‘yaourt’ ou ‘yoghourt’?

Ce mercredi 30 janvier 2019, je suis tombé, au tournant d’un couloir de métro de Paris, sur une double affiche publicitaire de Danone, mise en place à l’occasion du centenaire de la marque. Un journaliste du site La Réclame, un média spécialisé dans la communication, en a même fait une photo qu’il a placée dans un article estampillé « coup de cœur »:

La mise en page et la charte graphique « vintage » de l’ensemble rappelle les premières publicités de la fameuse marque, qui réédite pour fêter ses 100 ans certaines affiches issues de ses diverses campagnes du siècle dernier:

Ce qui est intéressant avec cette campagne de pub (et la consultation des affiches du milieu du siècle précédent, celle de gauche ci-dessus date de 1962, celle de droite de 1970), c’est qu’elle fait état d’un changement linguistique apparemment abouti. Il y a quelques décennies, à Paris, où siège Danone, la forme yoghourt était la forme utilisée pour l’affichage commercial, alors qu’aujourd’hui, d’après Danone, plus personne ne dirait yoghourt… À commencer par la marque, qui utilise la forme yaourt sur son site et sur ses produits:

Notons sur l’image de droite ci-dessus que c’est yogourt que l’on trouve écrit sur le vieux camion de livraison, en arrière-plan. L’usage de cette forme ancienne vise sans doute à rappeler le caractère authentique et ancien du produit.

Or, il faut toujours se méfier de ce genre de généralités, car en matière de variation langagière, certaines tournures ou expressions que l’on croit disparues sont en fait souvent encore en usage ici ou là dans la francophonie.

D’après les enquêtes ‘Français de nos régions’

Les données du projet Français de nos régions nous ont permis de faire état de la vitalité et de l’aire d’extension de la forme yoghourt dans la bouche des francophones d’Europe.

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Dans l’un de nos récents sondages, nous demandions aux internautes quelle(s) forme(s) linguistique(s) ils emploieraient, dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis, pour désigner l’objet représenté sur la photo ci-dessous. La question était accompagnée de quatre possibilités:

Figure 1. Copie d’écran de la question de l’enquête Euro-5 relative aux dénominations du yaourt/yoghourt.

Sur la base des réponses des 7.000 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France, en Belgique et/ou en Suisse, nous avons pu comptabiliser le nombre de réponses yoghourt (prononcé avec ou sans -t final), et réaliser la carte ci-dessous:

Figure 2. Pourcentages d’utilisation de yoghourt pour désigner le lait caillé par l’action de ferments lactiques, d’après les enquêtes Français de nos régions (5e édition).

Les résultats montrent qu’en France, de nos jours, la forme yoghourt est très largement minoritaire, ce qui va dans le sens de l’affiche de Danone.

Afin d’éviter de grandes distorsions (nous avons plusieurs centaines de répondants pour certaines villes, contre quelques-uns seulement pour les villages les plus isolés), nous avons regroupé les participants en fonction de leur arrondissement (France et Belgique) ou canton (Suisse) d’origine, et calculé le pourcentage de réponses pour chacun des points du réseau ainsi constitué, ce qui nous a permis d’exclure, en quelque sorte, les répondants qui ne se comportaient pas comme la majorité des autres à l’intérieur d’un espace géographique donné. Nous avons enfin utilisé une méthode d’interpolation (appelée krigeage) pour obtenir une représentation lisse et continue de la surface.

On peut voir qu’il existe toutefois quelques points de couleur moins froide parsemés à l’intérieur de l’Hexagone, ce qui signifie que le mot n’est pas encore tout à fait disparu des usages (une analyse de régression révèle d’ailleurs que l’âge des participants joue un rôle dans la distribution de ces points, mais l’effet reste très faible).

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En Suisse, à l’inverse, la variante yoghourt est la seule qui soit en usage: yaourt y est connu, mais il n’est pas utilisé par les Romands, que ce soit dans les conversations tout comme dans l’affichage commercial.

En Belgique, la situation est plus contrastée, puisque l’on observe une opposition assez nette entre les provinces de l’est et les provinces de l’ouest de la partie francophone du pays. Dans les provinces de l’est, plus conservatrices, la forme yoghourt se maintient plutôt bien. À l’ouest en revanche, yoghourt est minoritaire, supplanté par son concurrent en circulation dans l’Hexagone. Corrélat de ce qui semble être un changement en cours, la chaîne de supermarché belge Delhaize a opté pour la forme hexagonale yaourt:

Dans un billet précédent, nous faisions l’hypothèse que le maintien de la forme yoghourt en Suisse s’expliquait par l’affichage multilingue sur les produits de supermarché, les équivalents allemand et italien étant respectivement Joghurt et jogurt. La Belgique, pays multilingue, pratique également la traduction sur les produits. Or les équivalents Joghurt  pour l’allemand et yoghurt pour le néerlandais n’ont pas permis à la forme yoghourt de s’y maintenir. Les raisons de ces différences sont donc à chercher ailleurs…

D’après les bases de données textuelles Europresse

Pour compléter les données de notre enquête, nous avons cherché dans la base de données textuelles Europresse ce qu’il en était de la distribution du couple yaourt/yoghourt (et de leurs variantes phonético-graphiques).

Le saviez-vous ? Étymologiquement, les formes yaourt et yog(h)ourt résultent de l’adaptation du mot turc yoğurt. Dans de nombreuses langues (comme en anglais, en allemand, en italien, etc.), le graphème ‘ğ’ a été transcrit ‘g’ ou ‘gh’. En français (mais aussi en grec, notamment), cette lettre n’a pas été conservée dans la graphie (probablement parce qu’en turc, ‘ğ’ ne se prononce pas quand il est suivi d’une voyelle). De nos jours, les trois variantes graphiques sont acceptées par les dictionnaires (v. le Robert et le Petit Larousse), mais il en existe d’autres (v. l’article du TLFi).

Le corpus permet de faire des recherches dans un ensemble de différents journaux sur plusieurs décennies. Pour la France, nous avons pu remonter jusqu’à 1950.

Dans le corpus Europresse, la première attestation de yoghourt remonte à 1945, celle de yaourt remonte à 1947 – elles sont toutes deux isolées pour cette décennie.

Les pourcentages d’emploi de chacune des deux formes pour chaque décennie de 1950 à nos jours nous ont permis d’obtenir le graphique suivant:


Figure 3. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour chaque décennie allant de 1950 à 2019. La recherche a été limitée aux journaux de France uniquement.

On peut voir que dans la tranche 1950-1970, 10% des attestations sont de type yoghourt. Ce pourcentage tombe à 4% pour les périodes 1970-2000 et s’effondre à 1% à partir des années 2000.

Le corpus Europresse ne permet pas de remonter aussi loin dans le temps pour les autres territoires de la francophonie. Les données permettent toutefois d’avoir une idée de la répartition respective des deux types à une époque relativement récente. On peut ainsi voir qu’en Belgique – tout du moins dans la presse écrite – la forme yaourt est clairement dominante, comme c’est le cas dans les pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). En Suisse, la répartition entre les deux types est beaucoup plus équilibrée que ce que les résultats de notre enquête auraient pu laisser penser.

Ces résultats ne sont pas surprenants: on avait observé un décalage similaire entre nos données et celles de la presse en regard de la répartition Natel vs portable (pour désigner le téléphone mobile) dans un précédent article (v. Figure 3). Cela ne veut pas dire que nos données sont « fausses », mais que les codes de la presse ne sont pas les mêmes que ceux des conversations.

Alors qu’au Canada, comme on pouvait s’y attendre à la suite de la consultation de différentes sources (v. notamment le Grand Dictionnaire Terminologique Québécois), c’est la forme yoghourt (orthographiée le plus souvent yogourt et prononcée sans son [-t] final) qui arrive en tête des usages:


Figure 4. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour les journaux francophones des régions/pays suivants: Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), Belgique, Suisse et Canada.

D’après le moteur de recherche Google Books Ngram Viewer

Un internaute a réalisé une recherche dans le moteur de recherche de Google Book Ngram Viewer. Il a posté le résultat dans la zone des commentaires de ce billet. Nous reprenons le graphique qu’il a généré:

source

On peut ainsi voir que dans le corpus de livres français de Google, les formes yogourt (en rouge) et yoghurt (en orange) n’ont jamais vraiment été employées. On observe en revanche une concurrence intéressante entre yaourt (en bleu) et yoghourt (en vert). Plus précisément, il apparaît que les deux mots ont été employés de façon parallèle jusque dans les années 70, le type yoghourt dépassant même le type yaourt au fil des décennies. En 1969, changement de cap: yoghourt est abandonné, alors que yaourt continue à gagner du terrain.

Pour conclure

Ce billet a permis de documenter la vitalité de la forme yoghourt dans certaines variétés de français. Les données de notre récente enquête (2017/2018) ont permis de montrer que, contrairement à ce que laisse entendre la nouvelle campagne de pub Danone, le mot yoghourt n’a pas tout à fait (encore) disparu des usages en France, qu’il survit difficilement en Belgique et qu’il a encore de beaux jours en Suisse. Les données de la base Europresse nous ont permis de compléter le tableau pour le Maghreb (où domine largement la forme yaourt) et le Canada, où c’est la forme yogourt qui est la plus diffusée (certainement encouragée en cela par le parallélisme avec l’anglais yoghurt). Grâce à l’outil Google nGram, on a pu rendre compte du fait que l’abandon de yoghourt s’était fait au tournant des années 70, dans la littérature tout du moins.

Nous avons besoin de vous!

Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec ou des autres provinces francophones du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme.

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Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus. Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

8 réponses

  1. iNyar

    Intéressante enquête. Pour une perspective historique plus large, mais non régionalisée, Google Ngram (goo.gl/L5Vadj) donne « yoghourt » dominant (mais proche et parallèle de « yaourt ») jusqu’à la fin des années 1960, après quoi on voit clairement « yaourt » capter progressivement la fréquence de « yoghourt » et le remplacer. En ajoutant le fait que l’édition est certainement plus conservatrice que les usages oraux ou commerciaux, on peut imaginer que le remplacement yoghourt->yaourt a dû commencer au début des années 1960, voire 1950.
    A l’inverse, dans mon usage personnel (Belgique, donc périphérie plus conservatrice, et Bruxelles, donc influence du néerlandais), j’ai toujours entendu « yoghourt » dans ma famille jusque dans les années 2000, où j’ai commencé à moi-même utiliser de plus en plus « yaourt » sous l’influence des étiquettes, de la publicité et des médias.

  2. Louis Guénot

    Excellent billet, comme d’habitude. Je suis toutefois curieux quant à la prononciation du -t final, il semble que vous aillez collecté cette donnée dans votre étude mais ne l’ayez publiée. Quelle forme domine ? Est-ce régionalisé ? Merci de votre réponse.

  3. Benjamin Chollet

    En complément de votre corpus Europresse, je vous signale, à tout hasard, différentes bases de données de journaux suisses (et romands en particulier) numérisés:
    https://www.e-newspaperarchives.ch/ (nombreux journaux, notamment fribourgeois et valaisans, avec une limite dans le temps)
    http://www.lexpressarchives.ch/Olive/APA/SwissSNP_Fr/default.aspx#panel=home (archives de L’Express, de L’Impartial et d’Arcinfo)
    https://letempsarchives.ch/ (archives du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien)
    https://scriptorium.bcu-lausanne.ch/browse (différents journaux et périodique vaudois)

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