« Chocolatine » a conquis le Québec!

Ce sont les Gascons qui vont être contents: dans la guerre sans merci qui fait rage entre partisans de chocolatine et défenseurs de pain au chocolat, des renforts inespérés arrivent du Québec, où chocolatine (le terme dominant dans le Sud-Ouest de la France) s’impose de façon écrasante dans toute la province. Toutefois, le portrait général dans l’ensemble du Canada francophone doit être nuancé: pain au chocolat n’y est pas entièrement inconnu, loin de là, et la variante croissant au chocolat atteint même des pourcentages majoritaires dans certaines provinces. Voyons d’abord une carte d’ensemble qui montre le type dominant dans chaque zone:

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Figure 1. Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête nord-américaine (2016-2017).

Nous allons revenir dans le détail ci-dessous sur chacune de ces dénominations, car cette carte récapitulative recouvre une réalité plus nuancée. Pour l’instant, on notera que chocolatine domine au Québec et au Nouveau-Brunswick, croissant au chocolat en Ontario (ainsi qu’au Manitoba, plus à l’ouest) alors que pain au chocolat est arrivé en tête en Nouvelle-Écosse (mais nous n’avons encore que très peu de répondants pour cette province).

Pour rappel et à titre de comparaison, voici la carte correspondant à ce concept pour la francophonie d’Europe (voir ici notre billet sur la question):

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Figure 2: Les dénominations de la viennoiserie au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).

On y voit que pain au chocolat recouvre la plus grande partie du territoire, alors que chocolatine étend sa domination à tout le Sud-Ouest. La variante couque au chocolat ne couvre que l’ouest de la Belgique francophone; quant à croissant au chocolat, il est attesté sporadiquement dans l’Est et en Suisse romande. On y trouve aussi petit pain au chocolat, qui n’a été donné par aucun répondant au Canada mais qui en Europe occupe deux aires latérales, respectivement dans l’est du domaine (Alsace, Franche-Comté, nord de la Suisse romande) et dans le Nord–Pas-de-Calais.

Voyons maintenant de plus près les trois types lexicaux les plus répandus au Canada francophone.

Chocolatine

C’est de loin la dénomination la plus répandue au Canada francophone, mais c’est clairement au Québec qu’elle règne en maître, les pourcentages d’emploi déclaré y atteignant des sommets:

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Figure 3: Répartition et vitalité de chocolatine d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut voir ici que le mot, bien que n’étant pas apparu comme première réponse en Ontario, y est aussi connu par une tranche non négligeable de la population. Au Québec, les pourcentages peuvent atteindre 90%; chocolatine est d’ailleurs présenté comme un «terme privilégié» par le Grand Dictionnaire Terminologique de l’Office québécois de la langue française.

Il est hautement improbable que le mot ait été inventé de façon indépendante des deux côtés de l’Atlantique. Selon toute vraisemblance, il aura été importé et diffusé au Québec par des immigrants français originaires de régions de l’Hexagone où son emploi est dominant. Les grandes bases de données textuelles en ligne (EuropresseGallica, Google Recherche Avancée de Livres) permettent de mieux documenter son histoire. Au Québec, il n’apparaît pas avant 1988; voici la première attestation connue (un grand merci à Jean Bédard, de l’OQLF, pour son aide):

D’après les inspecteurs, des pains, des muffins, des croissants aux amandes et des chocolatines étaient présentés au public sur une étagère, sans aucune protection. (La Presse, Montréal, 30 avril 1988, page A4)

En France, on peut faire remonter la première attestation du mot (avec le sens qui nous intéresse) à 1960:

Quant au repas de midi, il fut excellent, comme le prouve celui-ci, tiré à 1.249 «exemplaires» pour les «Francas» [= Francs et Franches Camarades] de Bordeaux par les cuisines municipales: œuf dur, tranche de galantine, rôti de porc, crème de gruyère, banane. A 18 heures, on fut heureux de savourer une chocolatine, mais, hélas! c’était déjà le départ, après une excellente journée au grand air, très bien meublée par un grand rallye des jeux et des concours passionnants. (Sud-Ouest, 7 mai 19670, page 8)

On remarquera que cette première attestation renvoie justement à Bordeaux, ce qui correspond à l’ancrage du mot dans le Sud-Ouest.

On s’est beaucoup questionné sur l’origine du mot chocolatine. Il faut savoir en fait que cette forme apparaît déjà au dix-neuvième siècle, mais avec un tout autre sens: elle désignait alors un bonbon au chocolat et aux fruits, distribué dans toute la France.

CHOCOLATINES […] Ce nouveau BONBON, composé de chocolat et de fruits, présente, sous forme de dragées, un délicieux aliment et la plus délicate des friandises. Les CHOCOLATINES feront les délices des palais affriandés des douceurs et des parfums; c’est un Bonbon agréable à l’œil, facile à manger, se conservant indéfiniment, et n’ayant aucun des inconvénients qui résultent de l’usage des friandises. Des mesures sont prises pour que ce Bonbon se trouve avec le cachet du fabricant dans toutes les premières maisons de confiserie en province. CHOCOLAT PERRON, rue Vivienne, 14. – Partout en France à 2 fr. et 3 fr. le demi-kilogr. (Publicité, Journal des débats, 15 novembre 1853)

Cet emploi va même jusqu’à faire son entrée dans les pages du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (dans un fascicule publié en 1869). Un peu plus tard, le bonbon en question devient en fait un médicament à la quinine utilisé dans la prévention contre le paludisme, comme le montrent de nombreuses attestations:

En résumé, l’auteur conclut, à l’inverse de la commission, que les chocolatines au tannate de quinine sont appelées à rendre de grands services dans la campagne anti-paludique, pour la quininisation des enfants. (Bulletin de l’Institut Pasteur, 1906, page 929)

Cet emploi persiste environ jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, puis disparaît des radars. Lorsque chocolatine réapparaît dans les années 1960, après un hiatus de plus de vingt ans, il est régionalisé, plutôt rare, et typique du Sud-Ouest. Il se pourrait bien qu’il n’y ait donc aucun lien historique entre l’ancien sens de « dragée au chocolat » et celui de « viennoiserie au chocolat ». En ce qui concerne la forme du mot, il s’agit évidemment d’un dérivé de chocolat formé à l’aide du suffixe -ine (fréquent en cuisine, cf. gélatine, galantine, amandine, grenadinepraline). Un tel dérivé pourrait très bien avoir été formé à deux reprises dans l’histoire de la langue, de façon indépendante. Ajoutons pour l’anecdote que l’espagnol connaît les formes chocolatín et chocolatina, mais que ces mots désignent dans cette langue des bonbons au chocolat, et non pas une viennoiserie. Au Québec, le mot est aujourd’hui diffusé massivement par les chaînes de restauration rapide (Tim Hortons, Starbucks) mais a dû faire ses premières apparitions dans des boulangeries de quartier gérées par des «Gascons» immigrés. Cet exemple contemporain reproduit bien la façon dont certaines variantes qui étaient régionales en France à l’époque coloniale ont pu s’exporter et s’enraciner pour devenir majoritaires dans le Nouveau Monde.

Croissant au chocolat

Il s’agit du deuxième type le mieux représenté au Canada francophone. En Ontario et au Manitoba, il a même remporté la majorité des suffrages (bien que les pourcentages ne dépassent jamais 55%, ce qui est de loin inférieur aux proportions atteintes par chocolatine au Québec).

Précisons que la question posée aux témoins était accompagnée d’une photo représentant bel et bien un rectangle de pâte feuilletée fourrée au chocolat, et non pas une viennoiserie en forme de véritable croissant (car il existe aussi de véritables croissants fourrés au chocolat, que l’on peut légitimement appeler croissants au chocolat, mais ce n’est pas ce que la photo représentait).

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Figure 4: Répartition et vitalité de croissant au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

En Europe francophone, c’est essentiellement dans l’Est que le mot est attesté (bien qu’avec des pourcentages qui ne dépassent pas 18%), comme le montre la carte ci-dessous:

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Figure 5. Répartition et vitalité de croissant au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Ces répartitions géographiquement marquées nous mettent peut-être sur la piste d’une explication quant à l’origine du terme croissant au chocolat. En allemand, Schokoladencroissant désigne indifféremment de véritables croissants fourrés au chocolat, ou ce que la plupart des Français appellent (petits) pains au chocolat ou chocolatines. Cela pourrait expliquer pourquoi les zones qui bordent des territoires germanophones (le Nord-Est de la Wallonie, la Lorraine et la Suisse romande) connaissent le type (bien qu’avec des pourcentages très bas); croissant au chocolat serait donc chez eux un calque de traduction. S’opposent toutefois à cette hypothèse son absence totale en Alsace et les 18% de reconnaissance dans le département de la Côte-d’Or, assez éloigné de la frontière.

Au Canada, croissant au chocolat est fort vraisemblablement un calque de l’anglais chocolate croissant. D’une part, ce terme est majoritaire dans les provinces (Ontario, Manitoba) où le français est en contact intense avec l’anglais; d’autre part, les chaînes de restauration rapide évoquées ci-dessus diffusent massivement l’anglais chocolate croissant dans leurs menus pour désigner le référent qui nous intéresse  (comme on peut le constater en cliquant ici). Contrairement au Québec où la législation impose l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, dans le reste du pays la langue des menus dans la restauration relève du bon vouloir de chaque commerçant – ce qui équivaut donc à une écrasante prédominance de l’unilinguisme anglais.

Si ces hypothèses sont valables, on pourrait dire que les mêmes causes (des contacts de langues) ont provoqué les mêmes effets (un calque de traduction). Dans les deux cas, c’est la méconnaissance de la motivation sémantique première du mot croissant en anglais et en allemand qui explique qu’il ait pu être utilisé pour désigner un objet n’ayant pas nécessairement la forme d’un croissant (seul le sème /pâte feuilletée/ semble avoir été retenu).

Pain au chocolat

Le terme le plus répandu en France n’est pas totalement inconnu au Canada, mais il ne s’y classe qu’au troisième rang. Dans les commentaires fournis par les internautes ayant participé aux enquêtes, on relève souvent la précision selon laquelle cet équivalent sera employé de préférence dans le cadre d’une conversation avec des francophones européens. En outre, la connaissance passive de pain au chocolat au sein de la population a été largement favorisée, selon plusieurs répondants, par la célèbre chanson de Joe Dassin… même si celle-ci parlait plutôt de «petits pains au chocolat». Voici la carte correspondant aux pourcentages de reconnaissance de cette variante au Canada français; on notera qu’ils ne dépassent jamais les 35%, bien en deçà des 90% et plus atteints par chocolatine.

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Figure 6: Répartition et vitalité de pain au chocolat d’après l’enquête sur les régionalismes d’Amérique du Nord (2016-2017). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par MRC (Québec) ou Province (reste du Canada) est élevé.

On peut comparer avec la carte consacrée à ce même terme en Europe francophone, où sa fréquence est beaucoup plus élevée, dépassant souvent les 90%:

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Figure 7: Répartition et vitalité de pain au chocolat selon les résultats de l’enquête européenne (2016).Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Outre les chansons populaires et les voyages outre-mer, cette variante peut avoir été diffusée directement par des immigrants français, ou par les ouvrages de référence (le Grand Dictionnaire Terminologique donne pain au chocolat parmi les «termes privilégiés», mais précise bien que chocolatine est plus courant au Québec). On comprend mal, toutefois, qu’il soit relativement plus fréquent au Nouveau-Brunswick et, surtout, en Nouvelle-Écosse.

Conclusion

Alors que le système scolaire a réussi à diffuser dans tout le Canada francophone le terme d’espadrille pour désigner des chaussures de sport (voir notre billet), il semble que les désignations de la viennoiserie au chocolat qui nous occupe ici sont apparues plus spontanément, les instances interventionnistes se contentant de prendre le train en marche. D’une part, les dénominations les plus fréquentes en France se sont tout naturellement exportées, mais avec des fréquences inversées (chocolatine dominant pain au chocolat); d’autre part, les francophones hors-Québec ont spontanément créé le calque croissant au chocolat en réponse à l’anglais chocolate croissant.

Ce billet vous a plu ?

N’hésitez pas à participer à notre enquête et à nous partager sur les réseaux sociaux ! Plus nous aurons de participants, plus nos résultats seront fiables et représentatifs. L’Acadie, les provinces de l’Ouest et la Louisiane sont encore sous-représentées: à vos claviers, chers amis !

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.

Cartographie linguistique du « crayon à papier » et de ses variantes

C’est une question qui agite la toile depuis pas mal de temps (v. ce topifight, ce forum ou celui-ci), mais qui n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Et les dictionnaires de référence, de même que les dictionnaires de régionalismes, ne sont toujours pas toujours non plus d’une très grande aide. La page Wikipedia consacrée au « crayon » résume le problème simplement :

« Il n’existe pas de terminologie officielle et les désignations peuvent varier selon les zones géographiques ou culturelles : on parle de « crayon-mine », de « crayon de mine », de « crayon à papier », de « crayon de papier », de « crayon de bois » ou « crayon gris », « crayon de plomb » ou « crayon à mine » au Québec, « crayon noir », « crayon ordinaire » ou même simplement « crayon » en Belgique » (page consultée le 25.11.2016).

Fait rare : même l’Académie signale que toutes ces variantes sont correctes (cliquez ici si vous ne nous croyez pas) !

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avions demandé aux internautes, dans l’une de nos premières enquêtes sur les mots et les phrases du français de nos régions , comment ils nommaient « le bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier ». Et on leur présentait cette image :

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Source de l’image : Wikipédia

Les répondants devaient choisir dans une liste de plusieurs réponses la variante qu’ils utiliseraient préférentiellement dans le cadre d’une conversation en famille ou entre amis. La carte ci-dessous (générée à partir des réponses de plus de 12’000 francophones d’Europe) permet de visualiser quels items ont été donnés le plus souvent pour chacun des départements de France, chacune des provinces de Belgique et chacun des cantons de Suisse romande.

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Figure 1. Les désignations du « bâtonnet de bois contenant une mine, dont on se sert pour écrire sur du papier » dans l’enquête Euro-1, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Comme on peut le voir, la variante « crayon » est arrivée largement en tête des sondages en Belgique. En France, la situation est plus contrastée: le territoire se partage entre ceux qui disent « crayon à papier » et ceux qui disent « crayon de papier » (à noter qu’aucune variante n’est « plus correcte » que l’autre, contrairement à ce que nous dit ce site). On remarque toutefois que dans certaines zones périphériques, qui incluent les départements des Alpes du Sud-Est, une bonne partie de la Bretagne et le département de l’Ariège,  c’est la variante « crayon gris » qui a été choisie. Nos amis de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais, de même que les habitants d’une partie des Pays de la Loire ont plébiscité la réponse « crayon de bois ». Dans une partie de la Bretagne, la variante « crayon papier » remporte les suffrage. En Suisse romande enfin, on observe également de la variation d’un canton à l’autre: les Vaudois et les Genevois nomment « crayon gris » ce que les Fribourgeois nomment « crayon papier » et les Valaisans nomment « crayon à papier ». Les Romands de l’Arc Jurassien ont préféré la réponse « crayon de papier », à l’instar de leur voisins de France.

Comme on n’a pu l’apercevoir sur la carte c-dessus, les choses ne sont pas tout à fait si tranchées : de nombreuses variantes sont connues en dehors des aires que montre la carte ci-dessus. Sur la carte suivante, on peut voir p. ex. que la variante « crayon à papier » est assez répandue dans l’Europe francophone, mise à part peut-être en Belgique:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la réponse « crayon à papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La carte suivante laisse penser que la variante « crayon de papier » est moins célèbre hors de son aire maximale :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La variante sans préposition, « crayon papier », est connue dans des régions tout aussi discontinues, dans le canton de Fribourg et dans les Côtes-d’Armor :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la réponse « crayon papier » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La forme « crayon » est quant à elle connue dans les départements de la frange Sud, mais également en Suisse romande et en Alsace :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la réponse « crayon » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

La réponse « crayon de bois » est cantonnée dans les zones où l’on a observé les pourcentages maximaux sur la Figure 1:

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Figure 6. Répartition et vitalité de la réponse « crayon de bois » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

On voit sinon que la réponse « crayon gris » est en fait connue sur une frange sud-est plus large que celle que l’on a vue sur la figure 1, et que la variante est également connue dans les régions situées au nord de la francophonie d’Europe (notez la différence entre les départements du Nord et du Pas-de-Calais) :

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Figure 7. Répartition et vitalité de la réponse « crayon gris » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Enfin, les participants avaient la possibilité d’indiquer d’autres réponses dans une case « autre ». Nous avons recueilli des variantes comme « crayon noir » et « crayon ordinaire » (proposées par quelques locuteurs de Belgique), mais aussi la réponse « crayon (de/à) plomb », en usage au Québec. Sur la carte ci-dessous, nous avons cartographié la vitalité de la réponse « crayon (à/de) mine ». Sans doute l’aire et la vitalité de cette tournure auraient été plus importantes si ce choix avait été proposé aux participants.

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Figure 8. Répartition et vitalité de la réponse « crayon mine » dans l’enquête Euro-1. Chaque point représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

NB : Les variantes « crayon noir » et « crayon ordinaire » n’ont pas été suggérées par un nombre suffisant de participants pour qu’on qu’elles fassent l’objet de cartes dédiées. Comme on peut le voir sur la carte 1 plus haut, la variante « crayon noir » est surtout attestée en Suisse, alors que la variante « crayon ordinaire » a surtout été sollicitée par des informateurs Belges.

Comment ça se dit chez vous ?

Êtes-vous d’accord avec ces cartes ? Est-ce que les représentations correspondent à vos usages ? Pour participer aux enquêtes et nous aider à en savoir plus sur la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français, cliquez ici ! Pour être tenu au courant des prochains résultats, suivez-nous sur Facebook !

*Ce billet a été publié le 25 novembre 2016, et mis à jour le 08 mars 2017.