Ils viennent d’entrer dans le Robert 2020!

Le lundi 13 mai 2019, une cinquantaine de journalistes, blogueurs et enseignants-chercheurs étaient conviés à un petit-déjeuner avec le lexicographe Alain Rey et l’auteur Riad Sattouf, au café Les Éditeurs à Paris, à l’occasion du lancement de l’édition 2020 du Robert de la langue française.

Couverture de l’édition 2020 du Petit Robert de la langue française (crédit photo: Le Robert)

J’ai eu la chance de compter parmi les invités, et de découvrir en avant-première les mots qui faisaient cette année leur entrée.

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Pour au moins trois d’entre eux, je dispose, grâce aux enquêtes conduites dans le cadre du projet Français de nos Régions, de matériaux qui permettent d’en examiner la vitalité et l’aire d’extension à l’échelle de la francophonie d’Europe.

Amitieux

Premier « nouveau » mot de cette cuvée 2020, l’adjectif amitieux (prononcé [amitjø]), dont on se sert pour désigner une personne ou un animal « qui se montre aimable, affectueux ».

Le Robert signale qu’il s’agit d’un tour vieilli ou régional, que l’on peut entendre notamment en Belgique, ainsi que dans certaines régions de la partie septentrionale de la France (Ardennes, Normandie), voire plus au sud (Loire, Rhône-Alpes). Les données de notre enquête confirment, mais en partie seulement, les remarques du dictionnaire:

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du mot amitieux dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot amitieux au sens de ‘affectueux’? » (échelle: 0 à 100%).

On ne dispose toutefois d’aucune attestation pour la région Rhône-Alpes et le département de la Loire, ce qui laisse penser que le mot est définitivement sorti de l’usage du français de ces régions.

Gâté

Second mot de ce billet à faire son entrée dans le Robert 2020, le substantif gâté, donné comme synonyme de « câlin » et que le Robert localise dans le sud de la France. Les données de notre enquête montrent que le mot jouit pourtant d’une aire plus large, puisqu’on peut l’entendre en Belgique, notamment dans l’expression « faire un gâté »:

Figure 2. Vitalité et aire d’extension du mot gâté dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous le mot gâté au sens de ‘câlin’? » (échelle: 0 à 100%).

De nombreux internautes du nord de la francophonie d’Europe ont signalé qu’ils utilisaient le mot au féminin. Outre le tweet ci-dessous, v. les échanges sur ce forum:

Sur le plan étymologique, le Robert penche pour un emprunt au provençal, tout comme les auteurs du Dictionnaire du marseillais. Le fait que le mot existe en dehors de l’aire provençale laisse penser que l’origine de ce mot n’est pas occitane (sur Twitter, Hugo Blanchet nous signale que le sens positif du verbe « gâter » est « combler d’attention » en français de référence, et que c’est donc plutôt de cette forme qu’il faudrait partir pour expliquer le sens régional).

Prendre/faire les quatre-heures

Troisième entrée, l’expression prendre/faire les quatre-heures, qui signifie « goûter, « prendre/faire le quatre heures », que le Robert localise en Suisse romande. Nos données ne donnent pas tort au dictionnaire, mais révèlent l’existence d’une aire un peu plus large, qui englobe la Franche-Comté et la Bourgogne:

Figure 3. Vitalité et aire d’extension de l’expression faire/prendre les quatre-heures dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (euro-7, 2017/2018). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse. Les couleurs varient en fonction des pourcentages de réponses positives/négatives à la question : « Utilisez-vous l’expression faire/prendre les quatre-heures au sens de ‘prendre la collation de milieu d’après-midi’? » (échelle: 0 à 100%).

La carte montre également qu’à l’intérieur de la Suisse romande, les usages ne sont pas homogènes, l’expression semblant plus rare à Genève, en Valais et dans le canton de Neuchâtel.

Et les autres régions de la francophonie?

Au rayon des régionalismes, le français canadien a été relativement bien représenté cette année, avec l’insertion des verbes enfirouaper (« tromper, duper »), cochonner (« faire un mauvais coup à quelqu’un »), vacher (« fainéanter ») et niaisage (former sur le verbe « niaiser », déjà présent dans le dictionnaire, qui signifie « ne rien faire »); de l’expression faire son épicerie (« faire ses commissions ») ou du substantif respir(e) (au sens de « souffle », prendre un grand respir). Du côté de l’Afrique, le verbe cadeauter (« faire un cadeau ») se glisse dans les pages de l’édition 2020. En Europe, font leur entrée les formes tututte (« poitrine d’une femme ») pour le Nord-Pas-de-Calais ; bloc/blocus (« période de révision avant un examen ») ou encore jober (avoir un travail en tant qu’étudiant) en Belgique.

Nous avons besoin de vous! 

Depuis 2015, les linguistes du site «Français de nos régions» ont mis en place des sondages sur Internet en vue d’évaluer la distribution dans l’espace des spécificités locales du français que l’on parle en Europe et au Canada. Aidez-nous en répondant à notre nouvelle enquête sur les régionalismes du français de France , de Belgique et de Suisse  en répondant à quelques questions – cliquez  ici  pour accéder au sondage. Si vous êtes originaires du Québec ou des autres provinces francophones du Canada , c’est par  ). Votre participation est gratuite et anonyme.

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Il vous suffit de disposer d’une connexion internet et d’une dizaine de minutes tout au plus. Nous avons besoin d’un maximum de répondants pour assurer la représentativité des faits que nous examinons, n’hésitez donc pas nous dire quel français régional vous parlez!

A propos Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l'intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Il est actuellement maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles, un atlas (Atlas du français de nos régions, Armand Colin, 2017) et un blog (www.francaisdenosregions.com).

5 réponses

  1. Radoux Joseph

    Bonjour,

    En Wallonie aussi, dans la région de Liège en tout cas où je vis depuis 70 ans, on peut cochonner un travail, faire un travail de cochon. J’ai toujours employé et largement entendu cette expression, qui n’est donc pas seulement propre au français du Canada.
    Cordialement.

    JR

  2. Orthogaffe

    Bonjour. Le mot « tututte » est également utilisé pour désigner la tétine dans la région Nord-Pas-de-Calais. Concernant la poitrine des femmes, j’ai plutôt entendu le mot « tototte ».

  3. MB

    Habitant à Bruxelles, je n’ai jamais entendu « gâté » qu’au masculin (faire UN gâté)
    Ici aussi, « tututte » désigne la tétine, parfois abrégé en ‘tutte’.
    Comme à Liège, nous pouvons « cochonner un travail »
    Je n’ai jamais entendu ni lu « jober »; par contre, les « étudiants jobistes » sont nombreux.

  4. Dalva

    Il y a une erreur au sujet de COCHONNER, le sens « mal faire (un travail) » est présent depuis longtemps dans le Petit Robert ; cette année il s’agit d’un québécisme qui signifie « faire un mauvais coup à (qqn) », ça n’a rien à voir. D’autre part, l’ajout de cette édition est NIAISAGE, et non NIAISER déjà présent.

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