Retour aux Antilles…

Il y a quelques mois, nous vous avons présenté les résultats préliminaires d’une enquête en ligne sur le français dans les Antilles (Petites Antilles et Haïti). Nous vous proposons aujourd’hui un billet consacré à deux nouveaux phénomènes qui caractérisent le français dans cette région du monde: la prononciation du -s final du mot moins, ainsi que la distinction entre la voyelle du mot brun et celle du mot brin.

La prononciation du -S final de ‘moins’

En métropole, comme cela a déjà été évoqué ici même il y a quelque temps, la prononciation du -s final de moins est un trait régional très clairement caractéristique du sud-ouest de la France, comme on peut le voir à nouveau sur la carte ci-dessous.

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Figure 1. Répartition et vitalité de la prononciation du [s] final de moins dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Un coup d’œil aux données de l’Atlas Linguistique de la France, qui expose les résultats d’enquêtes menées au début du siècle dernier sur les dialectes galloromans, montre d’ailleurs que cette aire coïncide en grande partie avec l’aire de maintien du -s final du mot patois correspondant:

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Figure 2. Répartition de la prononciation du [s] final des aboutissants de MINUS (moins) dans les dialectes galloromans d’après la carte 867 de l’Atlas Linguistique de la France. Chaque point représente la réponse d’un témoin.

Il est très intéressant de constater que la prononciation du -s final de moins dans les Antilles est un trait largement répandu, qui touche la grande majorité des locuteurs. En effet, moins de 20% des répondants disent ne jamais prononcer la consonne finale de ce mot (en bleu sur le graphique ci-dessous). Les autres disent la prononcer dans tous les cas (en rouge), ou alterner (en violet ; certains témoins ont précisé, par exemple, qu’ils prononcent parfois la consonne finale, mais seulement en fin de phrase). Cette correspondance entre les Antilles et le Sud-Ouest trouve peut-être son explication dans le rôle joué par les colons gascons à une certaine époque de l’histoire coloniale antillaise (Bordeaux, en particulier, est un port ayant joué un rôle certain dans les rapports entre métropole et Caraïbe, spécialement aux XVIIIe-XIXe siècles).

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Figure 3. La prononciation du [s] final du mot moins d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

La distinction brin ≠ brun… 

En métropole, naguère, l’immense majorité de la population distinguait la voyelle de ces deux mots : brin (comme dans brin d’herbe) et brun (comme dans ours brun). C’est ce que l’on peut constater sur cette carte établie à partir des données tirées de l’ouvrage d’André Martinet La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis dans un camp d’officiers prisonniers (Paris, 1945) :

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Figure 4. Répartition et vitalité de l’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête de Martinet (1945). Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par région est élevé.

Les résultats récents des enquêtes ‘Français de nos régions’ montrent que cette opposition est en sérieux recul, les deux voyelles ayant fini par se confondre dans la plus grande partie du territoire (à partir de l’Île-de-France) en se prononçant comme celle qui s’écrit ‘in’ ; le Midi (et en particulier le Sud-Ouest) résiste toutefois encore très bien. C’est ce que l’on peut voir sur cette autre carte:

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Figure 5. Répartition et vitalité de la distinction entre la voyelle de brin et la voyelle de brun dans l’enquête Euro-2. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants ayant déclaré distinguer les deux voyelles (par département [FR], province [BE] ou canton [CH]) est élevé.

Or, dans les Antilles – qu’il s’agisse d’Haïti ou des DOM –, la distinction entre les deux voyelles se maintient encore solidement (84,3% en Haïti, et 67,1% dans les DOM; voir le graphique ci-dessous). De ce point de vue, ces variétés de français d’outre-mer se comportent comme le français canadien (et, dans une moindre mesure, comme les variétés méridionales, belges et suisses).

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Figure 6. L’opposition brun ≠ brin d’après les résultats de l’enquête portant sur le français parlé dans les Antilles.

Si ce billet vous a plu, n’hésitez pas à participer à nos enquêtes, et à nous partager sur les réseaux sociaux !

A propos andrethibault3

André Thibault est professeur de linguistique française à l'Université de Paris-Sorbonne.

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