Les régionalismes du Grand Est

Après avoir réalisé des billets sur les spécificités du français du Grand Ouest (vol. 1 et vol. 2), du Nord-Pas-de-Calais et de la région de Lyon, nous voici enfin amenés à traiter des particularités locales du français que l’on parle dans les régions qui forment un arc allant de la Suisse romande à la Belgique, et que l’on étiquettera, par commodité, « Grand Est ».

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Géographiquement, la région du Grand Est est frontalière avec des territoires où l’on parle des variétés de langue germanique (groupe alémanique en Alsace et en Suisse, groupe francique en Lorraine et en Moselle, au Luxembourg et en Belgique; pour plus de détails sur les divisions et subdivisions des langues germaniques, v. ce site). Il n’est dès lors pas étonnant que ces variétés de langue germanique, même si elles n’ont pas toutes le même statut linguistique dans la francophonie d’Europe (v. encadré ci-dessous), aient laissé des traces dans le français que l’on parle dans le Grand Est.

En Alsace, dans une partie de la Lorraine comme en Moselle, les dialectes germaniques ont joué en regard du français le rôle de substrat. Pendant des décennies, le français n’était pas utilisé dans les familles et transmis de générations en générations. On apprenait le français à l’école, et on parlait le dialecte à la maison. A contrario, les langues parlées par les Flamands en Belgique et les Alémaniques en Suisse n’ont jamais été les langues maternelles des Wallons en Belgique ou des Romands (les Welsches, comme les surnomment les Suisses allemands) en Suisse. En Wallonie comme en Suisse romande, ce sont les dialectes galloromans qui ont joué de le rôle ancestral de substrat, le français jouissant du rôle de langue-toit et les dialectes germaniques servant à l’occasion d’adstrat.

De tout temps, l’influence des langues germaniques sur le français a été invoquée pour rendre compte de (et souvent stigmatiser) l’existence de toute une série de régionalismes, qu’ils soient phonétiques (relatifs à la prononciation), grammaticaux (relatifs à l’ordre des mots ou au choix des prépositions) ou lexicaux (relatifs au vocabulaire). On verra dans ce billet que si l’influence germanique peut expliquer de nombreux cas de figure, elle doit être complétée en vue de rendre compte de certains phénomènes, ou ne peut simplement pas être invoquée pour d’autres…

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide notamment des packages ggplot2raster et magick, à partir des résultats d’enquêtes auxquelles plusieurs milliers d’internautes ont pris part (entre 7’000 et 12’000 participants francophones ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse, selon les cartes). Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Cliquez 👉 ici 👈 si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇱🇺 🇨🇭; cliquez 👉 👈 si vous venez du Québec ou des autres provinces canadienne ou l’on parle français 🇨🇦! Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis un ordinateur 💻, un smartphone ou une tablette 📱. Prévoir dix minutes ⏰ environ pour compléter le sondage 🤓!

Foehnschnäck et schluck

Pour un certain nombre de régionalismes du Grand Est, l’influence de la langue de Goethe et de ses dialectes est indéniable. C’est à cause de l’allemand que le mot foehn s’est répandu en Suisse romande comme en Alsace pour désigner un « sèche-cheveux électrique »; que le mot schnäck, qui désigne un « escargot » en allemand, a été utilisé pour dénommer ce que les Français appellent un « pain-aux-raisins »; que le mot schluck (prononcé « chlouk »), notamment employé dans l’expression boire un schluck (= « boire un coup »), en est venu à désigner une « gorgée » ou une « petite quantité de liquide » en Alsace et en Moselle, tout comme dans les cantons de l’arc jurassien romand (v. diaporama 1 ci-dessous; cliquez sur les images pour les agrandir):

Mosaïque 1. Vitalité et aire d’extension des mots foehn (« sèche-cheveux »), schnäck (« pain-aux-raisins ») et schluck (« gorgée », « petite quantité de liquide ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Attendre sur quelqu’un

Sur le plan de la morphosyntaxe, la locution attendre sur figure également au rang des germanismes les plus probables (en allemand, l’équivalent du verbe attendre se construit avec l’équivalent de la préposition sur, v. les tours warten auf et darauf warten).

Le saviez-vous ? En français, la norme stipule que le verbe attendre se construit sans préposition (on attend quelqu’un ou quelque chose). On utilise toutefois la préposition après (attendre après quelqu’un ou après quelque chose) notamment dans un contexte d’impatience (v. Grévisse & Goosse 2016: §780d).

L’aire du tour attendre sur, cantonné aux régions naguère germanophones de l’Hexagone (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle) et aux districts romands s’agençant le long du Röstigraben en Suisse (v. Figure 1 ci dessous), va dans le sens d’une influence de la syntaxe alémanique.attendre-sur_juxtapose_illus.png

Figure 1. Vitalité et aire d’extension du tour attendre sur quelqu’un (au sens de attendre après quelqu’un) d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Parallèlement aux régionalismes dont l’origine germanique est assez sûre, il existe un bon nombre de tours pour lesquels l’hypothèse d’une influence de l’allemand ou du néerlandais est envisageable, mais ne constitue pas la seule explication possible.

Tu viens avec?

L’usage absolu de la préposition avec après des verbes de mouvement (comme dans les phrases je vais au cinéma, tu viens avec? ou si tu pars en vacances, tu me prends avec?) est un emploi fort stigmatisé dans l’histoire du français. Rézeau [2007/2016] fait remonter à 1747 le premier signalement de la « faute », sous la plume d’un certain Eléazar Mauvillon, auteur de Remarques sur les germanismes. Ouvrage utile aux Allemands, aux François et aux Hollandais, &c:

Prendre avec. / Cette expression n’est pas Françoise. On ne dit point, par exemple, quand mon père ira à Vienne, je le prierai de me prendre avec; mais, je le prierai de m’y mener (p. 22).

Beaucoup d’auteurs ont vu dans la tournure tu viens avec? le résultat de l’influence des langues germaniques, qui connaissent des emplois analogues (v. all. Kommen Sit mit? > Venez-vous avec?; suisse além. K(ch)unscht (Du) mit? > Viens-tu avec? et néer. Ik ga naar de cinema, wil je meekomen? > Je vais au cinéma, veux-tu venir avec?).

venir_avec_raster_juxtapose_illus.pngFigure 2. Vitalité et aire d’extension du tour tu viens avec ? (dans la phrase « je vais au cinéma, tu viens avec? ») d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La répartition géographique de venir avec (v. Figure 2 ci-dessus) ne permet pas de douter de l’influence de la syntaxe germanique sur la syntaxe du français. Mais elle n’explique pas tout: rappelons que l’emploi adverbial de la préposition avec est une potentialité inscrite dans le système du français général. L’emploi adverbial de la préposition avec est courant avec des verbes comme « faire » ou « vivre » (« on aime pas ça, mais on fait avec », « ça m’est tombé dessus, mais j’ai pas le choix, alors maintenant je vis avec »). Par ailleurs, de nombreuses occurrences du tour ont en effet été relevées par les auteurs du Bon Usage [16ème éd., §1040]; nous en retranscrivons quelques-unes ci-dessous:

Il a pris mon manteau et s’en est allé avec (Ac. [1694-] 2001, comme fam.).
Ce couteau est trop aiguisé, je me suis coupé avec (Ac. 1986-2001).
Nous possédons de grands titres, mais bien peu avec (MussetBarberine, I, 3).
Les deux boucles de fil de fer […] , il les a reprises, parce qu’elles se rouillaient et qu’il était las de ne rien attraper avec (J. RenardRagotte, Merlin, ii ).
Vite elle arrachait une rose […] et elle se sauvait avec (R. RollandJean-Chr., t. VI, p. 27)

En fait, ce qui différencie les usages littéraires rapportés ci-dessus des usages du Grand Est, c’est la nature du référent. S’il s’agit de référents non-animés (un manteau, un couteau, des morceaux de fil de fer, etc.), l’utilisation nue de la préposition avec est relativement « standard ». S’il s’agit d’êtres animés (des gens, des animaux), le français standard aura tendance à ajouter un pronom après la préposition (« tu viens avec moi », « ils sont partis avec eux »), alors que le français du Grand Est autorisera plus facilement l’absence de régime après la préposition (« tu viens avec », « ils sont partis »).

Un pull brun ou un pull marron?

L’emploi de l’adjectif brun pour désigner la couleur des yeux, d’un pull-over ou d’un quelconque autre objet de couleur marron offre un autre cas de figure tout à fait intéressant. L’aire de l’adjectif brun, qui épouse parfaitement les frontières de la région Grand Est au sens où nous l’avons définie au début de ce billet (v. Figure 3 ci-dessous), laisse penser à une influence des langues germaniques sur le maintien de cet adjectif en français (en allemand, marron se traduit par braun, en néerlandais par bruin):

brun_all.pngFigure 3. Vitalité et aire d’extension de l’adjectif brun pour désigner un pull de couleur marron d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il convient cependant de rappeler que l’usage de l’adjectif brun pour désigner la couleur marron était naguère assez répandu en français. Une recherche effectuée dans la base EuroPresse en 2016* des couples yeux brun(s) et yeux marron(s), dont les résultats sont synthétisés sur la Figure 4, permet de montrer la prédominance de l’adjectif brun en Belgique, en Suisse et au Canada; en France, en revanche, c’est l’adjectif marron qui arrive en tête des usages journalistiques lorsqu’il s’agit de qualifier la couleur d’une paire d’yeux:

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Figure 4. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données EuroPresse (1980-2016) par pays (France, Suisse, Belgique et Canada).

Les résultats de notre enquête en ligne n’ont pas permis de déceler un quelconque effet d’âge sur l’usage, en Belgique, en France ou en Suisse, de l’adjectif brun (un modèle de régression avec la réponse brun/marron comme variable dépendante avec l’interaction entre l’âge et le pays des participants comme prédicteur, n’a pas donné de résultats significatifs). Les comptages effectués dans Frantext*, base de données textuelles contenant des textes essentiellement littéraires d’auteurs français publiés à différentes époques, permettent en revanche de mettre au jour les traces d’un changement en cours:

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Figure 5. Pourcentage d’occurrences des couples yeux brun(s)/yeux marron(s) dans la base de données Frantext par tranche de 25 ans (sur la période allant de 1875 et 2000).

On voit sur la Figure 5 que dans la langue littéraire (toujours plus conservatrice que l’usage spontané), l’usage de l’adjectif brun décroît au fur et à mesure qu’augmente l’usage de l’adjectif marron, du moins quand il est question d’yeux.

*La recherche dans les bases EuroPresse et Frantext a été effectuée par Daxingwang PENG, dans le cadre d’un mémoire de Master effectué à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction d’André Thibault.

Un œuf (cuit) dur

Le composé œuf cuit dur pourrait aussi laisser penser à une influence des langues germaniques sur le français (le néerl. hardgekookt ei et l’all. hartgekochtes Ei signifient littéralement dur-cuit œuf). Plusieurs indices laissent toutefois penser que l’allemand ou le néerlandais n’ont rien à voir dans l’existence de la forme œuf cuit dur. On observe en effet que la formule œuf cuit-dur est inconnue dans les territoires naguère germanophones, comme l’Alsace et la Moselle, alors qu’elle jouit d’une certaine vitalité sur un territoire où l’influence de l’allemand est plus difficile à justifier, territoire qui englobe plusieurs départements qui vont de la Lorraine au Rhône, comme on le voit bien sur la Figure 6:

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 Figure 6. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Si la forme œuf cuit dur n’est pas un calque de l’allemand ou du néerlandais, d’où diable peut-elle bien venir? La comparaison entre les participants âgés de 25 ans et moins et les participants âgés de 50 ans et plus nous donne une première piste. On peut voir en faisant glisser la barre verticale sur la Figure 7 ci-dessous (cliquez sur sur ce lien pour afficher la superposition en pleine page) qu’en France, le composé œuf cuit dur, est utilisé dans des proportions significativement plus importantes chez les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans:

Figure 7. Vitalité et aire d’extension de la lexie œuf cuit dur pour désigner un œuf resté dans de l’eau bouillante près de 10 minutes selon les réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Le fait que la forme soit également en circulation dans les provinces de l’est du Canada (où elle alterne avec le composé « œuf à la coque », qui ne signifie pas, comme en Europe, un œuf cuit pendant trois minutes, mais bien un œuf [cuit] dur, v. les commentaires sous cette publication Facebook), nous donne un second indice.

Dans le fichier lexical en ligne du TLFQ, la forme apparaît trois fois (alors que la forme œuf dur ne donne pas de résultats).

Puisqu’il est peu probable que l’existence de œuf cuit dur au Canada soit un calque de l’anglais hard-boiled egg (qui donnerait, si on rétablit l’ordre des mots du français, œuf bouilli dur ou œuf dur bouilli), la seule explication qui demeure est que la tournure œuf cuit dur s’est exportée avec les premiers colons qui ont peuplé l’Amérique du Nord… au 17e s.! De là, on peut donc penser que tour devait jouir naguère d’une aire d’emploi beaucoup plus large que celle qu’il connaît aujourd’hui dans l’Hexagone (les premiers colons de Nouvelle-France étaient surtout originaires de Normandie, d’Île-de-France et du Centre-Ouest de la France).

Au total, on peut conclure que la forme œuf cuit dur est une forme ancienne du français (ce que les linguistes appellent un archaïsme mais que l’on pourrait aussi tout simplement appeler un maintien) qui subsiste aujourd’hui dans les régions périphériques de la francophonie.

Un cornet pour votre petit pain?

Enfin, il existe de nombreuses spécificités locales du français parlé dans la région du Grand Est dont l’existence ne doit rien aux dialectes germaniques. C’est notamment le cas du mot cornet (qui désigne un sac en plastique ou en papier, v. à ce sujet notre précédent billet), dont l’usage est une extension, à date ancienne, du mot du français général (qui désigne un objet destiné à contenir quelque chose, v. TLFi), connu en Suisse romande ainsi qu’en Lorraine (v. Figure 8):cornet_with_label_all.png

Figure 8. Vitalité et aire d’extension du mot cornet pour désigner un sac en plastique ou en papier, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

C’est aussi le cas de la lexie composée petit pain et de sa variante petit pain au chocolat (Figure 9), concurrents trop souvent oubliés des médiatiques « fights » pain au chocolat ou chocolatine (si vous ne voyez pas de quoi je veux parler, lisez cet article).

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Figure 9. Vitalité et aire d’extension de la lexie composée petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs un pain au chocolat ou une chocolatine, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Ici encore, la comparaison de la carte générée à partir des réponses des participants plus jeunes (moins de 25 ans) et des réponses des participants plus âgés (plus de 50 ans, v. Figure 10) fait apparaître que la variante petit pain au chocolat est une dénomination locale qui survit bien dans l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais ainsi qu’en Alsace, mais qui est vieillissante ailleurs dans l’Hexagone (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en pleine page):

Figure 10. Vitalité et aire d’extension de la lexie petit pain (au chocolat) pour désigner ce que l’on appelle ailleurs « pain au chocolat » ou « chocolatine », en fonction des réponses des participants âgés de plus de 50 ans (à gauche) et des participants âgés de moins de 25 ans (à droite), d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande. Figure réalisée avec l’outil Juxtapose.

Notre collègue Françoise Nore nous fait d’ailleurs remarquer sur Twitter qu’il y a quelques décennies, la forme petit pain au chocolat était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est aujourd’hui (cliquez sur le Tweet pour afficher la discussion):

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Ceci explique sans doute pourquoi Joe Dassin utilise la variante petit pain au chocolat (et non pain au chocolat) dans sa célèbre chanson sortie en 1969:

Si cette hypothèse était correcte, cela voudrait dire que la tournure petit pain au chocolat est l’ancêtre de la variante pain au chocolat. Le langage étant régi par un principe d’économie, la variante sans l’adjectif petit se serait petit à petit propagée sur le territoire (alors qu’ailleurs ce serait la variante petit pain qui aurait été conservée). Se non è vero è ben trovato!

La prononciation du mot vingt

La prononciation du [t] final du mot vingt, ça fait plusieurs fois qu’on vous en parle (la première fois c’était ici, la seconde fois c’était ). On vous disait que ce schibboleth était l’un des plus emblématiques du français du Grand Est, et qu’il était souvent reproduit sur des objets de la vie quotidienne:

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Figure 11. Sondage sur la story de la page Instagram Les cornichons, jeune marque française de déco et d’accessoires basée à Reims.

Les données d’une de nos premières enquêtes nous avaient permis de préciser la répartition géographique de cette prononciation. Nous avions ainsi pu montrer que l’aire de vingt prononcé avec un [t] final épousait parfaitement, comme c’est le cas de brun (v. Figure 3 ci-dessus), les frontières du Grand Est:

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Figure 12. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt, d’après les enquêtes Français de nos régions [2015-2018]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Nous ne sommes pas en mesure de répondre à la question de savoir depuis quand cette consonne se prononce, ni même d’expliquer les raisons qui motivent un tel phénomène. Sur le plan historique en revanche, on peut penser que cette prononciation était naguère beaucoup plus étendue en Europe qu’elle ne l’est aujourd’hui, comme on peut le voir sur la Figure 13 (cliquez ici pour afficher la juxtaposition en plein écran), qui permet de comparer nos données avec celles de l’Atlas Linguistique de la France (ALF), recueillies à la fin du 19e siècle par E. Edmont, sous la direction du linguiste suisse J. Gilliéron:

Figure 13. Vitalité et aire d’extension de la prononciation du [t] final du nombre vingt en français régional à gauche, d’après les Français de nos régions [2015-2018]; aboutissants de VIGINTI où la prononciation de -t final a été maintenue à droite, d’après l’ALF [1902-1906]. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La comparaison des deux cartes doit être effectuée avec la plus grande prudence: les données de l’ALF concernent le dialecte, les nôtres le français. Des systèmes différents donc, et il est possible, dans le sud notamment, que la consonne finale ait été prononcée dans les dialectes mais pas en français.

Si on devait conclure…

On l’aura compris: le français du Grand Est dispose de nombreuses spécificités, dont l’existence ne peut pas être imputée à l’influence des dialectes de l’allemand ou du néerlandais. Nous n’avons pu dresser qu’un inventaire relativement restreint de ces régionalismes. Ce billet aura donc bientôt une suite!

Nous avons besoin de vous!
Les cartes ont été réalisées à partir des réponses à différents sondages, conduits depuis 2015 sur le web. Nous avons besoin d’un maximum de participants pour garantir la fiabilité des données. Aussi, si vous avez dix minutes devant vous, n’hésitez pas à participer à notre dernier sondage! Cliquez ici si vous êtes originaire d’Europe 🇫🇷 🇧🇪 🇨🇭; cliquez  si vous venez d’Amérique du Nord 🇨🇦! C’est gratuit, anonyme, ça se fait depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱, et ça nous aide énormément!

Ce billet vous a plu ?

Alors n’hésitez pas de vous abonner à nos pages FacebookTwitter et Instagram pour être tenu au courant de nos prochaines publications! Vous pouvez aussi retrouver certaines des cartes publiées sur ce blog dans l’Atlas du français de nos régions, disponible dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou à la Fnac).

couverture

Les germanismes du français de Suisse romande en 12 cartes

L’une des enquêtes du programme « Le français de nos régions », conduite avec la collaboration de Magali Bellot, alors étudiante en master à l’Université de Fribourg, portait sur les germanismes du français que l’on parle en Suisse romande. L’idée était de voir dans quels cantons – et dans quelles proportions – certaines tournures lexicales, empruntées à l’allemand ou au suisse alémanique, étaient employées par les Romands. Plus de 3.000 francophones de Suisse (ainsi que quelque 150 Français des départements de l’Ain, du Jura et du Doubs) ont répondu à la quarantaine de questions que nous leurs avions posées. Ils se répartissent de la façon suivante :

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Figure 0. Répartition des participants à l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants.

Nous avons sélectionné pour ce nouveau billet 12 des cartes les plus représentatives des résultats.

Les premières cartes concernent les germanismes qui sont connus et employés par l’ensemble des Romands, d’où qu’ils viennent (sur ce genre de germanisme, v. aussi ce billet). C’est notamment le cas du mot boiler (prononcé « boileur »), ce qu’on appelle en France un « chauffe-eau » (le Dictionnaire suisse romand signale qu’on le trouve également en Alsace et en Belgique) ; du mot chablon (de l’allemand schablone), qui désigne un « pochoir » ; du mot stempf (et ses variantes : stemp, stempel, stempfel, le Dictionnaire suisse romand rappelle qu’on peut aussi les entendre en Alsace) qui désigne ce que l’on nomme en français commun un « tampon ». Mais c’est aussi le cas de l’emblématique verbe poutser (ou poutzer, de l’allemand putzen ; on trouve aussi l’expression faire la poutze), qui signifie grosso modo « faire le ménage » :

Boiler

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Figure 1. Répartition et vitalité du mot boiler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stempf

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Figure 2. Répartition et vitalité du mot stempf (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Chablon

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Figure 3. Répartition et vitalité du mot chablon dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Poutzer

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Figure 4. Répartition et vitalité du mot poutzer (et variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

La seconde série de cartes permet de montrer que si certains germanismes sont connus sur l’ensemble du territoire, ils n’ont pas la même vitalité selon le canton d’où sont originaires les participants de l’enquête. C’est notamment le cas du mot witz (qui désigne une « blague » ou un « gag »), de la tournure être à la strasse (où le mot strasse remplace le mot rue ; en France, il est possible d’entendre un jeune dire qu’il est « à la street », v. ce lien), du verbe schlaguer (qui signifie « taper, battre ») ou du mot moutre (la « mère » en langage familier ; pour le « père » on dit fatre, la carte – non présentée ici – est identique à celle de moutre). Comme on peut le voir sur les figures ci-dessous, c’est surtout dans les cantons de l’Arc Jurassien que l’on aura le plus de chances d’entendre ces germanismes, le canton de Fribourg se place en seconde position, les autres cantons cumulent des pourcentages plus bas :

Witz

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Figure 5. Répartition et vitalité du mot witz dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Être à la strasse

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Figure 6. Répartition et vitalité de l’expression être à la strasse dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schlaguer

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Figure 7. Répartition et vitalité du mot schlaguer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Moutre

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Figure 8. Répartition et vitalité du mot moutre <> dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Restent enfin les germanismes qui ne sont connus que dans une toute petite partie de la Suisse romande, en l’occurrence dans les cantons de l’Arc Jurassien. On pense aux verbes kotzer (« vomir »), petler (« mendier ») ou schneuquer (« fouiner, farfouiller »), mais aussi au substantif stöck (qui désigne un « bout de bois », et que l’on trouve également orthographié steck, stökre, stäkre ou encore chteucre) :

Kotzer

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Figure 9. Répartition et vitalité du mot kotzer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Schneuquer

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Figure 10. Répartition et vitalité du mot schneuquer dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Petler

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Figure 11. Répartition et vitalité du mot petler dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Stöck

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Figure 12. Répartition et vitalité du mot stöck (et ses variantes) dans l’enquête sur les Germanismes. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants par département (FR) ou canton (CH) est élevé.

Quel français régional parlez-vous?

Cet article vous a plus ? L’enquête sur les germanismes est terminée, mais vous pouvez répondre à une autre enquête sur les mots et les expressions régionales du français, en cliquant ici. Vous nous aiderez ainsi à y voir plus clair entre ceux qui se sèchent avec un linge, un essuie, un drap ou une serviette (de bain); ceux qui cuisent l’eau et ceux qui la font bouillir ou encore ceux qui appellent un pamplemousse un grapefruit (ou inversement, ceux qui appellent un grapefruit un pamplemousse !)

La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

Ce billet a été publié la première fois en décembre 2016. Aidez-nous en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour en venir à bout.

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

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Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

Dites-le-nous en participant à notre grande enquête sur les mots et les expressions du français de nos régions ! Cliquez ici pour accéder au formulaire d’enquête.