Astheure (à c’t’heure)

Ce nouveau billet est consacré à la géographie (et accessoirement à l’histoire) de l’adverbe astheure, résultat de l’univerbation de la formule à cette heure, prononcée à c’t’heure, qui signifie « maintenant » ou « au temps présent ».

Univerbation: processus par lequel une expression figée est condensée en un mot simple. En français moderne, les mots bonjour ou bonheur sont les résultats de l’univerbation de l’adjectif bon avec les substantifs jour (bon + jour ≈ « bonne journée ») et heur (bon + heur ≈ « bon augure »; heur, du latin AUGURIUM, est un mot aujourd’hui vieilli en français, qui désigne un sort, heureux ou malheureux)

Sur le plan historique, la locution est attestée depuis la fin du 15e siècle sous la forme graphique à cette heure, et depuis déjà 1530 sous la graphie astheure (v. FEW). Dans la littérature, on la trouve sous la plume de nombreux écrivains (v. Le bon usage, §615), mais avec des effets pragmatiques divers (v. ce site). Aujourd’hui, elle ne semble plus bénéficier du même statut qu’il y a un siècle ou deux, puisque dans les dictionnaires de grande consultation comme le Robert et le Larousse, le tour à ‘c’theure est taxé de « vieilli ».

En France, la prononciation « asteure » semble avoir été préconisée jusqu’au 17e s. (le -e- de « cette » ne se prononçant pas). Dans le dictionnaire de Nicot (1706), on trouve d’ailleurs le mot sous l’entrée astheure. Cette prononciation est considérée comme populaire d’après les auteurs du bon usage, et seul le le Wiktionnaire consacre une entrée dédiée à la forme astheure.

Le fait que le tour figure en bonne place dans pas mal de dictionnaires de régionalismes (cf. par ex. le Dictionnaire des régionalismes de France s.v. heure), qu’ils traitent du français de France, de Belgique ou d’Amérique du Nord, laisse en fait penser que astheure aurait actuellement le statut de régionalisme en français.

Dans les enquêtes Français de nos Régions

La 6e édition de notre série d’enquêtes destinées à documenter les particularités locales du français que l’on parle dans nos régions nous a permis de cartographier la vitalité de cette expression en français européen à l’aube du XXIe s. Au total, sur les 7.300 participants francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France métropolitaine ou en Suisse, 1376 internautes ont répondu de façon positive à la question: « Dans la vie de tous les jours, employez-vous le mot astheure au sens de ‘maintenant, à présent?' »

Les cartes et les graphes de ce billet ont été réalisés dans le logiciel R, à l’aide des packages ggplot2 et raster, notamment. Les fonds de carte ont été rapatriés de la base GADM. Pour les palettes de couleur, c’est sur ce site. Pour en savoir plus, vous pouvez contacter l’auteur.

Pour visualiser la répartition de ces locuteurs dans la francophonie d’Europe, nous avons calculé le pourcentage de réponses positives par rapport au nombre de réponses négatives pour chaque arrondissement de France, de Belgique et chaque district en Suisse. Nous avons ensuite reporté sur un fond de carte les résultats de ces calculs en faisant varier la couleur des points en fonction des pourcentages obtenus. Finalement, nous avons appliqué la méthode du krigeage pour colorier de façon uniforme le territoire.

Figure 1. Vitalité et aire d’extension de l’adverbe astheure dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-6, 2017). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse (échelle: 0 à 70%). Source de l’illustration en haut à gauche: La parlure.

Les résultats montrent que dans la sud de la France, comme en Suisse romande et dans les départements qui bordent ce pays et ceux qui s’alignent le long de la frontière avec l’Allemagne, l’adverbe est inconnu des participants à notre enquête. Ailleurs, on peut voir que si les internautes de notre échantillon ont tous déclaré utiliser ce mot, il existe des différences notables entre les habitants des Hauts-de-France, de Normandie, du Poitou et le reste du septentrion de l’Hexagone. Astheure jouit en effet d’une vitalité plus importante en Wallonie et dans les régions au nord-est de Paris que celles à l’est de cette ville.

Dans l’Atlas Linguistique de la France

Qu’en était-il dans les dialectes galloromans, encore parlés par de nombreux locuteurs à la fin du XIXe s., quand Edmond Edmont a sillonné la France et ses « satellites linguistiques » sous la houlette de Jules Gilliéron? Si ces idiomes ne sont pas les ancêtres du français régional à proprement parler, ils sont à même de nous donner des indices sur ce que à quoi devait ressembler le français populaire d’il y a un peu plus d’un siècle.

>> LIRE AUSSI: Survivances des parlers provençaux en français, épisode 2: le mot dégun

La carte 798 de l’Atlas Linguistique de la France donne pour chacun des 640 points du réseau la traduction, par les informateurs rencontrés par Edmont Edmond, de l’adverbe français « maintenant » dans le parler de leur village. Les formes relevées ont été obtenues à partir de la traduction de deux phrases: « Ma grand-mère cousait à cette fenêtre où tu couds maintenant » et « Le médecin l’a saigné et il est guéri maintenant ».

Le questionnaire de l’Atlas Linguistique de la France n’a jamais été publié. Il a été reconstitué par les chercheurs du projet ANR SyMiLa.

Nous avons recopié chacune des formes de la carte dans un tableur, et typisé chacune des formes, manuellement. En pratique, nous avons regroupé sous une même étiquette toutes les variantes qui ressemblent phonétiquement au type français astheure (asteu, astur, achteûre, asteûre, etc.). Nous avons étiqueté indépendamment les autres types apparentés au latin HORA, v. ora, auro, oro, etc. de ceux correspondant au français maintenant, tout à l’heure, et/ou à présent.

Figure 2. Typisation des formes obtenues pour traduire le français maintenant dans les dialectes galloromans de la fin du XIXe s., d’après ALF 798. Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Sur la carte ci-dessus, nous avons conservé la couleur marron/caca d’oie pour les formes du type astheure, et colorié en turquoise les autres points. La forme circulaire s’applique aux réponses continuant le latin HORA (astheure, < HORA et tout à l’heure); des symboles différents sont utilisés pour les formes à présent, maintenant et autre (c.-à-d. pour les types uniques ou rares).

À la lecture de la carte, on peut voir que le territoire est grosso modo divisé en deux, et que cette séparation suit à quelques kilomètres près la frontière classique qui oppose les langues d’oïl aux langues d’oc et au francoprovençal. Dans la partie septentrionale du territoire, une majorité de réponses s’apparentent au type astheure, avec un évidement central qui correspond à Paris et au Centre, où les témoins ont donné des réponses du type à présent. A l’est de cette zone, dans les terres qui séparent les parlers d’oïl des parlers francoprovençaux (lesquelles correspondent grosso modo à la Franche-Comté), domine le type maintenant, vraisemblablement emprunté au français scolaire. Dans la partie sud et francoprovençale, on retrouve différents aboutissants de HORA.

Dans les dialectes galloromans, les emprunts des patois au français sont plus fréquents qu’on ne le croit. Cette situation franc-comtoise, où est diffusé un mot emprunté au français, est typique des zones de transition entre familles dialectales. Dans le cas présent, on peut faire l’hypothèse qu’ont coexisté dans cette zone des types différents (les uns apparentés au français astheure; les autres continuant le latin < HORA sous des formes phonétiquement plus éloignées du français « heure », telles qu’on les trouve dans le domaine francoprovençal). La coexistence de ces deux types aura engendré de la gêne dans la communication entre les patoisants d’un même village ou de villages adjacents. La sélection d’un troisième type, de sens voisin, non apparenté aux deux autres et ne suscitant pas de discussion (car parachuté par l’école), aura permis de résoudre ce problème de synonymie. Sur les origines de cette hypothèse et son illustration à d’autres zones de la Galloromania, v. Gardette, P. (1970). « Rencontre de synonymes et pénétration du français dans les aires marginales », Revue de Linguistique Romane, 34, 280-305.

Il est intéressant de constater que dans les parlers de la fin du XIXe s., l’adverbe correspondant au français maintenant n’était pas utilisé à Paris et dans les département autour de la capitale, où les dialectes étaient pourtant les plus proches du français que l’on écrivait alors.

Comparaison des deux systèmes

Pour faciliter la comparaison des deux systèmes, et rendre compte d’un éventuel changement sur l’axe diachronique, nous avons superposé les points de l’ALF où l’on retrouve le type astheure à la carte que l’on a créée pour le français régional:

Figure 3. Superposition des aires de astheure dans les dialectes galloromans (fin XIXe s., symboles circulaires) et en français régional (début XXIe s., symboles rectangulaire et trame continue).

On peut voir grosso modo qu’en un peu plus d’un siècle, les choses n’ont guère changé entre les deux systèmes. Astheure au sens de « maintenant, à présent », est utilisé dans les mêmes régions – tout au plus constate-t-on un niveau de rétention plus élevé en zones périphériques (Poitou, Normandie, Picardie, Wallonie).

Dans l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada

Qu’en est-il en Amérique du Nord? On l’a dit au début de cet article, astheure figure en bonne place dans de nombreux dictionnaires consacrés aux spécificités du français que l’on parle outre-Atlantique. Nous pouvons nous baser sur les résultats de l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada, publié dans les années 80, pour vérifier quelle était l’aire du tour astheure il y a quelques décennies.

L’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (ALEC) – Dans les années 1970, deux chercheurs dirigent une enquête de large envergure, destinée à documenter la variation du français dans les provinces de l’est du Canada. Les résultats de leur récolte seront publiés en 1980 sous la forme d’un ouvrage en 10 volumes, relativement méconnu du grand public, l’Atlas Linguistique de l’Est du Canada (abrégé en ‘ALEC’). Les personnes enquêtées étaient relativement âgées (nées en moyenne au début du 20e siècle) et établies pour la plupart dans des localités rurales: les données reflètent donc un état relativement archaïque de la langue que l’on parlait alors.

On peut voir sur la carte ci-dessous que les témoins ont tous donné la réponse astheure, à part en trois points où les enquêteurs ont noté en outre les réponses maintenant et à présent.

Figure 4. ‘Maintenant’ dans l’ALEC (vol. 6, q. 1726). Les chiffres représentent des localités enquêtées.

Cela n’a rien d’étonnant qu’astheure se soit si bien maintenu dans les provinces francophones du Canada (on ne le voit pas sur la carte, mais c’est la même chose en Louisiane). Comme on le sait, le français que l’on parle sur ces terres a été exporté par des colons français principalement originaires de l’ouest de l’Hexagone à partir du 17e s. Loin de la norme parisienne, le français nord-américain a connu une évolution et une histoire différente de celui d’Europe.

>> LIRE AUSSI: Quelques beaux vieux mots du français au Canada

Les régionalismes et autres traits populaires hérités du français que l’on parlait alors dans l’Hexagone se sont maintenus jusqu’à gagner les sphères les plus formelles de la communication. Il existe ainsi en Acadie un webzine qui s’appelle Astheure.

Logo du webzine acadien Astheure.

Qu’en est-il à l’heure actuelle? Nous n’avons pas posé de question relative à l’emploi de astheure dans les enquêtes sur le français parlé en Amérique du Nord. Une recherche sur Twitter nous a permis de voir que astheure se retrouvait surtout dans les tweets de Canadiens francophones. Partant, nous avons lancé une recherche dans un corpus de 5.000.000 de tweets sur les formes graphiques astheur, asteur et asteure. La recherche a permis d’extraire 189 tweets, dont 52 ont pu être géocodés. Sans surprise, ces tweets proviennent de la province de Québec. Sur la carte ci-dessous, on a représenté la localisation des tweets où astheure est attesté. Les ondes autour du centre du polygone coloré donnent à voir l’épicentre des points (il y a souvent plusieurs tweets pour un même point).

Figure 5. Localisation de tweets contenant astheure ou l’une de ses variantes graphiques, recherche effectuée en juillet 2019 dans un corpus de 5 millions de tweets.

Le fait que le mot soit utilisé dans des tweets montre bien qu’il fait partie de l’usage quotidien des locuteurs franco-canadiens. L’absence de tweets localisés en France ne veut pas dire que le mot n’est pas employé en Europe, mais qu’il est peut-être réservé à d’autres sphères de l’utilisation de la langue dans l’Hexagone.

La stigmatisation de astheure

Dans FRANTEXT comme dans d’autres bases de données textuelles, on ne trouve que peu d’attestations de la forme astheure (ou de ses variantes graphiques, à c’t’heure, asteur, as’theur, etc.). Il est donc difficile de traquer l’évolution de la forme au fil des siècles. Une recherche dans Google Ngram nous montre par ailleurs que ces formes sont quasi inexistantes dans les ouvrages littéraires numérisés par Google, et que à cette heure n’a jamais vraiment concurrencé l’adverbe maintenant. Ces observations confirment la connotation populaire et rurale associée au mot astheure en français, du moins en Europe.

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A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

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