Quand on habite à Perpette-les-Oies, à Pétaouchnok ou à Tataouine, c’est généralement qu’on habite très loin. Ces noms de lieux, réels ou imaginaires, ont tous un point commun: ils servent à désigner un endroit perdu, difficile d’accès, parfois même au milieu de nulle part. Mais emploie-t-on les mêmes expressions partout en France, en Belgique et en Suisse? Et certaines sont-elles propres à une région?
Pour le savoir, nous avons consacré la 21ᵉ enquête de la série Français de nos régions à ces façons de désigner un lieu très éloigné. Les internautes étaient invités à sélectionner, parmi une liste d’une trentaine de réponses proposées, la ou les expressions qu’ils utiliseraient spontanément, avec la possibilité d’en ajouter d’autres. Près de 7 000 réponses exploitables nous ont permi de dresser une géographie de ces destinations improbables.

Les résultats montrent que certaines expressions sont connues et utilisées un peu partout, tandis que d’autres possèdent un ancrage régional très marqué. Et derrière ces noms parfois farfelus se cachent aussi quelques véritables localités, des histoires étonnantes et des étymologies plus ou moins mystérieuses…
Perpette, Pétaouchnok, Tataouine : les grands classiques
Sans grande surprise, Perpette arrive largement en tête des réponses, avec 84 % des participants qui déclarent utiliser cette expression. Elle est suivie par Pétaouchnok (69 %), Tataouine (34 %) et Trifouillis (26 %). Ces pourcentages ne sont pas exclusifs, puisque les participants pouvaient sélectionner plusieurs réponses. Mais derrière cette apparente répartition en quatre classes, d’importantes différences entre les pays se dessinent. Perpette, par exemple, est citée par 87 % des répondants français, contre 54 % des Belges. L’écart est encore plus marqué pour Pétaouchnok, qui recueille 70 % des réponses en France, mais seulement 23 % en Belgique.
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Quant à Tataouine, elle semble particulièrement appréciée des Français (40 %), alors qu’elle est presque absente des réponses belges (3 %) et suisses (2 %). En Suisse romande, c’est une autre expression qui tire son épingle du jeu : au diable Vauvert, citée par 31 % des répondants, contre seulement 6 % en France. En Belgique, les expressions les plus répandues sont encore différentes, comme nous le verrons plus loin.
D’où viennent ces noms étranges ?
- Perpette est une variante graphique de perpète, abréviation argotique de perpétuité (« être condamné à perpète »). La durée est devenue distance : c’est un endroit dont on ne revient pas (source).
- Pétaouchnok est plus mystérieux. Il est attesté dans la langue populaire dès le début des années 1900 (comme le montre une simple recherche dans le moteur Gallica), et la forme actuelle s’impose vers les années 1950. On y a vu soit l’imitation d’un nom de ville russe lointaine (Petropavlovsk, source), soit un jeu argotique sur perpète et schnock (source). Nous ne tranchons pas.
- Tataouine est une vraie ville du sud tunisien, où l’armée française a eu un bagne militaire, fermé en 1938. Partir à Tataouine, c’était être envoyé au bout du monde (source).
- Trifouillis vient du verbe trifouiller (fouiller en désordre) et du suffixe -is, celui de fouillis ou de cafouillis, qui désigne selon le TLFi « un ensemble fait d’éléments en désordre ». Le mot existe d’ailleurs seul : H. Fauconnier écrit « des trifouillis de chardons, de mûres et de prunelles sauvages ». Comme nom de lieu, il imite une commune rurale ordinaire, et Trifouillis-les-Oies est attesté dès la fin du XIXᵉ siècle.
Le contraste entre pays est net. Perpette et Pétaouchnok dominent en France et en Suisse, mais bien moins en Belgique (54 % et 23 %), qui leur préfère Houte-si-plout. En Suisse, on cite aussi beaucoup le diable Vauvert (31 % des répondants, contre 6 % en France). L’expression renvoie au château de Vauvert, près de Paris, que les moines chartreux auraient hanté de diables pour que saint Louis le leur donne. Cette histoire est elle-même discutée, et l’on dit aussi aujourd’hui « au diable vert ».
Les oies, les eaux et les bains
Ces noms se prolongent presque toujours par un suffixe. Dans notre questionnaire, Perpette-les-Oies est coché 3 688 fois, presque autant que Perpette tout court (4 312). Trifouillis-les-Oies est coché 1 803 fois, contre seulement 215 pour Trifouillis seul : le nom s’emploie presque toujours avec ses oies.
Les réponses libres sont encore plus créatives : Tataouine-les-Bains (268 mentions), Perpette-les-Bains (143), Perpette-la-Galette (54), Tataouine-les-Ombrelles, Perpette-les-Ouilles, Perpette-les-Mouettes, et même Houte-si-plout-les-Bains-de-Pieds. Les -les-Alouettes, -les-Olivettes et -les-Andouillettes viennent de nos propositions de réponses, ce qui fausse un peu leurs scores.
Le modèle est un faux nom de commune. Le « lès » des vrais toponymes (Plessis-lès-Tours, Bourg-lès-Valence) signifie « près de ». « -les-Bains » et « -les-Eaux » imitent les stations thermales (Aix-les-Bains, Plombières-les-Bains), à l’opposé du village où il ne se passe rien. On trouve ainsi Chaille-les-Eaux (111 citations) et Cuges-les-Bains (67), qui font sourire parce qu’on se figure mal des curistes là-bas.
Pourquoi des oies ? La question demeure sans réponse sûre. Les dictionnaires et les sites consacrés aux expressions ne donnent pas d’origine documentée. Ils signalent seulement que Trifouillis-les-Oies date de la fin du XIXᵉ siècle et que le même moule accueille aussi les canettes, les chaussettes ou les clarinettes. Autrement dit, la rime n’y est pour rien : n’importe quel nom ridicule peut remplir la case. Une explication circule pourtant, proposée par un internaute en 2019 : l’élevage des oies et des canards, dans certaines régions comme la Lorraine, aurait été réservé aux personnes âgées, parce que c’est une activité peu fatigante.
Autrement, il paraît que si ces toponymes contiennent souvent « oie », « cannette » etc., c’est parce que l’élevage de ces animaux étant réservé (car seul adapté) aux gens âgés dans certaines régions (ex: Lorraine), un lieu contenant ces bestiaux sous-entendrait une faible activité.
— Nozomu 🌸 (@MrNozomu_) July 21, 2019
Un lieu qui porterait leur nom suggérerait donc un endroit isolé, peu actif, peu attractif. L’hypothèse est séduisante, mais nous n’avons trouvé aucune source qui l’appuie. Les oies sont aussi un animal de basse-cour, associé à la bêtise et à la campagne, ce qui suffit peut-être à faire d’elles les habitantes idéales d’un village perdu…
Cas par cas : quand le lieu existe vraiment
Les formes nationales ne dessinent presque aucune région nettement délimitée sur la carte. Les formes locales, elles, tracent des zones nettes, et beaucoup sont de vrais noms de lieux.
- Chaille (8 % des répondants, 9 % en France) : le sud-est du pays. Dans les localités de la Drôme, de l’Isère et de l’Ardèche, 80 à 90 % des répondants la citent. Nous n’avons pas trouvé d’origine fiable à « à chaille ».
- Guingelom : 9 % des Belges, surtout en province de Liège. Il s’agit probablement de Gingelom, une commune de Hesbaye ; un répondant précise d’ailleurs que Gingelom est la forme correcte et que Guingelom est une graphie francisée. Foufnie, cité six fois seulement, est une forme hennuyère.
Houte-si-plout : un lieu qui existe, mais que personne ne situe – Houte-si-Plou est un hameau condrusien de la commune belge de Neupré, en province de Liège. Il se trouve sur la route qui descend de Plainevaux vers Esneux, au bord d’un ruisseau qui se jette dans l’Ourthe, et il est connu pour son moulin voisin, sur la commune d’Esneux. Il y a d’ailleurs plusieurs autres Houte-si-Plout en Wallonie, écrits Hout-si-Plout, Xhoute-si-Plout ou Xhoute-si-Plou. Tous viennent d’une phrase wallonne, « schoûte s’i plout », qui signifie « écoute s’il pleut ». C’était sans doute un sobriquet courant, un peu comme notre « va voir ailleurs si j’y suis ». Le nom d’un lieu a pu en être tiré à cause du ruisseau et du moulin à eau, dont le débit dépendait de la pluie. Pour les francophones de Belgique, Houte-si-Plou désigne un endroit inconnu, voire imaginaire, même si plusieurs lieux portent effectivement ce nom. C’est aussi le cas de Gingelom, qui existe lui aussi : voilà pourquoi ces deux noms sont devenus, côté belge, l’équivalent de notre Perpette.
- Bümpliz : 8 % des Suisses, surtout en Valais et dans la région de Berne. C’est un quartier de Berne, parfois précisé en « Bümpliz derrière la lune ». C’est un lieu réel, germanophone et lointain pour une grande partie des répondants, ce qui en fait un Pétaouchnok tout trouvé.
- Cuges : surtout le Languedoc (Aude, Hérault, Lozère), plus que la Provence. Cuges-les-Pins existe pourtant, dans les Bouches-du-Rhône.
- Pimpous (et Pimbo) : de petites communes du Sud-Ouest, citées dans les Pyrénées, le Gers et l’Ariège.
- Dache (5 % des répondants) : surtout en Bretagne sur la carte, mais cité aussi ailleurs (Haute-Loire, région parisienne) : la zone est moins nette que pour les autres.
Certaines réponses ne sont pas régionales du tout. Bab el Oued (le quartier d’Alger) est cité par une centaine de répondants dispersés sur tout le territoire : c’est peut-être un héritage familial plutôt qu’une zone. Nous l’avons donc laissé hors de la carte, comme Birebie ou les saints inventés (Saint-Glinglin-des-Meuh-Meuh).
Comment lire la carte
- La couleur représente la variante sur-représentée, pas la plus citée : un arrondissement coloré n’est pas un endroit où la variante est fréquente, mais un endroit où elle l’est anormalement par rapport à la moyenne.
- Sur la carte lissée, la transparence indique le degré de certitude du modèle : l’aplat est opaque là où une variante l’emporte nettement, et s’estompe là où plusieurs se disputent la zone. Les frontières sont donc un lissage statistique, pas des limites observées.
- Les hachures signalent une seconde variante typique de la même zone, quand elle existe.
- La Corse est traitée à part : trop peu de répondants pour la même méthode, elle est représentée au plus proche voisin et apparaît en aplat dur.
Comment nous avons procédé
Dans la 21ᵉ enquête de la série Français de nos régions, nous avons demandé aux internautes comment ils disent « très loin ». Ils pouvaient choisir plusieurs des 25 réponses proposées et en ajouter d’autres dans un champ libre. Sur 8 872 questionnaires, 6 938 sont exploitables : on a retiré les participants signalés comme à exclure (1 538), ceux qui n’ont rien répondu et ceux dont on ne connaît pas la commune. Le champ libre a livré 1 374 réponses, regroupées en une vingtaine de familles : Tataouine-les-Bains et Tatouine les bains comptent pour Tataouine, par exemple. Cinquante-quatre réponses ne rentrent dans aucune famille.
Pour chaque localité d’au moins cinq répondants (333 en tout), nous comparons la part locale de chaque variante à sa part sur l’ensemble de l’enquête. Pour qu’une variante apparaisse, il faut au moins trois citations locales (deux pour les formes minoritaires bien localisées : Guingelom, Bümpliz et Foufnie). Nous avons écarté les formes dispersées, sans ancrage géographique. La carte lissée est un kNN gaussien (k = 25) sur une grille de 0,01° à partir des centroïdes d’arrondissement.
Comme on dit chez nous, 3e éd. !
Sortie de la 3ᵉ édition de Comme on dit chez nous. Le grand livre du français de nos régions, toujours aux éditions Le Robert. Niveau contenu, on a environ 250 cartes (contre 225 environ en 2023), dont une cinquantaine inédites ou mises à jour avec les données d’enquête jusqu’en 2026. Côté mots, l’index passe d’environ 425 à 460 entrées, et on dépasse les 500 mots et expressions si on compte toutes les variantes cartographiées. Parmi les nouveautés : faire le poirier, tarte flambée, les dénominations des tongs, se languir ou se réjouir, attraper la queue du Mickey ou le pompon, les noms de l’averse, etc.

