Chaque année, Le Petit Robert enrichit la langue française en accueillant de nouveaux mots et expressions reflétant l’évolution de nos sociétés, de nos technologies et de nos pratiques culturelles. L’édition 2026 ne fait pas exception, avec plus de 150 ajouts, allant des domaines de l’intelligence artificielle (hypertrucage, prompter), de la santé (neurodiversité, périménopause) ou encore des dynamiques sociales (démission silencieuse, justice restaurative). À côté de ces termes du français de référence, l’ouvrage accorde une place marquée aux régionalismes. Que nous réserve ce nouveau cru?
Dans les dictionnaires généraux du français, on distingue classiquement le français de référence, qui représente la variété standardisée, à vocation nationale, souvent assimilée au français écrit soutenu ; des régionalismes, c’est-à-dire des mots, sens ou tournures caractéristiques d’un usage localisé au sein d’une région donnée de la francophonie (Belgique, Suisse romande, Québec, ou régions de France comme le Midi ou l’Est).
L’équipe du Robert a fait un choix marqué pour cette édition: « Nous avons choisi, cette année, de nous concentrer sur les mots de Marseille et du Sud-Est », explique l’équipe éditoriale. Pour ce faire, elle s’est appuyée sur les travaux du sociolinguiste Médéric Gasquet-Cyrus, fin connaisseur du parler marseillais et des variétés méridionales du français.
Tarpin
Parmi les termes retenus, figure en bonne place tarpin, adverbe emblématique de la cité phocéenne.
TARPIN [taʀpɛ̃] adv. ÉTYM. fin XXe – origine obscure RÉGION. (Sud-Est) Tarpin de : beaucoup de, plein de. Il y avait tarpin de monde.
◆ Beaucoup, très. C’est tarpin bien.
Les données récoltées dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions entre 2015 et 2025 montrent qu’il est surtout courant dans la bouche des jeunes comme des moins jeunes à l’est du littoral méditerranéen.

Dans la culture populaire, tarpin témoigne de la vigueur d’un vocabulaire régional à forte identité, désormais reconnu à l’échelle nationale, notamment mis en avant par des rappeurs comme L’Algerino, dans sa chanson sobrement appelée tarpin.
Linguistiquement, l’adverbe a la particularité d’occuper aujourd’hui deux fonctions grammaticales distinctes. Utilisé comme quantifieur, au même titre que beaucoup (Il a tarpin de blé), il peut aussi apparaître seul, le nom étant sous-entendu ou repris par un pronom (Des bonbons ? J’en ai tarpin).
Et c’est sans doute cet usage elliptique qui a pu favoriser son glissement vers une nouvelle catégorie: celle des adverbes d’intensité. On dira ainsi Elle est tarpin stylée pour dire qu’elle l’est « grave, trop » stylée. Et dans sa forme la plus relâchée, tarpin peut même venir modifier un verbe: cette année je travaille tarpin. Une seule idée domine tous ces emplois: l’exagération joyeuse, typique du sud de la France.
Historiquement, le mot ne semble pas très ancien. Il ne connaît aucun correspondant en occitan provençal, la langue qui était couramment parlée avant que le français ne la remplace définitivement dans la région, dans les années 1950 environ. Et le mot n’est annexé dans aucun recueil de régionalismes publié au XXe s. Sa première attestion (qui coïncide avec son premier repérage par des lexicographes) se trouve dans les pages du Dictionnaire du Marseillais (de l’Académie de Marseille), publié en 2006.
Gâté
Dans l’édition 2020 du Petit Robert, le mot gâté avait fait son entrée en tant que substantif régional. Il était alors défini comme synonyme de « câlin », un usage notamment attesté en Belgique, comme nous le mentionnions dans un billet précédent. Cette année, l’entrée évolue: le terme change de genre et s’enrichit d’un nouveau sens.
GÂTÉ, ÉE N. RÉGION. (Sud-Est ; océan Indien) Terme d’affection. Mes gâtés. ▫ SPÉCIALT Petit(e) ami(e). «C’est elle ma gâtée, ma préférée, mon caramel» (É. Schulthess).
Le dictionnaire enregistre désormais aussi gâtée, au féminin, pour désigner la personne qui partage notre vie… Une extension sémantique somme toute naturelle dans les régions où l’on dit volontiers « faire un gâté à quelqu’un », ou « être tout(e) gâté(e) » quand on est comblée d’attentions.
En janvier dernier, plusieurs articles de presse ont mis en lumière ce terme typiquement marseillais, générant sur les réseaux sociaux des milliers de commentaires amusés et des partages enthousiastes. Le gâté est ainsi passé, l’espace d’un instant, du registre régional au phénomène culturel.
Sur le plan étymologique, tout porte à croire qu’il s’agit d’une innovation sémantique, reposant sur le sens positif du verbe gâter en français standard (« combler d’attention », dont gâté constituerait une réinterprétation nominale dans certains usages régionaux. Cette hypothèse permettrait d’expliquer l’extension du mot au-delà des seules aires provençales et marseillaises, sans recourir à l’hypothèse qu’il s’agit d’un emprunt direct aux parlers occitans.
Comment sont sélectionnés les régionalismes entrent dans le Petit Robert?
L’intégration des régionalismes dans Le Petit Robert est relativement récente : il faut attendre 1977 pour que la démarche soit explicitement mentionnée dans la préface du dictionnaire. Auparavant, certains mots régionaux étaient glissés discrètement dans la nomenclature, sans explication.
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Aujourd’hui, leur sélection repose sur un travail rigoureux, mené en lien avec des experts linguistes dans les différentes régions francophones. Les mots sont choisis en fonction de leur vitalité réelle: enquêtes de terrain, questionnaires et relevés oraux permettent d’identifier ceux qui sont encore largement utilisés dans une région donnée. Les termes trop rares ou vieillis sont écartés. Enfin, chaque mot retenu doit être compris au-delà de son aire d’origine, ou être emblématique de l’identité régionale. Le dictionnaire se veut ainsi le reflet vivant et actuel du français dans toute sa diversité.
Quel français régional parlez-vous?
Les cartes commentées dans ce billet repose sur des sondages linguistiques menés à grande échelle, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez contribuer à cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français.
👉 Cliquez ici pour accéder aux questionnaires
Cela ne vous prendra qu’une petite dizaine de minutes, à condition de disposer d’une connexion internet. Toute participation est bien entendu anonyme.