romand signale qu’on le trouve également en Alsace et en Belgique) ; du mot chablon (de l’allemand schablone), qui désigne un « pochoir » ; du mot stempf (et ses variantes : stemp, stempel, stempfel, le Dictionnaire suisse romand rappelle qu’on peut aussi les entendre en Alsace) qui désigne ce que l’on nomme en français commun un « tampon ». Mais c’est aussi le cas de l’emblématique verbe poutser (ou poutzer, de l’allemand putzen ; on trouve aussi l’expression faire la poutze), qui signifie grosso modo « faire le ménage » :

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot boiler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stempf

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot stempf (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Chablon

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot chablon dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Poutzer

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot poutzer (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

La seconde série de cartes permet de montrer que si certains germanismes sont connus sur l’ensemble du territoire, ils n’ont pas la même vitalité selon le canton d’où sont originaires les participants de l’enquête. C’est notamment le cas du mot witz (qui désigne une « blague » ou un « gag »), de la tournure être à la strasse (où le mot strasse remplace le mot rue ; en France, il est possible d’entendre un jeune dire qu’il est « à la street », v. ce lien), du verbe schlaguer (qui signifie « taper, battre ») ou du mot moutre (la « mère » en langage familier ; pour le « père » on dit fatre, la carte – non présentée ici – est identique à celle de moutre). Comme on peut le voir sur les figures ci-dessous, c’est surtout dans les cantons de l’Arc Jurassien que l’on aura le plus de chances d’entendre ces germanismes, le canton de Fribourg se place en seconde position, les autres cantons cumulent des pourcentages plus bas :

Witz

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot witz dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Être à la strasse

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Figure 6. Répartition et vitalité de l’expression être à la strasse dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schlaguer

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Figure 7. Répartition et vitalité du mot schlaguer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Moutre

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Figure 8. Répartition et vitalité du mot moutre <> dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Restent enfin les germanismes qui ne sont connus que dans une toute petite partie de la Suisse romande, en l’occurrence dans les cantons de l’Arc Jurassien. On pense aux verbes kotzer (« vomir »), petler (« mendier ») ou schneuquer (« fouiner, farfouiller »), mais aussi au substantif stöck (qui désigne un « bout de bois », et que l’on trouve également orthographié steck, stökre, stäkre ou encore chteucre) :

Kotzer

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Figure 9. Répartition et vitalité du mot kotzer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schneuquer

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Figure 10. Répartition et vitalité du mot schneuquer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Petler

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Figure 11. Répartition et vitalité du mot petler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stöck

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Figure 12. Répartition et vitalité du mot stöck (et ses variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Quel français régional parlez-vous?

Cet article vous a plus ? L’enquête sur les germanismes est terminée, mais vous pouvez répondre à une autre enquête sur les mots et les expressions régionales du français, en cliquant ici. Vous nous aiderez ainsi à y voir plus clair entre ceux qui se sèchent avec un linge, un essuie, un drap ou une serviette (de bain); ceux qui cuisent l’eau et ceux qui la font bouillir ou encore ceux qui appellent un pamplemousse un grapefruit (ou inversement, ceux qui appellent un grapefruit un pamplemousse !)

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.

Des régionalismes du parler lyonnais (et alentours)

Ce nouveau billet est consacré aux régionalismes du parler que l’on qualifie de « lyonnais », mais qui peuvent s’entendre ailleurs (en fait, dans une zone dont les frontières correspondent au département du Jura au Nord, du Dauphiné au Sud, à la région du Forez à l’Ouest et à la Suisse romande à l’Est – les connaisseurs auront reconnu que l’on parle de l’aire où on parlait naguère francoprovençal, ou arpitan). Les régionalismes français de cette aire sont fort nombreux, et sont parmi les mieux documentés de la francophonie. Ici, nous n’en mentionnerons que quatre (on passera en revue les autres dans des prochains billets, vous pouvez déjà lire – si ce n’est pas déjà fait – ce billet consacré au « y » objet direct, comme dans la tournure « je vais y faire »).

Débarouler

Le verbe débarouler (on dit aussi débaruler ou débaroler, plus rarement barouler ou redebouler) signifie : « tomber en roulant » ou « dévaler à toute vitesse » (si quelqu’un débaroule les escaliers, c’est qu’il les descend précipitamment,  ou qu’il est tombé dedans ; on peut aussi débarouler aussi une piste de ski). Si vous ne venez pas de la région lyonnaise, il y a peu de chance que vous utilisiez (ou que vous connaissiez) ce mot (c’est d’ailleurs l’un des rares régionalismes de ce parler que l’on ne retrouve pas dans le français de Suisse romande), comme le montre la carte ci-dessous :

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Figure 1. Répartition et vitalité du verbe « débarouler » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

C’est quelle heure ?

Il existe de nombreuses manières de demander l’heure, mais la variante avec « c' » au lieu de « il » (comme dans « il est quelle heure ») est caractéristique du français parlé dans la région lyonnaise (même la page Wikipédia consacrée au régionalismes de Lyon et de ses alentours recense la tournure !). Personnellement, ce n’est qu’une fois avoir fait cette carte que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un régionalisme (je suis originaire de la vallée de la Maurienne, en Savoie, et j’ai toujours pensé que tout le monde disait comme moi !).

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Figure 2. Répartition et vitalité de l’expression « c’est quelle heure » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Etendage

Alors que dans le grand ouest de la France on appelle la structure métallique sur laquelle on suspend son linge quand il sort de la machine pour le faire sécher un « tancarville » (en référence à la forme d’un pont situé dans la ville de Tancarville, v. notre précédent billet), dans la région Rhône-Alpes, on appelle ça un « étendage » (ma mère disait un « étend-de-linge », sans doute une déformation par étymologie populaire). Le mot est aussi connu et employé dans la partie méridionale de la Suisse :

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Caïon (ou cayon)

Ce mot d’origine inconnue désignait dans les patois francoprovençaux le porc d’élevage, et par extension la viande que l’on produit à partir de cette animal. Il n’était pas connu dans les autres dialectes gallo-romans, comme le montre la carte ci-dessous, générée à partir des données de l’Atlas Linguistique de France (les données ont récoltées autour des années 1900) :

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Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « caïon » d’après la carte 1061 de l’ALF. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

En français contemporain, le mot est connu par seulement 25% des répondants originaires des deux Savoie, et un peu moins sur les autres territoires à substrat francoprovençal, comme on peut le voir à partir des données obtenues à la suite de notre enquête :

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot « étendage » dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Les événements à l’occasion desquels on utilise le mot caïon pour nommer une fête villageoise durant laquelle on rend hommage à la bête autour de la dégustation de sa chair (la « fête du caïon » et son célèbre « concours du cri du cochon » ont lieu chaque année à Annecy (v. la page Facebook de l’événement 2016) ; dans la Broie, on célèbre la « Saint-Caïon » tous les deux ans, v. notamment cet article) devraient contribuer à ce que le mot ne sombre pas définitivement dans l’oubli.

Quel français régional parlez-vous ?

Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français (notamment de la région Rhône-Alpes), cliquez ici !

 

 

Crayon (de bois/gris) ou crayon de/à papier ?

C’est une question qui agite la toile depuis pas mal de temps (v. ce topifight, ce forum ou celui-ci), mais qui n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Et les dictionnaires de référence, de même que les dictionnaires de régionalismes, ne sont toujours pas toujours non plus d’une très grande aide. La page Wikipedia consacrée au « crayon » résume le problème simplement : « il n’existe pas de terminologie officielle et les désignations peuvent varier selon les zones géographiques ou culturelles : on parle de « crayon-mine », de « crayon de mine », de « crayon à papier », de « crayon de papier », de « crayon de bois » ou « crayon gris », « crayon de plomb » ou « crayon à mine » au Québec, « crayon noir », « crayon ordinaire » ou même simplement « crayon » en Belgique » (page consultée le 25.11.2016). Fait rare : même l’Académie signale que toutes ces variantes sont correctes (lien) !

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avions demandé aux internautes, dans l’une de nos premières enquêtes sur les mots et les phrases du français de nos régions , comment ils nommaient « le bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier, et que l’on peut gommer ». Les répondants devaient choisir dans une liste de 5 réponses la variante qu’ils utiliseraient préférentiellement dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis. La carte ci-dessous (générée à partir des réponses de plus de 12’000 francophones d’Europe) permet de visualiser quels items ont été donnés le plus souvent pour chacun des départements de France, chacune des provinces de Belgique et chacun des cantons de Suisse romande.

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Figure 1. Les désignations du « bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier, et que l’on peut gommer » dans l’enquête Euro-1, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Comme on peut le voir, la variante « crayon » est arrivée largement en tête des sondages en Belgique. En France, la situation est plus contrastée: le territoire se partage entre ceux qui disent « crayon à papier » et ceux qui disent « crayon de papier » (à noter qu’aucune variante n’est « plus correcte » que l’autre, contrairement à ce que nous dit ce site). On remarque toutefois que dans certaines zones périphériques, qui incluent les départements des Alpes du Sud-Est, une bonne partie de la Bretagne et le département de l’Ariège,  c’est la variante « crayon gris » qui a été choisie. Nos amis de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais, de même que les habitants d’une partie des Pays de la Loire ont plébiscité la réponse « crayon de bois ». En Suisse romande enfin, on observe également de la variation d’un canton à l’autre: les Vaudois et les Genevois nomment « crayon gris » ce que les Fribourgeois et les Valaisans nomment « crayon à papier », alors que les Romands de l’Arc Jurassien ont préféré la réponse « crayon de papier », à l’instar de leur voisins de France.

Cette carte ne rend toutefois pas justice à la réalité des données, et les choses ne sont pas tout à fait si tranchées : de nombreuses variantes sont connues en dehors des aires que montre la carte ci-dessus. Sur la carte suivante, on peut voir p. ex. que la variante « crayon à papier » est assez répandue dans l’Europe francophone, mise à part peut-être en Belgique:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la réponse « crayon à papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La carte suivante laisse penser que la variante « crayon de papier » est moins célèbre hors de son aire maximale :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La forme « crayon » est quant à elle connue dans les départements de la frange Sud, mais également en Suisse romande et en Alsace:

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Figure 4. Répartition et vitalité de la réponse « crayon » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La réponse « crayon de bois » est cantonnée dans les zones où l’on a observé les pourcentages maximaux sur la Figure 1:

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Figure 5. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de bois » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

On voit sinon que la réponse « crayon gris » est en fait connue sur une frange sud-est plus large que celle que l’on a vue sur la figure 1, et que la variante est également connue dans les régions situées au nord de la francophonie d’Europe (notez la différence entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais) :

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Figure 6. Répartition et vitalité de la réponse « crayon gris » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Enfin, les participants avaient la possibilité d’indiquer d’autres réponses dans une case « autre ». Nous avons recueilli des variantes comme « crayon noir » et « crayon ordinaire » (proposées par quelques locuteurs de Belgique), mais aussi la réponse « crayon (de/à) plomb », en usage au Québec. Sur la carte ci-dessous, nous avons cartographié la vitalité de la réponse « crayon (à/de) mine ». Sans doute l’aire et la vitalité de cette tournure auraient été plus importantes si ce choix avait été proposé aux participants.

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Figure 7. Répartition et vitalité de la réponse « crayon mine » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici !

70 & 90

Une des différences les plus connues entre le français de Suisse ou de Belgique et le français de France repose sur les formes que l’on utilise pour exprimer les cardinaux 70 et 90. En Belgique comme en Suisse, ce sont les mots septante et nonante que la norme locale prescrit, alors qu’en France on utilise les mots soixante-dix et quatre-vingt-dix, et ce de façon (quasi-)exclusive. C’est en tout cas ce que montrent les deux cartes ci-dessous, où les taux d’emploi des formes septante et nonante avoisinent les 100% en Belgique comme en Suisse :

Septante

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot « septante » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Nonante

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot « nonante » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

De nombreux témoins ont cependant signalé utiliser les mots septante et nonante en France, comme le suggèrent les pourcentages un peu plus élevés qu’ailleurs dans les départements de la Haute-Savoie, du Jura et du Doubs, notamment. Non, il ne s’agit pas (uniquement) de trolls ou de témoins nés en France mais vivant ou travaillant actuellement en Suisse ou en Belgique. Les formes septante et nonante ont en effet été connues et utilisées en France, et survivent aujourd’hui tant bien que mal dans la bouche de certains locuteurs âgés…

Un peu d’histoire

Au début du XXe siècle, le système décimal (où 70=7*10) était (encore) le système de référence dans les dialectes parlés sur un large croissant à l’Est du territoire, croissant dont les pointes se situent en Belgique et dans l’extrême Sud-Ouest de l’Hexagone (l’existence d’attestations isolées dans les îles anglo-normandes et en Bretagne laisse même penser que le système latin était jadis connu sur un territoire plus grand, ce que confirment de nombreux dictionnaires), comme on peut le voir sur les deux cartes ci-dessous :

Septante (d’après l’ALF)

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Figure 3. Répartition et vitalité du type lexical « septante » et du type lexical « tre-vingt-dix » d’après la carte 1240 de l’ALF. Chaque point représente la ou les réponses d’un témoin.

Nonante (d’après l’ALF)

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Figure 4. Répartition et vitalité du type lexical « septante » d’après la carte 1114 de l’ALF. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Les cartes ci-dessus ont été conçues à partir des données de l’ALF (Atlas Linguistique de France), réalisé au début du siècle dernier par les linguistes J. Gilliéron & E. Edmont. Certes, les enquêtes à la base de cet atlas portait sur les patois, mais on peut penser que ces cartes reflètent (toutes choses étant égales par ailleurs) la situation du français que l’on parlait dans les milieux ruraux à cette époque. Tout du moins ces cartes décrivent-elles une situation qui est cohérente avec le témoignage que livrent les nombreuses sources qui nous permettent de documenter les spécificités locales du français parlé dans ces régions pendant les trois premiers quarts du précédent siècle (v. notamment les exemples littéraires et la cartographie fournie par A. Goosse dans son article intitulé « Qu’est-ce qu’un belgicisme ? « , paru dans le Bulletin de l’Académie Royale de la Langue et Littérature Française en 1977; de même que les articles septante et nonante dans l’excellent Dictionnaire suisse romand d’A. Thibault, dont le contenu est repris dans les articles éponymes de la Base de Données Linguistique Panfrancophone suisse).

Si ces régionalismes ne sont aujourd’hui presque plus utilisés en France, mais qu’ils se maintiennent en Suisse et en Belgique, c’est en raison principalement de systèmes éducatifs autonomes et distincts (plus aucun petit Français n’apprend que 70 et 90 se disent septante et nonante, contrairement à ce qui se passe en Belgique ou en Suisse).

Le saviez-vous ?

Les Romains comptaient sur une base de dix, alors que les que les peuples qu’ils ont envahis et qui vivaient sur le territoire où l’on parle aujourd’hui le français (grosso modo) comptaient sur une base de vingt (système vigésimal, où 70=3*20+10, v. à témoins les types archaïques tre-vingt-dix des points 955 et 963 en Savoie sur la carte septante (d’après l’ALF), que le français régional contemporain ne connaît pas).

Dans les états anciens du français, le système de numérotation par 20 était plus étendu qu’il ne l’est actuellement. La lecture de Des mots à la pensée, essai de grammaire de la langue française, monument que l’on doit à Damourette & Pichon, nous apprend l’existence de formes telles que « sept vingt » (= 140) ou « quatorze vingt » (= 280), ou que l’hôpital des Quinze-Vingts à Paris a été nommé ainsi par Louis IX car il s’agissait d’un hospice qui contenait à l’origine 300 lits !

Enfin, on terminera ce billet en rappelant que, contrairement à un préjugé bien implanté, ce ne sont pas les Gaulois qui ont inventé le système vigésimal. Selon toutes vraisemblance en effet, les membres des civilisations pré-indo-européennes comptaient déjà sur une base de vingt !

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Ces mots du grand Ouest

Ce nouveau billet est consacré aux mots et aux expressions du grand Ouest, que l’on ne manquera pas d’entendre si on se ballade du côté de la Normandie au nord de l’Aquitaine, en passant par les pays de la Loire et le Poitou-Charentes.

Commençons avec deux mots que beaucoup de francophones emploient sans savoir sans doute qu’elles proviennent de l’Ouest…

Tancarville

Le saviez-vous ? Tancarville est une commune du département de la Seine-Maritime (signalée sur la carte ci-dessous par une petite étoile noire). Selon toutes vraisemblances, le mot tancarville a été utilisé par les créateurs d’un type de séchoir à linge de forme métallique pour désigner la marque de cet objet, sans doute par analogie avec la forme d’un pont situé à Tancarville (cliquer ici pour voir une photo du pont de Tancarville). Aujourd’hui, le mot n’est plus associé uniquement à cette marque, et est passé dans l’usage courant. Comme le montre la carte, il est même connu bien au-delà de sa région d’origine !

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot « tancarville » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

On est pas rendu (à Loches)

Beaucoup de francophones connaissent et emploient l’expression « on n’est pas rendu à Loches ». Comme vous nous l’expliquions dans ce billet, l’expression « on n’est pas rendu » peut être vue comme une forme raccourcie de l’expression « on n’est pas rendu à Loches », expression qui faisait « référence à la ligne de démarcation, traversée par la route qui, de Tours, en zone occupée, rejoignait Loches, en zone libre » pendant la seconde guerre mondiale (info trouvée sur ce blog, Loches est signalée par une étoile noire sur la carte ci-dessous). En fait, cette explication n’est pas la seule possible, et il est probable que l’expression « on n’est pas rendu » se soit propagée sans le complément « à Loches ». En effet, dans l’Ouest, le verbe « se rendre » jouit d’une vitalité fort importante. Beaucoup de francophones de cette région l’emploient pour désigner que l’on est « arrivé (à certain point de l’espace ou du temps) », comme le souligne le Dictionnaire des Régionalismes de France, qui donne les exemples suivants : « j’en suis rendu à la page 34 de mon livre » (comprendre : « j’ai atteint la page 34 »), « Où donc qu’ils sont rendus les ciseaux ? »(comprendre : « Où sont donc passés les ciseaux ? »).

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Figure 2. Fréquence d’usage, sur une échelle de 0 (= jamais) à 10 (=souvent) de l’expression « on n’est pas rendu à Loches ! » des répondants à l’enquête Euro-1. Plus la couleur est chaude, plus la fréquence est élevé, et inversement.

Les usages des mots suivants sont peut-être un peu moins connus ailleurs que dans le grand Ouest.

Débaucher

Le verbe débaucher est d’usage courant en français commun : débaucher quelqu’un, c’est le pousser  à faire des activités peu catholiques. Dans la bouche des francophones de l’Ouest, « débaucher » prend également le sens de « sortir du travail ». Pour dire que l’on commence le travail, on emploie le verbe « embaucher ».

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot « débaucher » au sens de « sortir du travail » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ça loge ?

Le verbe loger, notamment employé dans l’expression « ça loge », n’a pas vraiment d’équivalent direct en français commun (ce qui explique sans doute sa vitalité actuelle). Si on vous demande si ça loge en parlant d’une valise devant le coffre d’une voiture à moitié rempli, ça veut dire qu’on vous demande s’il y a assez de place pour que la valise entre dans le coffre.

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 Figure 4. Répartition et vitalité du verbe « loger » au sens de « avoir assez de place » dans l’enquête Euro-2. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Le saviez-vous ?

Les expressions ça loge, débaucher et on n’est pas rendu sont employées de l’autre côté de l’Atlantique chez nos cousins québécois (le français a été importé notamment par des colons venus de l’Ouest à partir du XVIIe siècle). Les Québécois ne semblent pas connaître en revanche le mot tancarville !

Participez à l’enquête !

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Pain au chocolat, petit pain ou chocolatine ?

C’est une question qui fait pas mal de bruit sur le Net depuis la fameuse sortie de J-F. Copé, le 5 octobre 2012, qui expliquait comprendre l’exaspération des concitoyens lorsqu’ils apprennent, « en rentrant du travail le soir », que « leur fils s’est fait arracher son pain au chocolat par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan ».

Outre le tollé politique (lire un résumé ici) qu’a soulevé cette petite phrase, elle a été à l’origine de nombreuses querelles linguistiques, relatives à la dénomination de cette délicieuse viennoiserie dans lequel le boulanger glisse une barre de chocolat :

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Des plate-formes de vote ont même été créées (voir p. ex. ce site), pour que les internautes puissent faire valoir leur voix. Toutefois, ces sondages ne rendent pas justice à la diversité des mots pour nommer cette viennoiserie. Ils ne rendent pas compte de ce qui se passe en Belgique et en Suisse (voir pour une critique complète cet excellent article). Dans une enquête linguistique au cours de laquelle les participants étaient invités à répondre à plusieurs questions en sélectionnant dans une liste les mots qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours (cliquez ici pour accéder aux liens de l’enquête, ici pour visualiser les résultats de la « serpillière »), nous avions glissé une question sur la dénomination du « pain et au chocolat » et ses variantes régionales. Les internautes avaient le choix entre 6 réponses: « chocolatine« , « pain au chocolat« , « couque au chocolat« , « croissant au chocolat« , « petit pain » et « petit pain au chocolat« . Les réponses de plus de 10.000 participants ont été analysées, et cartographiées.

Sur les cartes ci-dessous, chaque point représente le code postal de la localité où le participant a passé la plus grande partie de son enfance. En France, on peut voir une répartition assez nette entre la « chocolatine » dans le Sud-Ouest et le « pain au chocolat » dans les autres régions. On peut voir également que les départements accolés à la Belgique (région Nord-Pas-de-Calais), à l’Allemagne (Alsace et Lorraine) et à la Suisse (Haute-Savoie, Jura) emploient les termes de « petit pain » et de « petit pain au chocolat » pour désigner cette viennoiserie. On trouve quelques attestions du « croissant au chocolat » en Franche-Comté. En Belgique et en Suisse, ce sont les termes « pain au chocolat » et « petit pain (au chocolat) » qui prédominent :

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Les dénominations du « pain au chocolat » en français régional, d’après les résultats de l’enquête Euro-1.

Nous n’avons pas recueilli d’attestations de « couque au chocolat » que l’on donne pourtant comme belge (lien). Amis Belges, aidez-nous à faire évoluer ces cartes en répondant à notre enquête !

La serpillière

Il y a près d’un an, nous vous présentions les premières cartes issues de la première enquête « le français de nos régions« . Nous avions choisi de présenter les dénominations régionales les plus fréquentes du morceau de tissu épais que l’on utilise pour nettoyer les sols, et que l’on appelle français commun « serpillière » (cliquez ici pour accéder au billet). Nous avions aussi promis une mise à jour, la voici.

La carte ci-dessous a été produite à partir des réponses de près de 12’000 participants francophones ayant passé une grande partie de leur enfance en Belgique, en France ou en Suisse. Elle représente la répartition géographique de plus d’une dizaine de mots :

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Figure 1. Les dénominations de la « serpillière » en français régional, d’après les résultats de l’enquête Euro-1.

Comme on peut le voir, seuls les mots « serpillière » et « chiffon » n’ont pas une distribution spatialement contrainte dans la francophonie d’Europe. Tous les autres termes sont propres à une région (plus ou moins grande). Examinons-les les uns à la suite des autres…

Torchon, wassingue, loque

On commence avec le Nord de la francophonie d’Europe, qui inclut la Belgique, la région que l’on nommait naguère Nord-pas-Calais, la Picardie et les Ardennes. Sur ce petit territoire, trois principaux termes sont en usage, comme le montrent les trois cartes suivantes :

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Figure 2.  Répartition et vitalité des mots « torchon », « wassingue » et « loque » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

En Belgique, ce sont le terme « torchon » est connu de toute la communauté Wallonie-Bruxelles, alors que le terme « loque » y est moins fréquent : il est surtout connu dans la province du Luxembourg. En France, c’est dans les Ardennes et les départements voisins que l’on pourra entendre ce mot.

Patte, panosse

Dans le domaine où l’on parlait des dialectes francoprovençaux, c’est le mot panosse qui est le plus fréquent. Sur ce territoire, on connait également le mot « patte », qui occupe une aire plus large (il est néanmoins étrangement inconnu dans les départements de la Drôme, de l’Ardèche et de l’Isère – du moins avec le sens de « serpillière »).

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Figure 3. Répartition et vitalité des mots « panosse » et »patte » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Pièce

Dans le Sud-Est de la France, c’est le mot « pièce » qui est le mot régional désignant la serpillière qui arrive en tête du sondage :

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Figure 4. Vitalité et répartition du mot « pièce » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Cinse

A l’Ouest du territoire, le mot « cinse » est celui qui est le plus utilisé par les participants de notre enquête:

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Figure 5. Vitalité et répartition du mot « cinse » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Toile

Enfin, au Nord-Ouest de la France, c’est le mot « toile » qui a été plébiscité :

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Figure 6. Vitalité et répartition du mot « toile » dans l’enquête Euro-1. Les points indiquent les codes postaux des localités d’enfance des participants, les couleurs sombres indiquent un pourcentage plus ou moins élevé de participants ayant indiqué utiliser ce mot par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Le saviez-vous ?

La plupart des aires des mots régionaux désignant la « serpillière » calquent les aires des mots correspondants en patois. La numérisation des données des atlas dialectaux  est en cours, et cela fera l’objet d’un nouveau billet.

NB:

Nous avons fourni des cartes de détails pour les types lexicaux les plus courants, et avons laissé de côté les mots moins fréquents comme « peille », « gueille », « lave-pont », etc.