La « chasse aux belgicismes » cartographiée

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de trouver chez un bouquiniste à Bruxelles un ouvrage fort célèbre dans l’histoire des français régionaux. Ecrit par Joseph Hanse, Albert Doppagne et Hélène Bourgeois-Gielen et publié pour la première fois en 1971, il s’intitule: Chasse aux belgicismes. Comme son titre le laisse penser, ce recueil vise à répertorier des faits linguistiques (101 au total) qui sont considérés comme des belgicismes (« le belgicisme est une particularité du parler français de Belgique et qui le différencie du français de France », p. 31) et d’en faire la chasse (en proposant des équivalents en français « universel, celui de toute la francophonie », quatrième de couverture).

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Edité par « l’Office du bon langage de la Fondation Charles Plisnier » (office fondé « pour s’attaquer à un […] mal qui compromettait […] le rayonnement des régions françaises de Belgique: la médiocrité du langage écrit et parlé », p. 7), l’ouvrage connaîtra un succès fou. Il sera même couronné par l’Académie française, et suivi quelques années plus tard (en 1974) d’un second tome, intitulé Nouvelle chasse aux belgicismes (avec cette fois-ci une couverture orange, v. illustration ci-dessus).

Si l’idée de « faire la chasse » aux belgicismes peut paraître aujourd’hui complètement saugrenue, elle ne l’était pas dans les années 70, période à laquelle les régionalismes et autres particularismes locaux étaient encore considérés comme des écarts de langage à bannir à tout prix de la bouche des francophones. En Belgique, des linguistes comme Michel Francard (du centre de recherche VALIBEL de l’Université catholique de Louvain) ont œuvré à déconstruire l’idée que le français régional, c’est du mauvais français. La mise au point du Dictionnaire des belgicismes (publié pour la première fois en 2010, revu et augmenté en 2015), qui répertorie et définit, sans aucun jugement de valeur ni prétention normative ou corrective, les mots du français de Belgique souvent oubliés des dictionnaires du français de France, a permis de sensibiliser un peu plus le grand public à ce problème.

Je me souviens m’être dit, en le lisant, que certaines des entrées qu’il contenait mériteraient un jour d’être cartographiées, l’idée étant de vérifier l’aire d’extension et la vitalité des expressions que les auteurs ont taxées de « belgicismes ». J’ai finalement sélectionné quelques mots que j’avais eu l’occasion de tester dans mes enquêtes.

Les cartes de ce billet ont été générées avec le logiciel R, à l’aide (entre autres) des packages ggplot2raster et kknn. Vous pouvez également nous aider en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour en venir à bout.

Je reprends les titres des entrées telles qu’ils figurent dans le petit livre jaune.

La clenche? non, la poignée!

À la page 77 (prononcez septante-sept), Hanse et ses collègues s’attaquent à « trois problèmes importants » qui « sont à résoudre à propos du mot clenche« . Le premier concerne l’orthographe: faut-il écrire clanche ou clenche? Le second concerne la prononciation du mot: faut-il dire clenchecliche ou encore clinche? Sous prétexte qu’à l’époque, le Robert ne mentionne que l’orthographe clenche (le Grand Larousse encyclopédique donne pourtant les variantes clenche, clinche et clanche), et que cliche est dialectal (en picard, on dit cliche), les auteurs choisissent de se fixer sur la variante clenche.

Pour notre part, nous avons maintenu la graphie clenche parce que le mot appartient à la même famille que déclencher et enclencher (v. l’article du TLFi).

Troisième problème: reste à savoir ce que ce mot signifie. Puisqu’il n’y a, aux yeux des auteurs, que le français « universel » (comprendre le français des dictionnaires parisiens) qui fait foi, une clenche, « ce n’est pas, comme le pensent beaucoup de Belges, la poignée que nous actionnons pour ouvrir ou fermer une porte […] c’est tout autre chose. C’est une pièce horizontale oscillant autour de l’axe d’un loquet placé sur l’ouvrant d’une porte et qui vient s’engager dans un mentonnet fixé sur le dormant ».

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Figure 1. Clenche de porte en fer forgé à la main [source]

A la suite de l’une de nos enquêtes, à laquelle plus de 8.000 francophones originaires de Belgique, de France ou de Suisse ont participé, il est ressorti que près de 25% des francophones de notre échantillon utilisent le mot clenche (ou l’une de ses variantes) pour désigner une poignée.

D’après le Dictionnaire des régionalismes de France, le type lexical clenche est apparu pour la première fois sous la plume d’auteurs originaires du nord de la France au 12e siècle. Le mot désignait originellement le petit bras de levier du loquet d’une porte, et c’est par métonymie qu’il s’est mis à désigner le loquet lui-même, puis la poignée.

La carte ci-dessous permet de voir que ces locuteurs ont passé la plus grande partie de leur jeunesse dans une zone qui s’étend de la Normandie à la Lorraine, et qui englobe la Picardie et la Belgique:

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Figure 2. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot clenche au sens de « poignée » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Il est intéressant de constater que l’aire géographique du substantif clenche, au sens de « poignée », est beaucoup plus grande que celle du verbe clencher (au sens de « verrouiller une porte »):

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Figure 3. Les dénominations du concept « fermer la porte/verrouiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

Le saviez-vous? Le verbe clencher est en circulation au Québec 🏴󠁣󠁡󠁱󠁣󠁿 et dans les autres provinces de l’est du Canada 🇨🇦, avec le sens de « bien fermer » (pas forcément à clef, v. ce site pour un aperçu des autres sens que peut avoir ce verbe outre-Atlantique). Nos enquêtes sont en cours pour cette partie de la francophonie; si vous y avez passé la plus grande partie de votre jeunesse, cliquez 👉 ici 👈 pour y prendre part!

Coussin ou oreiller?

La seconde entrée qui a retenu mon attention concerne le couple coussin/oreiller. Je ne suis pas sûr, comme l’écrivent Hanse et collègues, que si un Belge demande un coussin dans un hôtel en France, il se fera d’office apporter « un coussin d’étoffe de décoration plus ou moins grossière et peut-être plus ou moins défraîchi » (p. 84). En tout cas la probabilité est plus faible s’il se rend dans l’une des zones vertes désignées sur la carte ci-dessous:

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Figure 3. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot coussin au sens d' »oreiller » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

La carte a été établie à partir de la réponse à la question: « Dans votre lit, vous posez la tête sur… (i) un oreiller; (ii) un coussin, (iii) les deux sont possibles ». Le tout était accompagné de l’image ci-dessous:

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Notre enquête permet de rendre compte que dans de nombreuses régions de France et de Suisse romande, comme en Wallonie, coussin est parfaitement synonyme d’oreiller! En linguistique, on dirait qu’il s’agit d’un régionalisme de grande extension.

La drache nationale

À la page 91, les auteurs s’intéressent à l’un des particularismes locaux les plus emblématiques de la Wallonie et de l’ex-région Pas-de-Calais. Le mot drache (à rapprocher du flamand draschen), qui désigne une pluie soudaine et abondante.

Le saviez-vous? D’après le Wiktionnaire, le mot drache désigne aussi une tournée générale en Belgique.

Pourquoi taxer la drache de « nationale »? Parce que le 21 juillet en Belgique, jour de la fête nationale, « tout le monde craint la drache nationale ».

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À la fin de leur article, Hanse et ses collègues concluent: « notre drache nationale, ne l’exportons pas! ». Un demi-siècle plus tard, il semblerait que leur message n’ait pas été entendu des Français, puisque le mot drache tend aujourd’hui à être utilisé bien au-delà de son aire d’origine, comme le montrent les petites taches vertes qui parsèment l’Hexagone sur la carte ci-dessous:

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Figure 5. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot drache au sens de « pluie forte et abondante » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Pour preuve, sur les réseaux sociaux, on le trouve employé dans des tweets d’internautes qui ne sont pas originaires du nord (au grand dam des natifs de cette région):

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Cette « dé-régionalisation » s’explique sans doute par le fait que le français « universel » comme les auteurs de la Chasse aux belgicismes se plaisent à le nommer, ne permet pas d’exprimer de façon simple et brève (en un seul mot) ce phénomène atmosphérique si emblématique du nord de la francophonie d’Europe.

🌧️🌧️🌧️ Souvenez-vous, dans le film Bienvenue chez les Ch’tis, quand Philippe Abrams (joué par Kad Merad) dépasse le panneau « Bienvenue dans le Nord-Pas-de-Calais » et qu’une énorme drache s’abat sur sa voiture!

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Il est moins quart!

Quelques pages plus tard (p. 123), c’est au tour de l’expression il est moins quart de faire l’objet d’une stigmatisation (entre autres « exemples entendus ici et là concernant le quart d’heure »: il est midi quart, il est quart passé, il est le quart de huit, il est quart avant, etc. – « toutes ces formules, sans exception, sont fautives », p. 124). Originaire de Savoie, j’ai pour ma part alterné, depuis que je sais lire l’heure, entre les tours « moins quart » et « moins le quart ». Et personne ne m’a jamais dit que la première version était fautive…

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Figure 6. Pourcentage d’usage déclaré pour l’expression il est moins quart au sens de « il est moins le quart » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Les résultats des enquêtes montrent d’ailleurs que c’est une façon de faire relativement répandue dans la francophonie d’Europe. Outre la Belgique, on peut voir que le régionalisme est connu en Suisse romande et dans d’autres départements de l’ancienne région Rhône-Alpes, ainsi qu’en Corse. En fait, c’est également ce que l’on dit au Canada!

Connaissez-vous la ramassette?

Cinquième et dernier régionalisme de ce billet: les dénominations de la petite pelle que l’on utilise pour récupérer « poussières, cendres de cigarette tombées par hasard [entre autres] déchets [jonchant] le parquet » (p. 125). Selon les auteurs de la Chasse aux belgicismes, les Wallons ne connaîtraient que le mot ramassette, mais ils feraient mieux d’utiliser la forme pelle-à-poussière. Notre enquête montre que le terme ramassette est effectivement utilisé en Belgique:

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Figure 7. Pourcentage d’usage déclaré pour le mot ramassette au sens de « objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romand.

Mais elle a aussi révélé que dans le reste de la francophonie d’Europe, les choses sont loin d’être aussi homogènes que ce que l’on croit. Il apparaît en effet qu’en France, des variantes tout aussi « locales » sont en circulation (v. l’expression ramasse-bourrier dans l’ouest, pelle-à-cheni en Franche-Comté, ordurière dans le Jura et ramassoire en Suisse romande) – et que les Français utilisent, quant à eux, diverses expressions impliquant le mot pelle (pelle-à-balai, pelle-à-balayures, pelle-à-ordure, pelle-à-poussière, pelle-à-ramasser, etc.), sans qu’aucune ne soit plus utilisée plus fréquemment que l’autre. C’est ce dont nous avons essayé de rendre compte sur la carte ci-dessous:

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Figure 8. Les dénominations de « l’objet servant à ramasser les détritus et qui s’utilise généralement avec une balayette ou un balai » en français d’Europe d’après les enquêtes Français de nos régions. Les traits fins délimitent les frontières de départements en France, de provinces en Belgique et de cantons en Suisse romande.

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C’est bientôt Noël 🎅🎄🎁!

Le français de vos régions vous intrigue, vous titille, vous passionne? Vous avez souvent avec vos collègues ou vos proches des débats passionnés sur la façon dont il faut dénommer tel ou tel objet de la vie quotidienne? On a réuni, illustré et commenté plus de 120 cartes dans l’Atlas du français de nos régions, à retrouver dans toutes les bonnes librairies (mais aussi sur Amazon ou sur le site de la Fnac).

 

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Ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France

C’est bientôt le début des grandes vacances pour la plupart d’entre nous. Si vous avez la chance de partir (loin) de chez vous, il est fort probable que vous vous retrouviez en face de francophones qui ne prononcent pas tout à fait certains mots de la même façon que vous… Ne vous étonnez pas donc si on vous regarde comme une bête curieuse quand vous ouvrirez la bouche !

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Dans ce nouveau billet, nous vous proposons une dizaine de cartes qui vous aideront si vous souhaitez adapter votre prononciation pour parler de la même façon que les locaux. NB : la Suisse et la Belgique ne sont pas représentées sur ces cartes (nous leur consacrerons un billet à part entière).

Les cartes de ce billet ont été réalisées à partir des résultats d’enquêtes conduites sur le web, auxquelles près d’une dizaine de milliers d’internautes ont pris part. Si vous voulez contribuer aux enquêtes (c’est anonyme, gratuit et ça prend moins de 10 minutes – faites entendre votre voix ! Plus les participants sont nombreux et dispersés sur le territoire, plus nos cartes seront fiables), cliquez ici.

Persil

Selon votre usage, le mot persil rime-t-il avec le mot cil ? En d’autres termes, prononcez-vous le mot persil en faisant entendre la consonne -l finale ? La plupart des dictionnaires de grande consultation (v. notamment le Petit Robert), ne signalent que la prononciation sans consonne finale (le TLFi est, comme d’habitude, plus sensible à la variation ; il signale les deux prononciations, sans les localiser).

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La carte ci-dessous montre pourtant que la prononciation du -l est majoritaire sur l’ensemble de l’Hexagone (voir les zones en fuchsia), la non-prononciation de cette consonne (zone en vert) ne s’étale que sur quelques département du centre de l’Hexagone :

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Figure 1. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot persil, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le saviez-vous ? Il existe un grand flottement dans la prononciation des consonnes finales de mots qui se terminent par la séquence -il. En France comme en Suisse, sourcil rime avec cil ; alors qu’en Belgique, on ne prononce pas la consonne finale de ce mot (v. la carte ici). Jusqu’au siècle dernier, il était courant de ne pas prononcer la consonne finale de mots comme nombril, baril, gril – habitude que l’on a conservée pour des mots comme outil ou fusil. Les Québécois sont de ce point de vue plus cohérents que les Européens. Outre-Atlantique, la non-prononciation du -l final dans les mots comme persil, sourcil, nombril ou baril est la règle !

Cent euros

Comme pour le mot vingt (du moins selon une majorité de francophones de France, v. figure 5 ci-dessous), on ne prononce pas la consonne finale du mot cent quand ledit mot est suivi d’une pause. Quand cent est suivi du mot euro, c’est une autre affaire.

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Dans l’une de nos enquêtes, nous avions posé la question suivante :

« Cette image présente un billet de 100 €. Comment prononcez-vous ces deux mots ensemble ? ». Trois possibilités étaient offertes aux participants (qui avaient le choix de sélectionner plusieurs réponses) :

  • cen_euros (sans liaison entre les deux mots) ;
  • cenT_euros (vous faites la liaison avec -t-) ;
  • cenZ_euros (vous faites la liaison avec -z-).

La carte ci-dessous indique l’aire des participants ayant revendiqué faire la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- :

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Figure 2. Aire de (non-)prononciation de la consonne de liaison -t- entre les mots cent et euros dans l’expression « cent euros », d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Les participants qui font la liaison entre cent et euros au moyen de la consonne -t- sont originaires de la partie septentrionale de l’Hexagone, à l’exclusion de la Bretagne et de l’Alsace-Lorraine. Est-ce que cela veut dire que les participants vivant dans la zone orangée parlent plus correctement que les autres ? Nous ne le pensons pas. Dans ce contexte, la liaison entre cent et euros n’est pas obligatoire : de fait, on n’enfreint aucune règle si on ne réalise pas la liaison entre cent et euros !

Encens

Les dictionnaires de référence signalent qu’on ne prononce pas le -s final du mot encens. La prononciation de cette consonne est pourtant répertoriée dans certains ouvrages plus spécialisés (v. TLFi). D’après notre carte, la prononciation du -s final du mot encens est plutôt caractéristique du français du Sud-Ouest :

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Figure 3. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot encens, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Dans un billet relatif aux régionalismes du Grand (Sud-)Ouest (pour le consulter, c’est par ici), on vous parlait de déjà de la prononciation facultative du -s final dans le mot encens (et on vous disait que cette prononciation se retrouvait également en Suisse romande). Dans ce billet, on vous parlait aussi de la prononciation du -s final du mot moins, que l’on reprend ici sous une forme stylisée :

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Figure 4. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot moins, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Vingt

Dans les Vosges comme en Alsace et en Lorraine, le nom du nombre 20 ne rime jamais avec le mot qui désigne la boisson alcoolisée que l’on produit à partir de raisin fermenté, à savoir le vin. Dans le Nord-Est de la France (comme c’est le cas en Suisse romande et en Belgique, v. la carte ici), on fait entendre le -t final du mot vingt quand on le prononce devant une pause !

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Figure 5. Aire de (non-)prononciation de la consonne finale du mot vingt, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Ni le TLFi ni les dictionnaires de grande consultation ne signalent cette prononciation. On la retrouve toutefois dans le Wiktionnaire.

La prononciation de la consonne finale du mot vingt est un marqueur fort de l’identité des francophones du grand Est. On retrouve par exemple ce trait de prononciation mis en avant sur des articles destinés à promouvoir l’identité lorraine :

A gauche, carte postale « Diplôme du vrai Lorrain » (source) ; à droite, t-shirt « Je suis Lorrain, je dis pas vingt, je dis vinte » (source)

Passons à présent au timbre des voyelles. De nombreux francophones ne font pas la distinction, quand ils parlent, entre des mots comme brun et brin, saute et sotte ou piquet et piqué. En d’autres termes, les mots de chacune de ces paires riment : le timbre de leur voyelle est identique.

Brun se prononce différemment de brin

En français, de nombreux traités de prononciation signalent que le mot brin (qui désigne une pousse de graine) se prononce différemment du mot brun (qui désigne une couleur similaire au marron). Sur le plan articulatoire, la différence tient à la position des lèvres, essentiellement : la voyelle de brun est prononcée avec les lèvres plus étirées que la voyelle de brin.

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En 1941, André Martinet, alors prisonnier dans un camp en Allemagne, propose à ses codétenus de répondre à une série de questions quant à leurs habitudes de prononciation en français (45 questions, 409 répondants). Les résultats de cette enquête, qui seront publiés en 1945, livreront un témoignage sans équivalent jusqu’alors. La carte ci-dessous a été générée à partir de la question « Prononcez-vous de façon identique brun et brin ? », dont l’analyse détaillée figure aux pages 148-150 de l’ouvrage de Martinet :

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Figure 5. Pourcentage de participants à l’enquête d’A. Martinet ayant affirmé faire l’opposition, à l’oral, entre les mots brin et brun. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme on peut le voir, l’opposition entre les voyelles de brin et de brun était connue de bon nombre de francophones en 1940. Le foyer de disparition semble avoir été Paris et sa région (bien que les deux mots ne semblaient déjà plus s’opposer en Bretagne). Qu’en est-il, près de 80 ans plus tard ? On peut voir sur la carte ci-dessous, générée à partir des données de nos enquêtes, que la perte de l’opposition a largement conquis la partie septentrionale de la l’Hexagone, mais qu’elle s’est bien maintenue dans la partie méridionale :

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Figure 6. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de brun et de brin, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Saute se prononce différemment de sotte

Les ouvrages de référence vous diront que des mots comme saute et sotte se prononcent de façon différente. Le mot saute se prononce avec une voyelle fermée (comme dans les mots « dos » ou « beau »), alors que le mot sotte se prononce avec une syllabe ouverte (comme dans « dort » ou « porte »).

NB : la règle s’applique aussi aux paires de mots haute/hotte, paume/pomme, côte/cotte, môle/molle, etc.

Ces dictionnaires n’ont sûrement pas été écrits par des Méridionaux, car comme le montre la carte ci-dessous, il n’y a pas de différence, dans le français du Midi, entre des mots comme saute et sotte. Les deux sont prononcés avec un o ouvert (avec la voyelle du mot « dort ») :

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Figure 7. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de saute et de sotte, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Pour vérifier cette répartition, on a présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « rose » :


La carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 8. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot rose, [o] vs [ɔ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Piquet se prononce différemment de piqué

Les puristes recommandent une prononciation ouverte de la voyelle finale de mots comme piquet ou piquait (comme dans la voyelle du mot « mère »), une prononciation fermée de la voyelle finale d’un mot comme piqué (comme les voyelles du mot « été »). Aujourd’hui, la voyelle ouverte tend à disparaître au profit de la voyelle fermée, ce qui se traduit par une prononciation fermée des voyelles finales des mots piquet et piquait (mais aussi de mots comme poulet, lait, jouet, etc.). D’où des confusions orthographiques du type :

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Source : Bescherelle ta mère.

On a longtemps pensé que cette particularité de prononciation était typique du Midi de la France. La carte ci-dessous montre que l’absence de différence, sur le plan de la prononciation, entre des mots comme piquet et piqué, est en fait beaucoup plus étendue :

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Figure 9. Aire de (non-)opposition entre les voyelles de piquet et de piqué, d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Comme précédemment, nous avons souhaité vérifier cette répartition. A cette fin, nous avons présenté le stimulus sonore ci-dessous à un autre panel de participants. Après écoute du stimulus, les participants devaient dire laquelle des deux prononciations entendues correspondaient à leur propre prononciation du mot « poulet » :


De nouveau, la carte obtenue à la suite de l’analyse des résultats confirme ce que la première carte a permis de mettre au jour :

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Figure 10. Aire de la prononciation de la voyelle finale du mot poulet, [e] vs [ɛ] , d’après l’enquête Français de nos régions. Les frontières en traits blancs fins signalent les limites de départements.

Le reste de la France se laissera-t-il conquérir par la perte de l’opposition entre é et è ? Seul l’avenir nous le dira… En attendant, on vous laisse vous divertir en lisant les commentaires sur ce forum, portant sur la prononciation du mot « lait »…

Le mot de la fin

Certains mots peuvent être prononcés de deux façons, et aucune des variantes en circulation n’est meilleure ou plus correcte que l’autre (contrairement ce que nous enseignent les dictionnaires et les ouvrages normatifs). Ces variantes font partie de la langue, et sont liées à l’identité des francophones : à vous d’en jouer pour essayer de vous fondre dans la masse, ou au contraire pour revendiquer votre origine régionale !

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La carte des bises

Combien de bises allez-vous faire à vos proches lorsque vous les reverrez (après de longs mois pour certains d’entre nous) lors du réveillon de Noël, ou quand vous leur transmettrez vos vœux pour la nouvelle année ?

Ce billet a été publié la première fois en décembre 2016. Aidez-nous en répondant à quelques questions quant à vos usages des régionalismes! Il suffit simplement de cliquer 👉 ici 👈, et de se laisser guider. Les enquêtes peuvent être réalisées de façon anonyme depuis son ordinateur 💻, smartphone ou tablette 📱. Il vous faudra compter 15 minutes ⏰ environ pour en venir à bout.

C’est en général un véritable casse-tête, puisque le nombre de bises varie d’une personne à l’autre. A l’étranger, le rituel des bises fait beaucoup rire (impossible d’être passé à côté de cette vidéo, publiée l’an dernier, elle cumule déjà plus de 2 millions de vues sur Youtube !). Depuis 2007, il existe même un site qui recueille les votes des internautes et propose une cartographie de la France en fonction du nombre de bises par départements (voir ici).

Dans le cadre de la dernière enquête « Le français de nos régions », projet qui s’intéresse à la variation régionale des mots et des expressions du français en Europe, nous avons voulu récolter nos propres données pour vérifier d’une part la validité des données du site combiendebises, mais aussi voir ce qu’il en était chez nos voisins wallons et romands…

La carte des bises 2.0

En guise de synthèse, nous avons dessiné la carte ci-dessous, qui permet de rendre compte des usages les plus fréquents par départements. Les points signalent toutefois qu’il existe une grande variation à l’intérieur des zones où dominent certains usages. Ne vous étonnez donc pas si vous vous ratez pendant les fêtes !

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Figure 1. Le nombre de bises selon les régions de la francophonie d’Europe dans l’enquête Euro-3, en fonction des pourcentages maximaux obtenus par départements (FR), les provinces (BE) et cantons (CH).

Les cartes ci-dessous permettent de rendre compte de la vitalité et de l’extension exacte de chacune des formules.

Une bise

En France, nos données indiquent que dans les départements du Finistère et des Deux-Sèvres, 50% des participants ne font qu’une seule bise (cela veut donc dire que les 50% autres participants en plus). Les Belges sont plus cohérents, puisque la quasi-totalité des répondants à indiquer ne faire qu’une seule bise:

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Figure 2. Répartition et vitalité de la formule « une bise » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Deux bises

Dans la plus grande majorité des départements de France, la coutume veut que l’on fasse deux bises. c’est une pratique peu répandue en Belgique (où on fait une bise, v. ci-dessus), de même que dans certains départements du Sud-Est et en Suisse romande (où l’on en fait trois, v. ci-dessous) :

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Figure 3. Répartition et vitalité de la formule « deux bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Trois bises

En France, seuls une petite poignée de Méridionaux localisés à l’Est du territoire, dans une région qui exclut Marseille et sa grande périphérie. On retrouve en Suisse romande les trois bises, où c’est la norme :

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Figure 4. Répartition et vitalité de la formule « trois bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Quatre bises

Dans une grande partie du nord de l’Heaxgone, il est courant que l’on fasse quatre bises (noter toutefois qu’aucun département n’atteint les 100%) :

quatre_bises_euro

Figure 5. Répartition et vitalité de la formule « quatre bises » dans l’enquête Euro-3. Chaque symbole représente le code postal de la localité d’enfance d’un ou de plusieurs participants, plus la couleur est foncée, plus le pourcentage de participants par département (FR), province (BE) ou canton (CH) est élevé.

Combien de bises faites-vous ?

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