La pie est l’un des rares oiseaux que presque tout le monde (ou presque) sait reconnaître et nommer. Noire et blanche, bruyante, réputée voleuse, elle fait partie du paysage familier, en ville comme à la campagne. Cette proximité explique sans doute la diversité des noms qu’on lui a donnés. À côté de pie, les dictionnaires enregistrent encore agace ou agasse, margot ou jacasse, et le Dictionnaire de l’Académie française définit sobrement agace comme un « nom dialectal de la pie ». Mais de quels dialectes parle-t-on ? Où employait-on ce mot, et qu’en reste-t-il ?

Pour répondre, nous avons confronté deux ensembles de données. Le premier est la carte 1010 de l’Atlas linguistique de la France (ALF) de Jules Gilliéron et Edmond Edmont : entre 1897 et 1901, Edmont a recueilli le nom de la pie dans 639 localités, auprès de locuteurs des parlers traditionnels. Le second provient d’une enquête Français de nos régions, à laquelle environ 10 600 personnes ont répondu en indiquant comment elles nomment l’oiseau dans leur français de tous les jours. Les deux enquêtes ne portent donc pas sur la même langue : l’une documente les patois vers 1900, l’autre les usages déclarés du français contemporain. La comparaison ne mesure pas la disparition d’un mot dans les dialectes ; elle montre dans quelle mesure les anciennes dénominations locales sont passées dans le français régional. Et elles y sont passées très inégalement.
Vers 1900, deux grands noms pour un même oiseau
La carte fait apparaître deux grands ensembles, correspondant aux types lexicaux pie et agasse. Par type lexical, les dialectologues désignent un ensemble de formes apparentées dont les différences tiennent à l’évolution phonétique propre à chaque parler : agache, ajasse, aguesse ou dzaso relèvent ainsi du type agasse.

Le type pie occupe le nord-ouest, de la Normandie et de la Bretagne romane à l’Anjou et à l’Île-de-France, et se prolonge vers l’est à travers la Champagne et l’Yonne. On le retrouve aussi, isolé, dans des régions éloignées de ce noyau : dans les Pyrénées centrales, de la Bigorre au Comminges (pigo), dans certaines vallées alpines (pia) et en Suisse romande, où il domine du Jura au Léman, tandis que le Valais dit agasse.
Le domaine d’agasse est beaucoup plus vaste. Il s’étend de la Wallonie et de la Picardie jusqu’au Midi, par la Lorraine, la Franche-Comté et la Bourgogne, et couvre le Poitou, la Saintonge, le Berry et la majeure partie du domaine occitan, du Limousin à la Provence. Les formes y sont nombreuses : agache en picard, aguesse en wallon, éguesse dans l’Est, ajasse en Poitou et en Angoumois, agasso, ayasso ou dzaso dans le Midi. Cette diversité était bien connue au XIXᵉ siècle : Eugène Rolland en avait dressé l’inventaire dans sa Faune populaire de la France, et Littré en cite plusieurs à l’article agace. Quand Paul Claudel, originaire du Tardenois, fait dire agache à un personnage de L’Annonce faite à Marie, il reprend la forme des parlers de sa région.
Vers 1900, pie n’était donc nullement la dénomination dominante au sein des parlers galloromans : sur la plus grande partie du territoire, on disait agasse. NB: la carte reste une représentation synthétique ; des formes concurrentes apparaissent localement, et les limites entre aires sont des zones de transition plutôt que des frontières nettes.
Margot, jaquette, paquette : quand la pie porte un prénom
L’ALF ne se résume pas à l’opposition entre pie et agasse. Dans plusieurs régions, la pie porte un prénom. Margot, diminutif de Marguerite, dessine deux ensembles : l’un de la Sologne et de la Touraine au Berry, l’autre du Forez au Bas-Dauphiné, en passant par le Lyonnais. Le mot est attesté comme nom de la pie depuis le XVIIᵉ siècle ; La Fontaine l’emploie dans L’Aigle et la Pie (1694), et Louis Pergaud en fait en 1910 l’héroïne de De Goupil à Margot, où il évoque aussi ses « sœurs agaces ». En Savoie et dans le Bugey, on dit jaquette, un mot de la même famille que le prénom Jacques (dzakèta en francoprovençal) ; l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert connaissait le mot, puisque son article s’intitule « Pie, agasse, matagesse, margot, dame Jaquette ». Aux confins de la Lorraine et du Luxembourg belge, enfin, un petit foyer dit paquette, qui semble relever du même procédé : Paquette est un ancien prénom féminin, que porte d’ailleurs une servante de Candide.
Donner un prénom à un animal familier n’a rien d’exceptionnel : le moineau est un pierrot, le perroquet un jacquot, l’ours un martin. La pie s’y prête particulièrement : elle vit près des maisons, elle crie, on lui prête un caractère bavard et chapardeur. Les dénominations se sont même parfois croisées : dans le Languedoc, l’ALF relève des formes comme margasso ou amargot, qui semblent combiner margot et les formes méridionales du type agasse.
Ce bavardage prêté à l’oiseau a laissé des traces dans le lexique commun. Jacasser, apparu au début du XIXᵉ siècle, a succédé à jaqueter, attesté dès 1562 pour le cri de la pie puis pour le bavardage humain, et que l’on retrouve dans le familier jacter. Selon le Dictionnaire de l’Académie, agacer résulterait du croisement de l’ancien français aacier « rendre aigre » (celui des dents qu’agace le verjus) avec agacier « crier comme une agace », attesté vers 1330 ; le TLFi juge toutefois que cette hypothèse fait difficulté du point de vue de la chronologie.
Deux autres foyers méritent d’être signalés. En Roussillon, on dit garse, qui correspond au catalan garsa : la carte suit ici la limite du domaine catalan. Entre la Puisaye et le Nivernais, un petit noyau présente des formes du type ouasse (noté waz sur la carte), d’origine incertaine : on peut penser à une forme apparentée au mot oiseau, ou à une forme réduite d’agasse. Littré rangeait d’ailleurs la ouasse du Berry parmi les variantes d’agace, mais la question reste ouverte.
Pie et agasse : deux mots, deux histoires
Pourquoi deux types aussi différents se partageaient-ils le domaine galloroman ? Pie est hérité du latin pica, féminin de picus « pivert » ; il est attesté en français depuis la fin du XIIᵉ siècle et a des correspondants dans d’autres langues romanes, comme le portugais pega ou le gascon pigo.
L’origine d’agasse est plus discutée. Selon le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW, t. 15/1, p. 6, s.v. agaza), suivi par la plupart des dictionnaires français, le mot remonterait à l’ancien haut allemand agaza, dérivé de aga « pie », de la même famille que l’allemand Elster. L’Académie fait passer l’emprunt par l’ancien provençal agassa, ce qui rendrait compte de la graphie agasse, attestée au XVIᵉ siècle, notamment chez Marguerite de Navarre. Joan Coromines, dans son dictionnaire étymologique du catalan, contestait cette étymologie : un emprunt à l’ancien haut allemand lui paraissait peu vraisemblable dans une aussi grande partie du domaine galloroman, et il rapprochait agasse du catalan garsa, d’un fonds préroman apparenté aux noms slaves de la pie (russe soroka). Furetière, en 1690, rapprochait quant à lui agace de l’italien ragazza, explication abandonnée ; l’italien gazza, celui de La gazza ladra de Rossini, appartient en revanche bien au même ensemble.
Quelle que soit son origine, agace est attesté très tôt : une glose du XIᵉ siècle l’emploie déjà pour traduire le latin pica, avant les premières attestations françaises de pie (source). Les deux mots ont longtemps coexisté dans les textes. Dans L’Aigle et la Pie, La Fontaine présente « Margot la Pie » avant d’écrire, quelques vers plus loin, « L’Agasse eut peur » : trois noms pour un seul oiseau dans le même poème. Leur statut n’était pourtant pas le même : dès l’époque classique, agasse passe pour vieilli ou populaire à Paris. L’Académie enregistre agace depuis sa quatrième édition (1762) et signale la graphie agasse à partir de 1798 ; elle le range aujourd’hui parmi les noms dialectaux, quand le Petit Robert le marque « vieux ou régional » et le Larousse « vieux ». Ces marques situent le mot par rapport à la norme ; elles ne disent rien de l’étendue de son emploi.
Une géographie qui garde la trace de l’histoire ?
La carte de l’ALF appelle une lecture historique. Pie y occupe un vaste ensemble nord-occidental, mais aussi plusieurs zones périphériques séparées : Pyrénées, Alpes, Suisse romande. Cette distribution rappelle le principe des aires latérales, formulé notamment par Matteo Bartoli : quand une forme se maintient dans plusieurs régions périphériques séparées, elle peut représenter un état plus ancien que celui des régions centrales. Le type latin pica aurait alors couvert un territoire plus large, avant d’être concurrencé par agasse, ce qui s’accorde avec l’hypothèse d’un mot d’origine germanique diffusé après coup. La répartition des formes ne suffit toutefois pas, à elle seule, à reconstituer les étapes d’une diffusion : les attestations écrites, la phonétique des parlers et les difficultés étymologiques propres à agasse doivent aussi entrer en ligne de compte.
>> LIRE AUSSI : Survivances des parlers francoprovençaux en français, épisode 1: les animaux
La carte conserve en revanche des indices nets de changement. Dans plusieurs localités champenoises, Edmont relève pie en précisant qu’agasse y est « vieux » : les deux mots sont encore connus, mais le remplacement est déjà engagé au moment de l’enquête. C’est l’un des grands intérêts des atlas : leur géographie peut garder la trace de changements en cours, ce que Guylaine Brun-Trigaud, Yves Le Berre et Jean Le Dû ont appelé lire « du temps dans l’espace ».
Aujourd’hui : une géographie profondément transformée
Dans l’enquête Français de nos Régions, pie, proposé dans le questionnaire, représente plus de 95 % des réponses dans la plupart des régions, y compris là où l’ALF relevait surtout agasse. Les réponses libres montrent pourtant que plusieurs anciennes dénominations sont encore employées. La famille agasse (agasse, agace, agache, ajasse, ageasse, ajaça et leurs variantes) représente environ 3,2 % des réponses. Une seconde famille, qui réunit pour les besoins du traitement jacquette, jacasse, jacquasse, jasse, jassou et margot, en totalise environ 2 %. Ce regroupement n’est pas un type étymologique et devra être affiné : jasse et jassou, en particulier, pourraient bien être des formes d’ajasse ; margot, lui, n’est cité que neuf fois.

La carte fait surtout ressortir la famille agasse, en quatre ensembles d’importance inégale. Le plus net se situe dans le Midi méditerranéen, en Languedoc et en Provence, où le mot prolonge les formes occitanes agaça ou agasso et bénéficie d’une tradition écrite, de Mistral aux glossaires du français de Provence. Le deuxième va du Poitou et des Charentes au Berry : c’est l’ancien domaine d’ajasse, et le maintien y concerne non seulement le type lexical, mais la forme régionale elle-même. Un troisième foyer apparaît en Bourgogne. Quelques traces, enfin, se distinguent dans les Ardennes et l’Oise. Les formes jacquette / margot ne dessinent plus d’aire continue, même si trois arrondissements satisfont les critères de surreprésentation ; garse, ouasse et paquette ne ressortent pas de manière significative, ce qui ne prouve pas qu’elles soient inconnues localement.
La confrontation de cette carte avec celle des dialectes fait apparaître trois situations. Dans la première, le mot local est passé dans le français régional : c’est le cas en Provence, en Languedoc et dans le Centre-Ouest. La continuité reste partielle, car le mot n’y occupe pas la place qu’il avait dans les patois ; il peut être devenu occasionnel, familier, ou réservé à l’affirmation d’un ancrage local.
Dans la deuxième, l’ancienne dénomination ne ressort presque plus. De la Picardie à la Lorraine, l’immense aire septentrionale d’agasse s’est réduite à quelques îlots. La Franche-Comté et la partie orientale du domaine, où les patois disaient agasse, ne présentent plus de concentration notable, à l’exception relative de la Bourgogne. Le contraste le plus instructif se situe dans le domaine occitan lui-même : du Limousin à la Gascogne, les réponses font désormais ressortir pie. Le Valais, enfin, ne se distingue plus du reste de la Suisse romande. La présence ancienne d’un mot dans les patois ne garantit donc pas son maintien dans le français régional.
Dans la troisième, pie était déjà le mot des parlers traditionnels : c’est le cas du grand ensemble nord-occidental et de plusieurs régions périphériques, dont une partie de la Suisse romande. La domination actuelle de pie n’y a pas la même histoire qu’ailleurs : la forme standard y rejoint une dénomination déjà locale, alors qu’elle s’est imposée ailleurs aux dépens d’un autre type. Une carte actuelle uniforme peut ainsi recouvrir des trajectoires historiques très différentes.
Pourquoi agasse s’est-il maintenu ici plutôt que là ?
On pourrait attribuer le maintien d’agasse et d’ajasse à la vitalité des langues régionales ou à l’attachement des locuteurs à leur patrimoine : la Provence a une longue tradition de valorisation de l’occitan, et le Centre-Ouest a conservé des régionalismes fortement identitaires, comme cagouille pour l’escargot. Ces facteurs ont pu jouer, mais ils ne suffisent pas. Pourquoi agasse ressortirait-il en Provence plutôt que dans le reste du domaine occitan, où il était tout aussi répandu ? Et pourquoi l’Est, où les anciennes dénominations sont abondamment documentées, n’en garde-t-il presque rien ?
D’autres facteurs ont sans doute compté : la chronologie du recul des patois, la transmission familiale du vocabulaire, les représentations attachées aux différentes formes. Les noms d’animaux sont en outre particulièrement exposés à la concurrence du mot standard : dès qu’un enfant apprend à l’école que l’oiseau noir et blanc s’appelle une pie, il dispose d’un nom compris partout, et le mot local devient moins nécessaire. Il ne perd pas pour autant toute fonction : dire agasse ou ajasse peut aussi signaler une familiarité avec les usages locaux, voire revendiquer une appartenance. Ces hypothèses restent à vérifier ; nos données renseignent sur les dénominations déclarées et leur géographie, non sur les motivations des locuteurs. Elles montrent en tout cas une chose avec certitude : la transmission a été géographiquement très sélective.
Comment lire les deux cartes ?
La carte de l’ALF synthétise les formes relevées dans 639 localités, généralement auprès d’un seul informateur par point. Les formes ont été regroupées par types lexicaux, puis interpolées par la méthode des k plus proches voisins (kNN, k = 2) : le fond coloré indique le type majoritaire estimé, et les tiretés signalent les zones où un type minoritaire est attesté. Ce ne sont pas des frontières dialectales.
La carte de l’enquête repose sur environ 10 600 réponses, dont quelque 10 400 géolocalisées. Le questionnaire proposait pie et laissait un champ libre pour toute autre dénomination ; les réponses libres ont été normalisées et regroupées en familles, puis rapportées à 398 arrondissements de France, de Belgique et de Suisse. Un arrondissement est classé agasse s’il compte au moins cinq répondants, au moins deux mentions de cette famille et une fréquence au moins deux fois supérieure à la moyenne de l’enquête (trois mentions pour jacquette / margot). On obtient 351 arrondissements pie, 44 agasse et 3 jacquette / margot, interpolés par kNN gaussien (k = 7) à partir des centroïdes ; la transparence du fond traduit le degré de certitude de la classification, non la fréquence d’emploi. Une zone orange signale donc une surreprésentation relative d’agasse : le mot n’y est ni majoritaire, ni même nécessairement courant.
Quelques précautions. Les effectifs varient selon les arrondissements, et quelques occurrences suffisent parfois à faire apparaître une surreprésentation ; l’interpolation peut aussi donner une impression de continuité plus forte que ne le justifient les données. Enfin, le dispositif favorise pie, qui était proposé, alors que les autres noms devaient être saisis librement : la part des réponses régionales ne mesure ni leur fréquence réelle ni le nombre de personnes qui les connaissent.
Le mot de la fin : les patois ne prédisent pas le français régional
Au tournant du XXᵉ siècle, agasse et ses variantes occupaient une grande partie du domaine galloroman ; aujourd’hui, pie domine presque partout. Mais le plus intéressant n’est pas cette victoire de pie : c’est que deux régions où l’on employait le même mot vers 1900 peuvent présenter aujourd’hui des situations opposées. La géographie du français régional n’est pas une version appauvrie de celle des patois : elle résulte de processus de transmission, de sélection et de transformation qui produisent des distributions nouvelles. Les atlas disent quels mots on employait autrefois ; les enquêtes actuelles montrent ce qu’ils sont devenus. Lorsque l’Académie définit agace comme un « nom dialectal de la pie », elle décrit une partie de son histoire ; pour savoir où ce mot vit encore, il faut regarder les cartes.
Et chez vous ? Avez-vous déjà entendu appeler la pie agasse, agache, ajasse, margot, jaquette ou autrement ? Dites-le-nous en commentaire, en précisant votre région d’origine. Et si vous venez du Nivernais ou de ses environs, nous serions curieux de savoir si quelqu’un dit encore ouasse !
