Les dénominations de l’amas de poussière

Dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions, nous conduisons depuis 2015 des enquêtes en ligne en vue de tester la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français. Ces enquêtes ont notamment permis de produire d’intéressantes cartes, qui montrent que même si on parle la même langue à Genève, Lille, Toulouse ou Paris, on ne dispose pas toujours du même mot ou de la même expression pour dénommer certains objets ou pour rendre compte de certaines situations de la vie quotidienne pourtant similaires.

Qu’est-ce qu’un régionalisme ? Traditionnellement, les linguistes appellent régionalisme tout particularisme qui n’existe avec une certaine fréquence que dans le français pratiqué à l’intérieur d’un sous-ensemble du territoire d’une langue donnée, et qui n’est pas (ou guère) répandu hors de ce territoire.

Tous les régionalismes du français n’ont pas été étudiés, et nombreux n’ont pas encore été identifiés. Compte tenu du fait qu’on ne dispose pas forcément de l’inventaire exhaustif des différentes dénominations de tel ou tel objet ou de telle ou telle situation, il est souvent nécessaire que nous conduisions des pré-enquêtes sur les réseaux sociaux en vue de faire le tour des différents géo-synonymes relatifs au dit objet ou à ladite situation.

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C’est ce genre de pré-enquête que nous avions conduit en octobre 2020, alors que nous préparions la 15e édition de notre sondage sur le français européen.

Le dépouillement des réponses obtenues dans les commentaires, ajoutées à celles que nous avions glanées ici ou là, a permis de dresser une liste d’une trentaines d’items, dont voici la liste, par ordre alphabétique : bibiche; bordille; bourre; bourri; bourrier; chaton; cheni; loulou; mimi; minois; minon; minou; minousse; miton; mitou; moumoute; mouton; noiraude; nounou; nounouche; peluche; peuf; pousque; pousquito; pousse; poutze; poyetch.

Quel français régional parlez-vous ? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires. Et si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu lesdites cartes, vous pouvez lire cet article.

Les résultats ont montré qu’un peu partout en France, tout le monde avait une connaissance, au moins passive, du mot mouton. Cette variante, que l’on rencontre également sous la forme longue mouton de poussière, est celle que donnent les dictionnaires du français hexagonal standard (v. TLFi). En Belgique, la forme arrivée en tête des suffrages est peluche, une variante qui existe aussi en France mais qui n’y est pas distribuée régionalement. En Suisse, les internautes étaient divisés entre deux principales formes : minon et cheni. À côté de ces formes les plus répandues, on a relevé plus d’une quinzaine de termes dont la distribution était motivée régionalement.

Les dénominations de l’«amas de poussière» en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2020-2021).

Sur les plans étymologique et sémantique, ces termes se regroupent en trois grandes catégories, selon que le mot a été choisi en référence à un animal, à des poils ou à la poussière.

Analogie avec un animal

L’utilisation de nombreux mots s’explique par l’analogie qui existe entre la texture de l’amas de poussière et celle d’un animal.

Mouton

C’est le cas du mot mouton, qu’on emploie également pour des raisons similaires afin de désigner l’écume d’une vague ou certains types de nuages (v. TLFi). Par ailleurs, c’est à mouton que se rapportent les types moumoute de la Picardie et du nord de la Lorraine (par réduplication de la première syllabe; v. aussi moumoutche et moumouche, non représentés sur la carte mais suggérés par de nombreux internautes belges et signalés dans le Dictionnaire des belgicismes de M. Francard).

Chaton

C’est également le cas du mot chaton, que les dictionnaires du français donnent comme terme standard, au même titre que mouton (v. TLFi), mais dont nos enquêtes laissent penser qu’il est sorti des usages (224 réponses, dont plus d’une trentaine en Suisse romande, notamment dans le sud-est du domaine).

Pendant ce temps-là, au Québec… Au Québec, où le français s’est exporté avec les premiers colons partis peupler la Nouvelle France au milieu du XVIIe s., les dictionnaires de référence donnent aussi bien la forme minou (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, 1992, v. aussi Usito) que la forme chaton (v. Usito)

Le chaton (petit chat) étant aussi appelé familièrement minou, l’analogie avec le félin explique tout un tas de formes que l’on rencontre de la Suisse à la Belgique, en passant par la Lorraine. À commencer par minou dans les département du Nord et du Pas-de-Calais. Minon qui domine dans le sud de la Suisse est une forme ancienne ou régionale de minou (v. TLFi mais aussi FEW 6/2, 96 sur les formes en min-), tout comme minousse (dans les Vosges) et minouche (non représenté sur la carte, mais cité par quelques internautes du Nord-Pas-de-Calais).

On rattache également à minou le type nounou (par redoublement de la syllabe finale de minou, une façon courante de créer des mots enfantins) et les formes apparentées (nounouche, dans la région de Dunkerque; nounousse, proposé par de nombreux informateurs de Belgique).

Miton

En Bretagne romane, la forme miton est formée sur la racine onomatopéique mit– (FEW 6/2, 175), qui désigne le chat. Cette forme n’est pas une modification du mot mouton, mais bien à rattacher à un mot qui désigne le chat, à savoir l’ancien français mitou, qui survit de nos jours sous la forme altérée matou (« chat mâle non castré »).

Quant à l’occurence de mimi dans la région d’Angoulême, il s’agit d’une variante de miton, avec redoublement de la syllabe initiale.

Chien

Le mot cheni (prononcé [ch’ni]) est un mot emblématique de Franche-Comté, également fort courant en Suisse romande. Dérivé rattaché à la famille des descendants du latin CANIS (qui a donné le français chien), le mot désigne depuis longtemps des ordures, des déchets, quels qu’ils soient (Dictionnaire suisse romand).

Dans les parlers dialectaux de Franche-Comté, de nombreux témoins avaient déjà donné les équivalent de cheni en réponse à la question « comment dites-vous le mot ‘poussière’ dans votre dialecte ? », v. ALF 1078).

Quid de loulou ?

Plus d’une centaine de répondants originaires des départements de la Loire et de la Saône-et-Loire ont coché la réponse loulou. Sur le web, on en trouve quelques occurrences :

La forme n’est toutefois attestée dans aucun des recueils de régionalismes que nous avons consultés. Le fait que loulou désigne en français un petit chien à long pelage (v. TLFi), peut faire penser à une motivation analogique entre l’animal et la texture de l’amas de poussière.

Analogie avec les poils

Une seconde catégorie renvoie étymologiquement à des mots qui ont un rapport avec des poils, ce qui n’est pas étonnant. Les poils sont à la base de la formation des moutons : les particules de poussière ont en effet besoin d’un support pour s’amalgamer.

Continuateurs du latin BURRA

Une première série de termes continuent le latin BURRA (« étoffe grossière », v. TLFi), qui a donné en français général le mot bourre (« amas de poils provenant de la peau d’animaux à poils ras (bovins, chevaux) grattée avant tannage, utilisé en bourrellerie et pour la fabrication du feutre »). Dans le français parlé de Valence à Nîmes, le long du cours du Rhône, ce mot a pris un sens supplémentaire, qu’il ne connaît pas en français standard : celui d’amas de poils.

Dans l’ouest, le long des côtes de Charente et de Vendée, un dérivé sur bourre, bourrier, est employé dans le même sens (N.B. : bourrier est attesté dès le XIVe s., avec le sens de « déchet, ordure », v. DRF). C’est la même étymologie pour le mot bourri, dans la région de Limoges (N.B. : le mot bourri est sutout attesté dans les parlers dialectaux du Limousin avec le sens de « déchet, ordure », v. p. ex. ce relevé).

Peluche

Le mot peluche, qu’on a relevé comme standard belge, est également attesté de part et d’autre en France. Son sens est relativement proche de celui qu’il a dans les usages standard : il désigne originellement une « étoffe de laine, de soie, de fil ou de coton, présentant sur une face des poils soyeux et brillants plus longs et moins serrés que ceux du velours auquel elle s’apparente, et que l’on utilise dans l’ameublement, dans la confection et surtout dans la fabrication des jouets d’enfants en forme d’animaux » [TLFi] et, par métonymie, des fils ou des poils détachés d’un morceau de tissu.

Analogie avec la poussière

Deux autres formes attestées en France sont des emprunts faits par le français aux parlers dialectaux locaux, qui continuent latin PULVIS (FEW 9, 561, fr. poussière). Peuf, employé en Haute-Savoie et connu en Valais, n’a rien à voir avec l’anglais puff (« bouffée », et par métonymie « herbe que l’on fume »). Il s’agit de la francisation du francoprovençal pœfa, qu’on emploie également pour désigner de la neige poudreuse (on en parlait dans ce billet, cartes à l’appui).

Quant à pousque, qu’on retrouve dans les départements du Tarn et de l’Aveyron, il s’agit de la francisation de l’occitan pusko, un type lexical utilisé pour dénommer de la poussière dans les parlers de la région (v. ALF 1078).

Le mot de la fin

Quoi de mieux, pour terminer ce billet, qu’une dernière infographie ? La carte ci-dessous montre l’aire des principales dénominations de la pelle à poussière, qu’on appelle aussi pelle à balayures, pelle à ordures, petite pelle, pelette, pelle (tout court), etc. (aucune de ces formes n’est distribuée régionalement). Il est intéressant de constater que les aires des composés ramasse-bourrier (dans l’ouest) et pelle-à-cheni (dans l’est) ne recoupent pas tout à fait les aires de bourrier et de cheni, au sens de « détritus, amas de poussière ».

Les dénominations de la « pelle à poussière » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2016-2017).

Il est intéressant de voir également que personne n’a songé à créer des composés de type ramasse-minou ou pelle-à-moumoute. Dans le nord du domaine, ce sont des dérivés sur le verbe ramasser (ramassette en Belgique, ramasse-poussière dans le Nord-Pas-de-Calais) qui sont en circulation.

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV). Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.

5 réponses

  1. Philippe Blanchet

    Dans ma famille et dans mon entourage à Marseille et dans la Provence alentour nous avons toujours dit « un moulon », raccourci de « un moulon de poussière » (et pas « mouton » mot que j’ai toujours trouvé étonnant). En fait c’est une francisation du provençal « mouloun » qui veut dire « un tas » et qu’on emploie aussi en français par exemple pour dire « il y avait un moulon de monde à la plage ».

  2. Jac

    Sachant que dans le sud-ouest (bordelais et je ne sais jusqu’où) le bourrier c’est tout ce qui désigne les ordures (contenu, contenant, service de ramassage,…)

    Également, ce qui ne vaut plus rien ou que l’on veut dénigrer gentiment ou pas : » Vas garer ton bourrier ailleurs »

    1. Cardoen Jacques

      Vous mentionnez justement « poyetch » (qui s’écrit « poyedge » en wallon) qui signifie « poil » mais pas « ploumetion » (prononcé ploutchon » en wallon liégeois) ni « ploumion » ni « plokion » qui signifient tous trois « petit flocon ou amas de poussière qui se forme sous les lits » et qui sont d’usage courant en français de la province de Liège.

  3. lois jammes

    ramasse-bourrier aussi en Haut-Anjou (chez moi) et attesté dans le dictionnaire du français régional de Haute-Bretagne (Gallo) par Philippe Blanchet et Henriette Walter.

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