Bon bout d’an!

Pendant des siècles, les Marseillais et les habitants de l’actuel grand Sud-Est de l’Hexagone ont eu comme langue maternelle le provençal. Le français n’est arrivé que bien plus tard, et appris d’abord sur les bancs de l’école, puis sur les genoux de la mère au moment où il a remplacé la langue ancestrale dans les conversations quotidiennes (Brun, 1923).

Le terme de provençal ne désigne pas le même objet selon les points de vue. Pour les dialectologues, le provençal consiste en un conglomérat d’idiomes apparentés (ce que les linguistes tout comme les locuteurs appellent, sans aucune connotation négative – des « patois »), parlés dans le Sud-Est de la France, plus précisément dans les actuels départements des Alpes-de-Haute-Provence, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône, de la Drôme, des Hautes-Alpes, de l’Isère (partie méridionale uniquement), du Var et d’une partie du Vaucluse. Dans son acception littéraire, le terme de provençal désigne plus spécifiquement les parlers dialectaux de la Basse-Provence (espace incluant la côte méditerranéenne qui s’étend de Nîmes à Nice et délimité au nord par la ville de Digne-les-Bains).

On l’a vu dans de nombreux billets précédents : quand un système linguistique disparaît au profit d’un autre, le premier laisse des traces plus ou moins importantes dans le système qui le remplace. Ces traces que les linguistes appellent dialectalismes peuvent ressortir au domaine du lexique (voir nos billets sur les dénominations des animaux dans le français à substrat francoprovençal, ou encore celui sur les sabaudismes) ou, plus rarement, de la grammaire (voir notre billet sur le y savoyard, celui sur le ça vaudois ou notre publication dédiée à l’utilisation de outre en français valaisan). Le français de la région de Marseille n’échappe pas à cette règle.

En général, quand une forme dialectale est transposée en français, elle se diffuse alors sous une version légèrement adaptée. Des mots comme escoube (« balai »), dégun (« personne »), péguer (« coller légèrement »), cacagne ou cagagne (« diarrhée ») sont les versions francisées de variantes provençales qui présentent des variations phonétiques plus ou moins importantes d’un village à l’autre.

Plus rarement, il n’est pas impossible qu’un mot en vienne à être utilisé en français sans être adapté – cas de figure se présentant seulement lorsque, pour un mot donné, la proximité entre les deux systèmes linguistiques le permet, ou lorsque des locuteurs se livrent à de l’alternance codique.

A l’an que vèn !

C’est notamment le cas de formules toutes faites, comme à l’an qué vèn !, qui signifie littéralement « à l’année qui vient ! », et que les connaisseurs (qui ne sont pas forcément des gens qui parlent encore le provençal à la maison) complètent par la phrase e se sian pas mai, que siguen pas mens ! (« et si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins », en référence aux naissances et aux décès).

La formule est attestée depuis au moins le début du 20e siècle, sous la plume du célèbre Frédéric Mistral, dans son œuvre Moun espelido, Memòri e raconte (= « Mes origines : Mémoires et récits ») :

Alègre ! alègre,
Mi bèus enfant, Diéu nous alègre !
Emé Calèndo tout bèn vèn…
Diéu nous fague la gràci de vèire l’an que vèn,
E se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens !

La plupart des dictionnaires relatifs aux spécificités du français du Sud-Est de la France consacrent quelques lignes à cette expression. On la retrouve ainsi dans Le parler de Marseille et de Provence – Dictionnaire du français régional de Ph. Blanchet (2000, 20), mais aussi dans le Dictionnaire du marseillais (Académie de Marseille, 2004, 33) ou dans le guide de conversation Le marseillais pour les nuls (M. Gasquet-Cyrus, 2016², 83-84). Dans Le parler marseillais de R. Bouvier (1986², 36), la locution figure à l’entrée bout d’an.

Bon bout d’an !

Les deux locutions (bon bout d’an ainsi que à l’an que vèn) peuvent s’employer de façon autonome. Selon R. Bouvier, bout d’an serait « un groupe provençal auquel on aurait ajouté l’adjectif français bon« , alors que pour M. Gasquet-Cyrus, le tour bon bout d’an « fait frémir les puristes car [il] n’a rien de provençal ». En l’absence de données historiques (savoir si bout d’an est d’abord apparu dans des textes rédigés en provençal ou en français aiderait, sachant que sous leur forme graphique, les mots bout et d’an ne se différencient pas en provençal et en français), on se gardera de trancher en faveur de l’une ou de l’autre interprétation.

Géographie

Sur le plan géographique, la formule bon bout d’an! ne figure pas dans le quatrième et dernier volume de l’Atlas linguistique et ethnographique de Provence, et personne n’a jamais cartographié son aire d’emploi en français. La 10e édition de notre série d’enquêtes intitulée Quel français régional parlez-vous? a permis de combler cette lacune.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques, auxquels nous invitons les lecteurs de ce blog à participer. Les cartes qui y sont présentées sont en effet réalisées à partir d’enquêtes. Plus les internautes sont nombreux à participer, plus les résultats sont fiables. Pour nous aider, c’est très simple : il suffit d’être connecté à Internet, et de parler français. Pour le reste, c’est gratuit et anonyme. Vous avez grandi en France, en Suisse ou en Belgique, cliquez ici; si vous êtes originaire du Canada francophone, c’est par .

Un peu plus de 10.300 internautes ont répondu à la question dans laquelle on leur demandait s’ils employaient ou non la formule bon bout d’an! En nous basant sur le code postal de la localité où ils ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé le rapport entre le nombre de réponses positives et le nombre de réponses négatives pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district de Suisse romande. Nous avons ainsi pu voir que les quelque 250 internautes ayant répondu positivement étaient tous originaires de la cité phocéenne ou de ses alentours:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension de l’expression bon bout d’an dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-10, 2019). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 100%). Source de l’illustration en haut à gauche: une note blanche.

Plus précisément, il en ressort que la moitié des internautes ayant déclaré employer le tour bon bout d’an! ont passé la plus grande partie de leur jeunesse dans les Bouches-du-Rhône (arrondissements d’Aix-en-Provence, d’Arles, d’Istres et de Marseille), les autres se répartissant équitablement entre les départements des Alpes-Maritimes (arrondissements de Nice et de Grasse) et du Var (principalement dans l’arrondissement Toulon).

Le réseau social Tweeter autorise tous ceux que cela intéresse à faire une recherche dans l’ensemble des tweets postés au cours des 9 derniers jours. La période s’y prêtant, nous avons pu recueillir plus de 370 tweets contenant la formule « bon bout d’an ». Sur ces 370 tweets, nous avons pu en géolocaliser une centaine, et ainsi réaliser la carte de chaleur hexagonale ci-dessous:

Figure 2. Carte de chaleur hexagonale des statuts Tweeter contenant la locution bon bout d’an, pour la période allant du 19 au 27 décembre 2019. Source de l’illustration en haut à gauche: une note blanche.

Au total, un peu moins d’une dizaine de tweets proviennent de la partie septentrionale de l’Hexagone, et les bon bout d’an tweetés par des utilisateurs des villes de Marseille et d’Aix-en-Provence constituent plus de trois quarts des données. Rien de bien différent, et fort heureusement, avec la carte que nous avons obtenue sur la base de nos enquêtes en ligne.

Calendrier

Si le souci de connaître l’aréologie du tour n’a pas encore trop fait réagir les internautes, la question de savoir à quel moment de l’année il faut adresser à ceux que l’on côtoie un bon bout d’an! (suivi ou non d’un à l’an que vèn!, et pourquoi pas d’un e se sian pas mai, que siguen pas mens!) est beaucoup plus débattue.

D’après notre collègue Françoise Nore, originaire de La Seyne-sur-Mer (à côté de Toulon, dans le Var), le « bout d’an » c’est le 31 décembre, puisque c’est le bout, et donc la fin, de l’année (explication que l’on retrouve sur cette page ou celle-ci).

Pourtant d’aucuns diront que la formule peut être employée pendant la période dite des Calendes (soit du 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, au 6 janvier, jour de l’Épiphanie, le 6 janvier), à l’instar de Samy Skyrock:

Même si pour d’autres, c’est une hérésie d’employer une telle formule avant le 25 décembre:

Les données que nous avons récoltées sur le réseau social Tweeter montrent que sur les 9 jours précédant le 27 décembre 2019, il y a eu un pic de tweets contenant bon bout d’an le 20 décembre, puis un autre le jour de Noël:

Figure 3. Fréquence de « bon bout d’an » dans les statuts Twitter sur la période du 19 au 27 décembre 2019.

On mettra ce graphique à jour d’ici début janvier 2020 pour avoir une idée de la période où les tweets contenant la formule bon bout d’an! ont été les plus fréquents !

Quel français régional parlez-vous?

Si cette publication vous a plu, si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas à nous le dire en commentaire sous ce billet, sinon sur Facebook, Twitter ou Instagram. Si vous avez quelques minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à l’un de nos sondages sur le français régional, vous nous aiderez ainsi à faire les prochaines cartes! Cela étant dit, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un bon bout d’an!, et vous dire à l’an que vèn!

source

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

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