‘yaourt’ ou ‘yoghourt’?

Ce mercredi 30 janvier 2019, je suis tombé, au tournant d’un couloir de métro de Paris, sur une double affiche publicitaire de Danone, mise en place à l’occasion du centenaire de la marque. Un journaliste du site La Réclame, un média spécialisé dans la communication, en a même fait une photo qu’il a placée dans un article estampillé « coup de cœur »:

La mise en page et la charte graphique « vintage » de l’ensemble rappelle les premières publicités de la fameuse marque, qui réédite pour fêter ses 100 ans certaines affiches issues de ses diverses campagnes du siècle dernier:

Ce qui est intéressant avec cette campagne de pub (et la consultation des affiches du milieu du siècle précédent, celle de gauche ci-dessus date de 1962, celle de droite de 1970), c’est qu’elle fait état d’un changement linguistique apparemment abouti. Il y a quelques décennies, à Paris, où siège Danone, la forme yoghourt était la forme utilisée pour l’affichage commercial, alors qu’aujourd’hui, d’après Danone, plus personne ne dirait yoghourt… À commencer par la marque, qui utilise la forme yaourt sur son site et sur ses produits:

Notons sur l’image de droite ci-dessus que c’est yogourt que l’on trouve écrit sur le vieux camion de livraison, en arrière-plan. L’usage de cette forme ancienne vise sans doute à rappeler le caractère authentique et ancien du produit.

Or, il faut toujours se méfier de ce genre de généralités, car en matière de variation langagière, certaines tournures ou expressions que l’on croit disparues sont en fait souvent encore en usage ici ou là dans la francophonie.

D’après les enquêtes ‘Français de nos régions’

Les données du projet Français de nos régions nous ont permis de faire état de la vitalité et de l’aire d’extension de la forme yoghourt dans la bouche des francophones d’Europe.

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Dans l’un de nos récents sondages, nous demandions aux internautes quelle(s) forme(s) linguistique(s) ils emploieraient, dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis, pour désigner l’objet représenté sur la photo ci-dessous. La question était accompagnée de quatre possibilités:

Figure 1. Copie d’écran de la question de l’enquête Euro-5 relative aux dénominations du yaourt/yoghourt.

Sur la base des réponses des 7.000 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France, en Belgique et/ou en Suisse, nous avons pu comptabiliser le nombre de réponses yoghourt (prononcé avec ou sans -t final), et réaliser la carte ci-dessous:

Figure 2. Pourcentages d’utilisation de yoghourt pour désigner le lait caillé par l’action de ferments lactiques, d’après les enquêtes Français de nos régions (5e édition).

Les résultats montrent qu’en France, de nos jours, la forme yoghourt est très largement minoritaire, ce qui va dans le sens de l’affiche de Danone.

Afin d’éviter de grandes distorsions (nous avons plusieurs centaines de répondants pour certaines villes, contre quelques-uns seulement pour les villages les plus isolés), nous avons regroupé les participants en fonction de leur arrondissement (France et Belgique) ou canton (Suisse) d’origine, et calculé le pourcentage de réponses pour chacun des points du réseau ainsi constitué, ce qui nous a permis d’exclure, en quelque sorte, les répondants qui ne se comportaient pas comme la majorité des autres à l’intérieur d’un espace géographique donné. Nous avons enfin utilisé une méthode d’interpolation (appelée krigeage) pour obtenir une représentation lisse et continue de la surface.

On peut voir qu’il existe toutefois quelques points de couleur moins froide parsemés à l’intérieur de l’Hexagone, ce qui signifie que le mot n’est pas encore tout à fait disparu des usages (une analyse de régression révèle d’ailleurs que l’âge des participants joue un rôle dans la distribution de ces points, mais l’effet reste très faible).

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En Suisse, à l’inverse, la variante yoghourt est la seule qui soit en usage: yaourt y est connu, mais il n’est pas utilisé par les Romands, que ce soit dans les conversations tout comme dans l’affichage commercial.

En Belgique, la situation est plus contrastée, puisque l’on observe une opposition assez nette entre les provinces de l’est et les provinces de l’ouest de la partie francophone du pays. Dans les provinces de l’est, plus conservatrices, la forme yoghourt se maintient plutôt bien. À l’ouest en revanche, yoghourt est minoritaire, supplanté par son concurrent en circulation dans l’Hexagone. Corrélat de ce qui semble être un changement en cours, la chaîne de supermarché belge Delhaize a opté pour la forme hexagonale yaourt:

Dans un billet précédent, nous faisions l’hypothèse que le maintien de la forme yoghourt en Suisse s’expliquait par l’affichage multilingue sur les produits de supermarché, les équivalents allemand et italien étant respectivement Joghurt et jogurt. La Belgique, pays multilingue, pratique également la traduction sur les produits. Or les équivalents Joghurt  pour l’allemand et yoghurt pour le néerlandais n’ont pas permis à la forme yoghourt de s’y maintenir. Les raisons de ces différences sont donc à chercher ailleurs…

D’après les bases de données textuelles Europresse

Pour compléter les données de notre enquête, nous avons cherché dans la base de données textuelles Europresse ce qu’il en était de la distribution du couple yaourt/yoghourt (et de leurs variantes phonético-graphiques).

Le saviez-vous ? Étymologiquement, les formes yaourt et yog(h)ourt résultent de l’adaptation du mot turc yoğurt. Dans de nombreuses langues (comme en anglais, en allemand, en italien, etc.), le graphème ‘ğ’ a été transcrit ‘g’ ou ‘gh’. En français (mais aussi en grec, notamment), cette lettre n’a pas été conservée dans la graphie (probablement parce qu’en turc, ‘ğ’ ne se prononce pas quand il est suivi d’une voyelle). De nos jours, les trois variantes graphiques sont acceptées par les dictionnaires (v. le Robert et le Petit Larousse), mais il en existe d’autres (v. l’article du TLFi).

Le corpus permet de faire des recherches dans un ensemble de différents journaux sur plusieurs décennies. Pour la France, nous avons pu remonter jusqu’à 1950.

Dans le corpus Europresse, la première attestation de yoghourt remonte à 1945, celle de yaourt remonte à 1947 – elles sont toutes deux isolées pour cette décennie.

Les pourcentages d’emploi de chacune des deux formes pour chaque décennie de 1950 à nos jours nous ont permis d’obtenir le graphique suivant:


Figure 3. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour chaque décennie allant de 1950 à 2019. La recherche a été limitée aux journaux de France uniquement.

On peut voir que dans la tranche 1950-1970, 10% des attestations sont de type yoghourt. Ce pourcentage tombe à 4% pour les périodes 1970-2000 et s’effondre à 1% à partir des années 2000.

Le corpus Europresse ne permet pas de remonter aussi loin dans le temps pour les autres territoires de la francophonie. Les données permettent toutefois d’avoir une idée de la répartition respective des deux types à une époque relativement récente. On peut ainsi voir qu’en Belgique – tout du moins dans la presse écrite – la forme yaourt est clairement dominante, comme c’est le cas dans les pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). En Suisse, la répartition entre les deux types est beaucoup plus équilibrée que ce que les résultats de notre enquête auraient pu laisser penser.

Ces résultats ne sont pas surprenants: on avait observé un décalage similaire entre nos données et celles de la presse en regard de la répartition Natel vs portable (pour désigner le téléphone mobile) dans un précédent article (v. Figure 3). Cela ne veut pas dire que nos données sont « fausses », mais que les codes de la presse ne sont pas les mêmes que ceux des conversations.

Alors qu’au Canada, comme on pouvait s’y attendre à la suite de la consultation de différentes sources (v. notamment le Grand Dictionnaire Terminologique Québécois), c’est la forme yoghourt (orthographiée le plus souvent yogourt et prononcée sans son [-t] final) qui arrive en tête des usages:


Figure 4. Pourcentages d’utilisation de yoghourt vs yaourt dans le corpus Europresse pour les journaux francophones des régions/pays suivants: Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), Belgique, Suisse et Canada.

D’après le moteur de recherche Google Books Ngram Viewer

Un internaute a réalisé une recherche dans le moteur de recherche de Google Book Ngram Viewer. Il a posté le résultat dans la zone des commentaires de ce billet. Nous reprenons le graphique qu’il a généré:

source

On peut ainsi voir que dans le corpus de livres français de Google, les formes yogourt (en rouge) et yoghurt (en orange) n’ont jamais vraiment été employées. On observe en revanche une concurrence intéressante entre yaourt (en bleu) et yoghourt (en vert). Plus précisément, il apparaît que les deux mots ont été employés de façon parallèle jusque dans les années 70, le type yoghourt dépassant même le type yaourt au fil des décennies. En 1969, changement de cap: yoghourt est abandonné, alors que yaourt continue à gagner du terrain.

Pour conclure

Ce billet a permis de documenter la vitalité de la forme yoghourt dans certaines variétés de français. Les données de notre récente enquête (2017/2018) ont permis de montrer que, contrairement à ce que laisse entendre la nouvelle campagne de pub Danone, le mot yoghourt n’a pas tout à fait (encore) disparu des usages en France, qu’il survit difficilement en Belgique et qu’il a encore de beaux jours en Suisse. Les données de la base Europresse nous ont permis de compléter le tableau pour le Maghreb (où domine largement la forme yaourt) et le Canada, où c’est la forme yogourt qui est la plus diffusée (certainement encouragée en cela par le parallélisme avec l’anglais yoghurt). Grâce à l’outil Google nGram, on a pu rendre compte du fait que l’abandon de yoghourt s’était fait au tournant des années 70, dans la littérature tout du moins.

Nous avons besoin de vous!

Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec ou des autres provinces francophones du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme.

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Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus. Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

Ces prononciations qui divisent la France

Dans plusieurs de nos précédents billets, on vous parlait de ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon selon la région d’où l’on provient. On vous disait qu’en France, tout le monde ne distinguait pas, à l’oral, le mot piquait du mot piqué, le mot saute du mot sotte, le mot brin du mot brun ou encore le mot pâte du mot patte; on vous disait également que certains francophones étaient plus ou moins parcimonieux lorsqu’il s’agissait de faire sonner les consonnes finales des mots vingt, moins, persil, sourcil, anis voire du mot ananas.

Mosaïque 1. Pourcentage d’usage déclaré de participants ayant déclaré prononcer, de haut en bas et de la gauche vers la droite, le mot ananas [anana], le mot anis [ani], le mot saute [sot], le mot piquet [pikɛ], le mot brun [brœ̃] et le mot pâte [pɑt] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Grâce aux milliers d’internautes qui ont pris part à nos dernières enquêtes, l’on est aujourd’hui en mesure de vous proposer une nouvelle sélection de cartes donnant à voir des divisions à l’intérieur de la francophonie d’Europe. Bonne découverte!

Nous avons besoin de vous!
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La prononciation des mots en -oelle et en -oêle

Les mots qui contiennent la graphie –oêle ou –oelle, comme poêle 🍳 et moelle 🍖, se prononcent, d’après les dictionnaires de grande consultation, avec le son [wa]. Si vous vous rendez sur le site du Larousse et que vous cliquez sur le petit haut-parleur 🔊 en haut à droite de la définition, vous pourrez entendre la petite voix articuler [pwal] à l’entrée poêle et [mwal] à l’entrée moelle.

Bizarrerie
En ce qui concerne le mot poêle, le TLFi ne signale que la prononciation [pwal], la page du Wiktionnaire (consultée le 25.02.2018) indique que les deux – [pwal] et [pwèl] – sont possibles. Pour le mot moelle, c’est l’inverse: le TFLi signale que les prononciations [mwèl] et [mwal] sont toutes deux attestées, le Wiktionnaire (consulté le 25.02.2018) ne mentionne que la prononciation [mwal] 😒

Les résultats de nos enquêtes nous avaient déjà permis de proposer une carte pour la prononciation du mot poêle (si vous ne vous en souvenez plus, cliquez ici). Grâce aux données de notre avant-dernière enquête, on a pu réaliser la carte des régions où le mot moelle se prononce [mwal], et celles où le mot se prononce [mwèl] –  pour visualiser la juxtaposition des cartes en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 1. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [pwèl] du mot poêle d’après les réponses des participants âgés respectivement de moins de 25 ans et de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Malgré quelques petites différences que l’on peut observer à l’intérieur de la France métropolitaine (différences qui s’expliquent par le fait que le nombre de participants pour chaque localité n’était pas exactement le même d’une enquête à l’autre, même si le nombre total de participants – toute localités confondues – était, lui, similaire: 7.100 pour le mot poêle; 7.800 pour le mot moelle), la superposition des deux cartes (faire glisser la barre verticale de gauche à droite pour comparer) permet d’affirmer que c’est surtout en Bretagne, dans l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais et dans certains cantons de Suisse romande que la prononciation [wè] est la plus répandue. Ailleurs, cette prononciation peut être entendue, mais elle est clairement minoritaire par rapport à la prononciation [wa]. Dans notre dernière enquête, nous testons la prononciation d’autres mots pouvant faire l’objet de la même variation (moelleux au chocolat, couenne du jambon, etc.). N’hésitez pas à nous faire part de votre usage en répondant à nos nouvelles questions!

Les consonnes finales

On sait que la prononciation des consonnes finales varie à travers les époques comme à travers les régions. On sait également que les directions de la variation ne sont pas cohérentes, ni régulières. Pourquoi, en Belgique, ne prononce-t-on pas le -l final du mot sourcil alors qu’on prononce celui de nombril ou celui de baril? Pourquoi dans la partie septentrionale de France, on ne prononce pas le -l final du mot persil alors qu’on prononce celui des mots nombril, baril et sourcil? Dans la même veine, pourquoi les Gascons prononcent-ils l’-s final du mot moins et du mot encens et pas le -t final du mot vingt, à la manière des Alsaciens, des Lorrains, des Belges et des Suisses?

Le saviez-vous?
Au Québec comme dans les autres des provinces du Canada 🇨🇦 où l’on parle français, la non-prononciation du -l final dans les mots sourcil, barilpersil et nombril est normale. En français canadien, on prononce nombri, bari, persi, sourci – personne ne dit sourciL, bariL, persiL ou nombriL, à part peut-être les Européens qui se sont exilés et qui ne se sont pas encore intégrés! Les Canadiens ne prononcent pas non plus les consonnes finales des mots moins et vingt. Toutefois, certaines personnes (souvent, il s’agit de personnes âgées) de cette région de la francophonie prononcent un -s final à la fin des pronoms eux (prononcé eusse), ceux (prononcé ceusse) ou gens (prononcé gensse)! On vous l’a dit: il n’y a pas de logique! 😃

Qu’en est-il des mots cassis, almanach ou détritus? Le Larousse signale que ces trois mots se prononcent sans consonnes finales: à l’article en ligne consacré à mot cassis, on peut entendre que la voix prononce [kassi], à l’article almanach la prononciation est [almana] et à l’article détritus c’est [détritu] que vous entendrez. Les données de nos diverses enquêtes indiquent, comme on aurait pu s’y attendre, que la prononciation des consonnes finales varie selon les mots, mais aussi en fonction des régions. Globalement, il ressort que, partout dans la francophonie d’Europe, les prononciations [kassisse] et [almanak] sont clairement majoritaires, alors que pour le mot détritus, c’est la prononciation sans consonne finale – [détritu] – qui prédomine, comme on peut le voir sur les cartes ci-dessous:

Mosaïque 2. Pourcentage d’usage déclaré pour les prononciations [kassi] du mot cassis, [détritusse] du mot détritus et [almana] du mot almanach en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

De façon plus intéressante, nos enquêtes permettent de montrer qu’en France, les prononciations minoritaires sont archaïsantes, c’est-à-dire que ce sont plutôt les participants âgés qui en sont les représentants. Comparer, pour le mot cassis, la carte produite avec les participants de moins de 25 ans à la carte produite en ne retenant que les données des participants de 50 ans et plus – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [kassi] du mot cassis d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La juxtaposition des deux graphiques permet de conclure qu’en Bretagne et dans les cantons de l’arc jurassien de Suisse romande, la prononciation [kassi] est plus répandue chez les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans, c.-à-d. qu’elle est en train de se perdre au profit de l’usage dominant. Remarquons qu’ailleurs sur le territoire, elle est quasi-inexistante, et ce peu importe l’âge des participants.

Pendant ce temps-là, dans le TLFi…
L’article du TFLi consacré au mot cassis rapporte que la plupart des dictionnaires de prononciation signalent que l’-s final se prononce; certains estiment même que la forme [kassi] est « vieillie », v. notamment Martinon [1913, p. 302]: « la prononciation de ces mots [métis, cassis, vis et tournevis] sans s est tout à fait surannée; on ne peut plus la conserver que pour les nécessités de la rime et encore »

Si l’on compare à présent la distribution des deux prononciations (avec et sans consonnes finales en isolant les participants de moins de 25 ans et ceux de plus de 50 ans) pour le mot almanach, on peut voir que la prononciation sans consonne finale est assez répandue chez les seniors (en tout cas dans les régions de la France septentrionale), alors qu’elle a quasiment disparu dans la bouche des participants de moins de 25 ans – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 4. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [almana] du mot almanach d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Qu’en disent les traités de prononciation?
D’après les traités de prononciation du français (v. TLFi pour une revue), le -ch final ne se prononce [k] que devant voyelle: l’almanach [k] impérial, l’almanach [k] alsacien. Notre questionnaire ne permettait pas de tester l’importance du contexte de droite (est-ce que le mot se trouve devant voyelle ou devant consonne), mais on peut faire l’hypothèse que la prononciation du [k] final se maintient également devant consonne (l’almanach [k] savoyard, l’almanach [k] 2018, etc.).

Examinons à présent le cas de la prononciation du mot détritus. La comparaison des deux cartes permet de rendre compte d’un changement encore plus radical que ce que l’on a pu observer pour les mots cassis et almanach ci-dessus. La juxtaposition des deux cartes révèle en effet que la prononciation [détritusse] est clairement plus répandue dans les anciennes générations que dans les jeunes générations, où c’est la prononciation sans consonne finale [détritu], qui prédomine – faire glisser pour comparer les deux cartes, et pour voir la juxtaposition en plein écran, cliquez sur ce lien:

Figure 5. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation [détritusse] du mot détritus d’après les réponses des participants âgés de moins de 25 ans et des participants âgés de plus de 50 ans en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Une prononciation qui fait débat
Les traités de prononciation de français ne s’accordent pas sur la prononciation du mot détritus (voir TLFi pour une revue). Pour les uns [Martinon 1913; Barbeau & Rodhe 1930], l’-s final ne doit pas être prononcé. Pour d’autres [Dupré 1972], « l’usage aurait consacré [la non-prononciation du -s final] par analogie des pluriels de participes passés [inclus, retenus, obtenus] ». L’-s étant interprété comme une marque de pluriel (il est rare d’employer le mot détritus au singulier), il tend à ne pas être prononcé (contrairement aux mots empruntés au latin à une date plus récente: humérus, Uranus, utérus, cubitus, etc.)

Il existe encore de nombreux mots dont la prononciation de la consonne finale semble dépendre de l’origine et de l’âge des participants. Notre dernier questionnaire en contient une série (alphabeTchaoS, thermoS, etc.). Aidez-nous à compléter notre collection en cliquant sur ce lien!

Le e dit muet

Notre troisième série de cartes concerne la prononciation du e que les linguistes qualifient de « caduc » ou de « muet » et que l’on appelle techniquement le schwa. Le comportement de cette voyelle est problématique, surtout quand il intervient au début d’un mot. Dites-vous plutôt « dév’lopp’ment » ou « développement« ? Y voyez-vous « clair’ment ou « clairement« ? « à d’main » ou « à demain« ? On sait ainsi que les locuteurs de la partie septentrionale de la France sont de plus gros avaleurs de e muets que ceux du sud, comme le confirme cette première carte:  2-chfeu_all

Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot cheveux sans e muet [ch’veu] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Souvent, le e caduc est prononcé pour éviter la production de syllabes commençant par deux consonnes qui s’enchaînent mal (essayez de prononcer les jours de la semaine mercredi ou vendredi sans e muet; même remarque avec les mots qui se terminent par -elier: bachelier, hôtelier ou chancelier).

La loi dite « des trois consonnes »
En 1901, Maurice Grammont, publie une étude sur le patois de son village natal, Damprichard (25), et jette les bases d’une règle qu’il raffinera par la suite, et que l’on connait aujourd’hui sous le nom de « loi [ou règle] des trois consonnes ». Brièvement résumée, cette loi stipule que le e muet est obligatoirement prononcé s’il est précédé de deux consonne et suivi d’une autre consonne (trois consonnes au total, donc), car il sert d’appui: porte-feuille, notre père, une énorme pression, etc. Il est facultatif autrement. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l’ouvrage de Grammont ou cet article des linguistes Jacques Durand et Bernard Laks.

Or, tous les francophones d’Europe ne sont pas égaux devant la chute du e muet. Pour certains locuteurs de Suisse romande et de la région Bourgogne-Franche-Comté, faire chuter le e muet dans le mot renard ne pose aucun problème, comme on peut le voir sur la Figure 7:

2-rnard_all

Figure 7. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot renard sans e muet [r’nar] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Pour les Méridionaux, l’absence de e muet entre deux consonnes comme « p » et « n », comme dans les mots pneu ou pneumonie, peut même entraîner la production d’un e qui ne fait pas partie de la graphie du mot, comme on peut le voir sur la Figure 8:

2-peuneu_all

Figure 8. Pourcentage d’usage déclaré pour la prononciation du mot pneu avec e muet [peuneu] en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Mémo
En linguistique, on appelle épenthèse le fait de produire un son qui ne figure pas dans la graphie d’un mot pour en faciliter la prononciation. Inversement, la suppression d’un phonème lors de la prononciation d’un mot est un processus que l’on appelle syncope.

Bonus: je mangerai vs je mangerais

On voulait terminer ce billet en présentant une carte qu’on nous a beaucoup demandée, et qui permet de rendre compte de l’état de l’opposition phonique entre la terminaison des formes conjuguées je mangerai et je mangerais, qui expriment respectivement le futur et le conditionnel à la première personne du singulier.

Le saviez-vous?
Selon l’usage normatif, la terminaison -ai des verbes au passé simple (je mangeai) et au futur simple (je mangerai) se prononce avec une voyelle fermée [e], ce qui permet d’éviter la confusion avec l’indicatif imparfait (je mangeais) et avec le conditionnel présent (je mangerais), qui se prononcent avec la voyelle ouverte [ɛ]. Sur ce point, v. notamment Le Bon Usage, de Grévisse & Goosse [2016, §794].

mangerai_mangerais_all.png

Figure 9. Pourcentage de participants ayant indiqué prononcer de façon différente le verbe je mangerai (futur simple) du verbe je mangerais (conditionnel) en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Sans surprise, l’opposition n’est pas connue dans le sud de la France (où l’on ne connait pas le phonème /ɛ/, des mots comme piquet ou piquait ne se distinguant pas, à l’oral, du mot piqué (v. mosaïque 1 en haut de cette page). Dans le reste de la francophonie d’Europe, on peut voir que c’est surtout en Belgique, dans les départements de l’arc jurassien de la Suisse romande ainsi qu’en Franche-Comté que survit l’opposition. Ailleurs, elle n’existe plus (et cela peu importe l’âge des participants, différentes méthodes statistiques n’ayant pas permis de faire ressortir un effet significatif de l’âge sur la distribution de cette variable).

Le saviez-vous?
Au Canada 🇨🇦, autre région de la francophonie avec la Suisse 🇨🇭 et la Belgique 🇧🇪 où le français a pu se développer en partie à l’abri des influences du français de Paris 🗼, il est d’usage d’opposer je mangerai à je mangerais quand on s’exprime à l’oral.

Conclusion

Les enquêtes «Français de nos régions» nous ont encore une fois permis de porter un regard nouveau sur la vitalité et l’aire d’extension de certaines prononciations du français. La question du e muet est souvent invoquée comme un marqueur de l’identité régionale d’un francophone. Pour la première fois, des cartes indiquant les aires où cette voyelle se prononce et où elle peut ne pas se prononcer ont été réalisées.

Quel français régional parlez-vous?
Il nous reste encore pas mal de travail à réaliser en vue d’aboutir à une meilleure connaissance de la géographie des prononciations du français de nos régions. N’hésitez donc pas à participer à l’un de nos derniers sondages sur les régionalismes du français de France 🇫🇷, de Belgique 🇧🇪 et de Suisse 🇨🇭 en répondant à quelques questions – cliquez 👉 ici 👈 pour accéder aux questions. Si vous êtes originaires du Québec 🍁 ou des provinces de l’est du Canada 🇨🇦, c’est par 👉 👈). Votre participation est gratuite et anonyme. Il vous suffit de disposer d’une connexion internet 💻📱 et d’une dizaine de minutes ⏰ tout au plus.

Grâce aux données récoltées, on est désormais en mesure de faire des hypothèses plus solides quant à la géographie de certains faits (l’aire de la prononciation [pwèl] recoupe celle de [mwèl]; c’est dans les régions les plus conservatrices de la francophonie d’Europe que l’on maintient l’opposition, à l’oral, entre les éléments de la paire je mangerai et je mangerais), ainsi que de leur avenir.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux!
Dans un prochain billet, on traitera de la façon dont certaines prononciations ont évolué au cours du siècle dernier, en comparant nos cartes avec celles de l’Atlas Linguistique de la France. Sinon, pour être tenu.e.s au courant de nos publications et de nos actualités, abonnez-vous à notre page Facebook! Vous pouvez aussi nous suivre sur Twitter ou sur Instagram!

On a notamment pu voir que les prononciations minoritaires des mots cassis, détritus ou almanach sont régionales mais aussi vieillissantes, et qu’elles tendent à disparaître au profit de l’usage dominant.

Le français de nos régions vous intéresse?

Retrouvez dans toutes les bonnes librairies (sinon il est aussi à la Fnac ou sur Amazon) l’Atlas du Français de nos Régions aux éditions Armand Colin! Plus de 120 cartes illustrées et en couleur pour voyager à travers les régionalismes du français!

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Les cartes ont été réalisées à partir de diverses enquêtes conduites depuis 2015 et dirigées par Mathieu Avanzi (centre de recherche VALIBEL, université catholique de Louvain) pour l’Europe, André Thibault (université Paris-Sorbonne et membre du projet Le français à la mesure d’un continent) pour le Canada. Les cartes ont toutes été réalisées dans le logiciel R (à l’aide des bibliothèques ggplot2, raster, Cairo, plyr et dplyr, entre autres). Le fond de carte a été généré à partir des données fournies sur le site GADM. Les juxtapositions de cartes ont été réalisées sur la plateforme JuxtaposeJS. Si vous avez des questions concernant les cartes, que vous souhaitez les utiliser ou les reproduire, n’hésitez pas à nous contacter!