Faire l’école buissonnière

Il existe des concepts dont les dénominations varient particulièrement d’un bout à l’autre de francophonie, sans qu’on ne le sache toujours. C’est notamment le cas des verbes et expressions qui expriment l’action de faire l’école buissonnière, c.-à-d. de ne pas aller volontairement à l’école ou en cours.

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L’expression ‘faire l’école buissonnière’ est connue de tout le monde dans la francophonie. Apparue au début du XIXe s., elle semble se rattacher au verbe ‘buissonner’, qui désigne originellement le fait d’aller dans des buissons (en parlant notamment d’un chien de chasse, v. TLFi), puis, par métaphore, le fait de partir à l’aventure en pleine nature.

Contrairement à ce qu’on peut le lire sur ce site, l’expression ‘faire l’école buissonnière’ n’a rien à voir avec l’existence des escolles buyssonnieres du XVIe, qui désignaient des écoles de campagne (par rapport à des écoles de ville).

En France, les dictionnaires du français les plus répandus donnent comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’ le verbe sécher. Selon le TLFi, l’utilisation du verbe ‘sécher’ était naguère employé dans l’argot scolaire pour désigner le fait d’être mal noté, et donc d’être recalé à un examen, puis, par extension, le fait de priver un élève de quelque chose (« sécher de sortie »). Le verbe aurait enfin été utilisé par extension au milieu du XXe s. comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’.

Les données de Google Ngram permettent de voir avec une grande précision quand ces deux expressions sont entrées dans la langue, et à quelles fréquences elles sont utilisées au fil des décennies :

Figure 1. Nombre d’occurrences dans Google Books de ‘sécher les cours’ (en bleu) et de ‘faire l’école buissonnière’ (en rouge) depuis 1750.

En Europe

De la Belgique à la Suisse, en incluant les départements de France qui s’agencent sur la frange orientale du pays, d’autres synonymes ne sont connus que localement. Les enquêtes Français de nos Régions, que nous conduisons depuis 2015, nous ont permis de cartographier l’aire d’extension de quelques-uns d’entre eux.

Figure 2. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2021).

Faire sauter/péter, faire craquer

Dans l’ex-région Rhône-Alpes avec un prolongement dans trois départements du sud de la France (Hérault, Aude et Pyrénées-Orientales), trois variantes sont en circulation. Toutes sont formées au moyen du verbe ‘faire’ et d’un verbe exprimant une idée de destruction. Le tour faire craquer est plus particulièrement employé dans la région de Lyon, alors que faire sauter et faire péter sont répandus plus largement.

Le saviez-vous ? La distinction entre ‘faire sauter’ et ‘faire péter’ ne relève pas de la variation régionale mais de la variation sociale. ‘Faire sauter’ est perçu comme plus neutre et moins familier que ‘faire péter’, qui est employé plutôt dans des contextes plus informels (pour certains, ‘faire péter’ est même considéré comme vulgaire).

Une recherche dans Europresse ne fait pas ressortir d’occurrences du tour ‘faire sauter (les cours)’, mais confirme le statut régional de l’expression ‘faire péter (les cours)’ : les 8 attestations qu’on y trouve (les archives ne permettent pas de remonter au-delà de l’année 1995) proviennent de journaux locaux publiés dans les zones en marron sur la Figure 2 ci-dessus : Le Progrès (Lyon), L’Indépendant (Perpignan) et Midi-Libre (Montpellier). L’attestation la plus ancienne provient du journal Libération. Elle est employée par une adolescente interrogée lors de manifestations contre les lois Pasqua. L’adolescente est originaire de la ville de Montpellier:

« C’est surtout un prétexte pour faire péter les cours, car les trois quarts ne savent pas pourquoi ils font grève », surenchérit Heidi, 15 ans et en seconde au lycée Joffre également.

Libération, 2 février 1995

Bizarrement, le caractère régional du tour est passé relativement inaperçu dans le champ de la lexicographie. On n’en trouve aucune trace dans les dictionnaires de références (que ce soit aux entrées « craquer », « péter » ou « sauter »), ni même dans les dictionnaires de régionalismes.

Faire (un) bleu, bleuter

Dans le Haut-Rhin comme en Moselle, territoires où la langue ancestrale n’est pas le français, on trouve différents calques de l’allemand blaumachen (de même sens) : faire bleu, faire un bleu, voire tout simplement bleuter. Toutes ces formes sont ce qu’on appelle des germanismes.

En Belgique, on brosse les cours !

En ce qui concerne la Wallonie, les résultats du sondage ont fait arriver en tête le verbe brosser. Sur l’étymologie contestée de cette formule, nous nous permettons de renvoyer à la chronique de Michel Francard, où l’on apprendra que selon toute vraisemblance, et contre toute attente, il s’agit un flandricisme !

La Suisse romande divisée

Si l’on se focalise à présent sur la Suisse romande, on peut voir que quatre verbes différents sont utilisés de part et d’autre du territoire. Outre le verbe ‘sécher’, largement répandu en France et connu de la plupart des Romands, trois variantes ne sont employées que dans des aires bien définies.

Figure 3. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français de Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

À Genève, on gatte les cours (ou on les gâte, c’est selon). Bien que ‘gatter’ soit sérieusement concurrencé par le verbe ‘sécher’, on en trouve encore de nombreuses attestations sur le web, notamment sur Twitter :

Le Dictionnaire suisse romand, que l’on peut consulter par l’intermédiaire de la Base de Données lexicographiques Panfrancophone (BDLP), signale que le verbe ‘gatter’ pourrait avoir été naguère beaucoup plus largement répandu dans l’argot des jeunes Français, notamment sous la forme faire les gattes (v. Humbert 1852).

Dans le nord de la Romandie, plus précisément dans les districts de Porrentruy et de Delémont, les écoliers et étudiants biquent leurs leçons.

L’étymologie de ce dernier verbe est inconnue, ce qui n’est pas le cas du troisième verbe, schwänzer (prononcé [ʃvɛnse], aussi écrit ‘schwentser’), qui correspond au verbe allemand schwänzen (qui signifie littéralement « sécher [les cours] »).

Au Canada

Outre-Atlantique, au Québec et dans les provinces francophones environnantes, à côté de sécher les cours et de faire l’école buissonnière, plusieurs variantes sont également en circulation, et toutes sont régionalement distribuées.

Peut être une image de carte et texte qui dit ’Timmins Chibougamau Sept-lles Vald'Or Matane Sudbury Gaspé Caraquet Edmunston -Rivières Îles-de-la-Madeleine ne Gatineau Ottawa Laval Sherbrooke Montréal Moncton Toronto Digby Windsor 冰 foxer loafer skipper @MathieuAvanzi&AndreThibault jigger’
Figure 4. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français canadien, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

Grâce à l’une de nos enquêtes sur le français en Amérique du Nord, les résultats nous ont permis de cartographier l’aire de quatre verbes, tous passés en français par l’intermédiaire de l’anglais : foxer, en usage dans la région de Montréal et à la pointe de la Gaspésie, est un emprunt à l’anglais (to) fox, qui signifie « dérouter ».

>> LIRE AUSSI : Sur son blog, Benoît Melançon donne quelques exemples bien choisis de ces verbes, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil à son article Vie et mort du renard scolaire !

Loafer, que l’on entend dans la grande région de la ville de Québec, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans le bas du fleuve et sur la Côte Nord, est la francisation de (to) loaf, qui signifie « éviter certaines activités, en particulier le travail ». Skipper, plus particulièrement en usage en Ontario et dans la région de Sherbrooke, vient de (to) skip, qui signifie « manquer ». Enfin jigger que l’on retrouve en Acadie est à rapprocher de l’anglais to jig, de même sens !

Le mot de la fin

Dans les îles de l’Océan Indien, on bâche ses cours à la Réunion, alors qu’à Maurice, on les crase ! Dans les Antilles, on nous signale sur Twitter qu’en Martinique, on les matte ! Enfin, en Nouvelle-Calédonie, on les chappe !

>> Vous en connaissez d’autres ? N’hésitez pas à nous dire sur les réseaux sociaux (on est sur Facebook, Instagram et Twitter) comment vous dites ! Sinon, la section ‘commentaires’ sous ce billet accueille vos suggestions. Enfin, n’hésitez pas à répondre à l’un de nos questionnaires, vous nous aiderez à produire les nouvelles cartes !

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV). Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.

6 réponses

    1. jjg

      D’accord avec Jac: faire l’école buissonnière implique qu’on n’est ni à l’école ni à la maison, mais « dans la nature » , tandis qu’on peut tout à fait sécher en restant chez soi. Psychologiquement et socialement c’est très différent. J’ai été un spécialiste du décrochage scolaire et du « raccrochage », j’ai constaté que les profils sont très différents…

  1. jjg

    Bleuter, faire bleu: ça ressemble beaucoup à Blau machen, qui veut dire se faire porter pâle, s’absenter de son travail par commodité ou manque de motivation. Pourquoi cette référence à la couleur bleue en allemand, je ne sais pas ou pas encore.

  2. J.J.

    À Angoulême, du temps de ma folle jeunesse on employait une expression que je n’ai trouvée nulle part dans cet article : on ripait les cours (la « gym », par exemple, pour aller travailler nos problèmes de physique dans le jardin public situé sous les remparts), ce qui nous valait quelquefois de récolter des heures de « colle » le jeudi.
    Quant au terme biquer, il signifie dans notre région se livrer à une copulation débridée.

    Pour s’adresser à quelqu’un qui lambine, ne se décide pas à arriver, qui « traînasse, on dit(ou disait) :
    – Alors, t’arrive? On bique ou on trempe la soupe ?

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