Trois objets qui n’ont pas le même nom en France, en Belgique et en Suisse: vol. 2

Dans un précédent billet, on parlait de ces objets qui reçoivent des noms différents selon qu’on se trouve en Belgique, en France ou en Suisse. À l’occasion de notre retour en Suisse, après plusieurs années passées en Belgique et en France, nous avons pensé qu’il était temps de compléter la liste initialement établie. Voici donc trois nouveaux objets qui n’ont pas le même nom selon le côté de la frontière où l’on se trouve à l’intérieur de la francophonie d’Europe.

Polystyrène, frigolite et sagex

On commence avec les dénominations de la matière dont on se sert pour emballer des marchandises fragiles, qu’on appelle en France polystyrène, et qui prend le doux nom de frigolite en Belgique, et de sagex en Suisse.

Dénominations du ‘polystyrène’ dans la francophonie d’Europe et dans les provinces francophones du Canada, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2022).

Du point de vue de la formation, la variante hexagonale est le résultat de l’addition du préfixe poly– (qu’on retrouve par exemple dans le mot polymère, qui désigne en chimie un matériau complexe comportant de nombreux composants) et de la base lexicale styrène (qui désigne un composé chimique utilisé pour fabriquer le polystyrène). Les dénominations belges et helvètes sont en revanche le fruit d’antonomases, c’est-à-dire qu’il s’agit à l’origine de noms propres qui sont passés dans la langue courante en devenant des noms communs.

Francophonie: Outre-Atlantique, au Québec et dans les autres provinces abritant des francophones au Canada, les locuteurs hésitent entre les formes styrofoam (nom de marque déposé) et styromousse (calque français de styrofoam, mousse étant ici la traduction littérale de l’anglais foam). Si le mot mousse fait ici référence à la texture, le préfixe styro fait quant à lui référence au composant chimique (le styrène). Dans la bouche des francophones du Maghreb, notamment d’Algérie, c’est le mot polystère qui est le plus souvent utilisé!

En Belgique, comme le rappelle M. Francard dans son Dictionnaire des belgicismes (accessible via la BDLP), le mot frigolite, de genre féminin (on parle de la frigolite), est une adaptation du nom de marque Frigolith® (où le suffixe –lith fait écho au grec lithos, pierre, cf. les mots français monolithe et mégalithe). En Suisse, les sonorités du mot Sagex font écho à l’identité de la société qui a déposé ce nom de marque: Sager AG.

Histoire d’épingle

Comment appelez-vous la petite tige de métal recourbée formant ressort et dont l’extrémité pointue se loge dans un crochet qui la maintient [TLFi] ? C’est à cette question que les internautes ayant pris part à la 16e édition de notre enquête sur les régionalismes du français ont pu répondre.

Quel français régional parlez-vous ? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires. Et si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu lesdites cartes, vous pouvez lire cet article.

Ces internautes avaient le choix entre 4 possibilités de réponses: (i) épingle à nourrice; (ii) épingle de nourrice; (iii) épingle de sûreté; (iv) imperdable. Les résultats obtenus nous ont permis d’établir la carte suivante:

Dénominations de ‘l’épingle à nourrice’ dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2022).

On peut voir qu’en France, la lexie épingle à nourrice est la plus employée (91,8% des réponses), très loin devant épingle de sûreté (5,3% des réponses) et épingle de nourrice (3,2% des réponses).

En Belgique, épingle de sûreté est la variante la plus répandue, même si la lexie épingle à nourrice est connue localement, comme le signalent les symboles placés sur les centroïdes d’arrondissements.

NB: Le Dictionnaire des belgicismes répertorie la variante épingle à sûreté (sous l’article « à »), qui n’a été suggérée par aucun des participants de notre sondage.

Enfin, en Suisse romande, on peut voir que trois variantes se taillent la part du gâteau. Dans les cantons de Genève, de Vaud, du Valais et la majeure partie du canton de Fribourg, c’est la variante imperdable qui domine. Dans le reste du canton de Fribourg et les cantons de l’Arc jurassien, la variante épingle de nourrice coexiste avec la variante épingle de sûreté, certains districts hésitant entre les deux formes.

Sur le plan étymologique, tout porte à croire, comme le rappelle André Thibault dans l’article imperdable de son Dictionnaire suisse romand (accessible via la BDLP), que le substantif imperdable est une innovation locale, qui résulte de l’ellipse d’une lexie épingle imperdable, aujourd’hui désuète, mais attestée dans plusieurs documents datant de la fin du XIXe siècle; à témoin cette annonce, glanée via ce moteur de recherche, où ironiquement ce qui était imperdable… a été perdu!

Perdu samedi, une épingle imperdable, en or, rue de Bourg à Montbenon. La rendre, contre récompense, chez Mme Valloton, mais Masset, place Saint-François, au 4e.

Feuille d’avis de Lausanne, 7 avril 1887

C’est ce qui expliquerait notamment le fait que le mot soit employé de nos jours au féminin. En Suisse, on parle bien d’une imperdable et non d’un imperdable.

En ce qui concerne les trois autres formes, il s’agit de synonymes, qui, contrairement à ce que laissent croire les dictionnaires de référence contemporains (v. encadré ci-dessous), n’ont pas le même statut.

Méta-lexicographie: Le Grand Robert de la Langue Française ne signale que les variantes épingles de sûreté et épingles de nourrice dans l’article « épingle ». Même chose dans le TLFi, ainsi que dans le Larousse. Dans le Wiktionnaire, épingle à nourrice est donné comme une variante moins fréquente que épingle de nourrice; épingle de sûreté est considéré comme un synonyme sans marque.

Selon toute vraisemblance, on peut considérer les lexies épingle de nourrice et épingle de sûreté comme des archaïsmes, c’est-à-dire des formes qui jouissaient naguère d’une certaine vitalité dans le français central, s’il faut en croire le témoignage des dictionnaires, et qui ont aujourd’hui perdu cette vitalité au profit d’une forme concurrente.

Français de référence: Dans les études de linguistique française, le terme français de référence désigne l’ensemble des usages consignés sans aucune marque régionale ou sociale dans les dictionnaires et les grammaires publiés en Europe. La notion de français de référence est un artefact des lexicographes (personne ne parle le français de référence).

Deux arguments nous invitent à formuler l’hypothèse de l’archaïsme. Sur le plan géographique tout d’abord, on sait que les territoires périphériques que constituent la Belgique francophone et la Suisse romande sont des zones privilégiées pour le maintien des archaïsmes (v. notre article sur les dénominations du repas de midi, ou bien celui sur les dénominations des cardinaux 70 et 90). Sur le plan historique ensuite, une recherche dans le moteur GoogleNgram (qui permet de rendre compte de la distribution relative de variantes dans un corpus de livres publiés au fil des siècles), montre le résultat suivant:

Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessus, les lexies épingle de nourrice et épingle de sûreté ont coexisté pendant plusieurs décennies, sans que l’une ne soit vraiment plus utilisée que l’autre. À partir des années 1970, l’usage d’épingle à nourrice, jusque là quasi inexistant, commence à augmenter, ce qui a pour corollaire la diminution de la fréquence d’usage des deux autres. Des années 1980 aux années 2000, les trois variantes sont à égale distribution, puis la fréquence d’usage de la variante épingle à nourrice explose, alors que celle des deux autres décroît significativement.

Francophonie: Au Québec, ce référent est connu sous le nom d’épingle à couche, en raison de son emploi naguère très courant pour attacher les couches des nourrissons (avant l’invention des couches jetables). Ce terme est attesté depuis 1893, selon l’Index lexicologique québécois.

Variations sur le marcel

Un peu partout en France, on appelle débardeur ou marcel ce sous-vêtement très léger, porté à même la peau, sans manche et plus ou moins largement échancré sur le torse et/ou dans le dos.

Sur le plan étymologique, le mot débardeur désignait à l’origine les hommes qui, dans une carrière ou une forêt, travaillaient au débardage (« action de transporter, de la carrière ou de la forêt jusqu’aux lieux de chargement, la pierre, les arbres abattus »), comme le rappelle le TLFi. C’est par métonymie qu’il a fini par désigner l’habit spécifique que portaient ces hommes. Quant au mot marcel, il tire selon le Grand Robert de la Langue Française son origine du prénom éponyme (et est attesté en ce sens seulement depuis 1984).

Dénominations du ‘marcel’ dans la francophonie d’Europe et dans les provinces francophones du Canada, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2022).

Dans ce contexte, les locuteurs établis sur une partie de la Moselle et dans le nord de l’Alsace font bande à part, puisqu’ils privilégient le mot finette, un terme qui désigne en français de référence un certain type de tissu (v. TLFi). Fait remarquable, que signale P. Rézeau dans son Dictionnaire des régionalismes du français en Alsace, finette est passé dans les dialectes alsaciens sous la forme Finettel. Notons pour finir que le mot n’est décrit en ce sens dans aucun des grands dictionnaires de référence du français (∅ Larousse, ∅ Robert et ∅ Wiktionnaire), mais figure en bonne place dans le Dictionnaire des Francophones:

En Belgique, deux formes concurrentes alternent. Le mot chemisette est de loin le plus répandu. Il n’est concurrencé qu’à l’est de la Wallonie par le terme singlet (forme sur l’anglais single, « vêtement non-doublé », v. cet article de la BDLP). En Suisse romande, le terme chemisette est connu seulement en Valais et en Gruyère. Sur le reste du territoire, c’est le substantif camisole qui arrive en tête des sondages.

Sur le plan historique, chemisette comme camisole sont des archaïsmes, comme le sont les lexies épingle de nourrice et épingle de sûreté commentées plus haut. À l’entrée camisole, le TLFi donne à côté de la définition moderne du terme (« vêtement à manches fermées utilisé pour ligoter les malades mentaux agités ») la définition suivante: « vêtement court ou long et à manches, qui se portait sur la chemise » (le soulignement est de nous). Outre l’imparfait, qui dénote le caractère vieilli du mot en France, on notera aussi que selon cette définition le mot désignait un vêtement qui se portait sur la chemise, alors qu’en Suisse (et au Canada), il désigne bien un sous-vêtement.

Francophonie: Au Québec et dans les provinces francophones du Canada, le mot camisole est le seul terme qui soit connu et employé par les locuteurs pour désigner ce qu’on appelle en France un débardeur (comme le montrent nos enquêtes, v. cet article de l’OQLF). Dans son Dictionnaire des belgicismes, M. Francard signale qu’il a eu été employé en Wallonie, mais n’est plus connu que par quelques personnes âgées (v. cet article de la BDLP).

Dans les usages centraux du français, le terme a dû coexister avec celui de chemisette (ce mot désignant différents types de vêtements légers dans l’histoire du français, v. cet article du TLFi), puis les deux mots ont été abandonnés au profit du mot débardeur au début du XIXe s., quand l’habit des débardeurs a été mis à la mode.

Le mot de la fin

Au final, les cartes commentées dans ce billet montrent, une fois n’est pas coutume, que des objets du quotidien n’ont pas forcément les mêmes dénominations dans les régions de France que dans les pays francophones voisins, où l’on parle pourtant la même langue. Par rapport aux cartes commentées dans un précédent billet, les faits examinés ici montrent également que le français que l’on parle à l’intérieur de la Belgique et de la Suisse n’est pas forcément uniforme.

>> Vous en connaissez d’autres ? N’hésitez pas à nous dire sur les réseaux sociaux (on est sur FacebookInstagram et Twitter) comment vous dites ! Sinon, la section ‘commentaires’ sous ce billet accueille vos suggestions. Enfin, n’hésitez pas à répondre à l’un de nos questionnaires, vous nous aiderez à produire les nouvelles cartes !

Enfin, la prise en compte de la situation outre-atlantique permet de mettre en avant le fait que dans la vie des régionalismes, les mêmes processus sont à l’œuvre: néologisme par antonomase (dans le cas de polystyrène) et maintien d’un archaïsme (dans le cas de camisole). Dans un prochain billet, on parlera plus particulièrement d’une autre source à l’origine des régionalismes: les emprunts.

L’application smartphone est là !

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Porter un pantalon trop court

Dans un tweet datant du 15 mai 2021, Edouard Trouillez, l’un des lexicographes qui a travaillé sur l’édition 2022 du petit Robert, signalait l’entrée du belgicisme « avoir l’eau dans les caves », variante du français de référence « pantalon feu de plancher » :

Les partages et les commentaires générés par son tweet ont éveillé notre curiosité, et nous ont encouragés à inclure dans la 16e édition de notre série de sondages une question relative aux expressions existantes pour désigner le fait de porter un pantalon trop court. La question, formulée simplement (« Disposez-vous d’une expression particulière pour parler d’une personne dont le pantalon est un peu trop court ? »), était accompagnée de la photo ci-dessous :

Pour exprimer leur avis, les internautes ayant pris part à l’enquête pouvaient cocher une ou plusieurs réponses dans la liste suivante : (a) aller à la pêche aux moules; (b) aller aux fraises; (c) avoir de l’eau à la cave; (d) avoir de l’eau dans la cave; (e) avoir de l’eau dans les caves; (f) avoir le feu au plancher; (g) avoir les feux de plancher; (h) pantalon feu au plancher ; (i) hochwasser; (j) je n’ai pas d’expression particulière; (h) autre (préciser).

Quel français régional parlez-vous ? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires. Et si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu lesdites cartes, vous pouvez lire cet article.

Au total, nous avons conservé les réponses d’un peu plus de 8.100 francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse. De cet échantillon, nous avons exclu les 3.500 participants ayant répondu ne disposer d’aucune expression particulière.

Conflit générationnel ? Sans surprise, les résultats d’une analyse de régression logistique montrent que les participants ayant déclaré ne disposer d’aucune expression sont en moyenne significativement plus jeunes que ceux qui ont déclaré connaître au moins une expression spécifique (26,5 ans vs 33,9 ans), et ce peu importe leur pays d’origine (p < 0, 001). Naguère, les pantalons trop courts n’étaient pas à la mode, bien au contraire : ils étaient le propre des enfants appartenant à des milieux modestes.

Nous avons dépouillé l’ensemble des réponses, en établissant certains regroupements (toutes les réponses impliquant les mots ‘feux’ et ‘plancher’, notamment) et en considérant les réponses données dans la case ‘autre’. Ensuite, nous avons calculé, pour chaque arrondissement de Belgique, de France et chaque district de Suisse romande les pourcentages de chaque réponse, que nous avons reportés sur des cartes. La superposition des différentes cartes nous a enfin permis de faire émerger les zones avec des réponses majoritaires. Enfin, une technique d’interpolation spatiale (krigeage) a été employée pour obtenir une représentation lisse et continue du territoire, tout en tenant compte du caractère transitoire des frontières entre les zones.

Expressions désignant le fait de ‘porter un pantalon trop court’ dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2021).

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, on peut faire la part entre 5 grands types de tournures pour désigner le fait de porter un pantalon trop court.

Avoir le feu au plancher

L’expression ‘avoir le feu au plancher’ est majoritaire en France (un peu plus de 1.500 réponses). Géographiquement, elle est employée presque exclusivement dans tout le quart sud-ouest de l’Hexagone, en Bretagne celtique, en Île-de-France, en Normandie et dans les Hauts-de-France.

Sur le plan syntagmatique, elle comporte un certain nombre de variantes, toutes minoritaires. Outre ‘avoir les feux au plancher’ (+/- 200 réponses) et ‘pantalons feu au plancher’ (+/- 250 réponses), qui figuraient dans le sondage, les internautes ont suggéré des formes du type : ‘avoir un feu de plancher’, ‘avoir le feu aux planches’ ou encore ‘avoir le feu aux brousses’.

>> Lire aussi : Les dénominations de l’amas de poussière

Dans les dictionnaires du web, l’expression n’est recensée que dans le Wiktionnaire; elle n’est pas répertoriée dans le TLFi, ni dans le Grand Robert ou dans le Larousse. Cela s’explique sans doute car elle est relativement récente dans l’histoire du français. La première attestation dans le corpus FRANTEXT date de 1987 :

Un grand échalas au pantalon qui a subi un feu de plancher a pas l’air d’accord. Y porte jeune et pas méchant, l’interminable. Mais il exhibe une curieuse cicatrice qui lui dessine comme des bacchantes à la d’Artagnan.

Jean-Louis Degaudenzi, Zone (1987)

Une recherche dans Google Books permet de remonter un peu plus loin dans le temps, à 1979 plus précisément :

Les cheveux coincés sous un pauvre béret, les oreilles au vent, un pull étriqué, une veste trop courte, un pantalon feu de plancher et des sandales

Jean-Pierre Chabrol, ‎Théâtre de la Jacquerie (1979) 

A noter que ni la base de données Gallica ni la base de données Europresse ne permettent d’antidater cette première attestation.

Aller à la pêche aux moules

La seconde expression la plus répandue (avec près de 1.500 occurrences) est l’expression ‘aller à la pêche aux moules’. Elle connaît elle aussi quelques variantes : ‘aller à la pêche (tout court)’, ‘aller à la pêche aux écrevisses’, ‘aller à la pêche aux crevettes’ ou encore ‘aller à la pêche aux grenouilles’.

Géographiquement, elle est surtout employée par des francophones originaires du grand ouest de l’Hexagone et de l’extrême sud-est (Corse incluse).

Sans aucune tradition lexicographique, l’expression demeure également rare sur le web, du moins avec le sens imagé qui nous intéresse ici. Les seules attestations qu’on en trouve concernent une comptine éponyme (‘à la pêche aux moules’) originaire de Saintonge, qui a fait l’objet de plusieurs adaptations depuis sa création au 17e s., mais qui a été popularisée par Jacques Martin dans une émission de télévision au milieu des années 70 :

Aller aux fraises

La troisième position du podium est occupée par l’expression ‘aller aux fraises’, employée quasi-exclusivement par les locuteurs installés dans les départements de la frange orientale de l’Hexagone, à l’exclusion de l’Alsace (environ 1.000 réponses).

En français de référence, l’expression ‘aller aux fraises’ est connue avec des sens différents. Elle s’emploie comme synonyme de « errer sans but », mais aussi pour parler de « personnes à la recherche d’un coin tranquille pour se livrer à des ébats dans la nature ».

La variante ‘aller au cresson’ a été suggérée par des internautes de la région de Dijon. Sans tradition lexicographique, on en trouve quelques occurrences dans la littérature :

Les gens ne disaient plus que c’était un pantalon pour aller au cresson, comme celui de sa fille, ce qui traduisait leur état d’esprit.

Bernard Masson, Les Parisiens (1959)

Avoir de l’eau dans la cave

Dans les régions périphériques de la francophonie d’Europe, quatre expressions en lien avec des inondations, avec ou sans cave, sont en circulation. En Suisse romande, on entend surtout ‘avoir de l’eau à la cave’, et dans une partie de la Moselle c’est la tournure ‘avoir de l’eau dans la cave’ qui domine (tout comme au Canada). En Belgique, la variante majoritaire est ‘avoir de l’eau dans les caves’.

D’après le Dictionnaire des belgicismes, dont la 3e édition vient de paraître, une locution similaire est attestée en néerlandais : water in zjin kelder hebben, littéralement : « avoir de l’eau dans sa cave ».

Le fait que le tour soit connu dans les provinces francophones du Canada laisse penser qu’il ne s’agit pas d’un calque direct des parlers germaniques, mais que l’expression est archaïque. Il y a fort à parier qu’elle devait être connue naguère sur un territoire plus large en France, territoire qui englobait les régions de l’Île-de-France et du grand Ouest, d’où étaient originaires les colons partis peupler la Nouvelle-France au 17e s.

Enfin, en Alsace, on porte des ‘pantalons hochwasser‘ (littéralement « haute eau » en allemand, que l’on peut traduire par « inondation » en français) :

Notons que personne n’a suggéré dans notre enquête la version « pantalon inondation », mais qu’on en trouve des attestations éparses sur le web :

Le mot de la fin

D’un point de vue sémantique, toutes ces expressions sont métaphoriques. L’expression ‘avoir le feu au plancher’ (et ses variantes comme ‘pantalon feu de plancher’) fait référence à un pantalon qui aurait dû être raccourci après avoir été brûlé. Les expressions en lien avec des caves inondées rappellent qu’il est toujours plus agréable de marcher dans un fond d’eau après avoir relevé les bas de ses pantalons.

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C’est sans doute la même motivation en lien avec l’humidité qui explique l’expression ‘aller aux fraises’ (et sa variante ‘aller au cresson’), la cueillette des fraises sauvages se faisant préférentiellement le matin, dans les champs pleins de rosée.

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Dans ce nouveau billet, on vous parle de l’application mobile Français de nos Régions, téléchargeable gratuitement dès aujourd’hui sur l’Apple Store et Google play.

Contexte de la recherche

La méthode du crowdsourcing (on dit aussi production participative, externalisation ouverte ou myriadisation) appliquée aux domaines des sciences (on parle alors de sciences participativessciences citoyennes ou sciences collaboratives) consiste à faire appel à la foule en vue de réaliser certaines tâches. Si la méthode ne date pas d’aujourd’hui, elle a tout récemment pris une certaine importance avec la démocratisation des smartphones et autres supports mobiles connectés. Dans le domaine de la géographie linguistique, ces développements technologiques ont offert des perspectives intéressantes en ce qui concerne le recueil de données à grande échelle.

Au cours des cinq dernières années, des applications conçues pour être exclusivement téléchargées sur des supports connectés, tels que les smartphones et les tablettes, ont été conçues pour l’allemand et ses dialectes, l’anglais américain et l’anglais britannique, ainsi que le frison et le luxembourgeois. Ces applications comportent différents volets ludiques, destinés à « appâter » les utilisateurs (service de localisation de l’utilisateur, informations sur la voix ou son débit, etc.), mais leur intérêt réside surtout dans le fait qu’elles rendent possible l’enregistrement de données audio (parole lue, élicitée à partir d’images ou de façon moins contrainte, etc.), de façon simultanée, aux quatre coins des pays où elles sont diffusées, et ce avec une qualité acoustique qui permet des études instrumentales très fiables.

Objectifs

A ce jour, il n’existe rien de semblable pour le français, malgré le fait que cette langue soit l’une des plus diffusées dans le monde. Dans ce contexte, le but de ce projet a été de créer une application sur le modèle de ce qui a déjà fait pour l’allemand, l’anglais, le luxembourgeois et le frison en vue de documenter la variation du français dans francophonie.

Concrètement, l’application comporte 4 volets :

📍 Le volet Localisez-moi repose sur les résultats d’enquêtes auxquelles des dizaines de milliers de francophones ont pris part depuis 2015 dans le cadre des enquêtes Français de nos Régions. D’une région à l’autre, si la précision n’est pas la même, c’est parce que nous n’avons pas toujours assez de données pour que l’algorithme soit plus précis. Grâce aux réponses que nous allons recueillir, nous pourrons bientôt mettre au point un nouvel algorithme de géolocalisation, plus performant !

🗺️ Le volet Atlas permet aux utilisateurs et utilisatrices de l’application d’indiquer comment ils appellent tel ou tel objet, ou comment ils nomment telle ou telle situation ou telle ou telle activité, et donc de rendre compte de la richesse géographique du français à travers le monde. Il permet également de récolter des enregistrements de voix, et donc de documenter la diversité des accents du français que l’on parle aux quatre coins de la francophonie.  

🗳️ Le volet Enquêtes consiste en des sondages, dont les réponses nous permettront d’évaluer la vitalité de certaines tournures régionales (mots, expressions et prononciations), ainsi que leur aire d’extension. Notez quand vous participerez qu’il ne s’agit pas de dire quelle(s) variante(s) est/sont correcte(s) du point de vue du français standard ou des dictionnaires, mais de dire quelle(s) variante(s) vous utilisez quand vous parlez avec quelqu’un, dans la vie de tous les jours. 

ℹ️ Dans le volet Informations, vous pouvez en apprendre un peu plus sur qui nous sommes, mais également comment sont traitées les données personnelles que vous envoyez. Un formulaire de contact est également disponible pour nous faire part de vos suggestions ou de vos remarques.    

A quoi ça sert ?

Outre son importante valeur patrimoniale, ce projet présente des potentialités sans précédents pour la recherche fondamentale et appliquée. Dans une perspective sociétale, le projet permettra également de sensibiliser le grand public à la diversité du français dans le monde (notamment aux questions liées à la glottophobie et à la stigmatisation des variantes régionales).

Equipe

L’algorithme de géolocalisation du volet Localisez-moi prend appui sur les résultats récoltés dans le cadre des enquêtes présentées sur le blog de vulgarisation Français de nos Régions, dont les résultats ont reçu d’importants échos dans les médias au cours des six dernières années. L’application résulte de la collaboration entre différents enseignants-chercheurs de Sorbonne Université, spécialistes de l’étude de la variation du français dans l’espace (Mathieu Avanzi et André Thibault, STIH), des aspects éthiques et juridiques du crowdsourcing (Karën Fort, STIH) et du traitement automatique de la parole (Nicolas Obin, STMS, Ircam/CNRS). Sur le plan technique, l’application a été mise au point par Daniel Wanitsch et son équipe (iBros.ch)

Téléchargement

L’application mobile Français de nos Régions est téléchargeable gratuitement et dès aujourd’hui sur l’Apple Store et Google play.

Politique de confidentialité

1. Objet de la protection des données

La protection des données sert à protéger les droits des utilisateurs. Elle oblige les responsables des données à agir de manière légitime et confère aux personnes concernées des droits opposables en ce qui concerne le traitement de leurs données personnelles (article 6, alinéa 1 du Règlement Générale de la Protection des Données). Pour Sorbonne Université et les enseignants-chercheurs qu’elle emploie, la protection des données est une préoccupation majeure.

2. Collecte, traitement, stockage des données

L’application Français de nos Régions (FDNR) a été conçue en vue de récolter des données relatives à l’usage actuel du français d’un bout à l’autre de la francophonie. Dans ce cadre, des réponses à des réponses à des questions linguistiques sont récoltées sous forme d’enregistrements textuels ou audio.

2.1. Données personnelles récoltées à des fins techniques

Les données personnelles suivantes ne sont fournies que lors de l’utilisation de l’application FDNR dans le cadre de la communication avec les serveurs web d’HumaNum. Les données d’accès suivantes sont collectées et stockées dans un fichier de log de serveur web sur les serveurs d’HumaNum :

  • l’adresse IP du calculateur demandeur (p. ex. 123.456.97.36)
  • l’adresse (URL) qui a été sollicitée par l’application FNDR
  • le chemin et le nom du service demandé de l’application FDNR
  • la date et l’heure de la demande (p. ex. [12/07/2021:00:00:01 +0200])
  • la quantité de données transférées
  • l’état d’accès
  • le type d’accès
  • la description du système d’exploitation utilisé
  • l’ID de la session
  • Numéro de série de l’hôte demandeur

Le traitement de ces données s’effectue aux fins suivantes :

  • Assurer l’infrastructure de réseau et l’administration technique
  • Optimisation de l’utilisation de l’offre
  • Identification et suivi des tentatives d’accès non autorisées.

Les fichiers journaux du serveur web sont stockés pendant une période de 6 mois à compter de la fin de l’accès. Par la suite, les fichiers journaux du serveur web sont automatiquement supprimés, sauf si une attaque détectée contre l’infrastructure de réseau mène à des poursuites civiles ou pénales contre l’agresseur, ce qui nécessite un stockage ultérieur. Aucune donnée personnelle n’est stockée sur l’appareil mobile lui-même.

2.2. Données personnelles récoltées à des fins de recherche et d’archivage

Pour contextualiser les réponses à des questions linguistiques, nous demandons aux utilisateurs de fournir les renseignements suivants : lieu d’origine (renseignée manuellement par l’utilisateur de l’application FDNR en cliquant sur une carte), âge, genre et niveau d’étude au moment de l’enregistrement.

Nous ne récoltons aucune autre donnée personnelle (prénom, nom, adresse personnelle, courriel, numéro de téléphone, profession, adresse ip, etc.).

Après l’arrêt de diffusion de l’application sur les plateformes IoS et Android, en 2027, les données récoltées seront toujours écoutables à travers un atlas qui sera mis en ligne sur la page d’accueil du blog français de nos régions.

2.3. Données personnelles récoltées à des fins de recherche et d’archivage

En répondant à des questions linguistiques sous forme d’enregistrements textuels ou audio dans l’application FDNR, l’utilisateur transmet des données qui peuvent être utilisées à des fins de recherche et qui peuvent être consultées par d’autres utilisateurs de l’application FDNR. Pendant toute la durée comme à la fin du projet, ces données seront exploitées à des fins de recherche scientifique, pédagogique et de documentation patrimoniale par les membres du projet.

3. Droit d’accès et de rétractation

Conformément au règlement général sur la protection des données et à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, tout utilisateur de l’application dispose d’un droit d’opposition, de communication, de rectification des données inexactes ou incomplètes, d’effacement des informations déjà collectées, de limitation du traitement et de portabilité des données le concernant.

Pour que ce droit puisse être exercé de la façon la moins contraignante possible, l’utilisateur reçoit, lorsqu’il remplit le formulaire biographique du volet ‘Atlas’ de l’application, un numéro d’identification unique. Ce numéro qui reste disponible sur la page du formulaire une fois rempli, permet à l’utilisateur de retirer son consentement de participation en remplissant un simple formulaire en ligne. L’utilisateur peut, le cas échéant faire parvenir sa demande par courrier électronique à l’adresse contact@francaisdenosregions.com ou par courrier postal à l’adresse :

Dr. Mathieu Avanzi,
Maître de conférences
UFR de Langue française,
Faculté des Lettres – Sorbonne Université,
1 rue Victor Cousin,
75005 Paris

Les données personnelles que l’utilisateur aura fournies à ce moment-là seront alors détruites.

Qui sommes-nous?

🔬🧔 Conception scientifique

L’appli Français de nos Régions (FDNR) a été développée grâce à une subvention Émergence, accordée en 2019 par le Service de la recherche de Sorbonne Université. Elle a été mise au point par Mathieu Avanzi (requérant principal) et André Thibault (requérant associé). Elle a bénéficié de la participation de Karën Fort et Nicolas Obin.

📲 👱‍♂️  Conception technique

C’est l’équipe iBros GmbH (Daniel, Sasha, Vitya, Olga, Alex) qui ont développé l’application. Special Credits: Eugene Kirillov (Infrastructure) et Freundbild (UI/UX – Daniel/Marcel).

📷 Crédits images

Les images proviennent de fichiers personnels ou de la banque www.istockphoto.com, à part l’image de la serpillière et celle de l’appareil à couscous, récupérées sur cette page Wikipédia et sur celle-ci, respectivement. La photo du touriste en MoonBoots® a été chinée sur la page Facebook Les perles des Monchus ! 

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Comment ça fonctionne ?

D’un bout à l’autre de la planète, le français que l’on parle n’a ni les mêmes teintes ni les mêmes sonorités. Qui n’a jamais été surpris, en se rendant hors de sa région d’origine, par l’utilisation de telle ou telle expression ou la prononciation de tel ou tel mot ? L’application Français de nos Régions (FDNR) a été conçue en vue de documenter la variation géographique du français que l’on parle aux quatre coins de la francophonie, de Paris à Montréal en passant par Dakar et Nouméa.

4️⃣ L’application comporte quatre volets :

📍 Le volet Localisez-moi repose sur les résultats d’enquêtes auxquelles des dizaines de milliers de francophones ont pris part depuis 2015 dans le cadre des enquêtes Français de nos Régions. D’une région à l’autre, si la précision n’est pas la même, c’est parce que nous n’avons pas toujours assez de données pour que l’algorithme soit plus précis. Grâce aux réponses que nous allons recueillir, nous pourrons bientôt mettre au point un nouvel algorithme de géolocalisation, plus performant !

🗺️ Le volet Atlas permet aux utilisateurs et utilisatrices de l’application d’indiquer comment ils appellent tel ou tel objet, ou comment ils nomment telle ou telle situation ou telle ou telle activité, et donc de rendre compte de la richesse géographique du français à travers le monde. Il permet également de récolter des enregistrements de voix, et donc de documenter la diversité des accents du français que l’on parle aux quatre coins de la francophonie. N’hésitez pas à faire entendre votre voix, et à écouter celle des autres !       

🗳️ Le volet Enquêtes consiste en des sondages, dont les réponses nous permettront d’évaluer la vitalité de certaines tournures régionales (mots, expressions et prononciations), ainsi que leur aire d’extension. Notez quand vous participerez qu’il ne s’agit pas de dire quelle(s) variante(s) est/sont correcte(s) du point de vue du français standard ou des dictionnaires, mais de dire quelle(s) variante(s) vous utilisez quand vous parlez avec quelqu’un, dans la vie de tous les jours.         

ℹ️ Dans le volet Informations, vous pouvez en apprendre un peu plus sur qui nous sommes, mais également comment sont traitées les données personnelles que vous envoyez. Un formulaire de contact est également disponible pour nous faire part de vos suggestions ou de vos remarques.    

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Faire l’école buissonnière

Il existe des concepts dont les dénominations varient particulièrement d’un bout à l’autre de francophonie, sans qu’on ne le sache toujours. C’est notamment le cas des verbes et expressions qui expriment l’action de faire l’école buissonnière, c.-à-d. de ne pas aller volontairement à l’école ou en cours.

source

L’expression ‘faire l’école buissonnière’ est connue de tout le monde dans la francophonie. Apparue au début du XIXe s., elle semble se rattacher au verbe ‘buissonner’, qui désigne originellement le fait d’aller dans des buissons (en parlant notamment d’un chien de chasse, v. TLFi), puis, par métaphore, le fait de partir à l’aventure en pleine nature.

Contrairement à ce qu’on peut le lire sur ce site, l’expression ‘faire l’école buissonnière’ n’a rien à voir avec l’existence des escolles buyssonnieres du XVIe, qui désignaient des écoles de campagne (par rapport à des écoles de ville).

En France, les dictionnaires du français les plus répandus donnent comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’ le verbe sécher. Selon le TLFi, l’utilisation du verbe ‘sécher’ était naguère employé dans l’argot scolaire pour désigner le fait d’être mal noté, et donc d’être recalé à un examen, puis, par extension, le fait de priver un élève de quelque chose (« sécher de sortie »). Le verbe aurait enfin été utilisé par extension au milieu du XXe s. comme synonyme de ‘faire l’école buissonnière’.

Les données de Google Ngram permettent de voir avec une grande précision quand ces deux expressions sont entrées dans la langue, et à quelles fréquences elles sont utilisées au fil des décennies :

Figure 1. Nombre d’occurrences dans Google Books de ‘sécher les cours’ (en bleu) et de ‘faire l’école buissonnière’ (en rouge) depuis 1750.

En Europe

De la Belgique à la Suisse, en incluant les départements de France qui s’agencent sur la frange orientale du pays, d’autres synonymes ne sont connus que localement. Les enquêtes Français de nos Régions, que nous conduisons depuis 2015, nous ont permis de cartographier l’aire d’extension de quelques-uns d’entre eux.

Figure 2. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2021).

Faire sauter/péter, faire craquer

Dans l’ex-région Rhône-Alpes avec un prolongement dans trois départements du sud de la France (Hérault, Aude et Pyrénées-Orientales), trois variantes sont en circulation. Toutes sont formées au moyen du verbe ‘faire’ et d’un verbe exprimant une idée de destruction. Le tour faire craquer est plus particulièrement employé dans la région de Lyon, alors que faire sauter et faire péter sont répandus plus largement.

Le saviez-vous ? La distinction entre ‘faire sauter’ et ‘faire péter’ ne relève pas de la variation régionale mais de la variation sociale. ‘Faire sauter’ est perçu comme plus neutre et moins familier que ‘faire péter’, qui est employé plutôt dans des contextes plus informels (pour certains, ‘faire péter’ est même considéré comme vulgaire).

Une recherche dans Europresse ne fait pas ressortir d’occurrences du tour ‘faire sauter (les cours)’, mais confirme le statut régional de l’expression ‘faire péter (les cours)’ : les 8 attestations qu’on y trouve (les archives ne permettent pas de remonter au-delà de l’année 1995) proviennent de journaux locaux publiés dans les zones en marron sur la Figure 2 ci-dessus : Le Progrès (Lyon), L’Indépendant (Perpignan) et Midi-Libre (Montpellier). L’attestation la plus ancienne provient du journal Libération. Elle est employée par une adolescente interrogée lors de manifestations contre les lois Pasqua. L’adolescente est originaire de la ville de Montpellier:

« C’est surtout un prétexte pour faire péter les cours, car les trois quarts ne savent pas pourquoi ils font grève », surenchérit Heidi, 15 ans et en seconde au lycée Joffre également.

Libération, 2 février 1995

Bizarrement, le caractère régional du tour est passé relativement inaperçu dans le champ de la lexicographie. On n’en trouve aucune trace dans les dictionnaires de références (que ce soit aux entrées « craquer », « péter » ou « sauter »), ni même dans les dictionnaires de régionalismes.

Faire (un) bleu, bleuter

Dans le Haut-Rhin comme en Moselle, territoires où la langue ancestrale n’est pas le français, on trouve différents calques de l’allemand blaumachen (de même sens) : faire bleu, faire un bleu, voire tout simplement bleuter. Toutes ces formes sont ce qu’on appelle des germanismes.

En Belgique, on brosse les cours !

En ce qui concerne la Wallonie, les résultats du sondage ont fait arriver en tête le verbe brosser. Sur l’étymologie contestée de cette formule, nous nous permettons de renvoyer à la chronique de Michel Francard, où l’on apprendra que selon toute vraisemblance, et contre toute attente, il s’agit un flandricisme !

La Suisse romande divisée

Si l’on se focalise à présent sur la Suisse romande, on peut voir que quatre verbes différents sont utilisés de part et d’autre du territoire. Outre le verbe ‘sécher’, largement répandu en France et connu de la plupart des Romands, trois variantes ne sont employées que dans des aires bien définies.

Figure 3. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français de Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

À Genève, on gatte les cours (ou on les gâte, c’est selon). Bien que ‘gatter’ soit sérieusement concurrencé par le verbe ‘sécher’, on en trouve encore de nombreuses attestations sur le web, notamment sur Twitter :

Le Dictionnaire suisse romand, que l’on peut consulter par l’intermédiaire de la Base de Données lexicographiques Panfrancophone (BDLP), signale que le verbe ‘gatter’ pourrait avoir été naguère beaucoup plus largement répandu dans l’argot des jeunes Français, notamment sous la forme faire les gattes (v. Humbert 1852).

Dans le nord de la Romandie, plus précisément dans les districts de Porrentruy et de Delémont, les écoliers et étudiants biquent leurs leçons.

L’étymologie de ce dernier verbe est inconnue, ce qui n’est pas le cas du troisième verbe, schwänzer (prononcé [ʃvɛnse], aussi écrit ‘schwentser’), qui correspond au verbe allemand schwänzen (qui signifie littéralement « sécher [les cours] »).

Au Canada

Outre-Atlantique, au Québec et dans les provinces francophones environnantes, à côté de sécher les cours et de faire l’école buissonnière, plusieurs variantes sont également en circulation, et toutes sont régionalement distribuées.

Peut être une image de carte et texte qui dit ’Timmins Chibougamau Sept-lles Vald'Or Matane Sudbury Gaspé Caraquet Edmunston -Rivières Îles-de-la-Madeleine ne Gatineau Ottawa Laval Sherbrooke Montréal Moncton Toronto Digby Windsor 冰 foxer loafer skipper @MathieuAvanzi&AndreThibault jigger’
Figure 4. Géosynonymes de l’expression ‘faire l’école buissonnière’ en français canadien, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2020).

Grâce à l’une de nos enquêtes sur le français en Amérique du Nord, les résultats nous ont permis de cartographier l’aire de quatre verbes, tous passés en français par l’intermédiaire de l’anglais : foxer, en usage dans la région de Montréal et à la pointe de la Gaspésie, est un emprunt à l’anglais (to) fox, qui signifie « dérouter ».

>> LIRE AUSSI : Sur son blog, Benoît Melançon donne quelques exemples bien choisis de ces verbes, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil à son article Vie et mort du renard scolaire !

Loafer, que l’on entend dans la grande région de la ville de Québec, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans le bas du fleuve et sur la Côte Nord, est la francisation de (to) loaf, qui signifie « éviter certaines activités, en particulier le travail ». Skipper, plus particulièrement en usage en Ontario et dans la région de Sherbrooke, vient de (to) skip, qui signifie « manquer ». Enfin jigger que l’on retrouve en Acadie est à rapprocher de l’anglais to jig, de même sens !

Le mot de la fin

Dans les îles de l’Océan Indien, on bâche ses cours à la Réunion, alors qu’à Maurice, on les crase ! Dans les Antilles, on nous signale sur Twitter qu’en Martinique, on les matte ! Enfin, en Nouvelle-Calédonie, on les chappe !

>> Vous en connaissez d’autres ? N’hésitez pas à nous dire sur les réseaux sociaux (on est sur Facebook, Instagram et Twitter) comment vous dites ! Sinon, la section ‘commentaires’ sous ce billet accueille vos suggestions. Enfin, n’hésitez pas à répondre à l’un de nos questionnaires, vous nous aiderez à produire les nouvelles cartes !

Les dénominations de l’amas de poussière

Dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions, nous conduisons depuis 2015 des enquêtes en ligne en vue de tester la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français. Ces enquêtes ont notamment permis de produire d’intéressantes cartes, qui montrent que même si on parle la même langue à Genève, Lille, Toulouse ou Paris, on ne dispose pas toujours du même mot ou de la même expression pour dénommer certains objets ou pour rendre compte de certaines situations de la vie quotidienne pourtant similaires.

Qu’est-ce qu’un régionalisme ? Traditionnellement, les linguistes appellent régionalisme tout particularisme qui n’existe avec une certaine fréquence que dans le français pratiqué à l’intérieur d’un sous-ensemble du territoire d’une langue donnée, et qui n’est pas (ou guère) répandu hors de ce territoire.

Tous les régionalismes du français n’ont pas été étudiés, et nombreux n’ont pas encore été identifiés. Compte tenu du fait qu’on ne dispose pas forcément de l’inventaire exhaustif des différentes dénominations de tel ou tel objet ou de telle ou telle situation, il est souvent nécessaire que nous conduisions des pré-enquêtes sur les réseaux sociaux en vue de faire le tour des différents géo-synonymes relatifs au dit objet ou à ladite situation.

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C’est ce genre de pré-enquête que nous avions conduit en octobre 2020, alors que nous préparions la 15e édition de notre sondage sur le français européen.

Le dépouillement des réponses obtenues dans les commentaires, ajoutées à celles que nous avions glanées ici ou là, a permis de dresser une liste d’une trentaines d’items, dont voici la liste, par ordre alphabétique : bibiche; bordille; bourre; bourri; bourrier; chaton; cheni; loulou; mimi; minois; minon; minou; minousse; miton; mitou; moumoute; mouton; noiraude; nounou; nounouche; peluche; peuf; pousque; pousquito; pousse; poutze; poyetch.

Quel français régional parlez-vous ? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires. Et si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu lesdites cartes, vous pouvez lire cet article.

Les résultats ont montré qu’un peu partout en France, tout le monde avait une connaissance, au moins passive, du mot mouton. Cette variante, que l’on rencontre également sous la forme longue mouton de poussière, est celle que donnent les dictionnaires du français hexagonal standard (v. TLFi). En Belgique, la forme arrivée en tête des suffrages est peluche, une variante qui existe aussi en France mais qui n’y est pas distribuée régionalement. En Suisse, les internautes étaient divisés entre deux principales formes : minon et cheni. À côté de ces formes les plus répandues, on a relevé plus d’une quinzaine de termes dont la distribution était motivée régionalement.

Les dénominations de l’«amas de poussière» en français européen, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2020-2021).

Sur les plans étymologique et sémantique, ces termes se regroupent en trois grandes catégories, selon que le mot a été choisi en référence à un animal, à des poils ou à la poussière.

Analogie avec un animal

L’utilisation de nombreux mots s’explique par l’analogie qui existe entre la texture de l’amas de poussière et celle d’un animal.

Mouton

C’est le cas du mot mouton, qu’on emploie également pour des raisons similaires afin de désigner l’écume d’une vague ou certains types de nuages (v. TLFi). Par ailleurs, c’est à mouton que se rapportent les types moumoute de la Picardie et du nord de la Lorraine (par réduplication de la première syllabe; v. aussi moumoutche et moumouche, non représentés sur la carte mais suggérés par de nombreux internautes belges et signalés dans le Dictionnaire des belgicismes de M. Francard).

Chaton

C’est également le cas du mot chaton, que les dictionnaires du français donnent comme terme standard, au même titre que mouton (v. TLFi), mais dont nos enquêtes laissent penser qu’il est sorti des usages (224 réponses, dont plus d’une trentaine en Suisse romande, notamment dans le sud-est du domaine).

Pendant ce temps-là, au Québec… Au Québec, où le français s’est exporté avec les premiers colons partis peupler la Nouvelle France au milieu du XVIIe s., les dictionnaires de référence donnent aussi bien la forme minou (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, 1992, v. aussi Usito) que la forme chaton (v. Usito)

Le chaton (petit chat) étant aussi appelé familièrement minou, l’analogie avec le félin explique tout un tas de formes que l’on rencontre de la Suisse à la Belgique, en passant par la Lorraine. À commencer par minou dans les département du Nord et du Pas-de-Calais. Minon qui domine dans le sud de la Suisse est une forme ancienne ou régionale de minou (v. TLFi mais aussi FEW 6/2, 96 sur les formes en min-), tout comme minousse (dans les Vosges) et minouche (non représenté sur la carte, mais cité par quelques internautes du Nord-Pas-de-Calais).

On rattache également à minou le type nounou (par redoublement de la syllabe finale de minou, une façon courante de créer des mots enfantins) et les formes apparentées (nounouche, dans la région de Dunkerque; nounousse, proposé par de nombreux informateurs de Belgique).

Miton

En Bretagne romane, la forme miton est formée sur la racine onomatopéique mit– (FEW 6/2, 175), qui désigne le chat. Cette forme n’est pas une modification du mot mouton, mais bien à rattacher à un mot qui désigne le chat, à savoir l’ancien français mitou, qui survit de nos jours sous la forme altérée matou (« chat mâle non castré »).

Quant à l’occurence de mimi dans la région d’Angoulême, il s’agit d’une variante de miton, avec redoublement de la syllabe initiale.

Chien

Le mot cheni (prononcé [ch’ni]) est un mot emblématique de Franche-Comté, également fort courant en Suisse romande. Dérivé rattaché à la famille des descendants du latin CANIS (qui a donné le français chien), le mot désigne depuis longtemps des ordures, des déchets, quels qu’ils soient (Dictionnaire suisse romand).

Dans les parlers dialectaux de Franche-Comté, de nombreux témoins avaient déjà donné les équivalent de cheni en réponse à la question « comment dites-vous le mot ‘poussière’ dans votre dialecte ? », v. ALF 1078).

Quid de loulou ?

Plus d’une centaine de répondants originaires des départements de la Loire et de la Saône-et-Loire ont coché la réponse loulou. Sur le web, on en trouve quelques occurrences :

La forme n’est toutefois attestée dans aucun des recueils de régionalismes que nous avons consultés. Le fait que loulou désigne en français un petit chien à long pelage (v. TLFi), peut faire penser à une motivation analogique entre l’animal et la texture de l’amas de poussière.

Analogie avec les poils

Une seconde catégorie renvoie étymologiquement à des mots qui ont un rapport avec des poils, ce qui n’est pas étonnant. Les poils sont à la base de la formation des moutons : les particules de poussière ont en effet besoin d’un support pour s’amalgamer.

Continuateurs du latin BURRA

Une première série de termes continuent le latin BURRA (« étoffe grossière », v. TLFi), qui a donné en français général le mot bourre (« amas de poils provenant de la peau d’animaux à poils ras (bovins, chevaux) grattée avant tannage, utilisé en bourrellerie et pour la fabrication du feutre »). Dans le français parlé de Valence à Nîmes, le long du cours du Rhône, ce mot a pris un sens supplémentaire, qu’il ne connaît pas en français standard : celui d’amas de poils.

Dans l’ouest, le long des côtes de Charente et de Vendée, un dérivé sur bourre, bourrier, est employé dans le même sens (N.B. : bourrier est attesté dès le XIVe s., avec le sens de « déchet, ordure », v. DRF). C’est la même étymologie pour le mot bourri, dans la région de Limoges (N.B. : le mot bourri est sutout attesté dans les parlers dialectaux du Limousin avec le sens de « déchet, ordure », v. p. ex. ce relevé).

Peluche

Le mot peluche, qu’on a relevé comme standard belge, est également attesté de part et d’autre en France. Son sens est relativement proche de celui qu’il a dans les usages standard : il désigne originellement une « étoffe de laine, de soie, de fil ou de coton, présentant sur une face des poils soyeux et brillants plus longs et moins serrés que ceux du velours auquel elle s’apparente, et que l’on utilise dans l’ameublement, dans la confection et surtout dans la fabrication des jouets d’enfants en forme d’animaux » [TLFi] et, par métonymie, des fils ou des poils détachés d’un morceau de tissu.

Analogie avec la poussière

Deux autres formes attestées en France sont des emprunts faits par le français aux parlers dialectaux locaux, qui continuent latin PULVIS (FEW 9, 561, fr. poussière). Peuf, employé en Haute-Savoie et connu en Valais, n’a rien à voir avec l’anglais puff (« bouffée », et par métonymie « herbe que l’on fume »). Il s’agit de la francisation du francoprovençal pœfa, qu’on emploie également pour désigner de la neige poudreuse (on en parlait dans ce billet, cartes à l’appui).

Quant à pousque, qu’on retrouve dans les départements du Tarn et de l’Aveyron, il s’agit de la francisation de l’occitan pusko, un type lexical utilisé pour dénommer de la poussière dans les parlers de la région (v. ALF 1078).

Le mot de la fin

Quoi de mieux, pour terminer ce billet, qu’une dernière infographie ? La carte ci-dessous montre l’aire des principales dénominations de la pelle à poussière, qu’on appelle aussi pelle à balayures, pelle à ordures, petite pelle, pelette, pelle (tout court), etc. (aucune de ces formes n’est distribuée régionalement). Il est intéressant de constater que les aires des composés ramasse-bourrier (dans l’ouest) et pelle-à-cheni (dans l’est) ne recoupent pas tout à fait les aires de bourrier et de cheni, au sens de « détritus, amas de poussière ».

Les dénominations de la « pelle à poussière » dans la francophonie d’Europe, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2016-2017).

Il est intéressant de voir également que personne n’a songé à créer des composés de type ramasse-minou ou pelle-à-moumoute. Dans le nord du domaine, ce sont des dérivés sur le verbe ramasser (ramassette en Belgique, ramasse-poussière dans le Nord-Pas-de-Calais) qui sont en circulation.

Les pâtisseries du mardi-gras: bugnes, merveilles, oreillettes, etc.

Dans la tradition chrétienne, le Mercredi des Cendres marque le début du carême, période d’une quarantaine de jours pendant laquelle on alterne des jours de jeûne et des jours d’abstinence, et qui s’achève avec Pâques (la durée du carême fait référence aux quarante jours passés par le Christ dans le désert). Dans l’Antiquité, cette période marquait surtout la fin de l’hiver, le retour du printemps et donc de la fertilité.

C’est aussi à cette date que l’on célèbre « carnaval », fête à l’occasion de laquelle les gens sortent dans les rues, masqués ou déguisés, pour parader, danser, chanter autour de différentes animations et de cortèges. 

Le saviez-vous ? Le mot carnaval dérive du latin médiéval carne levare, qui signifie « enlever la chair », en d’autres termes, retirer des menus, durant toute la période du carême, la viande (au sens de « tout produit gras », car c’est aussi la consommation de produits laitiers et sucrés qui sont à bannir pendant le carême).

La veille du Mercredi des Cendres est le dernier jour de la semaine dite « des sept jours gras ». Elle est associée à une journée de festivités où tous les excès sont permis, notamment sur le plan gastronomique. Jusqu’à il y a peu, c’est en ce jour de mardi « gras » que l’on confectionnait et dégustait de délicieux beignets de pâte frits, qui régalent encore aujourd’hui petits et grands.  

Bugnes lyonnaises. Source : 740g.com

Dans certaines régions, ces gourmandises ne sont pas associées uniquement à Carnaval, puisqu’on les consomme à d’autres occasions de l’année où l’Eglise permettait que l’on mange « gras » (à Pâques, à noël). Par ailleurs, comme c’est le cas de l’ensemble des pâtisseries et autres spécialités régionales dont la fabrication est associée à différentes dates importantes de l’année, les recettes, les formes et les dénominations de ces spécialités locales varient sensiblement d’une région à l’autre de la francophonie d’Europe, mais aussi à travers les époques.

Traditionnellement, les beignets en question ici consistent en des morceaux de pâte à base de farine, de lait, d’œufs et de divers arômes (zestes d’orange ou de citron, extraits de vanille, etc.), que l’on roule en les entrelaçant ou que l’on applatit, avant de les plonger quelques instants dans un bain d’huile bouillante. Une fois cuits, ces beignets prennent des tailles et des formes différentes, rectangles, carrés, triangles ou losanges, boursouflés et de couleur brun/ocre, de 10 à 15 centimètres de longueur et de 4 à 8 centimètres de largeur. Dans les régions de la moitié septentrionale de la France où ces beignets sont consommés, ces beignets sont plus consistants (0,5 cm à 1 cm d’épaisseur), avec un cœur jaune clair, dont la texture aérée est moelleuse. Au sud de l’Hexagone, de même qu’en Suisse romande, ces beignets sont significativement plus fins et croustillants. Avec ou sans levure, craquants ou briochés, ces beignets sont servis tièdes ou froids, saupoudrés de sucre ou de sucre glace.

Il existe sur le web différentes sources indiquant les noms que prennent ces beignets d’un bout à l’autre de la francophonie d’Europe (cette page Wikipédia par exemple), mais également des cartes. Ces représentations almalgament toutefois des objets forts différents les uns des autres, et pèchent par leur manque de précision géographique.

Carte de France des gourmandises de Carnaval.
Source : gastronomierestauration.blogspot.com.

Les données que nous avons récoltées au cours de l’année 2020 dans le cadre du programme d’enquêtes Français de nos Régions nous ont permis de cartographier l’aréologie d’un peu plus d’une vingtaine des termes encore en usage dans nos provinces. La carte ci-après a été confectionnée à partir d’une enquête à laquelle environ 15.000 francophones ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur vie dans en Belgique, en France ou en Suisse, ont répondu.

Les pâtisseries de mardi-gras, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2020).

La question qui leur était posée, accompagnée d’une photo similaire à celle qui illustre la carte ci-dessus, était la suivante : « Les recettes de ce beignet sucré, gonflé et déformé par la friture, varient d’une région à l’autre. Si on consomme cette pâtisserie dans votre région, comment l’appelle-t-on ? ». Elle était suivie d’une quinzaine de choix de réponses, à savoir : beignets de carnaval, bougnettes, bottereaux, bugnes, bugnettes, crottes d’âne, croustillons, foutimassons, frappes, ganses, guenilles, merveilles, oreillettes, rondiaux, tourtisseaux, ‘je ne connais pas cette pâtisserie’, ‘autre (précisez)’.

Quel français régional parlez-vous ? C’est le nom d’une série de sondages linguistiques auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires en cours!

En nous basant sur le code postal de la localité où les répondants ont indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons calculé le pourcentage de réponses pour chacune des variantes lexicales proposées, ainsi que celles proposées par les internautes dans la réponse ‘autre (précisez)’. Nous avons ensuite reporté sur un fond de carte l’item arrivé en tête des sondages dans les résultats, et utilisé une technique d’interpolation pour obtenir une surface lisse et continue du territoire.

Méthode de cartographie : pour en savoir plus sur la façon dont nous avons conçu la carte, vous pouvez lire cet article.

Tout d’abord, la carte permet de montrer que tous les francophones d’Europe ne consomment pas de beignets lors de la période de carnaval. La pâtisserie est en effet inconnue dans les régions de la frange nord-occidentale de l’Hexagone, à savoir en Bretagne, dans le Maine, la Normandie, le nord de la Touraine, l’Île-de-France, la Picardie et une partie de la région Champagne-Ardenne. Si l’on en croit l’ethnologue Arnold van Gennep, ce sont plutôt des crêpes que l’on déguste traditionnellement dans ces régions au moment de mardi-gras:

Là où sont consommés des beignets, on peut voir que quatre variantes recouvrent à elles seules près de 80% du territoire.

Dans la grande région lyonnaise, on retrouve la bugne, dont la célébrité fait qu’elle rayonne aujourd’hui bien au-delà de son berceau de naissance (on parle d’ailleurs, en dehors de la région, de bugne lyonnaise).

Etymologiquement, bugne se rattache à la racine *bunia (« souche d’arbre, excroissance qui se forme sur certains arbres », v. FEW 1AB, 628), qui a donné l’ancien français bignet, devenu notre actuel beignet (« mets composé d’un contenu salé ou sucré, enrobé de pâte et frit »). C’est également à cet étymon que se rattachent les verbes bugner et beugner (« heurter légèrement, faire une bosse » ; en Normandie on dit plutôt bigner, qui rappelle l’ancien français bigne « enflure, tumeur, grosseur »), mais aussi le français général beigne (« gifle, coup »). Selon toute vraisemblance, le sens de « coup » associé au mot bugne et beigne a été dérivé par métonymie à partir du premier : la bugne comme le beignet ont une forme gonflée ou cloquée.

Du Languedoc à la Provence, ces beignets prennent le doux nom d’oreillettes, en raison de leur forme, qui rappelle l’organe humain impliqué dans l’audition. En français, le mot oreillette avec ce sens est attesté dès 1802 dans le Languedoc ; mais les correspondants occitans sont beaucoup plus anciens. Le Dictionnaire des Régionalismes de France signale des attestations de aurelheta/orelheta au sens de « morceau de pâte frite dans l’huile, sorte de beignet » dès la fin du 15e s.

Le terme oreillette s’est exporté en même temps que la pâtisserie au Maghreb avec les Pieds-Noirs ! Il est encore employé de nos jours en concurrence avec d’autres mots se rapportant à l’arabe (khachkhach, mechihda, debla…), comme on peut le lire sur ce blog.

Dans le sud-ouest de la France (sur une aire qui correspond, à quelques kilomètres près, à celle de chocolatine), de même qu’en Suisse romande, c’est la variante merveilles qui est la plus répandue. Le fait qu’il s’agisse d’une forme relativement ancienne en français, attestée pour la première fois à Lyon en 1607, v. l’article que le DRF y consacre), permet d’expliquer l’existence de ces aires discontinues, et de faire l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme archaïque, disparue dans les régions qui se situent entre la Gascogne et la Suisse romande (sans doute le mot a-t-il fait les frais de la concurrence avec les formes bugne et oreillette).

Oreillettes provençales. Source : cakesandsweets.fr

Dans une bonne partie de la Lorraine, nous avons relevé les réponses beignets de carnaval (var. beignets lorrains), qui n’appellent pas de commentaires particuliers, tant les tours sont transparents du point de vue de leur morphologie. La prononciation beugnet, que l’on entend encore dans les Vosges, est en passe de disparaître.

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Autour et à l’intérieur de ces grandes aires, on trouve d’autres dénominations, qui s’étalent sur des aires plus ou moins grandes, et jouissent d’une vitalité plus ou moins importante.

Dans la partie méridionale de la France, trois types se retrouvent dans les régions en contact avec l’Italie et l’Espagne, où l’on parle à côté du français des idiomes qui ne se rattachent pas directement au galloroman. En Corse, les frappes (francisation du corse frappa) sont le pendant des ganses dans l’ancien Comté de Nice (francisation du nissart gansa « boucle, maillon ») et des bugnettes de la région de Perpignan (du catalan bunyetes).

Si l’on remonte un peu dans les terres, sur le flanc atlantique de la France, diverses dénominations survivent localement. Dans la région poitevine, bottereau est à rapprocher de l’ancien français boterel (« crapaud », qui peut s’expliquer en raison de l’aspect gonflé de la pâtisserie), alors que tourtisseau, qui comporte davantage d’oeufs que les autres recettes locales, est construit sur une base correspondant au moyen français tortiz (sorte d’omelette, v. le castillan tortilla). Quant à foutimasson, il se rattache au verbe foutimasser, naguère en usage dans la région pour exprimer le fait de passer son temps à ne rien faire.

Tourtisseaux (Plat vendéen).
Mettez dans une petite casserole un grand verre de lait, une poignée de sucre cassé, gros comme un oeuf de beurre. Tournez le mélange jusqu’à ébullition.
Laissez refroidir un peu et incorporez petit à petit la quantité de farine suffisante pour faire une pâte épaisse qu’on puisse étendre facilement. Passez au rouleau jusqu’à ce qu’elle soit très mince, coupez en losanges de 4 à 5 centimètres. Faites frire à friture très bouillante. Les tourtisseaux doivent gonfler beaucoup et font des beignets soufflés très légers; saupoudrez-les de sucre et servez chaud.

L’Ouest-Éclair (Éd. de Caen), 4 nov. 1922

Un peu plus à l’est, en Touraine, rousseroles (var. russeroles) et roussettes sont tout deux des diminutifs formés sur l’adjectif rousse en emploi substantivé, qui rappelle la couleur de la pâtisserie. Quant à rondiaux, que l’on retrouve dans le Loir-et-Cher, il pourrait s’agir d’une variante de rondeau, le masculin de rondelle (FEW 10, 525a).

Changement de cap sur l’est de la France. En Alsace, les schankala régalent les habitants du Haut-Rhin, alors que les schenkele sont confectionnés par les habitants du Haut-Rhin. Ce mot qui varie phonétiquement (et qui rappelle le débat mannele ou mannala lors de la Saint-Nicolas) signifie « petite cuisse » (sans doute par analogie avec la forme des beignets). On peut mettre en rapport cette formation avec les formes correspondantes en français cuissettes, cuisse de dames ou mollets de dames, que l’on rencontre dans certains livres de recette francophones.

À Dijon, le substantif fantaisie est sans doute une création locale, par ellipse de beignet fantaisie. Le mot n’est pas employé en dehors de la capitale de la Bourgogne.

Au coeur de la région Champagne-Ardennes, on retrouve deux autres types lexicaux : faverolles (var. frivolles, qui rappelle le caractère léger et aérien de la pâtisserie) et crottes d’âne (par analogie entre la forme de la pâtisserie et celle des excréments de la bête). Notons que ces deux types recouvrent des aires en récession quand on compare avec les données recueillies il y a près d’un siècle lors des enquêtes dialectales pour l’Atlas Linguistique de la Champagne et de la Brie :

Les gâteaux du mardi-gras, d’après la carte 131 de l’Atlas Linguistique et Ethnographique du Champagne et de la Brie (vol. 1, 1966).

La carte ci-dessus est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de montrer qu’en un demi-siècle, la frontière entre les zones où l’on consomme des beignets (localités signalées par un carré sur la carte ci-dessus) par rapport aux zones où l’on consomme autre chose (des crêpes dans les localités marquées par un cercle ; des gaufres dans les localités marquées d’un triangle ; des galettes ou vôtes, sortes de crêpes dures enroulées, dans les localités signalées par des losanges) à l’occasion du mardi-gras n’a presque pas bougé ou presque.

Le mot de la fin

Malgré l’évolution des traditions (aujourd’hui, les fêtes de Carnaval durent plusieurs jours, voire plusieurs semaines, sous des formes relativement modernisées), la laïcisation de la société (la période de carême est de moins en moins suivie par les Français) la disparition des langues ancestrales (que l’on appelle patois, dialectes ou langues régionales), le vocabulaire associé aux gâteaux de mardi-gras reflète encore aujourd’hui des habitudes qui demeurent d’une région à l’autre, diversité qui reflète encore une incroyable richesse folklorique.

Cougnou ou cougnole, männele ou mannala ? La Saint-Nicolas est aussi une fête de la diversité linguistique et culturelle

À l’intérieur de l’Hexagone comme à l’intérieur des autres régions de la francophonie d’Europe (Belgique, Suisse), les journaux, radios, télévisions et autres médias de l’internet diffusent un français relativement standard et uniforme. Si bien que l’on pense parfois que la langue française ne permettrait pas de rendre justice à la diversité des traditions qui a caractérisé le pays pendant des siècles. Dans Comme on dit chez nous, le grand livre du français de nos Régions (octobre 2020, éditions Le Robert), nous avons commenté des centaines de cartes permettant de montrer qu’au 21e s., les français régionaux gardaient encore les traces de nos provinces aujourd’hui disparues.

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En ce début de mois de décembre, qui initie la traditionnelle période des fêtes, nous avons eu une bonne occasion pour rappeler qu’en France, la Saint-Nicolas n’était célébrée que sur une partie du territoire, et qu’elle était même associée à des débats linguistiques dignes du match pain au chocolat vs chocolatine…

Qui sont ces francophones qui célèbrent la Saint-Nicolas ?

La Saint-Nicolas est une fête chrétienne, qui met en scène Nicolas de Myre (qu’on appelle plus généralement saint Nicolas), et son méchant compagnon, le Père Fouettard (Zwarte Piet en néerlandais). Dans l’est de l’Europe, la Saint-Nicolas est surtout fêtée dans les pays à tradition essentiellement orthodoxe (Chypre, Grèce, Russie, etc.) et dans les pays de tradition (partiellement) catholique se rattachant historiquement ou géographiquement à l’Empire germanique (Allemagne, Autriche, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse, etc.). En France, les régions où l’on célèbre la Saint-Nicolas les plus souvent mentionnées comprennent le Grand Est, les Hauts-de-France et l’ex-Franche-Comté.

Les données collectées dans le cadre des enquêtes conduites dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions nous ont permis d’établir précisément la vitalité et l’aire d’extension du phénomène dans la francophonie d’Europe.

La carte ci-dessous a été établie sur la base des réponses de plus de 11 500 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur vie en Belgique, en France ou en Suisse ; et à qui l’on a présenté l’instruction suivante « Le 6 décembre de l’an, c’est la Saint-Nicolas. Faites-vous quelque chose de spécial (distribution de cadeaux ou friandises aux enfants, p. ex.) pour célébrer cet événement ? ». Nous avons calculé le pourcentage de réponses positives pour chaque arrondissement de Belgique, de France et de district en Suisse, et fait varier leur couleur en fonction de la valeur des pourcentages (plus la couleur est froide, plus le pourcentage de participants ayant indiqué célébrer la Saint-Nicolas est bas ; inversement, plus la couleur est chaude, plus le pourcentage de participants ayant déclaré fêter l’événement est important). Nous avons enfin utilisé la méthode du krigeage pour colorier la surface de la carte, de façon à obtenir une représentation lisse et continue du territoire.

Figure 1. Pourcentage de francophones ayant déclaré fêter la Saint-Nicolas le 6 décembre, d’après les enquêtes Français de nos Régions (échelle : 0/100 %). Les symboles carrés donnent la position des centres urbains d’arrondissements en France et en Belgique, de districts en Suisse.

Si les données de notre enquête valident en partie les descriptions disponibles ailleurs, elles permettent de délimiter, avec une précision jamais atteinte jusque-là, l’aire d’extension de cette coutume, de même que sa vitalité à travers les régions francophones. On peut ainsi voir que les francophones d’Europe qui célèbrent la Saint-Nicolas sont tous établis sur un croissant nord-oriental dont les pointes vont de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais à la Suisse romande.

Männela ou männele ?

À la Saint-Nicolas et jusqu’à l’épiphanie, les boulangers en activité dans les régions où l’on fête Nicolas de Myre fabriquent de petites pâtisseries briochées en forme de petits bonshommes dans l’est (du Luxembourg à la Suisse romande, en passant par la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté).

Dans le nord de la francophonie d’Europe, de la Wallonie au Nord-Pas-de-Calais, ces petits pains prennent la forme de petits Jésus emmaillotés.

Ces viennoiseries, vendues natures, au sucre, aux raisins secs ou aux pépites de chocolat, changent non seulement de forme mais également de nom en fonction des régions où elles sont commercialisées.

D’ailleurs, chaque mois de décembre, les dénominations de ces petits pains déclenchent de petits séismes chez les utilisateurs des réseaux sociaux établis dans le grand nord-est de la France et la Wallonie…

Sur le plan de la géographie linguistique, il n’existe que des cartes locales donnant à voir la répartition locale des formes dans les parlers wallons encore parlés au début du 20e s. (Atlas linguistique de la Wallonie, t. 3, carte 70) ou dans le français régional de Belgique.

Les enquêtes que nous avons conduites nous ont permis de cartographier l’aire de chacune des dénominations relatives à ces viennoiseries, en tenant compte cette fois-ci de la totalité des régions francophones où l’on célèbre la Saint-Nicolas. En pratique, la carte ci-dessous a été réalisée à partir de deux enquêtes, chacune réunissant plus de 12 500 répondants. Dans l’une et l’autre enquête, les questions portaient sur les dénominations du bonhomme ou de la brioche de Saint-Nicolas. Les internautes devaient indiquer s’ils connaissaient le référent, et, le cas échéant, dire quelle(s) étai(en)t la ou les variantes qu’ils utilisaient le plus communément pour le dénommer.

Nous avons calculé le pourcentage de chacune des réponses reçues pour chaque arrondissement de Belgique, de France, du Luxembourg et de district en Suisse, et conservé la réponse qui avait obtenu le pourcentage le plus haut. Des méthodes d’interpolation ont ensuite été utilisées pour colorer la surface de la carte de façon uniforme. Lorsqu’il était clair qu’une variante était largement minoritaire par rapport à l’autre, nous avons représenté cette information au moyen d’un petit carré sur la carte. Au total, nous avons pu faire figurer sur la carte 16 variantes différentes.

Figure 2. Les dénominations de la « brioche » de Saint-Nicolas dans la francophonie d’Europe d’après les enquêtes Français de nos Régions. Author provided

Dans l’est de la France, la fracture la plus évidente sépare le Haut-Rhin (männala) de la région englobant le Bas-Rhin et la Moselle (männele) : à l’origine, c’est un même mot alsacien signifiant littéralement « petit homme » (où Männ- : « homme », -le : suffixe diminutif), dont la prononciation diffère. Toujours au rayon des emprunts aux parlers germaniques, signalons la forme grittibänz sporadiquement utilisée dans les cantons de l’arc jurassien romand (où Benz est le diminutif du prénom « Benoît », naguère synonyme en suisse-alémanique du mot « homme » ; Gritte, « fourche » et p. ext. « jambes écartées » dans ces mêmes dialectes) ; ainsi que boxemännchen, employé dans le Grand-Duché du Luxembourg et emprunté au parler local sans avoir été adapté (où box- = « pantalon », -männ- (= « homme » et -chen = « joli, mignon », soit « petit bonhomme bonhomme qui est en pantalon »). Quant au folard dunkerquois, c’est un emprunt au flamand volaeren qui signifie… crotte ! (d’ailleurs on trouve dans le coin des attestations de « pain à crotte » !).

Un certain nombre de variantes n’appellent pas de remarques particulières, puisque le choix du mot s’explique en raison de l’aspect de la viennoiserie.

C’est notamment le cas à Liège, comme en Suisse romande, des formes bonhomme et bonhomme de/en pâte, mais aussi de la forme jean-bonhomme (rappelons que le prénom Jean était le prénom le plus couramment donné à des hommes jusque dans les années 50) que l’on rencontre en Haute-Saône, dans le nord du Doubs et dans le Territoire-de-Belfort. Le tour Petit Saint-Nicolas en Lorraine fait référence au caractère miniature de la viennoiserie (on dit aussi parfois qu’il ferait référence aux enfants de Saint-Nicolas). Quant au composé pain de jésus qui survit sporadiquement sur la frange occidentale de la Lorraine (départements de la Marne et de l’Aube, essentiellement), il s’explique par la ressemblance entre la viennoiserie et l’enfant star de la crèche.

Ailleurs, les liens entre forme de la viennoiserie et choix de dénomination sont moins transparents.

C’est notamment le cas dans les Vosges, où il faut savoir que le mot coualé, emprunté aux parlers locaux signifie « tordu ». Dans le Nord-Pas-de-Calais et le Hainaut belge, le mot coquille est employé par analogie avec l’enveloppe dans laquelle le petit Jésus est emmailloté.

La Wallonie est divisée entre les partisans du cougnou (aire dialectale wallonne, à l’est) et les partisans de la cougnole (aire dialectale picarde, à l’ouest). Comme les variantes cugnole et quéniole, en usage de l’autre côté de la frontière (de même que la forme quénieu attestée naguère en Champagne ne semble désormais plus en usage), cougnou et cougnole continuent un type wallon/picard cougn, à rapprocher du français coin. Comme le rappelle Michel Francard dans l’une de ses chroniques, ces dénominations remontent toutes à la forme originelle de la pâtisserie. Avant d’avoir l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui (pain de forme oblongue composé de deux boules), les cougnous et autres cougnoles avaient la forme d’un losange, c’est-à-dire d’un double coin.

Le mot de la fin

Pendant des siècles, les langues ancestrales que parlaient nos arrière-grands-parents (qu’on appelle encore parfois, de façon péjorative, patois ou dialectes) ont fidèlement reflété les différences entre les modes de penser et de vivre des habitants d’une même région. Aujourd’hui, ces langues ne sont presque plus transmises, mais les traditions et le folklore local n’ont pas disparu. Et contrairement à ce que l’on croit, le français que l’on parle ici et là en garde les traces. Car comme les autres langues de grande diffusion que sont l’anglais et l’espagnol, partout tout où il est parlé, le français varie. Les dictionnaires de référence ne rendent pas toujours justice à cette variation. C’est pourquoi il est important de continuer à documenter ces phénomènes locaux.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. Retrouvez certaines de ces infos et d’autres du même genre dans Comme on dit chez nous. Le grand livre de français de nos régions (éditions Le Robert), à retrouver dans toutes les bonnes librairies depuis le 15 octobre 2020 !