Faire l’école buissonnière

Il existe des concepts dont les dénominations varient particulièrement d’un bout à l’autre de francophonie, sans qu’on ne le sache toujours. C’est notamment le cas des verbes et expressions qui expriment l’action de faire l’école buissonnière, c.-à-d. de ne pas aller volontairement à l’école ou en cours.

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L’expression ‘faire l’école buissonnière’ est connue de tout le monde dans la francophonie. Apparue au début du XIXe s., elle semble se rattacher au verbe ‘buissonner’, qui désigne originellement le fait d’aller dans des buissons (en parlant notamment d’un chien de chasse, v. TLFi), puis, par métaphore, le fait de partir à l’aventure en pleine nature.

Contrairement à ce qu’on peut le lire sur ce site, l’expression ‘faire l’école buissonnière’ n’a rien à voir avec l’existence des escolles buyssonnieres du XVIe, qui désignaient des écoles de campagne (par rapport à des écoles de ville).

En France, les dictionnaires du français les plus répandus donnent comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’ le verbe sécher. Selon le TLFi, l’utilisation du verbe ‘sécher’ était naguère employé dans l’argot scolaire pour désigner le fait d’être mal noté, et donc d’être recalé à un examen, puis, par extension, le fait de priver un élève de quelque chose (« sécher de sortie »). Le verbe aurait enfin été utilisé par extension au milieu du XXe s. comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’.

Les données de Google Ngram permettent de voir avec une grande précision quand ces deux expressions sont entrées dans la langue, et à quelles fréquences elles sont utilisées au fil des décennies :

Figure 1. Nombre d’occurrences dans Google Books de ‘sécher les cours’ (en bleu) et de ‘faire l’école buissonnière’ (en rouge) depuis 1750.

En Europe

De la Belgique à la Suisse, en incluant les départements de France qui s’agencent sur la frange orientale du pays, d’autres synonymes ne sont connus que localement. Les enquêtes Français de nos Régions, que nous conduisons depuis 2015, nous ont permis de cartographier l’aire d’extension de quelques-uns d’entre eux.

Figure 2. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2021).

Faire sauter/péter, faire craquer

Dans l’ex-région Rhône-Alpes avec un prolongement dans trois départements du sud de la France (Hérault, Aude et Pyrénées-Orientales), trois variantes sont en circulation. Toutes sont formées au moyen du verbe ‘faire’ et d’un verbe exprimant une idée de destruction. Le tour faire craquer est plus particulièrement employé dans la région de Lyon, alors que faire sauter et faire péter sont répandus plus largement.

Le saviez-vous ? La distinction entre ‘faire sauter’ et ‘faire péter’ ne relève pas de la variation régionale mais de la variation sociale. ‘Faire sauter’ est perçu comme plus neutre et moins familier que ‘faire péter’, qui est employé plutôt dans des contextes plus informels (pour certains, ‘faire péter’ est même considéré comme vulgaire).

Une recherche dans Europresse ne fait pas ressortir d’occurrences du tour ‘faire sauter (les cours)’, mais confirme le statut régional de l’expression ‘faire péter (les cours)’ : les 8 attestations qu’on y trouve (les archives ne permettent pas de remonter au-delà de l’année 1995) proviennent de journaux locaux publiés dans les zones en marron sur la Figure 2 ci-dessus : Le Progrès (Lyon), L’Indépendant (Perpignan) et Midi-Libre (Montpellier). L’attestation la plus ancienne provient du journal Libération. Elle est employée par une adolescente interrogée lors de manifestations contre les lois Pasqua. L’adolescente est originaire de la ville de Montpellier:

« C’est surtout un prétexte pour faire péter les cours, car les trois quarts ne savent pas pourquoi ils font grève », surenchérit Heidi, 15 ans et en seconde au lycée Joffre également.

Libération, 2 février 1995

Bizarrement, le caractère régional du tour est passé relativement inaperçu dans le champ de la lexicographie. On n’en trouve aucune trace dans les dictionnaires de références (que ce soit aux entrées « craquer », « péter » ou « sauter »), ni même dans les dictionnaires de régionalismes.

Faire (un) bleu, bleuter

Dans le Haut-Rhin comme en Moselle, territoires où la langue ancestrale n’est pas le français, on trouve différents calques de l’allemand blaumachen (de même sens) : faire bleu, faire un bleu, voire tout simplement bleuter. Toutes ces formes sont ce qu’on appelle des germanismes.

En Belgique, on brosse les cours !

En ce qui concerne la Wallonie, les résultats du sondage ont fait arriver en tête le verbe brosser. Sur l’étymologie contestée de cette formule, nous nous permettons de renvoyer à la chronique de Michel Francard, où l’on apprendra que selon toute vraisemblance, et contre toute attente, il s’agit un flandricisme !

La Suisse romande divisée

Si l’on se focalise à présent sur la Suisse romande, on peut voir que quatre verbes différents sont utilisés de part et d’autre du territoire. Outre le verbe ‘sécher’, largement répandu en France et connu de la plupart des Romands, trois variantes ne sont employées que dans des aires bien définies.

Figure 3. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français de Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

À Genève, on gatte les cours (ou on les gâte, c’est selon). Bien que ‘gatter’ soit sérieusement concurrencé par le verbe ‘sécher’, on en trouve encore de nombreuses attestations sur le web, notamment sur Twitter :

Le Dictionnaire suisse romand, que l’on peut consulter par l’intermédiaire de la Base de Données lexicographiques Panfrancophone (BDLP), signale que le verbe ‘gatter’ pourrait avoir été naguère beaucoup plus largement répandu dans l’argot des jeunes Français, notamment sous la forme faire les gattes (v. Humbert 1852).

Dans le nord de la Romandie, plus précisément dans les districts de Porrentruy et de Delémont, les écoliers et étudiants biquent leurs leçons.

L’étymologie de ce dernier verbe est inconnue, ce qui n’est pas le cas du troisième verbe, schwänzer (prononcé [ʃvɛnse], aussi écrit ‘schwentser’), qui correspond au verbe allemand schwänzen (qui signifie littéralement « sécher [les cours] »).

Au Canada

Outre-Atlantique, au Québec et dans les provinces francophones environnantes, à côté de sécher les cours et de faire l’école buissonnière, plusieurs variantes sont également en circulation, et toutes sont régionalement distribuées.

Peut être une image de carte et texte qui dit ’Timmins Chibougamau Sept-lles Vald'Or Matane Sudbury Gaspé Caraquet Edmunston -Rivières Îles-de-la-Madeleine ne Gatineau Ottawa Laval Sherbrooke Montréal Moncton Toronto Digby Windsor 冰 foxer loafer skipper @MathieuAvanzi&AndreThibault jigger’
Figure 4. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français canadien, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

Grâce à l’une de nos enquêtes sur le français en Amérique du Nord, les résultats nous ont permis de cartographier l’aire de quatre verbes, tous passés en français par l’intermédiaire de l’anglais : foxer, en usage dans la région de Montréal et à la pointe de la Gaspésie, est un emprunt à l’anglais (to) fox, qui signifie « dérouter ».

>> LIRE AUSSI : Sur son blog, Benoît Melançon donne quelques exemples bien choisis de ces verbes, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil à son article Vie et mort du renard scolaire !

Loafer, que l’on entend dans la grande région de la ville de Québec, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans le bas du fleuve et sur la Côte Nord, est la francisation de (to) loaf, qui signifie « éviter certaines activités, en particulier le travail ». Skipper, plus particulièrement en usage en Ontario et dans la région de Sherbrooke, vient de (to) skip, qui signifie « manquer ». Enfin jigger que l’on retrouve en Acadie est à rapprocher de l’anglais to jig, de même sens !

Le mot de la fin

Dans les îles de l’Océan Indien, on bâche ses cours à la Réunion, alors qu’à Maurice, on les crase ! Dans les Antilles, on nous signale sur Twitter qu’en Martinique, on les matte ! Enfin, en Nouvelle-Calédonie, on les chappe !

>> Vous en connaissez d’autres ? N’hésitez pas à nous dire sur les réseaux sociaux (on est sur Facebook, Instagram et Twitter) comment vous dites ! Sinon, la section ‘commentaires’ sous ce billet accueille vos suggestions. Enfin, n’hésitez pas à répondre à l’un de nos questionnaires, vous nous aiderez à produire les nouvelles cartes !

Les dénominations de l’amas de poussière

Dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions, nous conduisons depuis 2015 des enquêtes en ligne en vue de tester la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français. Ces enquêtes ont notamment permis de produire d’intéressantes cartes, qui montrent que même si on parle la même langue à Genève, Lille, Toulouse ou Paris, on ne dispose pas toujours du même mot ou de la même expression pour dénommer certains objets ou pour rendre compte de certaines situations de la vie quotidienne pourtant similaires.

Qu’est-ce qu’un régionalisme ? Traditionnellement, les linguistes appellent régionalisme tout particularisme qui n’existe avec une certaine fréquence que dans le français pratiqué à l’intérieur d’un sous-ensemble du territoire d’une langue donnée, et qui n’est pas (ou guère) répandu hors de ce territoire.

Tous les régionalismes du français n’ont pas été étudiés, et nombreux n’ont pas encore été identifiés. Compte tenu du fait qu’on ne dispose pas forcément de l’inventaire exhaustif des différentes dénominations de tel ou tel objet ou de telle ou telle situation, il est souvent nécessaire que nous conduisions des pré-enquêtes sur les réseaux sociaux en vue de faire le tour des différents géo-synonymes relatifs au dit objet ou à ladite situation.

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C’est ce genre de pré-enquête que nous avions conduit en octobre 2020, alors que nous préparions la 15e édition de notre sondage sur le français européen.

Le dépouillement des réponses obtenues dans les commentaires, ajoutées à celles que nous avions glanées ici ou là, a permis de dresser une liste d’une trentaines d’items, dont voici la liste, par ordre alphabétique : bibiche; bordille; bourre; bourri; bourrier; chaton; cheni; loulou; mimi; minois; minon; minou; minousse; miton; mitou; moumoute; mouton; noiraude; nounou; nounouche; peluche; peuf; pousque; pousquito; pousse; poutze; poyetch.

Quel français régional parlez-vous ? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires. Et si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu lesdites cartes, vous pouvez lire cet article.

Les résultats ont montré qu’un peu partout en France, tout le monde avait une connaissance, au moins passive, du mot mouton. Cette variante, que l’on rencontre également sous la forme longue mouton de poussière, est celle que donnent les dictionnaires du français hexagonal standard (v. TLFi). En Belgique, la forme arrivée en tête des suffrages est peluche, une variante qui existe aussi en France mais qui n’y est pas distribuée régionalement. En Suisse, les internautes étaient divisés entre deux principales formes : minon et cheni. À côté de ces formes les plus répandues, on a relevé plus d’une quinzaine de termes dont la distribution était motivée régionalement.

Les dénominations de l’«amas de poussière» en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2020-2021).

Sur les plans étymologique et sémantique, ces termes se regroupent en trois grandes catégories, selon que le mot a été choisi en référence à un animal, à des poils ou à la poussière.

Analogie avec un animal

L’utilisation de nombreux mots s’explique par l’analogie qui existe entre la texture de l’amas de poussière et celle d’un animal.

Mouton

C’est le cas du mot mouton, qu’on emploie également pour des raisons similaires afin de désigner l’écume d’une vague ou certains types de nuages (v. TLFi). Par ailleurs, c’est à mouton que se rapportent les types moumoute de la Picardie et du nord de la Lorraine (par réduplication de la première syllabe; v. aussi moumoutche et moumouche, non représentés sur la carte mais suggérés par de nombreux internautes belges et signalés dans le Dictionnaire des belgicismes de M. Francard).

Chaton

C’est également le cas du mot chaton, que les dictionnaires du français donnent comme terme standard, au même titre que mouton (v. TLFi), mais dont nos enquêtes laissent penser qu’il est sorti des usages (224 réponses, dont plus d’une trentaine en Suisse romande, notamment dans le sud-est du domaine).

Pendant ce temps-là, au Québec… Au Québec, où le français s’est exporté avec les premiers colons partis peupler la Nouvelle France au milieu du XVIIe s., les dictionnaires de référence donnent aussi bien la forme minou (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, 1992, v. aussi Usito) que la forme chaton (v. Usito)

Le chaton (petit chat) étant aussi appelé familièrement minou, l’analogie avec le félin explique tout un tas de formes que l’on rencontre de la Suisse à la Belgique, en passant par la Lorraine. À commencer par minou dans les département du Nord et du Pas-de-Calais. Minon qui domine dans le sud de la Suisse est une forme ancienne ou régionale de minou (v. TLFi mais aussi FEW 6/2, 96 sur les formes en min-), tout comme minousse (dans les Vosges) et minouche (non représenté sur la carte, mais cité par quelques internautes du Nord-Pas-de-Calais).

On rattache également à minou le type nounou (par redoublement de la syllabe finale de minou, une façon courante de créer des mots enfantins) et les formes apparentées (nounouche, dans la région de Dunkerque; nounousse, proposé par de nombreux informateurs de Belgique).

Miton

En Bretagne romane, la forme miton est formée sur la racine onomatopéique mit– (FEW 6/2, 175), qui désigne le chat. Cette forme n’est pas une modification du mot mouton, mais bien à rattacher à un mot qui désigne le chat, à savoir l’ancien français mitou, qui survit de nos jours sous la forme altérée matou (« chat mâle non castré »).

Quant à l’occurence de mimi dans la région d’Angoulême, il s’agit d’une variante de miton, avec redoublement de la syllabe initiale.

Chien

Le mot cheni (prononcé [ch’ni]) est un mot emblématique de Franche-Comté, également fort courant en Suisse romande. Dérivé rattaché à la famille des descendants du latin CANIS (qui a donné le français chien), le mot désigne depuis longtemps des ordures, des déchets, quels qu’ils soient (Dictionnaire suisse romand).

Dans les parlers dialectaux de Franche-Comté, de nombreux témoins avaient déjà donné les équivalent de cheni en réponse à la question « comment dites-vous le mot ‘poussière’ dans votre dialecte ? », v. ALF 1078).

Quid de loulou ?

Plus d’une centaine de répondants originaires des départements de la Loire et de la Saône-et-Loire ont coché la réponse loulou. Sur le web, on en trouve quelques occurrences :

La forme n’est toutefois attestée dans aucun des recueils de régionalismes que nous avons consultés. Le fait que loulou désigne en français un petit chien à long pelage (v. TLFi), peut faire penser à une motivation analogique entre l’animal et la texture de l’amas de poussière.

Analogie avec les poils

Une seconde catégorie renvoie étymologiquement à des mots qui ont un rapport avec des poils, ce qui n’est pas étonnant. Les poils sont à la base de la formation des moutons : les particules de poussière ont en effet besoin d’un support pour s’amalgamer.

Continuateurs du latin BURRA

Une première série de termes continuent le latin BURRA (« étoffe grossière », v. TLFi), qui a donné en français général le mot bourre (« amas de poils provenant de la peau d’animaux à poils ras (bovins, chevaux) grattée avant tannage, utilisé en bourrellerie et pour la fabrication du feutre »). Dans le français parlé de Valence à Nîmes, le long du cours du Rhône, ce mot a pris un sens supplémentaire, qu’il ne connaît pas en français standard : celui d’amas de poils.

Dans l’ouest, le long des côtes de Charente et de Vendée, un dérivé sur bourre, bourrier, est employé dans le même sens (N.B. : bourrier est attesté dès le XIVe s., avec le sens de « déchet, ordure », v. DRF). C’est la même étymologie pour le mot bourri, dans la région de Limoges (N.B. : le mot bourri est sutout attesté dans les parlers dialectaux du Limousin avec le sens de « déchet, ordure », v. p. ex. ce relevé).

Peluche

Le mot peluche, qu’on a relevé comme standard belge, est également attesté de part et d’autre en France. Son sens est relativement proche de celui qu’il a dans les usages standard : il désigne originellement une « étoffe de laine, de soie, de fil ou de coton, présentant sur une face des poils soyeux et brillants plus longs et moins serrés que ceux du velours auquel elle s’apparente, et que l’on utilise dans l’ameublement, dans la confection et surtout dans la fabrication des jouets d’enfants en forme d’animaux » [TLFi] et, par métonymie, des fils ou des poils détachés d’un morceau de tissu.

Analogie avec la poussière

Deux autres formes attestées en France sont des emprunts faits par le français aux parlers dialectaux locaux, qui continuent latin PULVIS (FEW 9, 561, fr. poussière). Peuf, employé en Haute-Savoie et connu en Valais, n’a rien à voir avec l’anglais puff (« bouffée », et par métonymie « herbe que l’on fume »). Il s’agit de la francisation du francoprovençal pœfa, qu’on emploie également pour désigner de la neige poudreuse (on en parlait dans ce billet, cartes à l’appui).

Quant à pousque, qu’on retrouve dans les départements du Tarn et de l’Aveyron, il s’agit de la francisation de l’occitan pusko, un type lexical utilisé pour dénommer de la poussière dans les parlers de la région (v. ALF 1078).

Le mot de la fin

Quoi de mieux, pour terminer ce billet, qu’une dernière infographie ? La carte ci-dessous montre l’aire des principales dénominations de la pelle à poussière, qu’on appelle aussi pelle à balayures, pelle à ordures, petite pelle, pelette, pelle (tout court), etc. (aucune de ces formes n’est distribuée régionalement). Il est intéressant de constater que les aires des composés ramasse-bourrier (dans l’ouest) et pelle-à-cheni (dans l’est) ne recoupent pas tout à fait les aires de bourrier et de cheni, au sens de « détritus, amas de poussière ».

Les dénominations de la « pelle à poussière » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2016-2017).

Il est intéressant de voir également que personne n’a songé à créer des composés de type ramasse-minou ou pelle-à-moumoute. Dans le nord du domaine, ce sont des dérivés sur le verbe ramasser (ramassette en Belgique, ramasse-poussière dans le Nord-Pas-de-Calais) qui sont en circulation.

Les pâtisseries du mardi-gras: bugnes, merveilles, oreillettes, etc.

Dans la tradition chrétienne, le Mercredi des Cendres marque le début du carême, période d’une quarantaine de jours pendant laquelle on alterne des jours de jeûne et des jours d’abstinence, et qui s’achève avec Pâques (la durée du carême fait référence aux quarante jours passés par le Christ dans le désert). Dans l’Antiquité, cette période marquait surtout la fin de l’hiver, le retour du printemps et donc de la fertilité.

C’est aussi à cette date que l’on célèbre « carnaval », fête à l’occasion de laquelle les gens sortent dans les rues, masqués ou déguisés, pour parader, danser, chanter autour de différentes animations et de cortèges. 

Le saviez-vous ? Le mot carnaval dérive du latin médiéval carne levare, qui signifie « enlever la chair », en d’autres termes, retirer des menus, durant toute la période du carême, la viande (au sens de « tout produit gras », car c’est aussi la consommation de produits laitiers et sucrés qui sont à bannir pendant le carême).

La veille du Mercredi des Cendres est le dernier jour de la semaine dite « des sept jours gras ». Elle est associée à une journée de festivités où tous les excès sont permis, notamment sur le plan gastronomique. Jusqu’à il y a peu, c’est en ce jour de mardi « gras » que l’on confectionnait et dégustait de délicieux beignets de pâte frits, qui régalent encore aujourd’hui petits et grands.  

Bugnes lyonnaises. Source : 740g.com

Dans certaines régions, ces gourmandises ne sont pas associées uniquement à Carnaval, puisqu’on les consomme à d’autres occasions de l’année où l’Eglise permettait que l’on mange « gras » (à Pâques, à noël). Par ailleurs, comme c’est le cas de l’ensemble des pâtisseries et autres spécialités régionales dont la fabrication est associée à différentes dates importantes de l’année, les recettes, les formes et les dénominations de ces spécialités locales varient sensiblement d’une région à l’autre de la francophonie d’Europe, mais aussi à travers les époques.

Traditionnellement, les beignets en question ici consistent en des morceaux de pâte à base de farine, de lait, d’œufs et de divers arômes (zestes d’orange ou de citron, extraits de vanille, etc.), que l’on roule en les entrelaçant ou que l’on applatit, avant de les plonger quelques instants dans un bain d’huile bouillante. Une fois cuits, ces beignets prennent des tailles et des formes différentes, rectangles, carrés, triangles ou losanges, boursouflés et de couleur brun/ocre, de 10 à 15 centimètres de longueur et de 4 à 8 centimètres de largeur. Dans les régions de la moitié septentrionale de la France où ces beignets sont consommés, ces beignets sont plus consistants (0,5 cm à 1 cm d’épaisseur), avec un cœur jaune clair, dont la texture aérée est moelleuse. Au sud de l’Hexagone, de même qu’en Suisse romande, ces beignets sont significativement plus fins et croustillants. Avec ou sans levure, craquants ou briochés, ces beignets sont servis tièdes ou froids, saupoudrés de sucre ou de sucre glace.

Il existe sur le web différentes sources indiquant les noms que prennent ces beignets d’un bout à l’autre de la francophonie d’Europe (cette page Wikipédia par exemple), mais également des cartes. Ces représentations almalgament toutefois des objets forts différents les uns des autres, et pèchent par leur manque de précision géographique.

Carte de France des gourmandises de Carnaval.
Source : gastronomierestauration.blogspot.com.

Les données que nous avons récoltées au cours de l’année 2020 dans le cadre du programme d’enquêtes Français de nos Régions nous ont permis de cartographier l’aréologie d’un peu plus d’une vingtaine des termes encore en usage dans nos provinces. La carte ci-après a été confectionnée à partir d’une enquête à laquelle environ 15.000 francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur vie dans en Belgique, en France ou en Suisse, ont répondu.

Les pâtisseries de mardi-gras, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2020).

La question qui leur était posée, accompagnée d’une photo similaire à celle qui illustre la carte ci-dessus, était la suivante : « Les recettes de ce beignet sucré, gonflé et déformé par la friture, varient d’une région à l’autre. Si on consomme cette pâtisserie dans votre région, comment l’appelle-t-on ? ». Elle était suivie d’une quinzaine de choix de réponses, à savoir : beignets de carnaval, bougnettes, bottereaux, bugnes, bugnettes, crottes d’âne, croustillons, foutimassons, frappes, ganses, guenilles, merveilles, oreillettes, rondiaux, tourtisseaux, ‘je ne connais pas cette pâtisserie’, ‘autre (précisez)’.

Quel français régional parlez-vous ? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires en cours!

En nous basant sur le code postal de la localité où les répondants ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé le pourcentage de réponses pour chacune des variantes lexicales proposées, ainsi que celles proposées par les internautes dans la réponse ‘autre (précisez)’. Nous avons ensuite reporté sur un fond de carte l’item arrivé en tête des sondages dans les résultats, et utilisé une technique d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire.

Méthode de cartographie : pour en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu la carte, vous pouvez lire cet article.

Tout d’abord, la carte permet de montrer que tous les francophones d’Europe ne consomment pas de beignets lors de la période de carnaval. La pâtisserie est en effet inconnue dans les régions de la frange nord-occidentale de l’Hexagone, à savoir en Bretagne, dans le Maine, la Normandie, le nord de la Touraine, l’Île-de-France, la Picardie et une partie de la région Champagne-Ardenne. Si l’on en croit l’ethnologue Arnold van Gennep, ce sont plutôt des crêpes que l’on déguste traditionnellement dans ces régions au moment de mardi-gras:

Là où sont consommés des beignets, on peut voir que quatre variantes recouvrent à elles seules près de 80% du territoire.

Dans la grande région lyonnaise, on retrouve la bugne, dont la célébrité fait qu’elle rayonne aujourd’hui bien au-delà de son berceau de naissance (on parle d’ailleurs, en dehors de la région, de bugne lyonnaise).

Etymologiquement, bugne se rattache à la racine *bunia (« souche d’arbre, excroissance qui se forme sur certains arbres », v. FEW 1AB, 628), qui a donné l’ancien français bignet, devenu notre actuel beignet (« mets composé d’un contenu salé ou sucré, enrobé de pâte et frit »). C’est également à cet étymon que se rattachent les verbes bugner et beugner (« heurter légèrement, faire une bosse » ; en Normandie on dit plutôt bigner, qui rappelle l’ancien français bigne « enflure, tumeur, grosseur »), mais aussi le français général beigne (« gifle, coup »). Selon toute vraisemblance, le sens de « coup » associé au mot bugne et beigne a été dérivé par métonymie à partir du premier : la bugne comme le beignet ont une forme gonflée ou cloquée.

Du Languedoc à la Provence, ces beignets prennent le doux nom d’oreillettes, en raison de leur forme, qui rappelle l’organe humain impliqué dans l’audition. En français, le mot oreillette avec ce sens est attesté dès 1802 dans le Languedoc ; mais les correspondants occitans sont beaucoup plus anciens. Le Dictionnaire des Régionalismes de France signale des attestations de aurelheta/orelheta au sens de « morceau de pâte frite dans l’huile, sorte de beignet » dès la fin du 15e s.

Le terme oreillette s’est exporté en même temps que la pâtisserie au Maghreb avec les Pieds-Noirs ! Il est encore employé de nos jours en concurrence avec d’autres mots se rapportant à l’arabe (khachkhach, mechihda, debla…), comme on peut le lire sur ce blog.

Dans le sud-ouest de la France (sur une aire qui correspond, à quelques kilomètres près, à celle de chocolatine), de même qu’en Suisse romande, c’est la variante merveilles qui est la plus répandue. Le fait qu’il s’agisse d’une forme relativement ancienne en français, attestée pour la première fois à Lyon en 1607, v. l’article que le DRF y consacre), permet d’expliquer l’existence de ces aires discontinues, et de faire l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme archaïque, disparue dans les régions qui se situent entre la Gascogne et la Suisse romande (sans doute le mot a-t-il fait les frais de la concurrence avec les formes bugne et oreillette).

Oreillettes provençales. Source : cakesandsweets.fr

Dans une bonne partie de la Lorraine, nous avons relevé les réponses beignets de carnaval (var. beignets lorrains), qui n’appellent pas de commentaires particuliers, tant les tours sont transparents du point de vue de leur morphologie. La prononciation beugnet, que l’on entend encore dans les Vosges, est en passe de disparaître.

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Autour et à l’intérieur de ces grandes aires, on trouve d’autres dénominations, qui s’étalent sur des aires plus ou moins grandes, et jouissent d’une vitalité plus ou moins importante.

Dans la partie méridionale de la France, trois types se retrouvent dans les régions en contact avec l’Italie et l’Espagne, où l’on parle à côté du français des idiomes qui ne se rattachent pas directement au galloroman. En Corse, les frappes (francisation du corse frappa) sont le pendant des ganses dans l’ancien Comté de Nice (francisation du nissart gansa « boucle, maillon ») et des bugnettes de la région de Perpignan (du catalan bunyetes).

Si l’on remonte un peu dans les terres, sur le flanc atlantique de la France, diverses dénominations survivent localement. Dans la région poitevine, bottereau est à rapprocher de l’ancien français boterel (« crapaud », qui peut s’expliquer en raison de l’aspect gonflé de la pâtisserie), alors que tourtisseau, qui comporte davantage d’oeufs que les autres recettes locales, est construit sur une base correspondant au moyen français tortiz (sorte d’omelette, v. le castillan tortilla). Quant à foutimasson, il se rattache au verbe foutimasser, naguère en usage dans la région pour exprimer le fait de passer son temps à ne rien faire.

Tourtisseaux (Plat vendéen).
Mettez dans une petite casserole un grand verre de lait, une poignée de sucre cassé, gros comme un oeuf de beurre. Tournez le mélange jusqu’à ébullition.
Laissez refroidir un peu et incorporez petit à petit la quantité de farine suffisante pour faire une pâte épaisse qu’on puisse étendre facilement. Passez au rouleau jusqu’à ce qu’elle soit très mince, coupez en losanges de 4 à 5 centimètres. Faites frire à friture très bouillante. Les tourtisseaux doivent gonfler beaucoup et font des beignets soufflés très légers; saupoudrez-les de sucre et servez chaud.

L’Ouest-Éclair (Éd. de Caen), 4 nov. 1922

Un peu plus à l’est, en Touraine, rousseroles (var. russeroles) et roussettes sont tout deux des diminutifs formés sur l’adjectif rousse en emploi substantivé, qui rappelle la couleur de la pâtisserie. Quant à rondiaux, que l’on retrouve dans le Loir-et-Cher, il pourrait s’agir d’une variante de rondeau, le masculin de rondelle (FEW 10, 525a).

Changement de cap sur l’est de la France. En Alsace, les schankala régalent les habitants du Haut-Rhin, alors que les schenkele sont confectionnés par les habitants du Haut-Rhin. Ce mot qui varie phonétiquement (et qui rappelle le débat mannele ou mannala lors de la Saint-Nicolas) signifie « petite cuisse » (sans doute par analogie avec la forme des beignets). On peut mettre en rapport cette formation avec les formes correspondantes en français cuissettes, cuisse de dames ou mollets de dames, que l’on rencontre dans certains livres de recette francophones.

À Dijon, le substantif fantaisie est sans doute une création locale, par ellipse de beignet fantaisie. Le mot n’est pas employé en dehors de la capitale de la Bourgogne.

Au coeur de la région Champagne-Ardennes, on retrouve deux autres types lexicaux : faverolles (var. frivolles, qui rappelle le caractère léger et aérien de la pâtisserie) et crottes d’âne (par analogie entre la forme de la pâtisserie et celle des excréments de la bête). Notons que ces deux types recouvrent des aires en récession quand on compare avec les données recueillies il y a près d’un siècle lors des enquêtes dialectales pour l’Atlas Linguistique de la Champagne et de la Brie :

Les gâteaux du mardi-gras, d’après la carte 131 de l’Atlas Linguistique et Ethnographique du Champagne et de la Brie (vol. 1, 1966).

La carte ci-dessus est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de montrer qu’en un demi-siècle, la frontière entre les zones où l’on consomme des beignets (localités signalées par un carré sur la carte ci-dessus) par rapport aux zones où l’on consomme autre chose (des crêpes dans les localités marquées par un cercle ; des gaufres dans les localités marquées d’un triangle ; des galettes ou vôtes, sortes de crêpes dures enroulées, dans les localités signalées par des losanges) à l’occasion du mardi-gras n’a presque pas bougé ou presque.

Le mot de la fin

Malgré l’évolution des traditions (aujourd’hui, les fêtes de Carnaval durent plusieurs jours, voire plusieurs semaines, sous des formes relativement modernisées), la laïcisation de la société (la période de carême est de moins en moins suivie par les Français) la disparition des langues ancestrales (que l’on appelle patois, dialectes ou langues régionales), le vocabulaire associé aux gâteaux de mardi-gras reflète encore aujourd’hui des habitudes qui demeurent d’une région à l’autre, diversité qui reflète encore une incroyable richesse folklorique.

Cougnou ou cougnole, männele ou mannala ? La Saint-Nicolas est aussi une fête de la diversité linguistique et culturelle

À l’intérieur de l’Hexagone comme à l’intérieur des autres régions de la francophonie d’Europe (Belgique, Suisse), les journaux, radios, télévisions et autres médias de l’internet diffusent un français relativement standard et uniforme. Si bien que l’on pense parfois que la langue française ne permettrait pas de rendre justice à la diversité des traditions qui a caractérisé le pays pendant des siècles. Dans Comme on dit chez nous, le grand livre du français de nos Régions (octobre 2020, éditions Le Robert), nous avons commenté des centaines de cartes permettant de montrer qu’au 21e s., les français régionaux gardaient encore les traces de nos provinces aujourd’hui disparues.

>> Lire aussi : Pain au chocolat vs chocolatine… Fight !

En ce début de mois de décembre, qui initie la traditionnelle période des fêtes, nous avons eu une bonne occasion pour rappeler qu’en France, la Saint-Nicolas n’était célébrée que sur une partie du territoire, et qu’elle était même associée à des débats linguistiques dignes du match pain au chocolat vs chocolatine…

Qui sont ces francophones qui célèbrent la Saint-Nicolas ?

La Saint-Nicolas est une fête chrétienne, qui met en scène Nicolas de Myre (qu’on appelle plus généralement saint Nicolas), et son méchant compagnon, le Père Fouettard (Zwarte Piet en néerlandais). Dans l’est de l’Europe, la Saint-Nicolas est surtout fêtée dans les pays à tradition essentiellement orthodoxe (Chypre, Grèce, Russie, etc.) et dans les pays de tradition (partiellement) catholique se rattachant historiquement ou géographiquement à l’Empire germanique (Allemagne, Autriche, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse, etc.). En France, les régions où l’on célèbre la Saint-Nicolas les plus souvent mentionnées comprennent le Grand Est, les Hauts-de-France et l’ex-Franche-Comté.

Les données collectées dans le cadre des enquêtes conduites dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions nous ont permis d’établir précisément la vitalité et l’aire d’extension du phénomène dans la francophonie d’Europe.

La carte ci-dessous a été établie sur la base des réponses de plus de 11 500 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur vie en Belgique, en France ou en Suisse ; et à qui l’on a présenté l’instruction suivante « Le 6 décembre de l’an, c’est la Saint-Nicolas. Faites-vous quelque chose de spécial (distribution de cadeaux ou friandises aux enfants, p. ex.) pour célébrer cet événement ? ». Nous avons calculé le pourcentage de réponses positives pour chaque arrondissement de Belgique, de France et de district en Suisse, et fait varier leur couleur en fonction de la valeur des pourcentages (plus la couleur est froide, plus le pourcentage de participants ayant indiqué célébrer la Saint-Nicolas est bas ; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants ayant déclaré fêter l’événement est important). Nous avons enfin utilisé la méthode du krigeage pour colorier la surface de la carte, de façon à obtenir une représentation lisse et continue du territoire.

Figure 1. Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (échelle : 0/100 %). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse.

Si les données de notre enquête valident en partie les descriptions disponibles ailleurs, elles permettent de délimiter, avec une précision jamais atteinte jusque-là, l’aire d’extension de cette coutume, de même que sa vitalité à travers les régions francophones. On peut ainsi voir que les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas sont tous établis sur un croissant nord-oriental dont les pointes vont de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais à la Suisse romande.

Männela ou männele ?

À la Saint-Nicolas et jusqu’à l’épiphanie, les boulangers en activité dans les régions où l’on fête Nicolas de Myre fabriquent de petites pâtisseries briochées en forme de petits bonshommes dans l’est (du Luxembourg à la Suisse romande, en passant par la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté).

Dans le nord de la francophonie d’Europe, de la Wallonie au Nord-Pas-de-Calais, ces petits pains prennent la forme de petits Jésus emmaillotés.

Ces viennoiseries, vendues natures, au sucre, aux raisins secs ou aux pépites de chocolat, changent non seulement de forme mais également de nom en fonction des régions où elles sont commercialisées.

D’ailleurs, chaque mois de décembre, les dénominations de ces petits pains déclenchent de petits séismes chez les utilisateurs des réseaux sociaux établis dans le grand nord-est de la France et la Wallonie…

Sur le plan de la géographie linguistique, il n’existe que des cartes locales donnant à voir la répartition locale des formes dans les parlers wallons encore parlés au début du 20e s. (Atlas linguistique de la Wallonie, t. 3, carte 70) ou dans le français régional de Belgique.

Les enquêtes que nous avons conduites nous ont permis de cartographier l’aire de chacune des dénominations relatives à ces viennoiseries, en tenant compte cette fois-ci de la totalité des régions francophones où l’on célèbre la Saint-Nicolas. En pratique, la carte ci-dessous a été réalisée à partir de deux enquêtes, chacune réunissant plus de 12 500 répondants. Dans l’une et l’autre enquête, les questions portaient sur les dénominations du bonhomme ou de la brioche de Saint-Nicolas. Les internautes devaient indiquer s’ils connaissaient le référent, et, le cas échéant, dire quelle(s) étai(en)t la ou les variantes qu’ils utilisaient le plus communément pour le dénommer.

Nous avons calculé le pourcentage de chacune des réponses reçues pour chaque arrondissement de Belgique, de France, du Luxembourg et de district en Suisse, et conservé la réponse qui avait obtenu le pourcentage le plus haut. Des méthodes d’interpolation ont ensuite été utilisées pour colorer la surface de la carte de façon uniforme. Lorsqu’il était clair qu’une variante était largement minoritaire par rapport à l’autre, nous avons représenté cette information au moyen d’un petit carré sur la carte. Au total, nous avons pu faire figurer sur la carte 16 variantes différentes.

Figure 2. Les dénominations de la « brioche » de Saint-Nicolas dans la francophonie d’Europe d’après les enquêtes Français de nos Régions. Author provided

Dans l’est de la France, la fracture la plus évidente sépare le Haut-Rhin (männala) de la région englobant le Bas-Rhin et la Moselle (männele) : à l’origine, c’est un même mot alsacien signifiant littéralement « petit homme » (où Männ- : « homme », -le : suffixe diminutif), dont la prononciation diffère. Toujours au rayon des emprunts aux parlers germaniques, signalons la forme grittibänz sporadiquement utilisée dans les cantons de l’arc jurassien romand (où Benz est le diminutif du prénom « Benoît », naguère synonyme en suisse-alémanique du mot « homme » ; Gritte, « fourche » et p. ext. « jambes écartées » dans ces mêmes dialectes) ; ainsi que boxemännchen, employé dans le Grand-Duché du Luxembourg et emprunté au parler local sans avoir été adapté (où box- = « pantalon », -männ- (= « homme » et -chen = « joli, mignon », soit « petit bonhomme bonhomme qui est en pantalon »). Quant au folard dunkerquois, c’est un emprunt au flamand volaeren qui signifie… crotte ! (d’ailleurs on trouve dans le coin des attestations de « pain à crotte » !).

Un certain nombre de variantes n’appellent pas de remarques particulières, puisque le choix du mot s’explique en raison de l’aspect de la viennoiserie.

C’est notamment le cas à Liège, comme en Suisse romande, des formes bonhomme et bonhomme de/en pâte, mais aussi de la forme jean-bonhomme (rappelons que le prénom Jean était le prénom le plus couramment donné à des hommes jusque dans les années 50) que l’on rencontre en Haute-Saône, dans le nord du Doubs et dans le Territoire-de-Belfort. Le tour Petit Saint-Nicolas en Lorraine fait référence au caractère miniature de la viennoiserie (on dit aussi parfois qu’il ferait référence aux enfants de Saint-Nicolas). Quant au composé pain de jésus qui survit sporadiquement sur la frange occidentale de la Lorraine (départements de la Marne et de l’Aube, essentiellement), il s’explique par la ressemblance entre la viennoiserie et l’enfant star de la crèche.

Ailleurs, les liens entre forme de la viennoiserie et choix de dénomination sont moins transparents.

C’est notamment le cas dans les Vosges, où il faut savoir que le mot coualé, emprunté aux parlers locaux signifie « tordu ». Dans le Nord-Pas-de-Calais et le Hainaut belge, le mot coquille est employé par analogie avec l’enveloppe dans laquelle le petit Jésus est emmailloté.

La Wallonie est divisée entre les partisans du cougnou (aire dialectale wallonne, à l’est) et les partisans de la cougnole (aire dialectale picarde, à l’ouest). Comme les variantes cugnole et quéniole, en usage de l’autre côté de la frontière (de même que la forme quénieu attestée naguère en Champagne ne semble désormais plus en usage), cougnou et cougnole continuent un type wallon/picard cougn, à rapprocher du français coin. Comme le rappelle Michel Francard dans l’une de ses chroniques, ces dénominations remontent toutes à la forme originelle de la pâtisserie. Avant d’avoir l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui (pain de forme oblongue composé de deux boules), les cougnous et autres cougnoles avaient la forme d’un losange, c’est-à-dire d’un double coin.

Le mot de la fin

Pendant des siècles, les langues ancestrales que parlaient nos arrière-grands-parents (qu’on appelle encore parfois, de façon péjorative, patois ou dialectes) ont fidèlement reflété les différences entre les modes de penser et de vivre des habitants d’une même région. Aujourd’hui, ces langues ne sont presque plus transmises, mais les traditions et le folklore local n’ont pas disparu. Et contrairement à ce que l’on croit, le français que l’on parle ici et là en garde les traces. Car comme les autres langues de grande diffusion que sont l’anglais et l’espagnol, partout tout où il est parlé, le français varie. Les dictionnaires de référence ne rendent pas toujours justice à cette variation. C’est pourquoi il est important de continuer à documenter ces phénomènes locaux.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. Retrouvez certaines de ces infos et d’autres du même genre dans Comme on dit chez nous. Le grand livre de français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies depuis le 15 octobre 2020 !

Tartiflette – un exemple de régionalisme faussement ‘authentique’

Cette spécialité à base de pommes de terre et de reblochon, qui réchauffe les âmes en hiver, est emblématique des Alpes françaises, et plus spécialement du massif des Aravis en Pays de Savoie, où est produit le reblochon.

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Mais saviez-vous que ce mot, malgré sa consonance provinciale, n’avait rien de traditionnel? On fait le point dans ce nouveau billet.

L’histoire (des dénominations) de la patate

Sur le plan historique, la consommation de la pomme de terre en Europe est relativement récente. Elle remonte au XVIe s., période à laquelle les marins, à la suite de Christophe Colomb, reviennent en Espagne les bras chargés de pommes de terre. Le tubercule prend alors le nom de patata (résultat d’un croisement entre papa, du quechua, et batata, du taíno, qui désignait alors la patate douce).

De là, il s’exporte en Italie, où il reçoit un nom similaire à celui de la truffe (tartufflo), par analogie avec le fait qu’il pousse dans la terre et qu’il a ce même aspect boursouflé. De l’Italie, la pomme de terre voyage en Suisse, puis en Allemagne, où le mot s’adapte phonétiquement pour devenir Kartoffel.

Le saviez-vous? En France, la culture de la pomme de terre reste assez peu répandue en dehors de l’Alsace, de la Lorraine, de la Savoie et du Midi jusqu’au XVIIIe s., période époque à laquelle un certain Antoine Augustin Parmentier (à qui l’on doit le nom d’un célèbre gratin) promeut sa culture dans la partie septentrionale de la France, où sa consommation par l’homme était jusqu’alors considérée comme impropre.

Les dialectes galloromans, encore parlés de façon relativement courante à la fin du XIXe s., gardent les traces de cette implantation en plusieurs phases de la pomme de terre.

L’Atlas Linguistique de la France est un ouvrage unique et précurseur dans le domaine de la dialectologie. Publié entre 1902 et 1910, d’abord sous forme de fascicules, puis sous la forme de volumes (13 au total), il comprend plus de 2000 cartes, générées à la suite du dépouillement d’autant de questions. Ces données ont été récoltées par E. Edmont, à la suite d’interviews qu’il a réalisées avec des témoins rencontrés au fil de son périple aux quatre coins de la France et de ses « satellites linguistiques » (Wallonie, Suisse romande, îles Anglo-Normandes et vallées transalpines), périple qui a duré quatre ans (entre 1897 et 1901). L’ensemble des cartes numérisées peut être consulté sur ce site.

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, les équivalents de la patata espagnole se sont implantés tout le long de la côte ouest de l’Hexagone, alors que dans le grand centre-est, ce sont des formes de la famille étymologique italienne tartufflo (truffe, tartufe, trifle, tartifle, etc.) qui se sont installées dans les parlers locaux.

Figure 1. Dénominations de la pomme de terre dans les dialectes galloromans, circa 1895, d’après l’Atlas Linguistique de la France (carte n°1057). Chacun des points représente une localité enquêtée, et les formes sont des types lexicaux.

Entre ces deux grandes aires et dans la partie septentrionale de la France, on trouve des formes qui sont à rattacher à l’allemand dialectal Erdapfel (avec erd = « terre » et apfel = « pomme »), toutes adaptées avec les continuateurs du latin pomum et terra (TLFi, FEW 9, 155), soit pomme de terre – notons toutefois que dans les Vosges, le p- initial du latin pomum est passé à k- (v. Haillant, 1886: 446), ce qui explique les formes kmotierre, kmo de terre. Quant aux formes qu’on a classées sous le type crompîre, elles sont à mettre à relation avec un emprunt non adapté à l’allemand Grundbirne (grund = « sol » et birne = « poire », v. Haust 1974: 174). Dans la même famille, soulignons l’existence des types poire de terre (Fribourg en Suisse) et les dérivés pomette et poirette. Enfin, c’est également de l’allemand que proviennent les types cartoffel relevés çà et là dans l’est.

De la tartifle

Quand les Savoyards se sont mis à parler français, ils n’ont pas tous adopté le terme du français standard (pomme de terre, ou patate, plus familier). Certains ont francisé la forme patoise qui était en usage dans leurs vallées, tartifla, et c’est ainsi que le mot tartifle s’est retrouvé utilisé dans les conversations qui se tenaient dans la langue de la République.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir d’enquêtes. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Les résultats de la seconde édition de la série d’enquête Français de nos Régions (datant de 2015 et 2016, et à laquelle plus de 12.000 francophones d’Europe ont pris part) ont permis de générer la carte ci-dessous, qui montre qu’au XXIe s., le terme survit dans les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie, mais aussi, bien que plus sporadiquement, en Ardèche.

Figure 2. Vitalité et aire d’extension de tartifle au sens de « pomme de terre » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-2, 2015/2016). Echelle: 0 à 100%.

Rien d’étonnant, étant donné que ces aires coïncident avec celles où ce type lexical était attesté dans les dialectes substratiques (v. figure 1 ci-dessus).

In tartiflette we trust

Comme c’est le cas de nombreux autres mots d’origine dialectale passés en français lors de la disparition des derniers locuteurs natifs du parler savoyard (on en parlait dans cet article), le mot tartifle aurait dû disparaître des radars.

Mais pour des raisons commerciales, le mot a connu à la fin des années 80 un destin différent, par l’entremise du néologisme tartiflette, créé de toute pièce par les restaurateurs en vue de donner un coup de jeune à une recette traditionnelle typique du pays du Massif des Bornes, où est produit le reblochon : la pèlâ.

Contrairement à ce que l’on peut lire ici, le mot pèlâ ne désigne pas un mélange dans le parler savoyard, mais une poêle (le français poêle comme le francoprovençal pèlà continuent le latin patella). C’est en effet dans ce genre d’ustensile en fonte et à long manche que l’on cuisait l’ancêtre de la tartiflette.

Une hypothèse voudrait que ce soit le Syndicat Interprofessionnel du Reblochon qui ait été à l’origine de cette innovation linguistique, ce que contestait la directrice de ce syndicat en 2004, laquelle attribuait la paternité de ce néologisme à un restaurateur de La Clusaz (prononcé La Cluz’).

Ce qui est sûr, c’est que cette création est relativement récente à l’échelle de l’histoire du français. Elle remonte au plus tôt à la fin des années 80. Les premières attestations du mot tartiflette que nous avons trouvées datent toutes de l’année 1990:

On vous sert encore dans ces montagnes [savoyardes] le matafan ou les tartiflettes, deux spécialités à base de pomme de terre [L’Evénement du jeudi, 5 juillet 1990, 129 < DRF]

Le fils de la maison, celui qui joue de la guitare sur la [sic; le] tranche caillé, évoquera ce moment important de la vie familiale: le repas de « tartiflette ». C’est une poêlée de pommes de terre sautées avec quelques petits lardons, ou des oignons hachés ou bien encore une poignée de chanterelles [Cuisine et vins de France, 1990 : 42]

En 1992, Albertville accueille les Jeux Olympiques d’hiver, et le monde entier découvre la tartiflette. Neuf ans plus tard, en 2011, Guillaume Lahure, fondateur du site www.skipass.com, utilise le slogan In tartiflette we trust sur des autocollants, des t-shirts et autres « goodies » que s’arrachent les locaux et les monchûs venus se divertir aux sports d’hiver.

À partir de là, la spécialité à base de pommes de terre et de reblochon se dérégionalise à vitesse grand V. Preuve de ce succès : le mot apparaît plusieurs dizaines de milliers de fois dans la presse francophone depuis le début des années 2000, comme le montre ce graphique :

Figure 3. nombre d’occurrences du mot tartiflette dans la presse francophone depuis 1970, d’après EuroPresse (N=57.410).

Aujourd’hui, la tartiflette se décline sur tous les supports: tartines, pizzas, tartelettes, et sa renommée s’étend bien au-delà des Pays de Savoie.

On trouve même des recettes de tartiflette rédigées dans de nombreuses langues (anglais, allemand, chinois, russe, etc.). Attention: on ne garantit pas l’authenticité des recettes!

Devant le succès de cette spécialité alpine, certains restaurateurs ont même créé sur ce modèle morphologique (avec ajout d’un suffixe -iflette) la croziflette (dérivé sur le français régional crozet, mot désignant une sorte de petite pâte alimentaire savoyarde, aplatie au rouleau et coupée en carrés).

croziflette

Depuis quelques années, on peut ainsi déguster des morbiflettes (remplacez le reblochon par du Morbier), des ch’tiflettes (remplacez le reblochon par du maroilles), voire encore des camembertiflettes (remplacez le reblochon par du camembert). Où s’arrêtera-t-on?

Comme on dit chez nous

Ce billet consiste en une version remaniée d’une notice parue dans Comme on dit chez nous. Le grand livre du français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies depuis le 15 octobre 2020, sinon ici ou !

Toponymie alpine : les noms de lieux en -oz/-az/-uz et -ax/-ex/-ix

Dans une large région à cheval sur la France, la Suisse et l’Italie, région où l’on parle historiquement des dialectes qui se rattachent à la famille du francoprovençal, de nombreux toponymes se terminent par les lettres -az, -oz, -uz, -ax, -ex ou encore -ix.

En linguistique, un toponyme est un nom propre qui désigne une localité, quelle qu’elle soit: lieu-dit, bourg, village, ville, etc. Les noms propres qui désignent des cours ou des étendues d’eau sont appelés hydronymes.

Citons parmi les plus les célèbres Avoriaz et La Féclaz (pour leurs stations de ski, la première située en Haute-Savoie, la seconde en Savoie), Chamonix (pour son glacier, le Mont-Blanc), Moillesullaz et Bardonnex (pour leurs douanes : il s’agit de communes localisées en périphérie du canton de Genève, le long de la frontière entre la France et la Suisse), Culoz (pour sa gare désaffectée dans l’Ain), le Val-de-Ruz dans le canton de Neuchâtel en Suisse (célèbre pour son absinthe) ou encore Bionaz (l’une des communes les plus peuplées de la Vallée d’Aoste) en Italie.

Fichier:Entrée La Féclaz (Savoie).JPG
source

Cartographie

Il n’existe pas de carte donnant à voir l’étendue et la densité de ces toponymes si spéciaux du point de vue de leur morphologie. En nous basant sur les bases de données du site GADM, nous avons extrait automatiquement l’ensemble des noms de communes se terminant par les lettres -az, -oz, -uz, -ax, -ex ou encore -ix (en prenant soin, pour cette dernière, de ne pas retenir les formes en -oix et en –eix). Nous avons ensuite extrait les coordonnées de ces localités, pour les reporter sur un fond de carte vierge, où nous avons fait varier la couleur et les symboles des points en fonction du suffixe :

Figure 1. Position des toponymes avec suffixes en -oz/-az/-uz et –ax/-ex/-ix. Données extraites de la base GADM.

Nous avons ensuite calculé la densité de ces points, en recourant à une technique statistique non-paramétrique d’estimation de l’appariement par noyau (2D kernel density estimation, fonction stat_density_2d de la librairie ggplot2, nombre de points = 40), puis avons supprimé les points avec une valeur de densité inférieure à 0.1. Le résultat de ces manipulations peut être visualisé sur la carte ci-dessous, où l’on peut voir que plus les points sont gros et clairs, plus la densité de toponymes est élévée :

Figure 2. Densité de toponymes avec suffixes en -oz/-az/-uz et –ax/-ex/-ix..

Grâce à cette technique, on a pu laisser de côté les points qui se trouvent en dehors de l’aire francoprovençale, ou qui ne s’y rattachent pas (et dont l’étymologie est sans doute bien différente, v. ci-dessous).

Comment ça se prononce ?

La plupart des locuteurs qui ne sont pas originaires de la région (ceux-là mêmes que les Savoyards appellent des monchûs) prononcent la dernière lettre de ces noms de lieu.

>> LIRE AUSSI : Survivances des parlers francoprovençaux, épisode 3: les mots pour dire la #Savoie

Dans la bouche d’un Parisien, il n’est pas rare d’entendre Avoriaz prononcé Avoriaze, La Clusaz prononcé La Clusaze, Chamonix prononcé Chamonikse, etc. Ce qui n’est pas sans déclencher les railleries de la part des locaux, car dans l’usage de ces derniers, les consonnes finales ne se prononcent pas. On dit Avoria, la Cluz, Chamoni, etc.

Le saviez-vous ? Dans les années 1950, lors de la production de cartes IGN, de nombreux toponymes savoyards se terminant par les lettres -az, -ez, -oz, -uz, -ex, etc. ont été francisés, au grand dam des géographes locaux ! Le promoteur de cette réforme était d’ailleurs un linguiste fort célèbre, Albert Dauzat, qui ne voyait dans ces terminaisons que des « parasites à réparer ». [source: La toponymie savoyarde et les nouvelles cartes de l’Institut Géographique National, Revue de géographie alpine, 1951, 39/1, 201-211].

Au Moyen Âge, quand les scribes du Duché de Savoie (qui s’étendait alors sur l’actuel Pays-de-Savoie, une partie de la Suisse romande et du Val d’Aoste) ont commencé à écrire les noms des différentes paroisses et autres diocèses les entourant (dès le 13e s., période où l’on ne parlait évidemment plus le latin de Jules César, mais bien le francoprovençal), ils ont eu l’idée d’utiliser les lettres inusitées de l’alphabet latin pour signaler une prononciation « locale ».

Comme le rappelle le dialectologue savoyard spécialiste du francoprovençal Gaston Tuaillon dans la vidéo ci-dessus, la règle était la suivante :

  • Si le mot contient plusieurs syllabes, et que l’accent tonique frappe la syllabe pénultième (l’avant-dernière) du mot, alors on ajoute la lettre –z à la fin du mot pour signifier que la voyelle finale est atone, c’est-à-dire qu’elle se prononce en douceur : La clusa, culo (la syllabe accentuée est soulignée, et la voyelle en exposant se prononce comme une voyelle inaccentuée finale en italien).
  • Si le mot contient plusieurs syllabes, et que l’accent tonique frappe la dernière syllabe du mot, alors on ajoute la lettre -x à la fin de ce mot, pour signifier que la voyelle finale est pleine : chamoni, mont-saxon, etc.

On l’aura compris : les terminaisons en -z ou en -x sont donc des artifices graphiques pour indiquer quelle syllabe est accentuée dans le mot. Elles ne se prononcent pas ! Pas plus, quand on y pense, que le -s final de Paris, ou le -x final de chevaux

Comme on dit chez nous

Ce billet consiste en une version remaniée d’une notice à paraître dans Comme on dit chez nous. Le grand livre de français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies dès le 15 octobre 2020 !

Il a un accent, et alors ?

Ce vendredi 3 juillet 2020, le changement de Premier Ministre a fait grand bruit. Édouard Philippe a laissé sa place à Jean Castex, un homme politique originaire du Gers. Après sa prise de parole au 20h de TF1, l’accent du nouveau Premier Ministre a donné lieu à un flot de commentaires et de tweets. L’un d’eux a particulièrement retenu notre attention:

A lui seul, ce tweet permet de mettre le doigt sur une discrimination méconnue en France, discrimination qui se manifeste par la stigmatisation d’une personne en raison de son accent, et que l’on appelle depuis 2016 glottophobie (le nélogisme est de Philippe Blanchet).

Souvenez-vous, en 2018, une affaire de discrimination du même genre avait fait grand bruit dans les médias, quand Jean-Luc Mélenchon avait singé l’accent d’une journaliste originaire du Midi :

C’est quoi un accent régional ?

En France, la région de Paris joue depuis des siècles le rôle de centre, au sens géospatial du terme. C’est à Paris que siège le pouvoir, les plus grands médias mais aussi la plupart des rédacteurs de dictionnaires commerciaux (Larousse et Robert, pour ne citer que les principaux).

>> LIRE AUSSI : Ces prononciations qui divisent la France

Sur le plan de la prononciation, on comprend donc pourquoi ce sont les usages de ces « professionnels de la parole » qui jouent le rôle de « norme », ou de « modèles », à l’échelle nationale.

Corrolairement, on considère toute façon de parler qui s’éloigne de ce modèle de norme comme la manifestation d’un « accent régional ». Plus la prononciation est différente de la norme, plus l’accent régional est marqué. Par ailleurs, cette distance entre le standard et le régional n’est pas seulement linguistique, elle est aussi sociale. Inconsciemment, on considère que plus une personnne a un accent marqué plus elle occupe une position « basse » dans la société, la non-maîtrise de la norme étant associée à un manque d’instruction et la pratique de métiers ou d’activités « peu nobles ».

Sur la couverture, on a associé la photo d’une femme âgée, travaillant vraisemblablement dans une ferme, à l’accent de la mère (source).

On retrouve tous ces poncifs dans le tweet du journaliste Bruno Jeudy. La notion d’accent « rocailleux » (adjectif qui ne veut pas dire grand chose, comme c’est le cas en général des qualificatifs liés aux accents régionaux : plat, pointu, chantant, etc.), le style « terroir » (qui souligne la distance entre le « centre » que représente l’Île-de-France et la « région » que représente la province) et l’association entre l’accent du sud-ouest et le rugby (l’accent de la région de Toulouse étant associé dans les représentations des Français, aux journalistes sportifs qui commentent le rugby).

Bien entendu, ces idées sont à combattre, car il ne devrait pas exister de hiérarchie entre les accents, et le fait d’avoir un accent ne devrait pas faire préjuger de la position sociale de qui que ce soit.

J’ai un accent, et alors ?

Les journalistes Jean-Michel Apathie et Michel Feltin-Palas viennent tout juste de sortir un essai pointant ces problématiques.

Au détour de témoignages, d’anecdotes et d’interviews, ils illustrent avec brio cette problématique de la glottophobie en France, tout en faisant des propositions pour des changements. Leur ouvrage se termine avec la présentation d’une enquête, la première en son genre.

Méthode

Le sondage a été réalisé par l’Ifop, auprès d’un échantillon de plus de 2000 personnes, sélectionnées selon la méthode des quotas, après stratification par régions et catégories d’agglomération.

J’ai utilisé une partie des données pour illustrer en cartes deux questions liées à des questions d’accent en France.

Le sentiment d’avoir un accent

La première portait sur le sentiment d’accent régional. À la question : « Quand vous parlez, estimez-vous avoir un accent régional? », 21% des sondés ont répondu par l’affirmative. Ces participants se regroupent de la façon suivante :

On voit que c’est dans la région Midi-Pyrénées (d’où est d’ailleurs originaire Jean Castex) que les participants ont déclaré être les plus conscients d’avoir un accent régional. Le Nord-Pas-de-Calais n’est pas loin derrière. La transformation par anamorphose (cartogramme) à droite permet de rendre compte du fait que c’est dans les régions du Centre et des Pays-de-la-Loire que les gens ont l’impression d’avoir le moins d’accent (ce qui va dans le sens du stéréotype populaire selon lequel c’est dans cette région que l’on parle le français le plus neutre).

L’expérience de glottophobie

La seconde portait sur l’expérience d’une discrimination liée à l’accent. À la question « Avez-vous déjà été l’objet de discriminations que ce soit pendant vos études ou pendant votre carrière professionnelle (par exemple lors d’un concours, d’un examen ou lors d’un entretien d’embauche) du fait de votre accent régional ? », la moyenne globale est de 27%.

On peut voir sur ces deux cartes un phénomène intéressant. C’est dans les régions où les participants ont déclaré avoir le moins d’accent que les participants se sentent les plus souvent discriminés en raison de leur prononciation!

Le mot de la fin

Le nouveau Premier Ministre a un accent régional, et il faut s’en réjouir. C’est un pas important dans l’histoire des discriminations liées à l’accent en France, mais aussi au regard de la reconnaissance des variétés régionales de la langue française.

Pour aller plus loin

Je ne peux que vous conseiller la lecture de l’ouvrage de Jean-Michel Apathie et Michel Feltin-Palas, J’ai un accent et alors ?, auquel le titre de ce billet fait écho. Et si les questions de langues vous passionnent, n’hésitez pas à vous inscrire à l’infolettre de Michel Feltin-Palas « Sur le bout des langues« , et à le suivre sur sa page Facebook !

Galette ou Gâteau des Rois?

Le premier dimanche de l’année est le jour de l’Épiphanie, et la tradition veut que l’on partage ce jour-là une part de gâteau brioché ou de galette de pâte feuilletée, dans laquelle l’heureux ou l’heureuse élu(e) trouvera une fève, et sera nommé(e) roi ou reine le temps de la journée.

Cette pratique, tout comme les traditions qui s’y attachent (présence d’une fève, tirage des parts en aveugle par le plus jeune, désignation d’un roi, etc.) remonte au moins à l’Antiquité. Il s’agissait à l’origine d’une fête romaine (les Saturnales), qui a été réinterprétée comme une fête chrétienne (l’Épiphanie). Elle n’est pas exclusivement française : on déguste des pâtisseries des rois en Espagne, dans le sud des États-Unis, en Grèce, au Mexique, au Portugal, etc. [source]

Comme ce fut le cas pour le match pain au chocolat vs chocolatine, les dénominations du crayon à papier, du récipient pour l’eau à la cantine ou encore du pain aux raisins, les réseaux sociaux ont fait prendre conscience aux francophones que les ingrédients et la méthode de fabrication de la viennoiserie variaient d’un bout à l’autre du territoire, et qu’en outre la chose n’avait pas le même nom.

Dans un article paru il y a déjà une dizaine d’années dans la Dépêche du Midi, le journaliste résumait la situation en ces mots:

« Aujourd’hui, comme chaque année, la France se divise en deux pour célébrer l’Épiphanie, la fête des rois mages. Au nord, les Parisiens en pincent pour leur croustillante galette feuilletée, fourrée de frangipane ou de crème d’amande. Au sud, sous une ligne qui va de Bordeaux jusqu’à Nice, on est supporters de la couronne des rois, une brioche tendre et gonflée à souhait, au parfum de fleur d’oranger ».

Joël Gombin a été le premier à mettre en carte le débat dans un article rédigé par Jean-Laurent Cassely, chroniqueur pour Slate.fr, à partir des résultats d’un sondage lancé par le site fin 2014 (près de 1.800 répondants):

Figure 1. Vitalité et aire d’extension des réponses « gâteau » et « galette » des rois (échelle = 0-100%), d’après l’enquête commanditée par Slate.fr. Source de la carte: Slate.fr.

La carte obtenue confirme l’existence d’une frontière allant de Bordeaux à Nice et séparant la France en deux. On retrouve au sud les mangeurs de gâteau des rois (les consommateurs pour qui la viennoiserie consiste en une brioche sucrée, plus ou moins dense, plus ou moins parfumée à la fleur d’oranger et souvent accompagnée de fruits confits). Au nord, les consommateurs se régalent plus volontiers d’une galette à base de pâte feuilletée, fourrée avec différents type de préparation (frangipane, crème pâtissière, etc.).

source de l’illustration

Dans le cadre de la 7ème enquête de notre série consacrée aux régionalismes du français d’Europe (2018), nous avions inséré une question relative aux dénominations de la galette ou gâteau des rois. La question était formulée de la façon suivante: « En début d’année, lors de l’Épiphanie, vous dégustez plutôt… ». Elle était accompagnée de l’image ci-dessous, et suivie de sept possibilités de réponses, à savoir: (i) de la galette des rois, (ii) de la frangipane, (iii) du gâteau des rois, (iv) de la brioche des rois, (v), de la couronne des rois, (vi) autre (précisez).

Quel français régional parlez-vous? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires!

Nous avons reçu les réponses d’un peu plus de 7.500 internautes francophones de Belgique, de France ou de Suisse. Nous avons géocodé chacune de ces réponses, en nous basant sur le code postal de la localité où les participants ont dit avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse. Nous avons ainsi pu calculer, pour chaque arrondissement de France et de Belgique, de district en Suisse, le nombre d’internautes, et ensuite le pourcentage d’utilisation de chacun des choix de réponse possible. Compte tenu de la distribution des résultats, nous avons regroupé l’ensemble des réponses « gâteau », « brioche » et « couronne » dans une catégorie gâteau, que nous avons opposées à une catégorie galette (intégrant les réponses « galette » et « frangipane »). On peut voir ci-dessous le pourcentage de réponses gâteau pour chaque point du réseau:

Figure 2. Pourcentage de répondants ayant choisi les réponses « gâteau, brioche, couronne » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%). Source de l’illustration en haut à gauche: Deedee Paris.

Nous avons ensuite utilisé une technique d’interpolation spatiale (méthode dite du krigeage) pour obtenir une surface lisse et continue du territoire, avec une palette opposant les couleurs chaudes (« gâteau ») aux couleurs froides (« galette »):

Figure 3. Vitalité et aire d’extension des réponses « gâteau » et « galette » des rois (échelle = 0-100%), dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Source de l’illustration en haut à gauche: Deedee Paris.

Notre carte n’est pas tout à fait identique à la carte publiée par Slate.fr, ce qui n’est guère étonnant. Outre le fait que notre carte inclut les régions francophones de Belgique et de Suisse, différentes raisons peuvent expliquer ces décalages. Les premières relèvent de la méthode. La carte publiée dans l’article de Slate.fr prend pour base le pourcentage de réponses galette par localité, et contient de nombreux trous (c.-à-d. des zones qui manquent de données), comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, où les réponses ont été recalculées par départements:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension par départements des réponses « gâteau » et « galette » des rois (échelle = 0-100%), d’après l’enquête commanditée par Slate.fr. Source de la carte: Slate.fr.

L’autre explication, tout aussi probable, est que les différences que l’on observe entre les deux cartes soient dues à des changements de tradition. Dans l’article de la Dépêche déjà mentionné, le journaliste estimait qu’à Toulouse, sur 10 viennoiseries vendues, 8 étaient des couronnes et 2 des galettes en 2009. Il ajoutait également que cette distribution était fort variable d’un boulanger à l’autre, notamment en raison de l’arrivée des septentrionaux dans la Ville Rose.

>> LIRE AUSSI: Ces particularismes locaux qui se dérégionalisent

L’examen des propositions des internautes obtenues dans la catégorie « autre » a révélé la survivance de variantes, soit: pogne, coque, fouace, royaume et galette (franc-)comtoise. Compte tenu du fait qu’il s’agissait de propositions d’internautes, nous n’avons pas pu estimer la vitalité de chacune de ces formes (il aurait fallu que nous les ayons incluses dans le choix des réponses possibles).

Leur nombre étant toutefois suffisant, nous avons pu créer des cartes de chaleur donnant à voir l’étendue de chacune de leurs aires d’emploi, en suivant les mêmes principes que pour la création des cartes ci-dessus. Au total, quatre items apparentés aux couronnes et autres gâteaux de la partie méridionale de la France ont été cartographiés (cliquez sur la carte pour l’agrandir):

Conformément à ce que l’on trouve sur différentes pages web (voir cette page ou celle-ci), les recettes de fouace, de pogne, de royaume et de coque ne varient guère d’un boulanger à un autre. Au même titre que les couronnes ou gâteaux des rois classiques, il s’agit de brioches sucrées aromatisées à la fleur d’oranger qui se présentent sous la forme de couronnes, accompagnées ou non de fruits confits.

Sur le plan étymologique, une recherche de ces formes dans le Dictionnaire des régionalismes de France nous apprend en revanche que fouace (aussi orthographié fouasse, un mot de la même famille que la célèbre fougasse), pogne (emprunté au moyen-francoprovençal espongne, du latin SPONGIA, qui a donné le français éponge) et coque (sans doute de l’anc. languedocien coga, « gâteau ») sont des formes polysémiques, qui ne désignent pas toujours des viennoiseries typiques de l’Épiphanie, mais plus généralement des préparations à base de pain, sucrées ou non.

Pour la partie septentrionale, il est apparu que les habitants des départements du Doubs et de la Haute-Saône ont plébiscité la lexie galette comtoise ou galette franc-comtoise, du nom de la région historique et culturelle que forme la Franche-Comté (d’après la page Wikipédia, on dit aussi galette bisontine). Comme sa cousine parisienne, la galette comtoise est réalisée à partir d’une pâte très proche de la pâte à chou, aromatisée à la fleur d’oranger, et non de frangipane:

Figure 5. Vitalité et aire d’extension de la réponse « galette (franc-)comtoise » (échelle = 0-20%), dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Source de l’illustration en haut à gauche: chocolat à tous les étages.

Nous avons retenu des données ayant permis de générer les cartes des Figures 2 et 3 les points où les réponses gâteau étaient majoritaires par rapport aux réponses galette. Nous avons ensuite extrait des données ayant permis de générer les cartes des items de la catégorie « autre » (coque, fouace, galette comtoise, pogne et royaume). Nous avons alors reporté l’ensemble de ces points sur notre fond de carte, en prenant soin de faire varier la couleurs des points en fonction des catégories associées:

Figure 6. Les dénominations de la « galette » des rois dans la francophonie d’Europe avant interpolation, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Source de l’illustration en haut à gauche: chocolat à tous les étages.

Une méthode d’interpolation (librairie kknn de R) a enfin été utilisée pour obtenir une surface lisse et continue du territoire, et obtenir la carte ci-dessous:

Figure 7. Les dénominations de la « galette » des rois dans la francophonie d’Europe avant interpolation, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Source de l’illustration en haut à gauche: chocolat à tous les étages.

On terminera ce billet sur le statut particulier de la Suisse dans ce paysage. Les réponses à notre sondage ont fait ressortir un fort pourcentage de réponses « gâteau ». Pourtant, « galette » y réalise de bons scores.

http://www.painsuisse.ch
gâteau des rois suisse

Une recherche sur Internet nous montre que la forme typique consiste en une couronne briochée assortie de raisins secs et d’amandes, et qu’elle est appelée aussi bien « galette » que « gâteau » sur les sites commerciaux!

Si cette publication vous a plu, si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas à nous le dire en commentaire sous ce billet, sinon sur Facebook, Twitter ou Instagram. Si vous avez quelques minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à l’un de nos sondages sur le français régional, vous nous aiderez ainsi à faire les prochaines cartes!

Enfin de compte, peu importe sa forme ou son contenu, l’essentiel n’est-il pas qu’elle soit bonne?

Bon bout d’an!

Pendant des siècles, les Marseillais et les habitants de l’actuel grand Sud-Est de l’Hexagone ont eu comme langue maternelle le provençal. Le français n’est arrivé que bien plus tard, et appris d’abord sur les bancs de l’école, puis sur les genoux de la mère au moment où il a remplacé la langue ancestrale dans les conversations quotidiennes (Brun, 1923).

Le terme de provençal ne désigne pas le même objet selon les points de vue. Pour les dialectologues, le provençal consiste en un conglomérat d’idiomes apparentés (ce que les linguistes tout comme les locuteurs appellent, sans aucune connotation négative – des « patois »), parlés dans le Sud-Est de la France, plus précisément dans les actuels départements des Alpes-de-Haute-Provence, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône, de la Drôme, des Hautes-Alpes, de l’Isère (partie méridionale uniquement), du Var et d’une partie du Vaucluse. Dans son acception littéraire, le terme de provençal désigne plus spécifiquement les parlers dialectaux de la Basse-Provence (espace incluant la côte méditerranéenne qui s’étend de Nîmes à Nice et délimité au nord par la ville de Digne-les-Bains).

On l’a vu dans de nombreux billets précédents : quand un système linguistique disparaît au profit d’un autre, le premier laisse des traces plus ou moins importantes dans le système qui le remplace. Ces traces que les linguistes appellent dialectalismes peuvent ressortir au domaine du lexique (voir nos billets sur les dénominations des animaux dans le français à substrat francoprovençal, ou encore celui sur les sabaudismes) ou, plus rarement, de la grammaire (voir notre billet sur le y savoyard, celui sur le ça vaudois ou notre publication dédiée à l’utilisation de outre en français valaisan). Le français de la région de Marseille n’échappe pas à cette règle.

En général, quand une forme dialectale est transposée en français, elle se diffuse alors sous une version légèrement adaptée. Des mots comme escoube (« balai »), dégun (« personne »), péguer (« coller légèrement »), cacagne ou cagagne (« diarrhée ») sont les versions francisées de variantes provençales qui présentent des variations phonétiques plus ou moins importantes d’un village à l’autre.

Plus rarement, il n’est pas impossible qu’un mot en vienne à être utilisé en français sans être adapté – cas de figure se présentant seulement lorsque, pour un mot donné, la proximité entre les deux systèmes linguistiques le permet, ou lorsque des locuteurs se livrent à de l’alternance codique.

A l’an que vèn !

C’est notamment le cas de formules toutes faites, comme à l’an qué vèn !, qui signifie littéralement « à l’année qui vient ! », et que les connaisseurs (qui ne sont pas forcément des gens qui parlent encore le provençal à la maison) complètent par la phrase e se sian pas mai, que siguen pas mens ! (« et si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins », en référence aux naissances et aux décès).

La formule est attestée depuis au moins le début du 20e siècle, sous la plume du célèbre Frédéric Mistral, dans son œuvre Moun espelido, Memòri e raconte (= « Mes origines : Mémoires et récits ») :

Alègre ! alègre,
Mi bèus enfant, Diéu nous alègre !
Emé Calèndo tout bèn vèn…
Diéu nous fague la gràci de vèire l’an que vèn,
E se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens !

La plupart des dictionnaires relatifs aux spécificités du français du Sud-Est de la France consacrent quelques lignes à cette expression. On la retrouve ainsi dans Le parler de Marseille et de Provence – Dictionnaire du français régional de Ph. Blanchet (2000, 20), mais aussi dans le Dictionnaire du marseillais (Académie de Marseille, 2004, 33) ou dans le guide de conversation Le marseillais pour les nuls (M. Gasquet-Cyrus, 2016², 83-84). Dans Le parler marseillais de R. Bouvier (1986², 36), la locution figure à l’entrée bout d’an.

Bon bout d’an !

Les deux locutions (bon bout d’an ainsi que à l’an que vèn) peuvent s’employer de façon autonome. Selon R. Bouvier, bout d’an serait « un groupe provençal auquel on aurait ajouté l’adjectif français bon« , alors que pour M. Gasquet-Cyrus, le tour bon bout d’an « fait frémir les puristes car [il] n’a rien de provençal ». En l’absence de données historiques (savoir si bout d’an est d’abord apparu dans des textes rédigés en provençal ou en français aiderait, sachant que sous leur forme graphique, les mots bout et d’an ne se différencient pas en provençal et en français), on se gardera de trancher en faveur de l’une ou de l’autre interprétation.

Géographie

Sur le plan géographique, la formule bon bout d’an! ne figure pas dans le quatrième et dernier volume de l’Atlas linguistique et ethnographique de Provence, et personne n’a jamais cartographié son aire d’emploi en français. La 10e édition de notre série d’enquêtes intitulée Quel français régional parlez-vous? a permis de combler cette lacune.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir d’enquêtes. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Un peu plus de 10.300 internautes ont répondu à la question dans laquelle on leur demandait s’ils employaient ou non la formule bon bout d’an! En nous basant sur le code postal de la localité où ils ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé le rapport entre le nombre de réponses positives et le nombre de réponses négatives pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district de Suisse romande. Nous avons ainsi pu voir que les quelque 250 internautes ayant répondu positivement étaient tous originaires de la cité phocéenne ou de ses alentours:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension de l’expression bon bout d’an dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-10, 2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%). Source de l’illustration en haut à gauche: une note blanche.

Plus précisément, il en ressort que la moitié des internautes ayant déclaré employer le tour bon bout d’an! ont passé la plus grande partie de leur jeunesse dans les Bouches-du-Rhône (arrondissements d’Aix-en-Provence, d’Arles, d’Istres et de Marseille), les autres se répartissant équitablement entre les départements des Alpes-Maritimes (arrondissements de Nice et de Grasse) et du Var (principalement dans l’arrondissement Toulon).

Le réseau social Tweeter autorise tous ceux que cela intéresse à faire une recherche dans l’ensemble des tweets postés au cours des 9 derniers jours. La période s’y prêtant, nous avons pu recueillir plus de 370 tweets contenant la formule « bon bout d’an ». Sur ces 370 tweets, nous avons pu en géolocaliser une centaine, et ainsi réaliser la carte de chaleur hexagonale ci-dessous:

Figure 2. Carte de chaleur hexagonale des statuts Tweeter contenant la locution bon bout d’an, pour la période allant du 19 au 27 décembre 2019. Source de l’illustration en haut à gauche: une note blanche.

Au total, un peu moins d’une dizaine de tweets proviennent de la partie septentrionale de l’Hexagone, et les bon bout d’an tweetés par des utilisateurs des villes de Marseille et d’Aix-en-Provence constituent plus de trois quarts des données. Rien de bien différent, et fort heureusement, avec la carte que nous avons obtenue sur la base de nos enquêtes en ligne.

Calendrier

Si le souci de connaître l’aréologie du tour n’a pas encore trop fait réagir les internautes, la question de savoir à quel moment de l’année il faut adresser à ceux que l’on côtoie un bon bout d’an! (suivi ou non d’un à l’an que vèn!, et pourquoi pas d’un e se sian pas mai, que siguen pas mens!) est beaucoup plus débattue.

D’après notre collègue Françoise Nore, originaire de La Seyne-sur-Mer (à côté de Toulon, dans le Var), le « bout d’an » c’est le 31 décembre, puisque c’est le bout, et donc la fin, de l’année (explication que l’on retrouve sur cette page ou celle-ci).

Pourtant d’aucuns diront que la formule peut être employée pendant la période dite des Calendes (soit du 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, au 6 janvier, jour de l’Épiphanie, le 6 janvier), à l’instar de Samy Skyrock:

Même si pour d’autres, c’est une hérésie d’employer une telle formule avant le 25 décembre:

Les données que nous avons récoltées sur le réseau social Tweeter montrent que sur les 9 jours précédant le 27 décembre 2019, il y a eu un pic de tweets contenant bon bout d’an le 20 décembre, puis un autre le jour de Noël:

Figure 3. Fréquence de « bon bout d’an » dans les statuts Twitter sur la période du 19 au 27 décembre 2019.

On mettra ce graphique à jour d’ici début janvier 2020 pour avoir une idée de la période où les tweets contenant la formule bon bout d’an! ont été les plus fréquents !

Quel français régional parlez-vous?

Si cette publication vous a plu, si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas à nous le dire en commentaire sous ce billet, sinon sur Facebook, Twitter ou Instagram. Si vous avez quelques minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à l’un de nos sondages sur le français régional, vous nous aiderez ainsi à faire les prochaines cartes! Cela étant dit, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un bon bout d’an!, et vous dire à l’an que vèn!

source

Survivances des parlers francoprovençaux, épisode 3: les mots pour dire la #Savoie

Ce troisième épisode est consacré à des expressions utilisées en français dont l’origine est à chercher dans les parlers francoprovençaux (c.-à-d. dans les dialectes galloromans que parlaient couramment nos (arrières)-grand-parents). Après avoir parlé des animaux puis des spécificités du Valais romand, on a choisi de mettre cette fois-ci en lumière quelques sabaudismes, c’est-à-dire des régionalismes propres aux Pays-de-Savoie.

Le substantif sabaudisme a été proposé pour la première fois en 1932, dans un texte posthume de Joseph Désormaux (« Le français régional de Savoie. Les sabaudismes à travers l’histoire« ), co-auteur avec Aimé Constantin d’un excellent Dictionnaire savoyard (v. encadré ci-dessous). Il est construit sur l’ancien francoprovençal Sabaudia, qui continue probablement un composé gaulois latinisé Sapaudia (où sapa = « sapin » et uidus = « forêt », soit « forêt de sapins »), et qui a évolué pour donner en français moderne le mot… Savoie! Quant à la formation Pays-de-Savoie, elle désigne depuis le XVIIe s. les terres des princes de la maison de Savoie, appelées aussi à l’époque États de Savoie.

Il existe des dizaines de recueils, articles scientifiques ou de journaux, sites web, pages Facebook consacrés aux particularités du français que l’on parle en Savoie (cette région qui comprend aujourd’hui les départements 73 et 74, mais qui a constitué un comté, un duché puis une principauté avant d’être annexée, en 1860, à la France – pour en savoir plus cliquez ici), tellement qu’il serait vain d’essayer de chercher à en faire l’inventaire exhaustif.

À ce jour, il n’existe toujours pas de cartes donnant à voir l’aire d’extension et la vitalité de ces particularités linguistiques. Les enquêtes conduites dans le cadre du projet Français de nos Régions ont permis de combler cette lacune.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir de sondages. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Je présente dans ce billet trois termes emblématiques du français régional de Savoie. Il en existe bien sûr des dizaines d’autres. Ils feront l’objet de publications indépendantes.

LIRE AUSSI >> Le « y » dit savoyard : laissez-moi vous y expliquer!

D’ici là, n’hésitez pas à nous signaler vos expressions savoyardes favorites dans la section ‘commentaires’ de ce billet, sinon sur notre page Facebook ou sur nos comptes Twitter et Instagram!

Monchu

Sans doute l’un des régionalismes les plus emblématiques des Pays-de-Savoie, le mot monchu désigne un vacancier, prototypiquement originaire de la région parisienne, identifiable grâce au numéro de sa plaque d’immatriculation de la voiture sur laquelle il place les chaînes du mauvais côté (à l’avant si la voiture est à traction arrière, à l’arrière si la voiture est à traction avant), ou les porte-skis à l’horizontale. En dehors de sa voiture, on reconnaît le monchu à son accoutrement : c’est ce vacancier qui skie en jeans, qui porte ses spatules à l’arrière ou qui débarque au supermarché de la plaine en tenue de ski avec aux pieds ses MoonBoots®, voire ses chaussures de ski.

Source des photos: Histoires de monchus

Sur le plan linguistique, le mot monchu est la forme dialectale correspondant au français « monsieur ». Le terme ne figure pas dans les atlas linguistiques de référence (c-.à-d. dans l’Atlas Linguistique de la France et l’Atlas linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura).

Figure 1. Attestations des formes monchu et monsu au sens de « monsieur » dans les parlers savoyards, d’après Constantin & Désormaux (1902, p. 274, entrées monchu et monsu).

Toutefois, il est mentionné dans le Dictionnaire savoyard de Constantin & Désormaux, qui l’attestent dans la région de Chamonix, plus précisément, comme le montre la Figure 1 ci-dessus, en Haute-Savoie dans les arrondissements de Thônes et d’Annecy, ainsi qu’à Montmin (NB: dans les arrondissements de Thonon et de Bonneville, c’est la variante monsu qui est répertoriée).

Le Dictionnaire savoyard est un ouvrage unique en son genre. Publié en 1902 (il est téléchargeable en pdf via Gallica), il se présente comme un dictionnaire bilingue savoyard/français, d’un peu plus de 500 pages. Pour chaque mot, il fait état de variantes et propose des localisations précises, bien que non exhaustives (elles n’ont pas fait l’objet d’une enquête systématique à l’échelle des deux Savoie). Le gros des matériaux qui a servi à son élaboration a été recueilli par Aimé Constantin. Il décède en 1900, alors qu’il n’avait rédigé qu’une ébauche des articles consacrés aux mots commençant par les trois premières lettres de l’alphabet. Le travail est alors repris et achevé par Joseph Désormaux.

En savoyard, le mot monchu semble avoir été originellement utilisé depuis au moins la fin du XVIIIe s. pour désigner les touristes en quête d’air pur, les « môssieurs » aisés et habillés comme à la ville.

Quand les Savoyards se sont mis à parler français, ils ont conservé la forme de leur patois pour désigner les touristes venus prendre l’air en altitude. Passé en français, le mot a perdu ses lettres de noblesse pour finir par désigner péjorativement des touristes spécifiquement maladroits, peu au fait des règles de bonne conduite à adopter en station.

On trouve encore le mot monchu dans les romans de Roger Frison-Roche, avec le sens noble qu’il avait naguère. Extrait de Premier de cordée (1941): — Suffit, gamin, n’y revenons plus… C’est trop triste, vois-tu, d’aller finir ses jours à remonter le réveil dans une cabane et à préparer le thé pour les monchus qui vont en course.

Mais qui utilise aujourd’hui le mot monchu ? Absent des dictionnaires scientifiques consacrés aux régionalismes du français (∅ Dictionnaire des Régionalismes de France et Dictionnaire des régionalismes de Rhône-Alpes), le mot n’est-il qu’un mythe ? Pour le vérifier, nous avons posé une question relative à son usage dans la 9e édition de notre série d’enquête Quel français régional parlez-vous?, enquête à laquelle plus de 10.000 internautes (dont 200 Savoyards) ont participé entre 2018 et 2019.

Note sur la confection des cartes: Les cartes ont été réalisées dans le logiciel R, à l’aide des librairies rasterggplot2 et ggsn. Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à contacter l’auteur!

En nous basant sur le pays et la localité où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons pu estimer, pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district de Suisse romande, la vitalité et l’aire d’extension du mot monchu au sens de « touriste maladroit ».

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot monchu dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-9, 2018/2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%). Source de l’illustration en haut à gauche: Youtube.

Nous avons reporté ces valeurs sur un fond de carte, en faisant varier la couleur des points (plus la couleur est froide, plus le pourcentage d’internautes utilisant le mot monchu est bas; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage est haut). Nous avons ensuite utilisé des techniques d’interpolation statistique afin d’obtenir une surface lisse et continue du territoire. C’est en suivant cette méthode que nous avons pu mettre au point la Figure 2 ci-dessus.

>> LIRE AUSSI: Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 2: le canton du Valais (CH)

Pour terminer sur les monchus, sachez que les locaux ne manquent jamais une occasion de s’en moquer, et de le faire savoir sur les réseaux sociaux.

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À témoin, ces photos plus hilarantes les unes que les autres, que l’on peut retrouver sur la pages Facebook Histoires de monchus, ou dans certains tweets du compte de la Police nationale du 73:

A r’vi pa!

Régionalisme lui aussi répertorié par de nombreux ouvrages et sites web tout public relatifs au parler savoyard, a r’vi est une interjection que l’on emploie pour prendre congé de quelqu’un. Il fait nuit, ça veut dire que c’est l’heure de rentrer. A’rvi ! Elle peut être suivie de la particule pa (aussi orthographiée ou pas) ou plus rarement donc. En route, vous autres. A r’vi, pas ! A r’vi, donc !

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En dialecte savoyard, r’vi (aussi écrit rvi) correspond au français « revoir ». Dans cette expression, la voyelle a joue le même rôle que la préposition française « à ». A r’vi se traduit donc par « au revoir », ou plus précisément « à la revoyure ». Quant à la particule pa, il semblerait qu’il s’agisse d’une forme raccourcie de l’équivalent patois de n’est-ce pas (cette explication, trouvée ici, nous semble assez probable dans la mesure où dans cette position, alterne avec donc et ses équivalents dialectaux).

Le Dictionnaire savoyard de Constantin & Desormaux (1902, p. 360) localise la forme dans l’arrondissement d’Annecy (les auteurs donnent l’exemple a vo rvi, traduit « à vous revoir »). Nos données (près de 7.000 réponses reçues suite à la mise en ligne de notre 5e enquête entre 2017 et 2018, avec les votes de plus d’une centaine d’internautes originaires du 73 et du 74) indiquent que la forme est relativement répandue dans les deux Savoie:

Figure 3. Vitalité et aire d’extension de l’expression a r’vi pa dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-5, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

Sur le web, on trouve peu d’exemples d’emplois de l’expression a r’vi et ses variantes. Le tour a en revanche été repris par bon nombre de commerçants qui ont baptisé leur société de ce nom (marque de vêtement, chambres d’hôte, association culturelle, etc.). Preuve que la tournure est emblématique de sa région: on trouve du vin et de la bière fabriqués en Savoie qui arborent l’expression a r’vi pa sur leurs étiquettes (ça nous rappelle une certaine cagole). La forme s’affiche même sur des t-shirts:

On rappellera que l’expression a r’vi pa s’oppose à adieu (prononcée adjeu), utilisée pour saluer quelqu’un que l’on rencontre, et non pour lui dire au revoir.

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Signalons toutefois que cet usage remarquable d’adieu n’a en revanche rien de spécifiquement savoyard: il est également tout à fait courant en Suisse et dans le Sud-Ouest, comme on vous l’expliquait ici, et comme on peut le voir sur la figure 4:

Figure 4. Vitalité et aire d’extension de l’expression adieu au sens de « bonjour » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

Patchoque

Enfin, moins connu que les deux précédents, le mot patchoque (que l’on trouve aussi sous les variantes graphiques patiôque, patioque, patçoque voire patchauque, selon que l’on prononce la suite <ti> comme dans « petit » ou comme dans « tchi« ; que l’on prononce le <o> de façon ouverte, comme dans « bof » ou fermée, comme dans « beau« ) n’en est pas moins représentatif du français que l’on parle en Savoie.

>> LIRE AUSSI: Ces particularismes locaux qui se dérégionalisent

Probablement à rattacher au patois patĭâcă, que Constantin & Désormaux (1902, p. 405) ont entendu dans les dialectes de l’arrondissement de Thônes, avec le sens de « bouillie épaisse » (à Aviernoz, la variante patĭôcă a été reportée), le mot patchoque désigne en français régional de la neige fondue et brunâtre (neige qui peut être plus ou moins liquide et plus ou moins sale), dans laquelle on patauge, notamment au printemps, lors du radoux.

Absent des dictionnaires scientifiques susmentionnés, le mot ne figure que dans quelques rares recueils de sabaudismes. Il est uniquement signalé dans le lexique des termes régionaux de Suisse et de Savoie de Henri Suter, ainsi que par Anita Gagny dans son Dictionnaire du français régional de Savoie. On en trouve des attestations dans l’Atlas linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura, à la lecture des cartes 33 (« on patauge ») et 34 (« la boue »). Sur la Figure 5 ci-dessous, nous avons signalé les localités où les témoins rencontrés par Gaston Tuaillon ont donné une réponse impliquant le type lexical patchoque:

Figure 5. Attestations des types lexicaux <patchoquer> (« patauger ») et <patchoque> (« boue ») dans l’Atlas Linguistique et ethnographique des Alpes et du Jura (cartes 33 et 34, respectivement).

On peut voir que le mot a été relevé principalement en Savoie, bien qu’on en trouve des attestations en Haute-Savoie et en Italie. Ici encore, l’absence de formes dans le reste de la Savoie ne doit pas faire penser qu’il s’agit d’une forme originellement mauriennaise: la question ne portait pas sur la neige fondue, mais sur la boue et l’action de patauger.

Sur le web, patchoque est aussi fort rare. Malgré nos efforts pour faire des recherches tenant compte des différentes variantes graphiques de patchoque, nous n’en avons trouvé que quelques attestations, notamment sur Twitter:

Les données de notre toute première enquête (juin 2015, plus de 6.000 participants originaires des Alpes et du Jura, dont 570 Savoyards) montrent que si le terme est employé dans les deux Savoie, il est aussi répandu dans la partie francophone du canton du Valais, en Suisse:

Figure 6. Vitalité et aire d’extension du mot patchoque dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (AJ-1, 2015). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%).

D’après ce site, il semblerait que le mot patchoque soit également utilisé dans les parlers dialectaux de la Vallée d’Aoste.

Le saviez-vous? Dans les provinces francophones de l’est du Canada, c’est le mot sloche (emprunté à l’anglais slush) que l’on utilise préférentiellement pour désigner cet état de neige. En Suisse romande, il existe des dizaines de variantes en circulation. Mis à part le mot patchoque en Valais, les unes sont à rapprocher de papètche (cantons de Vaud et de Genève), les autres de pètche (arc jurassien), comme on peut le voir sur cette carte.

Signalons enfin que l’on retrouve la forme patchoque dans le verbe patchoquer (« marcher dans la patchoque et se salir »), l’adjectif patchoqué (« sali, recouvert de boue » : Quand il est rentré à la maison, il était tout patchoqué !) et dans le substantif patchôcon (« se dit d’un enfant qui aime se salir, notamment en mangeant »: Arrête de faire le patchôcon ou tu vas te prendre une torgniole !). NB: Dans le domaine culinaire, le mot patchoque peut aussi désigner une préparation liquide mais compacte, laissant en bouche un goût pâteux.

Le mot de la fin

Si vous voulez poursuivre votre lecture sur les survivances des parlers francoprovençaux en français, n’hésitez pas à jeter un œil à ce billet consacré au y dit « savoyard » (ça, je vais y faire). Des cartes et des explications sur l’origine et la dérégionalisation du mot peuf (« poussière », et par extension « neige poudreuse ») ont été publiées ici.

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Parlez-vous (les) français ? Atlas des expressions de nos régions

Enfin, si vous êtes en panne d’idée pour Noël et que la géographie linguistique vous passionne autant que nous, nous ne pouvons que vous conseiller la consultation de notre nouvel atlas. Il disponible aux éditions Armand Colin depuis octobre 2019, dans toutes les bonnes librairies, sinon en ligne sur les sites de la Fnac, Decitre ou Amazon!