Survivances des parlers provençaux en français, épisode 1: le mot escoube/escubo

Avec ce billet, on initie une nouvelle série de publications courtes, centrées sur un mot (ou plutôt sur un type lexical) qui connaissait en galloroman (c.-à.-d. dans les dialectes romans de France, de Belgique et de Suisse, que parlaient quotidiennement certains de nos arrières-grands-parents, voire nos grands-parents et encore quelques-uns d’entre nous) une certaine aire d’extension, et qui a fait l’objet d’un emprunt de la part du français dans l’aire d’extension concernée. Ce billet est consacré au mot de français régional escoube, galloroman escoba, qui désigne ce qu’on appelle plus communément en français standard un « balai ».

Note sur la réalisation des cartes – Pour réaliser les cartes de ce billet, nous nous sommes servi de deux types de source. En ce qui concerne les données dialectales, nous avons puisé dans l’Atlas Linguistique de la France. En ce qui concerne les données sur le français régional, nous avons utilisé les tables générées à la suite d’un sondage linguistique auquel plus de 8.000 francophones ayant déclaré avoir passé leur jeunesse en France, en Suisse ou en Belgique ont pris part.

En français, le mot escoube est absent des dictionnaires de grande consultation: aucune trace dans le Robert ou le Larousse, ni même dans le TLFi ou le Wiktionnaire. On en trouve toutefois des traces dans quelques recueils de régionalismes, qui concernent surtout le français de la région de Marseille, v. notamment Ph. Blanchet (Le parler de Marseille et de Provence), M. Gasquet-Cyrus (Le marseillais pour les nuls) ou R. Bouvier (Le parler marseillais). La citation ci-dessous est tirée de l’ouvrage de ce dernier (p.72):

francisation du provençal escoubo, le balai: « Té, vai, passe-moi l’escoube, que je suis fatiguée ». Quand en français on lance un vigoureux : « Allez du balai! », le Marseillais dit bien : « de l’escoube, et va t’escoundre* [*te cacher] »

D’après les dictionnaires spécialisés (v. notamment le Dictionnaire des régionalismes de France de P. Rézeau ou le Dictionnaire du marseillais de l’Académie de Marseille), le mot est utilisé en français depuis au moins le 17e s., dans la Drôme, les Hautes-Alpes, la Provence, le Gard et l’Ardèche.

Le terme escoube est sporadiquement attesté en français du 15e au 17e s., mais toujours marqué diatopiquement comme un trait du sud […]. Il s’agit d’un emprunt au provençal […]. La rareté des attestions écrites donne à penser que le mot est de nos jours diaphasiquement marqué et qu’il appartient au registre familier. [Dictionnaire des régionalismes de France, p. 414]

Les résultats de notre enquête confirment en partie tout du moins, les remarques sur l’aire d’emploi du mot escoube en français. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, escoube est bien connu dans le sud-est, mais il est également sporadiquement attesté dans l’extrême sud-ouest de la France:

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Figure 1. Vitalité et aire d’emploi du mot escoube en français, d’après les enquêtes Français de nos Régions. Les traits épais délimitent la Belgique et la Suisse de la France. Les nombres désignent les pourcentages supérieurs à zéro obtenus pour chaque arrondissement de France.

Quant à sa vitalité, force est de constater qu’elle est relativement faible. C’est dans les arrondissements du Vigan (dans le Gard) et de Marseille (Bouches-du-Rhône) que les pourcentages les plus hauts sont atteints (60% et 53% des répondants, respectivement, ont déclaré connaître et utiliser le mot escoube pour désigner un balai). Ailleurs les pourcentages ne dépassent jamais les 30% (noter quand même des scores atteignant 24% dans les Alpes-de-Haute-Provence ou les Hautes-Alpes).

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Figure 2. Probabilité d’utilisation du mot escoube en français (en ordonnées, de 0=non à 1=oui), en fonction de l’âge des participants (en abscisses).

Par ailleurs, les données montrent également que le mot escoube est un mot vieillissant. Une analyse de régression effectuée sur l’ensemble des participants établis dans l’un des 11 départements où escoube est attesté (N=658), avec la réponse oui/non (=je déclare [ne pas] utiliser escoube) comme variable dépendante, et l’âge des participants comme prédicteur, révèle un effet significatif de l’âge. Plus le locuteur est âgé, plus la probabilité qu’il connaisse et emploie le mot escoube est grande, et inversement.

Dans les dialectes galloromans, les correspondants du français régional escoube étaient répandus sur une aire relativement similaire à celle que l’on retrouve actuellement en français régional (v. les triangles bleus sur la Figure 3), bien que plus compacte à l’est et plus étendue à l’ouest.

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Les dénominations du « balai » dans les dialectes galloromans du début du 20e s., d’après l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente une localité enquêtée.

Noter l’existence, dans le domaine francoprovençal, de formes de la même famille. Dans le canton du Valais en Suisse et dans la région du Jura sur la frontière franco-suisse principalement, on trouve le type écouve (où l’on voit que es- est passé à é-, v. nos carrés bleus sur la carte) ; dans les départements de l’Isère, du Rhône et alentours, une forme sans e(s)- a pu être suffixée à certains endroits (on trouve les formes couve ou couvillon, voir nos cercles bleus).

En français moderne, le mot écouvillon, qui désigne une brosse dont on se sert pour nettoyer les biberons ou les bouteilles, voire une sorte de balai pour nettoyer les fours, est de la même famille.

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Différents modèles d’écouvillon (source: Wikipédia)

L’existence de ces formes francoprovençales, de même que l’existence de points isolés dans le centre de la France (en Corrèze, dans le Cantal et dans la Creuse), laissent penser que naguère, l’aire des mots de la même famille que escoube (qui dérivent tous d’un nom créé sur le latin SCOPARE) pour désigner un balai était beaucoup plus étendue. La concurrence des formes appartenant aux parlers voisins (à l’est, les types de la famille rameau ; au sud, les formes que l’on retrouve en castillan et sur le flanc nord, le français balai) semble leur avoir été fatale.

Quel français régional parlez-vous? C’est le nom d’une série de sondages mise en place en juin 2015. Le principe est assez simple: les internautes qui parlent français répondent à quelques questions illustrées concernant leur usage de mots ou d’expressions potentiellement régionales, en cliquant sur ce lien (procédure anonyme, gratuite, et réalisable depuis son ordinateur, son smartphone ou sa tablette – c’est assez marrant à faire, et ça prend une dizaine de minutes), et on se sert des réponses collectées pour réaliser des cartes donnant à voir la vitalité et l’aire d’extension de certains particularismes locaux du français (la carte de la chocolatine et autres gourmandises est ici, celle de crayons est par-là, pour savoir comment on prononce rose ou piquet dans tel ou tel coin de l’Hexagone, c’est par ici). Dans notre dernier sondage (le 8e de la série principale), on a étendu notre curiosité à des questions plus ethnologiques, comme celles concernant le jeu qui se joue avec les mains et qui oppose plusieurs joueurs (chifoumi, pierre/papier/ciseaux, feuille/marteau/ciseaux, etc.), la Saint-Nicolas, la joue que l’on tend en premier quand on fait la bise, etc. N’hésitez pas à participer!

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs postdocs en France (Paris), en Suisse (Neuchâtel, Genève et Zurich) et en Angleterre (Cambridge). Il travaille actuellement en tant que chargé de recherche à l'université catholique de Louvain (Belgique). Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français.

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